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Apocalyptica de Drayker



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Informations

» Auteur : Drayker - Voir le profil
» Créé le 16/06/2016 à 02:40
» Dernière mise à jour le 14/12/2017 à 17:52

» Mots-clés :   Drame   Présence de poké-humains   Région inventée   Science fiction   Suspense

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Chapitre -33 : Café, crépuscule, spleen.
Musique d'ambiance fortement conseillée

Will poussa la porte de verre et une petite clochette sonna lorsqu'il rentra dans le café. Il ne put retenir un sourire. Garvin avait toujours su que Will aimait le Daisy's pour son côté « à l'ancienne ». L'atmosphère y était chaude et feutrée, et le café délicieux. Situé au sommet de l'un des plus hauts immeubles d'Omnia, le Daisy's reproduisait l'ambiance typique de ces fameux diners du siècle dernier.

Face à l'entrée, de nombreux tabourets de cuir bordeaux étaient disposés le long d'un comptoir en bois massif. Près des vitres -qui donnaient une vue imprenable sur la mer de nuages- se trouvaient des tables de chêne, encadrées de banquettes de cuir confortables. Disposés dos à dos, ces mini-canapés formaient des rangées entières, séparées entre elles par des cloisons de bois qui arrivaient aux épaules de Will. Ce dernier jeta un coup aux murs, où trônaient toutes sortes de vieilles affiches publicitaires retro, qui vantaient avec kitsch des marques qui n'existaient plus. Dans un coin du bar-café trônait un flipper autour duquel s'excitaient deux gosses, tandis que de l'autre côté du comptoir un vieux juke-box jouait un morceau plein de jazz et de nostalgie.

Bien sûr, tout ceci était factice ; les murs n'étaient pas vraiment en bois, le cuir était probablement synthétique, et le juke-box était une imitation qui devait se contenter de lire des disques holographiques en lieu et place des vinyles d'antan. Mais l'illusion était là, et Will regretta presque de ne pas être revenu ici pendant toutes ces années. Au milieu de l'océan de technologie dans lequel baignait la ville haute, le Daisy's était une oasis d'authenticité bienvenue.

Lorsqu'il rentra, une jeune femme d'à peine vingt-cinq ans, vêtue comme ses collègues d'une authentique tenue de serveuse de diner, le lorgna avec un peu trop d'insistance. Will, qui n'avait pas perdu ses vieux réflexes d'Elitien, le remarqua mais n'y prêta que peu d'attention. En effet, il venait d'aviser Garvin assis à une table, un café à la main. Le cinquantenaire l'avait vu rentrer et lui fit un signe de main amical, l'invitant à le rejoindre près d'une des vitres. Le détective remarqua l'air fatigué qu'arborait son ancien collègue ; ses traits étaient tirés, ses cernes plus marquées, ses tempes un peu plus grisonnantes. Une bouffée de sympathie et de gratitude envahit Will. L'Elitien était probablement débordé, et pourtant, il trouvait le temps de l'inviter autour d'un café, et ce malgré la fin abrupte de leur dernière conversation dans le cabinet de Will.

Ce dernier se disait parfois qu'il ne méritait pas un tel ami.

« Salut, le vieux. T'as une sale mine, le salua le détective en s'approchant.
- Ouais, ben le vieux, il arrive à l'heure, lui, grommela Garvin en lui serrant la main.
- Ça va, au moins t'as pu déguster ton café sans que ma néfaste présence ne te gêne.
- J'ai même pu en déguster deux. »

Will retira son chapeau à bord large et accepta le reproche en souriant. Garvin, bon prince, évacua le sujet d'un revers agacé de la main et changea de conversation :

« Ça fait un bon bout de temps que t'es pas venu, non ?
- … Huit ans.
- Ah. Logique.
- Comment tu le sais ? questionna Will.
- T'as pas reconnu Mathilde en entrant.
- Hein ? »

Interloqué, le détective se retourna sur sa banquette et chercha du regard la serveuse qui l'avait dévisagé toute à l'heure. Il la trouva, affairée à prendre la commande d'une table, et profita qu'elle soit occupée pour l'examiner à son tour. Maintenant que Garvin le mentionnait...

« Bon sang, c'est Mathilde ? Pas possible. Elle a quoi… dix-huit ans ?
- Vingt-trois. Ça fait deux ans qu'elle bosse comme serveuse ici. Tu te fais vieux, mon gaillard.
- Mmh. »

Un silence gêné retomba. Will regardait par la fenêtre, pensif, contemplant sans le voir un drone publicitaire qui zigzaguait autour d'une passerelle.

