[L] Légendaires
Plusieurs caméras Motisma jaillissent des hauteurs de l’arène et se dispersent avec une précision mécanique. Les appareils s’activent en même temps, captant chaque détail de la scène pour retransmettre le combat dans toute la région.
C’est comme si rien ne s’était passé. Comme si les dix minutes précédentes n’avaient pas été marquées par des révélations capables d’ébranler toute la Ligue Pokémon.
Un arbitre officiel fait son entrée d’un pas dynamique. Sa seule présence achève d’effacer toute trace du chaos qui vient de se produire. Son costume est impeccable, sa voix solennelle, et tous ses gestes sont réglés comme une horloge. L’illusion est parfaite.
Je me tiens légèrement à l’écart, sur une plateforme surélevée, loin des objectifs. D’ici, j’ai une vue parfaite sur le terrain de combat. Le cœur serré, je ne comprends pas pourquoi Thomas a choisi cette voie. Pourquoi ne pas simplement arrêter son frère ? Pourquoi ne pas le livrer aux autorités et clore cette affaire une bonne fois pour toutes ?
Au fond de moi, je connais la réponse. Si Michael se faisait condamner maintenant pour ses crimes, c’est tout le système qui s’effondrerait avec lui. C’est pour cette raison que Thomas m’a demandé d’abandonner. Il veut pouvoir récupérer le titre de Maître Pokémon et réparer les erreurs de son salopard de frère.
Il veut disputer la finale qui lui a été injustement volée dix ans plus tôt.
– J’attendrai mon tour… je souffle en fixant le dresseur de dragons.
Un poids pèse dans ma poche. Le pistolet. Celui que Thomas avait repoussé hors de portée de Michael, et que j’ai ramassé sans réfléchir. Mes doigts effleurent court un instant le métal froid à travers le tissu. Je prie pour ne jamais avoir à m’en servir.
Sur le terrain, Thomas ajuste sa capuche et esquisse ce sourire en coin qui lui est propre. Michael, de son côté, se redresse de toute sa hauteur, la silhouette raide, le regard chargé d’orgueil.
Les deux frères se font face, prêts à en découdre sous les projecteurs de la région Arkephyr.
L’arbitre lève le bras.
– La finale de la Ligue Pokémon opposera le Maître Michael Gray à son propre frère, le challenger Thomas Gray !
Il marque une pause tandis que des applaudissements artificiels retentissent dans toute l’arène. J’ai une pensée triste pour mon père, qui doit se demander pourquoi ce n’est pas moi à l’écran. J’hésite à lui envoyer un message pour le rassurer, mais je me ravise en songeant que ce n’est pas le moment.
Et puis je ne saurais pas quoi lui écrire.
– Les deux dresseurs sont libres d’utiliser jusqu’à six Pokémon… poursuit l’arbitre en regardant l’objectif de la caméra qui flotte devant lui. Il n’y a pas de limite de temps. Que le combat commence !
Michael et Thomas lancent leur Pokéball dans les airs au même moment. Le Dracaufeu de mon ami se révèle dans un rugissement tonitruant et se retrouve face à un Ptéra chromatique.
C’est sans aucun doute le pire scénario possible pour mon ami. Les types Feu et Vol de Dracaufeu l’exposent à une double faiblesse contre le type Roche. Une seule attaque du Pokémon préhistorique pourrait suffire à le mettre K.O.
– Éboulement ! ordonne aussitôt le Maître d’un ton implacable.
D’énormes rochers se matérialisent l’un après l’autre autour de Ptéra. Ils flottent un instant, prêts à frapper, avant de fuser tous ensemble vers Dracaufeu.
Thomas ne trahit pas la moindre inquiétude. Il tend les bras devant son torse et esquisse un signe discret en forme de croix. Je me rappelle alors que son Pokémon est atteint de surdité, et que mon ami ne peut donc pas formuler de directives audibles.
Mais ses yeux, eux, fonctionnent très bien.
Les pierres s’abattent avec fracas sur le dragon, qui se retrouve brusquement projeté à terre. Le sol tremble sous l’impact, et la poussière s’élève alors en un nuage opaque.
Quand elle retombe, Dracaufeu est toujours debout. Il est parvenu à encaisser, mais je peux voir à quel point il est affaibli.
Puis, contre toute attente, son regard s’embrase.
