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GREAT WARS T.1 : All men dream, but not equally de Eliii



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Informations

» Auteur : Eliii - Voir le profil
» Créé le 04/10/2017 à 17:16
» Dernière mise à jour le 04/10/2017 à 17:16

» Mots-clés :   Action   Alola   Guerre   Mythologie   Présence d'armes

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16- Contrôle volatile
« L'oppression est l'essence du pouvoir. »
— Ernst Kaltenbrunner (1903 - 1946) —


* * *


Un silence de plomb, quasi religieux, règne sur la pièce, pourtant pleine de monde. Jeunes hommes et femmes vêtus d'un drôle de mélange entre uniformes et habits civils, entassés sur des chaises devant des postes de radio et des téléphones, et pourtant tellement silencieux.

Depuis déjà quelques minutes, les voix paniquées, excitées, étonnées des collègues sur Poni ont été remplacées par des grésillements peu agréables à entendre. Maintenant qu'on n'a plus aucune nouvelle du champ de bataille, les visages ont tous pris cette teinte grise et grave caractéristique de l'inquiétude.

Pas un chuchotement, rien, juste les drôles de sons à l'autre bout de la ligne. Comme si quelqu'un s'amusait à souffler dans le combiné d'un téléphone.

Et finalement, un crissement semblable à une toux. Les visages reprennent un peu de leurs couleurs.

Tout est trop solennel, mais c'est toujours comme ça avec les militaires unysiens ; on laisse mariner l'audience, on fait son effet ; ça passe ou ça casse. On dirait une ridicule scène de théâtre amateur.

Puis la voix d'un téléphoniste, enfin :

« Tout est fini, y a des morts partout... Beaucoup de pokémons aussi, et la plage est couverte de corps... »

Des grésillements, à nouveau. Plusieurs opérateurs se lèvent d'un bond de leurs chaises, craignant des problèmes d'émission, mais se calment sitôt le timbre revenu.

« On a essuyé pas mal de pertes mais dans l'ensemble tout s'est bien passé... Une dizaine de Kantonais a été capturée par l'escouade Easy...
— T'attends quoi pour la faire, ton annonce ? » grommelle un jeune homme en tapant sur un bureau du plat de la main, néanmoins le sourire aux lèvres.

La tension qui recouvrait la salle est maintenant presque tout à fait envolée, et tous les visages sont plus sereins. Au vu des renseignements fournis par le locuteur au téléphone, l'issue de la bataille ne fait pas de doute.

Cependant, les Unysiens tiennent à leur théâtralité, et particulièrement les gens du personnel des communications, qui ne ratent aucune occasion pour jouer les commentateurs sportifs.

Après une pause — nécessaire pour faire durer son effet —, la voix reprend, plus enjouée que jamais :

« Qu'ils aillent se rhabiller, les Kantonais ! On les a écrasés comme il faut ! »

Les sourires s'élargissent et chacun prend bientôt son voisin dans une étreinte enjouée ; la guerre n'est pas finie, mais c'est toujours bon de se réjouir d'une victoire, si incertaine que soit l'issue du conflit.

Après tout, autant sauter sur l'occasion, quand il n'y a presque rien à fêter sur cette île.


* * *

La salle de repos des officiers, à l'inverse du premier étage, est plongée dans une morosité presque palpable. Il n'est même pas question de jouer aux cartes ou de faire une partie de billard, non, tout le monde reste silencieux à regarder les autres.

C'est parce que tout le monde sait que la fille du général est morte, et qu'il tenait tellement à elle parce que c'était la seule famille qui lui restait... Il aurait pu la garder au QG, bien sûr, et c'est ce qu'il aurait fait si elle n'avait pas insisté pour participer plus activement à l'effort de guerre.

Ironique, pour l'un des hommes les plus autoritaires de l'armée unysienne, a songé le sergent Waller avec amertume en regardant le bonhomme s'enfermer dans son bureau pour se lamenter.