« Tu ne vas pas lui dire bonjour ?
- La dernière fois qu'on s'est vus, c'était à l'enterrement. Tu te rappelles de comment ça s'est fini, j'imagine.
- Oh. » répondit simplement Garvin, saisissant le malaise.

L'Elitien passa une main dans ses cheveux poivre et sel et soupira.

« Bon, eh bien ça ne m'empêchera pas d'aller lui demander un autre café. Je t'en prends un ?
- Volontiers. »

Garvin se leva et se dirigea près du comptoir, laissant Will à ses mornes pensées. Il revint quelques dizaines de secondes plus tard, une tasse fumante dans chaque main. Il s'assit lourdement sur la banquette de cuir et tendit son café au détective.

« Tiens. C'est moi qui paye.
- T'es pas obligé, tu sais.
- Bien sûr que si. T'es à peine capable de payer ton loyer, et Arceus sait que ces cafés sont chers, grommela Garvin.
- … Merci, papy. » répondit Will d'une voix où pointait la reconnaissance.

Il prit une gorgée de sa boisson, brûlante, et un moment de silence passa. Garvin semblait avoir repéré un point fixe par-dessus l'épaule de Will, et y revenait fréquemment.

« Elle passe son temps à te regarder, lança-t-il à voix basse.
- Elle doit probablement se demander si elle doit me foutre dehors ou non, rétorqua laconiquement l'intéressé.
- Tu m'avais pas dit, pour les indemnités.
- Hein ? Comment tu sais ?
- Il y a eu une enquête sur toi, après le fiasco d'il y a huit ans. Tu sais ce que c'est. On a suivi tes comptes pendant quelques temps. Tu lui reversais la moitié de ce que le gouvernement te filait.
- Pendant les deux premières années, ouais. Diane avait un bon salaire. C'était le moins que je puisse faire.
- Pourquoi tu as arrêté ?
- Je faisais des virements anonymes. Mathilde n'aurait jamais accepté sinon. Mais elle a quand même fini par comprendre que c'était moi, et elle m'a envoyé un message en me disant qu'elle ne voulait pas de mon argent. Elle m'a tout remboursé petit à petit.
- Aussi têtue que sa sœur… soupira Garvin.
- Mmh. »

Will sembla à nouveau se désintéresser de la conversation et touilla machinalement son café, fixant sa cuillère comme si le sort du monde en dépendait. Garvin leva les yeux au ciel.

« Will, il va falloir que t'apprenne à ne pas t'enfermer dans le silence dès qu'on parle de Diane. C'était il y a huit ans.
- On fait ce qu'on peut.
- Qu'est-ce que tu t'es fait aux phalanges ? questionna Garvin en désignant son pansement.
- Je me les suis abîmées en clouant le bec à un vieil Elitien qui posait trop de questions. » répondit Will du tac-au-tac.

Garvin eut un léger sourire.

« Eh bien le voilà, le Will sarcastique que je connais ! Content de voir qu'il n'est pas mort.
- Juste un peu bougon, et pas mal fauché. Assez blablaté. Et si tu me parlais du boulot ?
- Je t'ai tout dit dans mon message d'il y a deux jours. Elle a doublé le prix. On ne comprend toujours pas pourquoi elle tient autant à ce que ce soit toi, mais je te garantis que ça rend Riviera fou, assura Garvin.
- Pourquoi est-ce qu'elle passe par vous, au lieu de me contacter directement ?
- J'en sais rien. T'auras qu'à lui demander quand tu la verras.
- Hé, j'ai pas encore dit que j'acceptais.
- Ouais, ouais. En tout cas, si tu prends le job, tu sais qu'il va falloir passer au Commissariat, le prévint le cinquantenaire.
- P.R.E ?
- P.R.E.
- Génial. » soupira Will.

La P.R.E., Procédure de Recrutement d'Externe, était un protocole par lequel devaient passer tous les collaborateurs d'Elitiens, même temporaires.

Les Elitiens étaient un ordre d'élite, reconnu pour la qualité de leur service ; ils travaillaient la plupart du temps en circuit fermé, mais il arrivait parfois qu'ils doivent faire appel à des agents externes : experts technologiques, indicateurs, espions infiltrés dans des gangs… Pour garantir la fiabilité de ces collaborateurs, les Elitiens faisaient alors passer une batterie d'examens à ces agents. Leur nature variait en fonction du travail que l'on demandait à la personne, mais comportait invariablement une suite de tests psychotechniques.