Son corps tout entier se tend, comme chargé d’une énergie accumulée. Ses ailes se déploient brutalement avant de se replier presque aussitôt, le propulsant en avant. Il décrit alors une vrille rapide, tel un missile incandescent lancé droit sur Ptéra.
Une attaque Riposte.
Le choc est titanesque. Le Pokémon fossile est balayé en plein vol comme s’il n’était qu’une simple poupée de chiffon. Il finit par s’écraser lourdement sur le sol.
– P… Ptéra ne peut plus se battre ! bredouille l’arbitre avec incrédulité.
Thomas reste de marbre et ne montre aucun signe de satisfaction. Michael s’efforce lui aussi de conserver un visage impassible, mais je crois deviner la crispation de sa mâchoire.
Mon ami a remporté cette première manche avec une facilité déconcertante.
– Montre-lui ce que tu vaux, Léviator.
La Pokéball du Maître s’ouvre dans un éclat rouge. Un long corps écarlate se déroule aussitôt dans l’air et vient se placer au centre de l’arène. Ses écailles luisent comme du métal chauffé à blanc, et chacune de ses ondulations trahit une puissance contenue.
Le Léviator chromatique fait claquer sa mâchoire dans un bruit sec avant de poser son regard menaçant sur Dracaufeu.
– Reviens, mon beau… souffle Thomas en rappelant son dragon. Tu as bien combattu.
Je hoche la tête avec approbation en songeant que la victoire est désormais à portée de main. Michael s’est retrouvé forcé de révéler son deuxième Pokémon avant Thomas. Ce dernier peut maintenant orienter ses choix en connaissance de cause.
Pikachu ne devrait faire qu’une bouchée de Léviator.
– À toi, Tortank.
J’écarquille les yeux avec surprise en voyant surgir la carapace de tortue. Mon ami n’a que faire de l’avantage du type. Il décroche ses Pokéballs dans l’ordre où elles ont été fixées à sa ceinture sans se poser de questions.
Michael semble avoir bien compris la leçon et ne se précipite pas pour attaquer. Il plisse les yeux et observe l’adversaire, qui reste recroquevillé à l’intérieur de son armure.
– Exuviation… murmure tranquillement Thomas.
Je ne connais pas cette attaque. Je plisse les yeux pour essayer de comprendre ce qui se passe, lorsque je vois une lézarde parcourir la carapace de Tortank dans un craquement sinistre.
La fissure s’illumine aussitôt d’une lumière éclatante, et une vive aura blanche se déploie autour du Pokémon. J’ai comme l’impression que son corps vient de franchir une dangereuse limite.
Michael tressaille. Il sent lui aussi le danger.
– Léviator, Fatal-Foudre !
Je sens la panique dans sa voix. Le serpent écarlate ouvre sa gueule, et un orage se forme aussitôt au-dessus du terrain de combat. Plusieurs éclairs s’abattent avec violence sur le sol, mais aucun ne touche sa cible.
L’attaque électrique manque de précision en l’absence de pluie. Et ce n’est certainement pas une capacité qu’il utilise régulièrement en combat.
– Éboulement.
Thomas ne s’encombre pas de détails – Tortank n’en a pas besoin. Sa carapace, bien que vulnérable, se met à tournoyer à une vitesse folle avant de se propulser droit sur une plateforme en hauteur. L’impact est brutal. La structure éclate en morceaux qui retombent dans un fracas assourdissant.
Sans ralentir, le Pokémon aquatique redirige l’élan de sa vrille et dévie un à un les blocs de roche dans les airs. Ces derniers viennent alors s’abattre en pluie meurtrière sur Léviator.
– Repousse-les avec Cascade ! s’écrie Michael.
Le terrain tout entier se met à vibrer sous la déferlante. Les projectiles s’écrasent les uns après les autres sur le corps écarlate de Léviator. Le dragon essaie tant bien que mal de les repousser, mais c’est déjà trop tard.
Son rugissement se mue en un grondement étranglé. Le Pokémon du Maître se tord une dernière fois avant de retomber lourdement sur le sol.
– Léviator est K.O. ! s’exclame l’arbitre.
Le colosse gît de tout son long, les écailles ternies par les impacts. Ses flancs se soulèvent à peine.