C'est difficilement concevable d'imaginer un tel personnage pleurer, mais après une telle perte, après tout... Son aide de camp a bien cru avoir rêvé en l'entendant sangloter à travers la porte. Entre ça et la bataille, dure journée. Au moins il y aura eu une bonne nouvelle...

Sûrement pas celle que le général aura envie d'entendre, maintenant, mais peut-être, sait-on jamais, ça lui remontera un peu le moral... A vrai dire personne ne sait d'ordinaire comment va réagir le grand chef, et c'est encore pire dans une situation pareille.

Le jeune homme, mal assis sur sa chaise, les bras posés sur le dossier, balance le meuble sur ses pieds et fait un rapide tour d'horizon de la pièce. Pour ne croiser que des visages fermés, bien sûr.

Ils craignent tous que l'humeur exécrable du général leur retombe dessus, c'est bien normal. Un homme si imprévisible peut être aussi dangereux pour ses propres soldats que pour l'ennemi.

Malgré tout, il en reste certains qui le voient comme un bon chef. Une bande d'idéalistes comme Stan Waller, qui même s'ils se font un peu malmener par ce type bourru, le regardent toujours avec le même respect que les jeunes militaires vouent aux grands combattants.

Un instant, l'aide de camp se demande à quoi peut ressembler son visage dur, une fois qu'il est déformé par les larmes et la douleur. Et puis il oublie ça tout de suite, parce que, à bien y réfléchir, il ne veut pas savoir et surtout ne jamais voir pareil spectacle.

On fait mieux confiance au chef quand on le sait infaillible. Il esquisse un sourire en coin, parce que maintenant c'est un peu tard pour croire qu'il n'a aucun défaut, Jackson.

C'était peut-être un bon père, et maintenant il va s'accabler de reproches parce qu'il a pas pu dire non à sa fille et qu'à cause de sa témérité elle est morte... Survivre à ses enfants est sûrement la pire chose qui puisse arriver à un parent.

On voit naître son gosse et on le voit mourir, et on est toujours là derrière avec la douleur. Jackson a beau être un bonhomme rude et pas toujours engageant, personne ne mérite ça.

« Pas même Brighton », songe amèrement Waller, qui a pourtant une peur bleue de ce type qu'il sait dangereux. Non, même lui ne mériterait pas de voir mourir ses gamins — en a-t-il seulement, peu de monde le sait —, bien qu'il soit sûrement parmi les militaires les plus abjects.

Il n'a pas l'occasion de se pencher sur la question plus en détail, de toute façon ; un bruit de bottes se rapproche de la salle de pause, et toutes les têtes se tournent dans cette direction. Cette façon de marcher et de faire peser chacun de ses pas, ça n'appartient qu'à une personne dans toute cette bâtisse.

Le sergent pensait savoir à quoi s'attendre, plus ou moins ; un visage fermé, inaccessible, une oreille sourde à toutes les condoléances, et des regards furieux jetés à la dérobée.

Ce qu'il a devant lui est pire que ce qu'il aurait pu imaginer. En manches de chemise, les cheveux désordonnés et le teint plus pâle que jamais, le général ressemble à une coquille vide. Ses yeux, à l'habituel regard fort et déterminé, sont rouges.

« Il a pleuré. Ou bu. Ou les deux. »

Waller, par souci de bonne conscience professionnelle, s'empresse de se lever pour aller à sa rencontre. Le dos bien droit et le menton haut, il se comporte comme il le fait toujours en présence du chef. Hors de question de profiter de sa faiblesse momentanée pour se relâcher.

« Mon général. Vous portez-vous bien, mon général ? »

Hagard, le susnommé ne répond pas, pose à peine ses prunelles sur le visage juvénile de son aide de camp. Tous les autres restent assis ou accoudés aux tables de billard, pour observer ça comme un spectacle.

