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GREAT WARS T.1 : All men dream, but not equally de Eliii



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Informations

» Auteur : Eliii - Voir le profil
» Créé le 18/10/2017 à 22:35
» Dernière mise à jour le 18/10/2017 à 22:35

» Mots-clés :   Action   Alola   Guerre   Mythologie   Présence d'armes

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18- Confiance tranquille
« Il n'existe pas de guerre inévitable. Si la guerre vient, c'est à cause de l'échec de la sagesse humaine. »
— Andrew Bonar Law (1858 - 1923) —


* * *


Les battements du cœur ont retrouvé leur rythme normal ; la respiration est régulière ; l'équilibre presque parfait. Bien, elle se sent nettement mieux, maintenant. Elle lève ses bras en direction de l'étendue infinie du ciel, se hisse sur la pointe des pieds et s'étire comme si elle venait de se réveiller.

C'est en quelque sorte le cas, puisqu'elle espère avoir rêvé ce qu'elle a vu juste avant de se retrouver sur cette vieille route mal entretenue et jonchée de mauvaises herbes. Bien sûr, elle le sait, que c'était réel. Seulement parfois, on aimerait bien que les choses ne le soient pas.

Stella Waller fourre ses mains dans ses poches comme le ferait une enfant mécontente, et entreprend de longer le chemin de terre jaunâtre jusqu'à l'entrepôt d'avions, dont la silhouette sombre se découpe sur le fond d'un bleu presque trop éclatant.

Elle aimerait bien faire sortir son blizzi de sa pokéball, ne serait-ce que pour lui faire prendre l'air, mais avec une température pareille, ça lui ferait plus de mal que de bien. La voilà seule, et pour la première fois depuis des semaines, ça lui noue les entrailles.

Pas comme tout à l'heure dans le couloir sombre, puisque c'était dû à l'atmosphère angoissante de cette aile de la maison. Là, maintenant, elle ressent le poids accablant de la solitude qui s'abat sur ses épaules.

Au fond, c'est un peu pour ça qu'elle est dans l'armée de l'air ; on a toujours un partenaire attitré, on n'est jamais vraiment seul même sous le feu de l'ennemi. Bien sûr il y a le danger et parfois la peur, mais peut-être que c'est moins terrible que d'être isolé.

Elle n'en sait rien.

Les cailloux disséminés un peu partout produisent un drôle de crissement sous ses bottes. Étrangement, ça la rassure, ce son familier. Elle est en terrain connu, pas de raison de s'en faire. Le grand hangar est tout proche, c'est juste l'affaire de quelques minutes.

Et pourtant il y a toujours cette trouille irrationnelle qui reste dans un coin de sa tête. Et si Brighton l'avait aperçue en train de lorgner à travers la porte entrebâillée ?

Ce genre de type, elle s'en doute, ne fait pas dans la dentelle et ne rechigne peut-être pas à égorger des jeunes femmes quand elles en savent trop. Ça non plus elle n'en sait rien ; et s'il était humain, après tout ? Il ne fait que son boulot, c'est vrai, et elle ne l'a pas vu en tirer un plaisir manifeste.

« Oh, c'est bon, n'y pensons plus avant d'en parler à Clyde. Et puis s'il m'envoie sur les roses il va s'en prendre une et ça le calmera. Ouais, bon plan. »

C'est avec l'état d'esprit plus combatif qu'elle entre dans l'immense entrepôt, plein d'avions à l'arrêt ; deux, trois pilotes s'affairent à leurs révisions, quelques autres entreprennent de nettoyer les carlingues, le tout dans une ambiance bon enfant. Bercée par les conversations inintelligibles, elle commence à se sentir vraiment mieux.

Clyde est assis sur une caisse fermée, l'air particulièrement concentré sur sa tâche ; le voilà en train de cirer avec attention l'une de ses bottes brunes. Visiblement, il a déjà fini de s'occuper de l'avion. En y repensant, Stella a passé un certain temps avachie sur les planches de bois, à côté de cet arbre...

Elle n'a pas le cœur à l'engueuler pour l'avoir envoyée au village à sa place. Néanmoins, impossible de ne pas lui parler de ce qu'elle a vu. Elle affecte un air détaché, mais elle sait bien qu'une fois dans le vif du sujet, elle devra lutter pour ne pas pleurer.

« Hé, idiot. »

Il lève la tête vers elle, et hausse un sourcil clair ; avec les rayons du soleil qui filtrent à travers la toiture trouée, ils sont presque invisibles.