Un silence tendu s’installe alors dans le Colisée, brisé seulement par les déplacements mécaniques ponctuels des caméras Motisma qui capturent la scène sous tous les angles.
Michael rappelle son Pokémon. Son regard se durcit, plus froid encore qu’auparavant.
– À ton tour, Drattak.
La Pokéball s’ouvre dans un éclair, et une nouvelle silhouette imposante se matérialise au centre du terrain. Un Drattak vert et orange déploie ses larges ailes avant de pousser un rugissement grave qui résonne contre les parois de l’arène. Son corps est au moins deux fois plus grand que celui de mon dragon. Je comprends alors que je n’aurais pas eu la moindre chance de l’emporter face à un adversaire de cette envergure.
Thomas vient de prendre un avantage considérable. Tortank semble avoir boosté ses capacités offensives ainsi que sa vitesse au détriment de sa défense grâce à son Exuviation. Ses attaques de type Glace seront donc dévastatrices et pourraient bien venir à bout de tous les prochains adversaires.
– Repose-toi… soupire mon ami en le rappelant dans sa capsule. Je sais que tu n’aimes pas être le centre de l’attention.
Évidemment. Pourquoi faire simple quand on peut délibérément se compliquer la vie ?
Thomas décroche sa troisième Pokéball et libère cette fois son Florizarre. Le Pokémon Plante et Poison arrive tranquillement sur le terrain, ses yeux étroits fixés sur le Drattak, avec un air presque ennuyé.
La grande fleur sur son dos est pleinement épanouie et commence à dégager des spores violacées.
– Ton arrogance est bien pire que la mienne… gronde Michael. Drattak, garde bien tes distances. Utilise Lance-Flammes à pleine puissance !
Mon ami croise les bras en observant les débris qui jonchent l’arène.
– Fouet-Lianes.
Mes yeux s’écarquillent avec incrédulité lorsque son Florizarre déploie ses lianes pour les enrouler autour d’un énorme bloc de roche. Il le ramène alors devant lui et l’utilise comme bouclier pour repousser les flammes incandescentes de son assaillant.
– Continue… grommelle le Maître. La roche va finir par céder sous la chaleur.
– Jet-Pierres.
Je ne peux m’empêcher de sourire face à l’audace de Thomas. Malgré la gravité de la situation, mon ami offre à tous les spectateurs de la région un spectacle des plus inspirants.
Florizarre ne maîtrise évidemment aucune attaque de type Roche, mais il devine l’intention de son dresseur et utilise ses lianes pour propulser son rocher avec force en direction de Drattak.
Ce dernier, pleinement concentré sur son attaque Lance-Flammes, ne le voit pas venir et reçoit le projectile de plein fouet.
– Poudre Toxik.
Michael réagit au quart de tour et ne se laisse pas surprendre.
– Repousse-moi ça avec ton Vent Violent ! hurle-t-il à l’adresse de son dragon. Qu’on en finisse une bonne fois pour toutes avec cette mascarade !
Les spores violettes se dispersent en un nuage épais, mais Drattak répond par un puissant battement d’ailes qui déclenche une bourrasque furieuse. Le Vent Violent balaie tout sur son passage, projetant les spores toxiques aux quatre coins du Colisée.
Les caméras Motisma oscillent quelques instants dans les airs pour se stabiliser.
Florizarre plisse les yeux et s’ancre fermement dans le sol, ses pattes massives s’enfonçant dans la poussière sous la pression. Mais la tempête se concentre sur lui, menaçant de l’arracher à la terre.
– Zénith… ordonne calmement Thomas.
Un halo incandescent s’élève brusquement autour du Pokémon Plante. La lumière du soleil s’intensifie au-dessus de l’arène et me force un instant à détourner les yeux. L’air se charge d’une chaleur vibrante, qui trouble les courants du Vent Violent.
Les bourrasques perdent alors leur cohérence, déviant d’abord de quelques centimètres, puis de plus en plus, jusqu’à frapper le sol dans une explosion de poussière, à l’écart de leur cible.
– Grosse erreur… commente Michael avec un rictus. Drattak, achève-le avec Lance-Flammes.
– Lance-Soleil.
Un nouveau torrent de flammes jaillit de la gueule de Drattak et vient embraser l’air environnant. En face, Florizarre concentre la lumière écrasante du Zénith dans le cœur de sa fleur, qui pulse comme un soleil miniature avant de relâcher un rayon doré.