« Mon général, est-ce que ça va ? »

Cette fois, il ne s'embarrasse pas de respecter le protocole, et laisse paraître son inquiétude dans sa voix blanche. Jackson fait deux, trois pas chancelants et se laisse tomber sur une chaise. Affligé, il regarde le sol, le dos voûté comme un vieillard ; c'est bien la première fois depuis le début de cette guerre qu'il paraît ses cinquante-cinq ans.

Waller, désemparé, déglutit bruyamment. S'il est trop mou pour réagir tout seul, il va falloir l'aider un peu, quitte à passer pour un insolent. Il en va après tout du moral des troupes.

Le jeune homme saisit l'une des mains du général, et la presse suffisamment fort pour qu'il s'en rende compte, le forçant par là même à le regarder. Toute la détresse, dans ses yeux, suffit à faire vaciller la détermination du subalterne.

« Non, hors de question de flancher. »

Il s'efforce d'adopter un sourire maladroit, et décide de parler simplement ; dire les mots comme ils viennent, c'est peut-être le meilleur moyen de le faire écouter.

« Si je dois parler honnêtement mon général... Je commencerai par dire qu'ici, pas mal de gens ont peur de vous. »

Personne dans l'assistance ne daigne réfuter les paroles ; d'ailleurs, tout le monde écoute comme s'il s'agissait d'un office religieux célébré par l'Archevêque arcésien lui-même. Jackson ne dit rien, mais paraît être attentif.

« On vous trouve un peu rude et il y a des rumeurs, comme quoi vous avez le cœur dur comme une pierre glacée, et que vous vous fichez pas mal des pertes... Mais vous êtes en train de nous prouver que finalement vous êtes comme nous, un homme de chair et de sang qui a ses faiblesses. »

Waller laisse échapper un petit ricanement nerveux.

« On a souvent tendance à oublier ça quand il s'agit des généraux, parce qu'eux savent faire la guerre sans se salir les mains et en reviennent vivants... »

Il s'interrompt tandis que le général dégage sa main ; le jeune homme s'aperçoit qu'il la tenait toujours, et s'empresse de bafouiller des excuses. Malgré tout il n'a pas fini et aimerait aller au bout de sa tirade. Le silence l'encourage, en quelque sorte.

« Tout le monde ici compte sur vous, parce que vous êtes l'homme fort qu'il nous faut, et l'ennemi vous craint. Si Kanto apprend que vous restez les bras ballants à ressasser la mort de votre fille... Elle est morte pour vous, pour nous tous ici... Elle est morte pour Unys... Ce serait dommage de l'oublier, mon général. »

Puis le silence à nouveau. Personne ne dit rien pendant plusieurs minutes, et il ne semble y avoir qu'eux dans la pièce. Waller et Jackson. L'aide de camp s'efforce de soutenir son regard, mais c'est difficile ; lire tant de douleur dans d'autres yeux...

Les traits du général se crispent un moment, et à la surprise de son subordonné, il esquisse ce qui paraît être un sourire maladroit. Ses lèvres sont tremblantes, mais il a recouvré l'étincelle bien vivante au fond de ses yeux.

« Merci, Waller. Vous avez raison, petit. »

Alors il se lève et lui donne une petite tape sur l'épaule, que l'autre prend comme un signe de respect, voire d'amitié ; quelque chose dont il se sent honoré, à tout le moins.

« Alors, dites-moi, cette bataille... On l'a gagnée, pas vrai ? »


* * *

Alignés comme du bétail, certains dépouillés de leurs vestes d'uniforme d'un bleu nuit, les onze hommes — sont-ils encore des hommes ? — se tiennent tant bien que mal debout sur leurs jambes flageolantes. Les voilà loin, les fiers combattants droits dans leurs bottes et la rage au ventre.

C'est toujours ce qu'on craint le plus, de se faire attraper par l'ennemi. Se faire tuer, c'est peut-être même préférable, parce que quand on tombe entre les mains de ceux qu'on a voulu assassiner, ils se montrent rarement courtois. C'est plutôt l'inverse, d'ailleurs.