« M'envoie plus jamais quémander une faveur pour toi, d'accord ?
— Quoi, Brighton a dit non ? »

La jeune femme hausse les épaules et passe une main dans sa tignasse brune, avec une fausse désinvolture. S'il a remarqué son trouble — et c'est sûrement le cas, on ne la fait pas à ces yeux-là —, il a la décence de ne rien dire.

« J'ai pas vraiment eu l'occasion de lui demander. Il avait l'air un peu occupé... »

L'autre cesse d'astiquer le bout de sa botte, et repose son pied à terre, décidant d'accorder toute son attention à sa coéquipière. Et cherchant du même coup à saisir le sous-entendu compris dans sa phrase.

« Eh bien quoi ? Me dis pas qu'il était encore en train de terroriser les prisonniers ? Ouais, je comprends, il est pas abordable dans ces moments-là. C'est qu'il te collerait une balle dans la tête si t'oses l'interpeller. »

Il marque un instant d'arrêt, le temps de dénicher son paquet de cigarettes et son briquet, puis reprend d'une voix plus grave :

« On se demande s'il préfère pas buter ses amis plutôt que ses ennemis.
— C'est pas le genre de type que j'appellerais « ami », même camp ou pas, rétorque Stella en lui piquant un bâtonnet de tabac. Il était en train de... »

Elle retient un frisson en revoyant l'image ignoble du Kantonais attaché à la chaise et bâillonné. Les cheveux noirs collés au front par la sueur et le sang, le visage rouge et couvert de plaies... Et la chemise tachée du général. Peut-être que le pire, c'était son regard froid comme la lame de son couteau.

« En train de torturer un des prisonniers kantonais. Avec un couteau. »

L'aviatrice tire une bouffée de fumée, et regarde son camarade droit dans les yeux ; elle espère qu'il va y lire tout ce qu'elle ressent, parce qu'elle n'a pas l'intention — le courage ? — de le lui dire elle-même.

« Désolé que t'aies eu à voir ça, finit-il par lâcher de but en blanc. J'aurais dû y aller moi-même, hein ?
— T'aurais fait dans ton pantalon, Jonson ! »

Il laisse échapper un rire nerveux.

« Bien vu. Mais même, c'était qu'un appel, j'aurais pas dû te demander ça...
— Hé, on oublie, on oublie. C'est pas ta faute. J'aurais dû accepter quand son aide de camp m'a proposé de l'accompagner, et au lieu de ça... »

Un soupir, puis elle secoue la tête comme pour chasser ce à quoi elle pense de son esprit. Sans y parvenir, ça va de soi.

« Je sais même pas pourquoi ça me fait cet effet là au fond... Les Kantonais sont nos ennemis, on est là pour défendre nos possessions... »

Sa propre voix lui paraît différente, appartenant à une autre. Et pourtant c'est elle qui remue les lèvres et qui produit les sons. Le contrecoup de cette surcharge d'émotion, peut-être. Sa gorge se noue.

« Et pourtant j'avais juste envie de lui hurler d'arrêter ça et de lui dire qu'il y avait d'autres moyens, que la violence c'est pas toujours la solution... Et puis ça puait le sang et la mort... »

Elle laisse tomber le mégot et serre le poing rageusement. Non, c'est pas le moment de défaillir... Le trentenaire se lève d'un bond, la saisit doucement par le bras et cale sa tête contre son épaule. Machinalement, ses doigts se perdent dans sa tignasse.

« Hé, ça va aller, d'accord ? L'essentiel c'est que tu sois là et hors de danger... Dis, il t'a pas vue, au moins ? »

Stella ne répond pas, et un moment il croit qu'elle a perdu connaissance, mais un soubresaut la secoue. Il comprend et son visage se rembrunit. Elle pleure, maintenant.

« Si ce sale con croise ma route, il viendra dire bonjour à mon poing. Bon dieu de merde ! »


* * *

Le dernier bourrinos s'arrête à midi. Massés en désordre dans un petit périmètre, on les attache tant bien que mal pour retirer les charges qu'ils portent. Ainsi les vivres, les tentes et tout le matériel sont posés sur le sable un peu partout.

Pour une fois, le ciel commence à se couvrir un peu, mais le soleil n'en reste pas moins omniprésent, et la chaleur étouffante. La plupart des militaires ont retiré leurs vestes d'uniformes, roulées en boule quelque part dans leur paquetage.

L'emplacement choisi est à une cinquantaine de mètres à peine de l'entrée des ruines, de sorte que le trajet entre les deux endroits se fera rapidement une fois le moment venu. Apparemment, le groupe ne s'aventurera pas à l'intérieur avant le lendemain, selon le colonel Snow.