Les deux attaques s’entrechoquent en un grondement assourdissant. L’impact déchire l’air, et une déflagration aveuglante engloutit aussitôt le centre de la plateforme rocheuse. Le sol tremble un court instant sous le choc, projetant des éclats de pierre tout autour du terrain.
Lorsque le nuage de poussière et de fumée se dissipe, un détail insolite attire mon regard. Des lianes hérissées d’épines sont enroulées autour du corps de Drattak. Les ronces se resserrent inexorablement, retenant le dragon dans une prison végétale.
Et, comme si ce n’était pas suffisant, des éclats de sève violacée palpitent le long des tiges, aspirant son énergie vitale.
– Il a lancé une Vampigraine… je réalise avec stupeur. Je n’ai rien vu.
Michael blêmit.
– Non…
Thomas glisse les mains dans ses poches, nonchalant, avant de prononcer la sentence.
– Ultralaser.
Florizarre ouvre sa gueule en grand. Un rayon blanc incandescent se condense dans ses mâchoires, puis jaillit d’un seul coup, traversant l’arène dans un rugissement de lumière.
Le faisceau d’énergie frappe Drattak de plein fouet, engloutissant le Pokémon Dragon déjà prisonnier de la Vampigraine. Quand l’éclat disparaît enfin, ce dernier s’effondre lourdement sur la roche, ses ailes disloquées, immobile.
– D… Drattak est K.O. !
L’arbitre lève le bras, la voix tendue malgré lui. De toute évidence, il ne sait pas comment réagir et redoute la réaction du Maître.
– ASSEZ !
La voix de Michael éclate dans l’air et résonne comme un coup de tonnerre. Ses yeux brillent d’une lueur démente, et sa respiration est haletante. Toute trace de maîtrise s’est effondrée.
Il arrache brutalement une dernière Pokéball de sa ceinture.
– Je n’ai plus besoin de ce simulacre de duel ! hurle-t-il avec rage. Viens à moi… Rayquaza !
La capsule s’ouvre dans une gerbe d’énergie sombre, et l’air se déchire sous l’apparition du dragon céleste. Mais il n’a plus rien de la créature émeraude que nous avions affrontée. Son corps immense serpente au-dessus de nous, noir comme une nuit sans étoiles. Ses anneaux luisent d’un éclat doré, et chacun de ses mouvements fait vibrer le ciel d’une aura menaçante.
Les caméras Motisma s’éparpillent aussitôt, fuyant à toute vitesse comme des insectes terrifiés. La région toute entière est désormais privée d’images, et l’arbitre lui-même décide de déserter le champ de bataille pour espérer sauver sa vie.
Ce Rayquaza n’a rien de naturel. Un frisson me parcourt l’échine lorsque je repense au liquide bleuté que Michael avait injecté dans sa Pokéball… Ce salaud ne cherchait pas à l’endormir. Il l’a transformé. Corrompu. C’est ainsi qu’il l’a rendu chromatique.
Le Maître bondit sur le dos du colosse noir et s’y cramponne avec force. Ses traits sont déformés par la haine.
– Pulvérise-le ! ordonne-t-il d’une voix forte.
Le dragon céleste ouvre immédiatement ses crocs et libère une déferlante d’énergie qui s’abat sur la plateforme de pierre où se tient Thomas. Dans un vacarme apocalyptique, la roche éclate en morceaux, projetée dans toutes les directions.
– NON !
Mon cœur manque de s’arrêter. Mais à travers les éclats et la poussière, une lumière se dresse. Une sphère rose translucide enveloppe le corps de mon ami, le préservant de l’annihilation.
Mew.
Le Pokémon fabuleux flotte tranquillement au milieu du vide, ses yeux brillants fixés sur le géant noir. Son aura douce et apaisante se déploie comme un défi silencieux.
– C’est parfait… crache Michael, le regard empreint de folie. Je ne pouvais rêver mieux, comme dernier adversaire.
Thomas ne répond pas. Les mains toujours dans les poches, il donne l’impression de conserver un contrôle absolu de la situation, quand bien même celle-ci semble désespérée.
– Mon Rayquaza chromatique a été génétiquement modifié… poursuit le dresseur de dragons avec une expression triomphante. Il surpasse Mew dans tous les domaines.