« Tu sais toujours comment ça marche ?
- Ça devrait aller. Ils vont être assez violents, j'imagine.
- On parle de protéger la fille unique du Chancelier, Will, pas de sauver un Chaglam coincé dans un arbre.
- J'avoue tout, je suis un traître à la solde de la Résistance, et Tia Taylor est ma cible prioritaire. Si vous faites une perquisition chez moi, vous trouverez des photos d'elle partout, ironisa Will en levant les mains. J'ai même construit un petit autel à son effigie tellement elle m'obsède. D'ailleurs, si je lui ai sauvé la vie il y a huit ans, c'était pour mieux gagner sa confiance afin de pouvoir l'assassiner en secret.
- Garde ce genre de conneries pour l'examinateur, je suis sûr que ça fera un très bon effet. » ricana Garvin.

Will sourit et but une nouvelle gorgée de café. Le Daisy's savait décidément y faire. Ça le changeait du goudron acariâtre que crachait sa cafetière.

« Elle a reçu de nouvelles menaces de mort ?
- Oui. Une avant-hier. Toujours anonyme. Intraçable.
- Comment elle réagit ?
- Eh bien, elle a pas l'air trop inquiétée, vu qu'elle demande l'aide de bras cassés comme toi, lâcha Garvin, pince-sans-rire.
- Ha. Ha. Ha.
- Tu n'as pas le monopole du sarcasme douteux. Blague à part, je ne sais pas comment elle réagit. Les Elitiens affectés à sa protection disent qu'elle est difficile à surveiller.
- Super. Elle fait quoi, au juste, dans la vie ? Elle joue un rôle dans la campagne de son père ? questionna Will, curieux.
- Oh, elle fait des apparitions, oui. Elle a fait des études de droit, il me semble. Mais je ne crois pas qu'elle bosse.
- La belle vie, quoi.
- Pourquoi, t'es jaloux ?
- Je cherche à comprendre pourquoi quelqu'un voudrait la tuer.
- Ils cherchent sûrement à atteindre son père à travers elle.
- C'est l'explication la plus simple, oui… Vous avez ouvert une enquête ?
- Techniquement, oui, mais je ne sais même pas s'il y a un seul Elitien qui a le temps de s'en occuper. C'est le rush au Commissariat, en ce moment. C'est aussi pour ça que j'aimerai bien que tu prennes le job.
- Tu veux que je trouve qui envoie ces lettres de menace ?
- Ta priorité, c'est de la protéger jour et nuit. Mais peut-être qu'à force de la suivre partout, tu découvriras deux ou trois trucs intéressants, qui peut lui en vouloir, et cætera. Enfin, ça, c'est si t'acceptes le boulot.
- Mmh. Je serai le seul à m'occuper de sa sécurité ? interrogea le détective.
- Dans ton cas, ce serait de la protection rapprochée, mais il y a déjà deux Elitiens qui se relaient devant sa porte en permanence.
- Ok…
- Je peux pas te donner d'autres détails tant que je n'ai pas ton accord, Will, tu le sais bien. »

Un léger silence s'installa. Will jouait avec son vieux chapeau, pensif. Garvin le laissa peser le pour et le contre et sirota son café en regardant un drone publicitaire aux couleurs criardes vanter la dernière promotion d'une agence de voyage sur les séjours à Hoenn. Finalement, au bout de longues secondes, Will reprit la parole d'un ton résigné :