Perplexe quant à cette directive, Weigall n'a cependant pas contesté, et monte sa tente comme il l'a fait les jours précédents, Vicky sur les talons ; à peine arrivé, il l'a laissée sortir de sa ball pour qu'elle puisse prendre l'air. C'est ça, ou bien elle l'aurait griffé pour se venger.

Cette tâche anodine mais exaspérante le préoccupe, si bien qu'il ne pense plus au massacre du camp des rocheuses, ni à sa drôle de conversation avec cette Cilliana, et encore moins à la sueur qui coule sur son visage. Rien n'a d'importance.

Le blondinet se laisse néanmoins bercer par l'effervescence alentour ; les autres qui installent eux aussi le campement, les odeurs caractéristiques des ingrédients prêts à être cuisinés sommairement, les hennissements tranquilles des bourrinos et les invectives des supérieurs, tout ça c'est le désert. Il se sent sûrement mieux ici que chez lui.

« Hé, venez un peu par là, vous autres ! »

Reconnaissant la voix du général, le jeune homme délaisse sa tâche et rejoint le reste du groupe auprès des montures, sûrement pour écouter un genre de speech explicatif. En dépit de sa réputation de plaisantin au sein de l'armée, Macarthur aime bien parler et sait haranguer ses troupes.

Tout le monde a les yeux rivés sur le grand brun, comme d'habitude une cigarette à la bouche et les mains fourrées négligemment dans ses poches. Malgré son demi-sourire, il paraît un peu plus sérieux qu'à l'accoutumée.

Du coin de l'œil, Weigall remarque la silhouette fine de la prisonnière, toujours drapée dans son espèce de cape d'un drôle de bleu-gris. On lui a de nouveau attaché les poignets et les chevilles, de sorte qu'elle est obligée de rester là, assise contre un gros rocher.

Elle ne fait pas attention à son regard, elle aussi intriguée par ce que le général peut bien avoir à dire ; elle l'observe, concentrée, comme un tireur d'élite surveillerait sa cible. Ironique, puisque cette fois c'est l'ennemie qui scrute le tireur.

Tous les membres de l'unité, même la pragmatique Snow, paraissent suspendus aux lèvres du chef ; c'est qu'il aime profiter de son effet.

« J'ai pas grand chose à vous dire, mais c'est important. Vous êtes bien conscients que notre mission a été plutôt facile jusque-là. »

Il s'interrompt le temps de tirer une bouffée de tabac.

« Enfin, si on excepte la récupération du campement bien sûr... Bon, euh, de toute façon ça va se corser à partir de maintenant. Cet après-midi, on va employer notre temps à étudier les cartes des ruines apportées par Weigall. »

Deux, trois regards se tournent vers le blondinet, qui esquisse un sourire poli mais ne dit rien. Ce n'est pas à lui de se vanter de quoi que ce soit ; tout le monde le sait dans l'armée, ce sont les grands pontes qui récupèrent la gloire.

« Pour faire court, relâchez pas votre vigilance, ça vous jouerait des tours. On sait jamais à quoi s'en tenir dans le désert, hein ? »

Quelques ricanements, et finalement les gens retournent à leurs occupations initiales. Le blondinet a l'intention de faire de même lui aussi, mais ce n'est visiblement pas dans les intentions du docteur Marlowe. Sur son épaule, les pattes de Vicky se resserrent doucement ; elle n'aime pas trop les autres membres de l'unité.

Intrigué, Weigall se gratte la nuque, et décide de le laisser parler. Lui, il n'a pas tant envie que ça de faire la conversation.

« Hé, comment ça va ? Z'aviez l'air un peu tendu pendant le trajet... Je me faisais, euh, un peu de souci. »

Est haussé un sourcil blond, tandis que l'autre se fronce. C'est qu'il est doué pour le prendre au dépourvu, ce docteur. Ou c'est peut-être juste un bon ami, du genre qu'on rencontre une fois tous les dix ans.

« Bah, ne vous inquiétez pas, hein ? Ce n'est pas le désert qui me tuera, après tout le temps que j'y ai passé. Pas aujourd'hui en tout cas, et pas demain non plus. Faut bien quelqu'un pour gagner cette guerre. On m'a désigné pour participer et c'est tout...
— On peut pas dire que vous vous laissez abattre au moins... observe l'autre avec une moue sceptique.
— C'est comme ça qu'on m'a élévé... »

N'ayant pas l'intention de déblatérer une deuxième fois des idioties sur sa famille qu'il n'a plus vue depuis des années, il balaie ça d'un geste de la main, parfaitement désinvolte.