Je veux bien le croire. Le Pokémon légendaire dégage une puissance incommensurable, et le terrain de combat vient d’être réduit en poussière. Ma plateforme est la seule à avoir été épargnée, mais elle est bien trop petite pour accueillir les Pokémon de mon ami.
Thomas va devoir combattre avec Mew. Et Mew va devoir affronter ce monstre tout en protégeant Thomas.
« Il ne faudrait pas m’oublier. »
Je sursaute légèrement en entendant la voix d’outre-tombe surgir dans mon esprit. Je lance un regard en biais et devine la silhouette gazeuse d’Ectoplasma.
– Tu… Est-ce que tu es de notre côté ? je demande d’un ton hésitant.
Le Pokémon Spectre affiche un sourire qui me fait froid dans le dos. Il a lui-même été le sujet d’expérience de ma mère – et par extension de Silas Gray, et a très longtemps joué un double jeu en restant aux côtés de Thomas pour mieux le trahir ensuite.
Je n’ai aucune confiance en cette créature.
« Détends-toi… » assure-t-il en observant une zone vide derrière Rayquaza. « Je suis juste là pour tricher. »
Je fronce les sourcils en songeant que sa réponse n’est pas du tout rassurante, mais mon attention se reporte bien vite sur le combat lorsque le dragon noir pousse un nouveau rugissement.
– Je vais mettre fin à votre misérable existence, à toi et ta guimauve rose… lâche Michael en dominant son frère de toute sa hauteur. Puis je me servirai de la gamine pour chasser toutes les légendaires du continent.
Je comprends mieux pourquoi ce malade m’a proposé de l’accompagner pour son prochain voyage. Il pense que je suis capable de retrouver les créatures de légende que l’on ne croise que dans les livres. Et que je vais les lui livrer sur un plateau.
– Tu es un véritable crétin… soupire Thomas.
Une lueur meurtrière traverse le regard de Michael.
– Draco-Météore ! ordonne-t-il d’une voix vibrante. C’est terminé, mon frère.
Une pluie de comètes embrase le ciel. Les astres miniatures fondent en piqué sur Thomas et Mew avant d’exploser sous la brutalité de l’impact.
Le rire du Maître résonne au-dessus du tumulte.
– Oui… Oui ! hurle-t-il, les yeux écarquillés par un plaisir malsain. Même le grand Thomas n’est rien face au pouvoir d’un Dieu !
Quand les débris finissent par se dissiper, je sens mon cœur s’arrêter. Il n’y a plus de trace de Mew. Juste des cendres suspendues dans l’air.
Thomas réapparaît alors à mes côtés dans sa bulle protectrice.
– Impossible… murmure Michael en fronçant les sourcils. Tu devrais…
Un éclat vif illumine soudain le chaos ambiant. Le rire cristallin de Mew retentit à nouveau, léger et moqueur.
J’étais pourtant sûre de l’avoir vu se faire pulvériser par la pluie de comètes.
Mais il s’agissait d’un leurre.
– Ton clonage était très réussi… souffle Thomas d’un air appréciateur à l’adresse du petit Pokémon. Mais j’ai quand même une préférence pour l’attaque Morphing.
Ectoplasma choisit ce moment précis pour apparaître aux côtés de son dresseur. Son sourire se fait encore plus large tandis qu’il dissipe l’illusion qui maintenait le vrai Mew invisible.
Sauf que ce n’est plus Mew.
Derrière le Rayquaza chromatique de Michael s’élève une silhouette en tout point identique : un deuxième dragon aux écailles noires et aux anneaux d’or. Ses crocs s’ouvrent dans un rugissement terrifiant.
Le regard de mon ami se durcit en accrochant celui de son frère. La partie est terminée.
– Draco-Météore.
Plusieurs comètes incandescentes se matérialisent au-dessus de nos deux adversaires avant de s’abattre en une pluie divine. Le Rayquaza originel pousse alors un hurlement atroce, écrasé sous la déferlante, son énorme corps longiligne sombrant dans un chaos de flammes et d’éclats rocheux.
Quand tout se calme enfin, il ne reste plus qu’une silhouette inerte, flottant dans le vide.
Michael.
Son corps, prêt à sombrer dans le néant, a été retenu au dernier moment par une bulle protectrice rose.