Et ça, le général Brighton se fait un plaisir de le rappeler à ces gens désormais loin de chez eux, loin de tout. Sur cette île perdue et désolée qu'est Poni, c'est lui qui a tout pouvoir sur eux. Pouvoir de vie et de mort. Arceus sait qu'il aime ça, le pouvoir !

Tenir ces imbéciles au creux de sa main, ça lui donne l'impression qu'il est au-dessus de tout, et bon sang, c'est grisant.

Debout devant eux, les mains derrière le dos, il laisse ses prunelles jaunâtres vagabonder sur les visages inexpressifs de ces pauvres types sans espoir. Ils font peur à voir, avec le sang séché collé à leurs cheveux par la sueur, et leurs regards à moitié morts.

Mais ça ne lui fait pas peur, à l'Unysien, parce qu'il serait capable d'arracher des aveux à un cadavre. C'est en tout cas ce qu'on raconte de lui, et comme les rumeurs sont toujours plus excitantes que la vérité, certains auraient des raisons d'y croire.

Peut-être ces Kantonais ont-ils entendu parler de lui, se dit-il en les regardant toujours, un rictus mauvais aux lèvres.

« C'est dommage, qu'il dit en fourrant sa main gauche dans sa poche, faisant tressaillir certains des prisonniers, qui s'attendent à le voir sortir une arme. Ouais, bien dommage. Que les généraux kantonais soient des abrutis pareils. Envoyer autant d'hommes et de pokémons au casse-pipe, c'est tout eux, ça. On devrait leur filer des cours de stratégie, vous croyez pas ? »

Personne ne répond, parce que ça semble être la chose la plus sensée à faire. Seulement Brighton n'aime pas les réactions sensées ; c'est décevant.

Au hasard, il s'approche de l'un des jeunes hommes en bleu. Le gamin déglutit, mais soutient son regard. Le général hausse un sourcil, mais ne se laisse pas démonter. Il saisit la mâchoire du Kantonais entre ses doigts, et appuie dessus — suffisamment fort pour lui arracher un petit cri de douleur.

« Quand je pose une question, tu réponds, sous-merde. »

La pression se fait encore un peu plus forte, si bien que l'autre a l'impression que ses os vont craquer.

« T'as compris ? »

L'étranger hoche la tête comme il peut, essaie de faire abstraction de la douleur cuisante. C'est sûrement suffisant pour contenter ce type. Seulement Brighton préfère entendre les voix éraillées de ses prisonniers.

« Bon sang, ce que t'es chiant. Bah, onze ou dix... »

Il retire la main de sa poche, et attrape le pistolet à sa ceinture. Geste vif et précis. Le cran de sûreté est retiré, le doigt placé sur la détente. Juste une seconde. Détonation. Puis le corps tombe à terre, un trou rougeâtre au milieu du front. Un filet de sang commence à couler sur la peau blême.

Les autres Kantonais regardent le corps de leur frère d'armes avec des yeux ronds, le cœur battant à tout rompre. Brighton range son arme, et saisit le premier venu par son col de chemise.

« J'espère bien que ça suffira à vous faire comprendre qu'on déconne pas, ici. Vous êtes en prison, pas en vacances, alors vous faites ce que je dis. Le premier qui désobéit... »

Il lâche son ennemi, et d'un geste désinvolte, désigne la carcasse fraîche du type à terre.

« Le premier qui désobéit sait à quoi s'en tenir. Ou peut-être que je serai pas aussi gentil. Oubliez pas que vous êtes encore à la guerre, bande de lavettes. »

Le général fait signe à un autre Unysien, posté devant la grande maison sur pilotis qui lui sert de quartier général, et lui indique de conduire les dix Kantonais aux cellules. Puis il se laisse tomber sur une grande caisse en bois.