« C'est pas important. Tout ce qui m'intéresse à l'heure actuelle, ce sont ces vestiges... Qui sait ce qui se cache vraiment là-dedans, et ce ne sont pas les plans sommaires qui vont nous aider à bien tout comprendre... Bah, j'imagine qu'on n'est pas là pour faire de l'archéologie après tout. »

Or c'est bien sous ce prétexte là qu'il aimerait crapahuter dans le désert, lui, plutôt que pour faire une guerre qu'il n'a jamais voulue. Bien sûr ce sont les généraux qui décident, alors tout ce qu'il peut dire c'est « oui mon général » et puis c'est tout.

Martin non plus, n'a pas l'air enchanté de se battre. Déjà, en voyant l'étendue des dégâts faits au campement, il a clairement manifesté sa désapprobation.

Peut-être que ces ersatz d'intentions rebelles ne justifient pas d'être passé par les armes, mais des généraux moins magnanimes que Macarthur pourraient bien voir ça comme un danger potentiel.

De toute façon la conversation n'a plus lieu d'être, et Weigall n'a pas tellement envie de la poursuivre. Il a toujours sa tente à installer, après tout, et ça ne se fait pas tout seul. Sans compter sur le fait qu'il doit aller parlementer avec les supérieurs pour décider de la marche à suivre.

Non, décidément, être dans l'armée ça ne lui plaît pas beaucoup. Mieux valait encore son ancien poste au campement de Smith...

Il retient un frisson en y repensant. Il a eu la chance de ne pas s'y trouver, sinon lui aussi se serait fait massacrer là-bas. Et à cette seule idée, il a du mal à rester tranquille. Ses yeux émeraude restent rivés sur la gueule béante de l'entrée des ruines.

Pour la première fois de sa vie, le lieutenant Weigall réalise qu'il a peur de la mort.


* * *

Le jeune homme ouvre la porte et laisse entrer l'amirale Emerson dans le bureau du chef d'état-major, puis s'en va après l'avoir saluée respectueusement comme le veut le protocole.

Casquette et porte-documents entre les mains, uniforme noir, pas martial, la quadragénaire au carré brun est aussi irréprochable qu'à l'accoutumée, si ce n'est une drôle de lueur inquiète au fond de l'œil. Jackson l'invite à s'asseoir tranquillement, et lui verse un liquide ambré dans un verre épais.

Elle le scrute deux secondes, et juge qu'il serait malvenu de refuser, alors elle l'accepte et en prend une gorgée. L'alcool lui réchauffe rapidement la gorge, et l'apaise un peu ; ses doigts cessent de s'agiter sur l'accoudoir de son fauteuil.

« Merci, mon général.
— Je vous en prie... Bien, vous êtes là pour me faire votre rapport, c'est ça ? »

De toute évidence, la question n'attend pas de réponse, puisqu'il enchaîne aussitôt, sur un ton plus sérieux :

« Je déteste devoir faire ça, mais allez-y, faites-moi état du bilan qu'on en finisse...
— Oui, mon général. »

Elle laisse le récipient à moitié plein sur la surface lisse et polie du grand bureau, et se penche pour ramasser le porte-documents qu'elle a posé par terre. D'un geste rapide et précis, elle en tire un dossier fin, d'une couleur rappelant celle de l'uniforme de Jackson.

A l'intérieur, il n'y a que quelques feuillets noircis d'une écriture dactylographiée serrée, typique des machines unysiennes. Un instant elle pense qu'il va la lui demander, mais il n'esquisse pas le moindre mouvement.

Il préfère sûrement qu'on les lui lise, l'impact en est réduit. Peut-être qu'il tient tout de même à cette procédure malgré tout, parce que ça lui fera oublier un temps la mort de sa fille. Elle-même, si elle avait des enfants, se consolerait probablement en voyant tous ces chiffres, si horribles soient-ils.

L'amirale se retient de déglutir et énumère méticuleusement les pertes, d'une voix monocorde. Le regard de Jackson est comme absent, mais elle sait qu'il écoute avec attention. Il y a des gens au-dessus de lui après tout, et il aura à son tour un rapport à faire.