Le silence retombe d’un seul coup. Il n’y a plus aucun cri, plus aucune explosion. Juste le souffle du vent qui balaie les débris en suspension autour de nous.
Thomas garde les yeux fixés un instant sur le corps de son frère, toujours prisonnier de l’orbe protecteur. Puis il se tourne dans ma direction.
– Comment tu te sens ? demande-t-il alors d’une voix rauque.
Je cligne bêtement des yeux.
– Je crois que ça va, mais…
Je n’ai pas le temps de finir. Ses bras se referment brusquement autour de moi. Je sens son souffle chaud contre mon cou. Son soulagement aussi. Et ses regrets, muets, qui s’expriment mieux que par n’importe quel mot.
Un battement sourd se fait entendre au loin. Puis un autre. Le bruit devient plus net, régulier, mécanique.
Un hélicoptère émerge alors du voile de poussière, ses rotors soulevant des tourbillons dans l’air. Mon cœur se serre en observant le blason rouge peint sur la carlingue noire. Le symbole de la Team Rocket.
Encore des ennemis ?
La porte coulissante s’ouvre brusquement sur le côté. Une silhouette familière apparaît dans l’ouverture, ses cheveux balayés par le vent. Juliette.
Elle s’agrippe d’une main à la paroi métallique pour ne pas être emportée par les rafales, puis saisit une échelle de corde qu’elle laisse tomber dans le vide. Les maillons battent contre la carlingue avant de se déployer jusqu’à nous.
– Montez ! crie-t-elle avec force, sa voix couverte par le vacarme des rotors.
Thomas m’attrape avec délicatesse par les épaules et m’entraîne vers l’échelle.
– Vas-y la première, me souffle-t-il avec douceur.
Je hoche la tête, le cœur battant à tout rompre, avant de m’élancer sur les barreaux de corde. Le vide s’étend sous mes pieds, mais je m’accroche de toutes mes forces. Les rafales provoquées par les rotors me fouettent le visage tandis que je grimpe, main après main, jusqu’à l’hélicoptère.
À peine ai-je posé le pied sur le plancher métallique que Thomas me suit, rapide mais attentif, s’assurant qu’aucun danger ne nous menace dans notre dos.
Derrière lui, le corps toujours inerte du Maître s’élève lentement dans les airs, enveloppé d’une lueur rose.
Mew le guide sans effort jusque dans l’appareil, avant de se faufiler à l’intérieur à son tour.
Juliette referme avec précaution la porte coulissante de l’appareil et s’accroupit auprès de notre prisonnier. Elle sort une paire de menottes sophistiquées et les verrouille en un clic aux poignets de Michael.
– Juste au cas où… soupire-t-elle d’un ton las.
Le grondement des rotors emplit la cabine, mais l’air semble plus calme, comme si la tempête venait enfin de s’apaiser.
Nous nous installons tous sur les banquettes latérales. Pour la première fois depuis très longtemps, je sens la tension se relâcher.
Il est temps de parler.
– Vous êtes complices depuis le début… je lâche d’un ton abrupt en lançant à Thomas un regard réprobateur. Tu m’as dit que Mew avait effacé sa mémoire.
Mon ami ne cherche pas à démentir.
– C’est la vérité… répond-il calmement. J’ai demandé à Mew d’effacer son existence de toutes les mémoires, et d’emporter avec lui la souffrance causée par Marianne. Mais Marianne était une victime. Quand Juliette a refusé de nous accompagner, sous prétexte que la mort de sa petite sœur était encore trop fraîche dans son esprit, j’ai compris que ta mère n’y était pour rien. Que quelqu’un d’autre tirait les ficelles.
La jeune femme au visage brûlé acquiesce doucement.
– Je suis aussitôt rentrée à Lunapolis pour contacter mon père… dit-elle d’une voix posée. La priorité était de faire parler Steve Erzat. J’avais fait croire à Michael que je l’avais tué, mais j’ai préféré le faire disparaître de la circulation pour qu’il nous soit plus utile. C’est grâce à lui que nous avons pu faire le lien entre la Team Fusion et GrayTech Industries. Et que nous avons pu, dans la foulée, faire arrêter Silas Gray.
Je reste silencieuse un instant et m’efforce d’intégrer du mieux possible ces nouvelles informations. Juliette et Thomas forment vraiment un duo redoutable. La pire erreur de Michael aura été de les avoir sous-estimés.