« Au moins on l'a remportée les doigts dans le nez, cette bataille... Ce sera pas difficile de réprimer les Alolais, marmonne-t-il sans faire attention à ses alentours.
— C'est vous qui le dites », soupire une voix de femme à proximité.

Brighton lève les yeux pour voir la silhouette grande et mince de l'amirale Emerson. Son carré parfait est un peu désordonné, mais elle garde son éternel aspect austère. Elle jette un regard à la grande double porte de la maison, puis revient à lui.

« Ce que vous avez fait à l'instant... Cette exécution pour l'exemple. Ce n'était pas très judicieux, vous savez. »

L'homme aux cheveux noirs hausse les épaules ; ça lui fait une belle jambe, ce qu'elle pense. Cela dit, elle revient à la charge :

« La violence n'est pas la solution à tout, général. Surtout si vous voulez des informations.
— Qu'est-ce que vous en savez, vous, aux méthodes d'interrogatoire ? Si ces types savent quelque chose, ils finiront par cracher. S'ils refusent, eh bien ils retrouveront leur copain, là par terre. Si ça tenait qu'à moi, poursuit-il en désignant le cadavre, on le pendrait à un arbre bien en vue.
— Bien... Si ça vous amuse, de jouer les mauvais garçons. »

Elle lui adresse un bref hochement de tête en guise de salut, et tourne les talons pour rejoindre son navire, amarré un peu plus loin. Brighton soupire de soulagement. Au moins, si elle s'en va, il ne l'aura plus dans les pattes.

Et s'il y a bien une chose qu'il déteste encore plus que les Kantonais, c'est bien qu'on lui dise comment faire son travail.

Il pourra bien s'en donner à cœur joie, sans quelqu'un derrière son dos pour lui souffler que ce qu'il fait, c'est mal. Voilà bien longtemps qu'il a évincé l'angelot sur son épaule droite au profit du diablotin sur la gauche.

Combattre le feu par le feu et le mal par le mal, c'est le mieux à faire.


* * *

Weigall se frotte vigoureusement le visage à l'aide d'une serviette imbibée d'eau, au-dessus d'une petite cuvette. Le principal inconvénient du désert, c'est bien ce maudit sable qui colle à la peau, si difficile à enlever. Dans les cheveux, surtout...

Il manque de sursauter en entendant les pans de sa tente remuer, et se retourne pour découvrir le colonel Snow, l'air assez épuisée. Son habituel maintien très droit a disparu, mais elle n'en reste pas moins intimidante, avec son regard perçant.

Le petit homme ne se laisse pas impressionner, et l'invite à s'asseoir sur un coussin, faute de mieux ; elle reste néanmoins debout.

« Vous avez besoin de quelque chose ? Si vous cherchez des cigarettes, je ne...
— Non, non... »

Elle soupire, apparemment lasse.

« Tout va bien ? questionne-t-il, intrigué.
— C'est rien, c'est juste... Les communications sont compliquées en ce moment, et le QG ne veut pas nous envoyer de nouvelles par le biais de pokémons psy, alors on est un peu coupés du monde. L'Alaka'i pourrait très bien tuer le général Jackson aujourd'hui qu'on ne le saurait pas avant de rentrer au village Toko. »

Elle considère une nouvelle fois le coussin brun, et se laisse finalement tomber dessus ; ça vaut sans doute mieux que de rester debout sur des jambes fatiguées. Courir à droite et à gauche dans le campement n'est pas de tout repos, surtout quand il faut surveiller en permanence une prisonnière...

« Écoutez, je suis pas venue pour vous parler de mes tracas, lieutenant. »

Le jeune homme hausse un sourcil blond, et laisse tomber sa serviette dans la cuvette.

« Ça, j'avais deviné. Vous avez une faveur à me demander, sûrement. Je suis pas certain de pouvoir vous être utile, mais dites toujours. »

Un instant Snow est désarçonnée, parce qu'il a lu dans ses pensées comme dans un livre ouvert, mais elle recouvre bien vite sa façade impassible. Maintenant qu'il sait ce qu'elle veut, il lui reste à en venir au fait, et ce sera peut-être plus délicat qu'elle l'aurait cru.