« Ça ne se présente pas si mal finalement... On n'a perdu qu'un seul avion, c'est bien la première fois qu'on s'en tire à si bon compte contre leurs ptéras. »

Il marque une pause, le temps de se servir lui-même un fond de whisky, et en avale une gorgée qui paraît presque salvatrice ; son teint semble un peu moins cadavérique, et contraste moins avec sa moustache sombre.

« Brighton vous a joint son rapport, peut-être ? »

La voilà bien embarassée, maintenant, mais comment lui dire que ce type n'a pas jugé utile d'en rédiger un, et qu'elle n'avait clairement pas le temps de lui remonter les bretelles ? Jackson semble l'avoir compris, puisqu'il se contente de balayer ça d'un revers de main.

« Bah, on ne peut pas être efficace dans tous les domaines, j'imagine. La discipline n'est pas son fort... Laissez-moi donc le dossier ici, je transmettrai ça au ministère. »

Elle pose la fine pochette sur le bureau d'un mouvement machinal, automatique.

« Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous, mon général ?
— Laissez-moi m'en assurer... »

Le grand homme se met un instant à farfouiller dans son bureau, ouvre un ou deux tiroirs, et en tire son agenda personnel ; il a pris l'habitude de noter ce qu'il ne doit pas oublier, surtout qu'il est encore sous le coup de la mort de Mary, et que réfléchir n'est plus si facile dans ces conditions.

Il hausse un sourcil, comme s'il avait réellement oublié ce qu'il a inscrit à la page qu'il consulte, puis le range immédiatement après.

« Vous n'avez qu'à transmettre de nouvelles directives au capitaine Eaton, voulez-vous ? Dites-lui... »

Il semble comme chercher ses mots, perturbé. La femme réprime un haut-le-cœur en pensant à ce qu'il a pu ressentir en apprenant l'ignoble nouvelle ; de toute évidence, ça le secoue plus qu'il ne veut l'admettre.

« Dites-lui que le Wailord assurera la surveillance de la baie avec le Relicanth jusqu'à nouvel ordre, c'est ce qu'il y a de mieux à faire pour le moment. Merci, vous pouvez y aller.
— Bien, mon général, merci. Bonne soirée. »

Elle se lève, le salue avec déférence et tourne les talons, mais se ravise au moment de poser la main sur la poignée de la porte. La conversation qu'elle a entretenue avec son subalterne à l'heure du déjeuner lui tourne encore dans la tête.

Son attitude, en particulier, avait quelque chose de dérangeant. Comme s'il cherchait à se mettre sur la défensive en permanence.

Elle se souvient bien de ce qu'on lui a enseigné à l'académie militaire ; ce genre de comportement est celui que pourrait adopter un espion, ou à tout le moins un élément subversif ne partageant pas les vues de l'armée sur le conflit.

Ou bien est-ce autre chose, mais elle a bien l'impression qu'il était drôlement mal à l'aise en sa compagnie. Ses questions y ont contribué, sûrement... Peut-être a-t-il un passé qu'il souhaite taire, auquel cas ce n'est pas à elle de s'interposer et de se mêler de ça...

D'un autre côté, sa conscience professionnelle est mise à rude épreuve ; il l'a dit lui-même, qu'il n'y a aucun secret entre les militaires en poste sur cette île.

« Mon général, excusez-moi... A propos du capitaine Eaton... »

L'homme, penché sur les feuilles du dossier, lève les yeux dans sa direction, et s'étonne à moitié qu'elle ne soit pas déjà partie. Un sourcil haussé, il attend qu'elle poursuive.

« Nous avons déjeuné ce midi en ville, et il m'a paru étrangement mal à l'aise, sur la défensive. Peut-être que ça n'est pas de mon ressort, mais vous devriez vous assurer qu'il ne cache rien à l'état-major, à propos de son passé, et...
— Inutile de vous en faire, amirale, réplique-t-il sèchement. Tout ce que vous avez à faire est de prévenir le capitaine de sa nouvelle affectation. Si j'estime nécessaire de m'entrenir avec lui, ce sera fait, mais il n'y a absolument rien à craindre. »

Son regard se durcit un peu plus, et elle ne peut s'empêcher de regretter de s'être aventurée sur ce terrain-là, visiblement dangereux.

« Ça se saurait, s'il y avait des déserteurs chez nous. Allez, sortez.
— Bien, mon général. »

Il ne bronche même pas lorsque la porte claque. Puis il ouvre à nouveau le tiroir, en tire son agenda personnel, et griffonne deux mots, l'un d'eux étant un nom. Le carnet à la reliure de cuir est refermé d'un coup sec et rangé encore une fois.

Il est grand temps de faire la police, apparemment.