– Comment avez-vous su pour Alice ? je demande d’une petite voix en évitant le regard de la jeune femme.
Je n’imagine pas la douleur de perdre une petite sœur. Juliette a dû traverser une épreuve vraiment difficile, mais sa voix ne tremble pas lorsqu’elle me répond.
– C’est à Thomas que revient tout le mérite… répond-elle dans un murmure. Il a orchestré sa propre chute contre Rayquaza, en sachant pertinemment que Michael chercherait à s’en emparer. Il en a profité pour s’infiltrer dans le Repaire et a récupéré les fichiers personnels de son frère. Nous avons pu restaurer les données effacées des disques durs. Les preuves rassemblées par Alice, les détournements de fonds, les commandes d’explosifs, et même les vidéos des systèmes de sécurité de Lunapolis. Les charges sont lourdes.
Je hoche la tête en silence. Je me doute bien que Juliette ne me dit pas tout, à commencer par la raison de sa présence en ces lieux. Elle aurait très bien pu contacter la police pour intervenir et appréhender Michael. N’est-ce pas ce qu’elle a fait pour Silas Gray ?
Le dresseur de dragons n’ira pas en prison. La Team Rocket lui a sans doute prévu un châtiment à la hauteur de ses crimes.
Mais tout cela ne me regarde absolument pas.
– J’ai vraiment un pouvoir qui me permet de trouver les Pokémon légendaires ? je demande de but en blanc.
Thomas esquisse un mince sourire.
– Bien sûr que non… dit-il en accrochant mon regard. Et Marianne n’en avait pas non plus. C’est Mew qui a mené ta mère à tous les Pokémon légendaires qu’elle a capturés. Il ne voulait pas que ses congénères subissent les mêmes sévices qui lui avaient été infligés par Silas Gray, alors il s’est mis en tête de les rassembler au même endroit pour les protéger.
Je plisse les yeux avec scepticisme.
– Mais Rayquaza…
– Rayquaza n’avait absolument rien à faire dans cette grotte en tout premier lieu… coupe mon ami. Mew m’a révélé que ta mère avait échoué à capturer Kyogre et Groudon. Apparemment, le conflit qui en a résulté a fait descendre ce bon gros serpent. Les Éoko qui peuplent la zone ont fortement été impactés par sa présence, et ton seul malheur aura finalement été d’être plus réceptive que la moyenne à leurs ondes.
Je baisse les yeux avec un air songeur. Les pluies de cendres de Vulcanor se sont fortement accentuées au cours de ces dernières années. La présence de Groudon pourrait donc très bien expliquer ce phénomène. Quant à Kyogre… Elyndia ne nous avait-elle pas dit que les conditions de navigation étaient très incertaines depuis un certain temps ?
Je finis par caler ma tête en arrière en poussant un long soupir. Ce n’était clairement pas de cette manière que j’espérais conclure mon voyage initiatique. Où est donc le sentiment d’accomplissement ? Les cris de la foule en délire ? L’argent qui coule à flots ?
C’en est presque ridicule. Et pourtant…
– Je veux que tu me rendes ma mémoire… je lâche brusquement en me tournant vers Mew. Pas seulement des bribes. Pas seulement ce qui m’arrange. Je veux que tu me rendes tout : la douleur, la joie, l’angoisse, l’espoir. Même les instants les plus sombres. Parce qu’ils sont à moi, tu comprends ? Parce qu’ils font partie de ce que je suis. J’en ai assez de vivre avec des trous béants dans ma tête. Je veux retrouver chaque fragment, chaque éclat de moi-même. Je veux me sentir entière.
J’interromps ma tirade pour reprendre mon souffle. Un mince sourire se dessine alors sur les lèvres de Juliette, me faisant comprendre qu’elle a soumis la même requête à Thomas lors de son absence.
La petite créature rose me fixe longuement, puis se tourne vers mon ami pour obtenir son approbation. Ce dernier échange alors un bref regard avec moi pour s’assurer de ma détermination.
– Je suis prête… dis-je avec le plus grand sérieux.
Le nouveau Maître Pokémon esquisse à son tour un sourire à peine perceptible, mais suffisant pour me donner du courage.
Ses yeux brillent d’une fierté silencieuse.
– Tu as entendu la dame… souffle-t-il à Mew. Rends-lui ce qui lui appartient.