Elle aurait peut-être dû y réfléchir un peu, avant de dire à Macarthur qu'elle prenait tout en charge... Son regard se pose une seconde sur Vicky, qui vient de rentrer dans la tente et se jette de suite sur la botte de son maître ; il ne réagit pas.

« Laissez-moi deviner, c'est à propos de notre prisonnière ? Vous voulez que je l'interroge, ou quelque chose comme ça ? »

Décidément, il a de la ressource, ce type-là.

« C'est pas de gaieté de cœur que je vous demande ça, mais... Vous êtes le seul à pouvoir discuter avec elle sans qu'elle ne se ferme tout de suite. Même Marlowe, et Arceus sait que c'est le plus joyeux d'entre nous, ne lui a pas arraché un sourire. »

Weigall hausse les épaules et retire sa veste d'uniforme pour la jeter sur le tapis lui servant de couchette, puis s'assoit à côté, fourbu.

« Martin a beau être ce qu'il est, c'est un Unysien, et les gens comme nous ont des préjugés sur les étrangers. A fortiori sur ceux qu'ils considèrent comme « inférieurs ». Vous direz ce que vous voulez, mais ce qu'on fait là n'est pas tellement loin de l'esclavage du début du dix-neuvième. On les opprime, ces gens, c'est bien normal qu'ils ne nous aiment pas. »

La femme ne manifeste pas son assentiment, mais elle sait bien qu'il a raison et ne fait qu'énoncer une vérité. Bien sûr qu'Unys soumet Alola à son contrôle, mais la loi du plus fort n'est-elle pas suffisante pour justifier ça ?

Elle n'en sait rien. Elle obéit aux ordres et puis c'est tout.

« Et vous ne vous incluez pas dans le lot ? questionne-t-elle, perplexe.
— Bien sûr que si, je suis bien obligé, et après tout on m'a élevé dans l'idée qu'on est un peuple supérieur à celui qu'on colonise. Et c'est encore plus vrai dans les familles comme la mienne. Cela dit, j'essaie de faire ce que je peux pour, euh... limiter les dégâts et donner une image plus correcte aux gens d'ici. »

L'officier supérieur ne voit pas grand chose à répliquer à ça. Qu'il a bien du courage, peut-être, d'aller à contre courant de la pensée générale. En y réfléchissant, il en faut, du cran, pour ça.

« Peu importe, soupire-t-il en caressant d'une main distraite le poil crasseux de Vicky. Je ferai ce que vous attendez de moi, si ça vous paraît nécessaire pour l'effort de guerre. »

Il saisit sa pokémon, et se lève tranquillement, l'air à moitié absent. Snow l'observe du coin de l'œil, intriguée par sa drôle d'attitude. Il n'aime probablement pas parler de lui, et il a sûrement l'impression d'en avoir trop dit. Elle comprend très bien ça.

« La prochaine fois que vous avez besoin de moi, ne demandez pas. Ordonnez. C'est ce que font les officiers, non ? Donner des ordres. »

Le blondinet lui lance un drôle de regard, étonnamment perçant ; elle retient un frisson, comme s'il pouvait lire dans son âme avec ces yeux-là.

« Bonne soirée, mon colonel. »

Patient, il attend qu'elle sorte après un hochement de tête informel, et s'affale sur son tapis. Elle pourrait bien le faire passer en cour martiale pour avoir tenu des propos pareils et adopté cette attitude, songe-t-il avec un demi-sourire.

Mais à quoi bon être un de ces magicarpes, hein ? C'est toujours plus intéressant de nager contre le courant.

Très bien, il interrogera la prisonnière, mais pas pour les beaux yeux du colonel Snow. Seulement pour sa curiosité personnelle.