« Ouais. Ouais, ok, c'est bon, j'accepte.
- Parfait ! Tu fais le bon choix, Will. Les gars t'enverront un message pour la P.R.E.
- Riviera va être ravi de me revoir traîner au Commissariat, ricana le détective.
- Riviera te foutra la paix si je le lui demande. J'ai été promu Officier la semaine dernière.
- Vraiment ? Eh bah dis donc, papy ! On me cache des choses ! Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt ?
- Bah, fit le cinquantenaire en haussant les épaules. Tu sais ce que c'est. La petite promotion habituelle avant le départ à la retraite.
- Quand même. Sandra et les enfants doivent être fiers.
- Je crois qu'ils préféreraient que leur père soit toujours un simple Elitien, il serait à la maison plus souvent… soupira Garvin.
- Vous êtes si débordés que ça ?
- Tu n'imagines pas. Depuis que Taylor s'est lancé dans son espèce de guerre contre la Résistance, on est tous à fond. Les Officiers encore plus que les autres. Tu as entendu parler des fusillades d'avant-hier ?
- Vite fait.
- Il y en a eu trois. En six heures d'intervalle. On n'a jamais vu ça.
- Je croyais qu'il s'agissait de règlements de compte entre petits gangs ?
- C'est l'impression que ça donne, mais la Résistance est forcément derrière tout ça. Ils échauffent les petites frappes pour qu'ils sèment le chaos. Je crois qu'ils cherchent à déstabiliser le Rex.
- Et ça marche ?
- Tu le connais mieux que moi. Il a de la ressource, mais il va avoir du mal à maintenir son emprise sur la surface si ce genre de lutte intestine s'amplifie.
- Et si les Elitiens s'impliquent trop dans les activités de la surface…
- Alors on accusera le Rex d'être de mèche avec nous, ils se retourneront ouvertement contre lui, ce sera le chaos, et en voulant maintenir l'ordre, on ne fera qu'accentuer le problème, acheva Garvin. Oui. C'est un beau merdier, en bas.
- Ça devait arriver un jour ou l'autre. Les Elitiens ont trop longtemps fermé les yeux sur les activités du Rex, simplement parce qu'il était suffisamment puissant pour garantir l'ordre à la surface. Maintenant que ce n'est plus le cas, vous êtes complètement désarmés.
- Je n'ai jamais compris pourquoi on ne lui est pas rentré dans le lard dès qu'il a commencé à devenir trop influent, avoua Garvin. Il faut croire que les rumeurs d'en-bas disent vrai, et que la corruption chez les Elitiens est plus importante qu'on n'aimerait se l'avouer…
- T'en fais pas, papy, la retraite arrive ! plaisanta Will. Tu pourras laisser tout ça aux autres. T'as déjà un plan de retraite ?
- Je crois que Sandra aimerait qu'on quitte Omnia. Elle en a marre, de tout ça.
- Pour aller où ?
- Je ne sais pas. J'ai toujours rêvé d'avoir une petite baraque dans les îles Sogulen.
- Et ça te ferait un repos bien mérité. » acquiesça Will.

Garvin acquiesça silencieusement. L'espace d'un instant, Will crut voir une ombre passer dans le regard du cinquantenaire.

« Ça va ? s'enquit le détective.
- Mmh ? Oh, oui, oui, c'est rien.
- Je sais pas à quoi t'as pensé, mais ça n'avait pas l'air joyeux. »

Pas de réponse. L'Elitien sirota son café, l'air mal à l'aise. Will fronça les sourcils. Voyant son regard insistant et le malaise qui s'installait, Garvin soupira et se jeta à l'eau :

« C'est… Boarf. Je devrais même pas t'en parler, c'est probablement rien, mais… Ça fait quelques temps que j'ai des douleurs au ventre. Je suis allé passer un examen hier, et le scanner a révélé une espèce de masse près de mon estomac.
- Que… balbutia Will, interdit.
- Ça peut être n'importe quoi, hein, t'excite pas. Et même si c'est une tumeur, elle pourrait être bénigne. Ça ne veut pas dire que j'ai un cancer. C'est juste que… quand t'as parlé de repos bien mérité, j'ai pensé à ça.
- Merde, Garvin… Tu l'as dit à Sandra ?
- Pas encore. Je vais passer des examens plus approfondis dans trois jours. Je ne veux pas l'inquiéter pour rien, elle se fait déjà assez de souci pour moi, la pauvre.
- Désolé, je savais pas.
- Y'a pas de souci à se faire. »

Garvin retrouva son sourire, mais Will n'était pas dupe. Son ami s'inquiétait. Et c'était bien normal. Même avec les avancées médicales faites ces dernières années, le cancer restait fatal dans beaucoup de cas.

La nouvelle jeta un léger froid à la table, et si les deux hommes reprirent leur conversation sur le même ton qu'avant, le cœur n'y était plus vraiment. Après une longue dizaine de minutes passée à parler de sujets variés -Will apprit ainsi que le fils aîné de Garvin venait d'avoir douze ans, et qu'il s'était cassé le bras la veille de son anniversaire-, l'Elitien, qui avait fini son café depuis belle lurette, jeta un coup d’œil à l'heure tardive et se leva précipitamment, se rappelant soudain qu'il devait récupérer ses enfants à l'école.

Les deux hommes échangèrent une poignée de main chaleureuse, Garvin paya l'addition, et s'éclipsa sur l'une des passerelles sous l’œil de Will qui, resté seul à sa table, terminait son café froid en regardant avec mélancolie son ami qui partait. L'on approchait de l'heure de fermeture du café, et beaucoup de tables étaient déjà vides. Du coin de l'oeil, le détective aperçu Mathilde qui nettoyait une table en le fixant avec hostilité. Non, décidément, mieux valait ne pas lui faire l'affront de la saluer.

Las, Will posa sa tasse et regarda le soleil orangé qui déclinait lentement vers la mer de nuages, colorant le ciel de teintes crépusculaires. Il jouait nonchalamment avec son chapeau abîmé, la tête pleine de souvenirs doux-amers.

La nostalgie s'empara de lui, et il se sentit soudain bien vieux.