[L] Une seule parole
– Je ne sais même pas par où commencer...
– Et si tu essayais par le début ?
Thomas m'observe d'un air grave. Nous sommes à la sortie du village d'Iral, dans un coin isolé où personne ne peut nous entendre.
Je vais enfin comprendre ce qui s'est passé ici.
– Tu t'appelles Lucille Laurens... déclare mon ami avec le plus grand sérieux.
– Merci bien, je suis au courant... je le coupe en haussant un sourcil.
Il me lance un regard noir. Je ne peux m'empêcher de lui sourire en retour.
– Pardon... j'ajoute avec une moue espiègle. Continue.
Thomas prend une légère inspiration avant de commencer son récit.
– Tu t'appelles Lucille Laurens... reprend-il avec patience. Et tu es partie de chez toi pour deux raisons. Devenir une dresseuse de Pokémon, et retrouver ta mère...
Je fourre mes affaires dans mon sac à dos en me remémorant l'échange que j'ai eu avec Thomas après l'intervention de Jirachi. Je l'ai écouté parler pendant plus d'une heure, n'intervenant que pour demander des détails sur certains points qui me paraissaient confus.
Mon ami ne m'a pas rendu les souvenirs volés par Mew. Il me les a simplement contés, comme l'on conte une histoire à un enfant en bas âge. Et bien que je semble être le personnage principal de celle-ci, j'ai découvert les événements comme si j'étais une simple spectatrice.
– Tu es prête ?
Je sursaute légèrement en voyant mon père dans l'encadrement de la porte. Ce dernier m'observe avec une certaine inquiétude – il faut dire que je n'ai pas été très loquace depuis mon retour à la maison.
– Je n'ai pas vraiment le choix... je soupire en vérifiant que mes six Pokéballs sont accrochées à ma ceinture.
Huit jours se sont écoulés depuis l'obtention de mon dernier badge. Michael ne m'a plus donné le moindre signe de vie depuis l'arrestation de son père, et je n'ai pas non plus eu de nouvelles de Thomas.
– Je resterai avec toi jusqu'à Cryslanthos... avait-il dit en plantant son regard dans le mien. Mais il arrivera un moment où nos chemins devront se séparer.
Je n'imaginais pas que notre séparation impliquerait une chute vertigineuse dans le vide après un duel inégal contre un Rayquaza. Au début, j'étais persuadée qu'il s'agissait d'une mise en scène un peu exagérée, mais le doute s'est installé dès mon retour à Solbourg.
J'ai passé ces derniers jours à écumer les médias à la recherche d'une information, mais il semblerait que la disparition de mon ami soit passée inaperçue. Michael a sans doute voulu tenir les journalistes à l'écart – ce que je peux concevoir, mais il se prive par la même occasion des récits de potentiels témoins.
– Ne sois pas aussi stressée... me souffle mon père en s'asseyant sur le lit à côté de moi. Tu as déjà fait un parcours incroyable.
J'esquisse un sourire coupable en songeant que je n'ai pas cessé de lui mentir depuis que je suis rentrée à la maison. J'aurais voulu pouvoir lui dire que j'ai retrouvé Maman.
Qu'elle a quitté la maison parce qu'elle était sous l'emprise de Mew.
Qu'elle a ensuite cherché un moyen de le sauver à tout prix et s'est livrée à des expériences abominables sur les Pokémon.
Qu'elle m'a soumise à son influence pour s'approprier un mystérieux pouvoir que je posséderais.
Qu'elle a enfin lancé un assaut meurtrier sur Iral pour mettre la main sur le fabuleux Jirachi.
Et qu'elle est morte avant d'avoir pu arriver à ses fins.
– Je dois y aller... dis-je faiblement. Tu enregistreras les combats pour moi ?
Mon père acquiesce avec un sourire empreint de fierté. Je tente de soutenir son regard en essayant tant bien que mal de masquer le sentiment de honte qui s'empare de moi, puis me lève de mon lit pour quitter la chambre.
Je descends les escaliers deux par deux et regagne le jardin pour prendre une grande bouffée d'air frais. Les Pokémon sauvages qui s'y trouvent m'accueillent avec un enthousiasme sincère, et cela suffit à alléger un peu le fardeau qui pèse sur mes épaules.
– Prenez soin de Papa... je murmure avec un sourire triste. Drattak, on y va.
Je libère mon Pokémon de sa Pokéball et échange avec lui un regard entendu. Mon dragon incline légèrement la tête pour me laisser grimper, et ses ailes se déploient dans un souffle puissant en faisant danser les feuilles autour de nous.
Le village disparaît assez vite derrière nous, bientôt remplacé par les collines qui s'étirent à perte de vue. L'air vif s'engouffre dans mes poumons, et je chasse les plus sombres pensées de mon esprit pour me concentrer pleinement sur ma mission.
– Tu te rendras à la Ligue en empruntant la voie des airs.
– Mais je n'ai aucun Pokémon capable de voler... avais-je répondu en fronçant les sourcils.
Thomas avait balayé ma remarque de la main comme s'il ne s'agissait que d'un détail sans importance.
– Ça viendra. Le plus important, c'est que tout le monde puisse te voir.
Je décide de suivre à la lettre ses directives. Thomas semblait avoir une confiance absolue en son plan, et j'ai depuis longtemps décidé de lui accorder la mienne. Je suis bien consciente qu'il ne m'a pas tout révélé, mais je comprends qu'il ait voulu limiter les risques.
Drattak frôle les cimes des arbres de la Forêt des Soupirs, où j'avais mené un combat mémorable contre le Rhinocorne d'un gamin qui avait voulu me piéger pour récupérer mon argent. Dynavolt s'était surpassé, ce jour-là.
Nous survolons ensuite Sylveterre et nous dirigeons vers Aquamielle. C'est là-bas, dans cette cité balnéaire, que j'ai obtenu mon deuxième badge, après avoir utilisé un subterfuge dont je ne suis pas très fière. Il faudra que j'y retourne, à l'occasion, pour présenter mes excuses à Joseph – l'ancien champion et ami de Thomas.
Un peu plus tard, j'aperçois les contours estompés des volcans qui encerclent Vulcanor. Je sais déjà que je ne remettrai jamais les pieds dans cet enfer. Je n'oublierai jamais le bruit de la détonation qui a retenti dans l'arène, lorsque Tony – le champion – s'est donné la mort pour ne pas subir les représailles de Steve Erzat. J'étais alors à mille lieues de me douter que ces gens-là travaillaient pour la Team Fusion.
– Cap vers l'est... je murmure à l'adresse de Drattak. Il va falloir grimper.
À mesure que nous gagnons en altitude, la silhouette du Mont Aurora se découpe nettement à l'horizon. Sa cime se perd dans une lumière presque irréelle, dorée par un soleil qui semble briller juste pour elle. Les flancs abrupts, d'un ivoire pâle, sont striés de longues falaises où l'ombre et la lumière se livrent un duel impitoyable.
À l'inverse de Cryslanthos, aucun manteau neigeux ne recouvre ses pentes. Et contrairement à Vulcanor, aucun nuage de cendres n'emplit nos poumons.
Tout semble trop parfait.
– Nous y sommes, mon grand.
J'exerce une légère pression avec mes jambes pour lui faire signe d'accélérer. Le vent fouette mon visage, et le Mont Aurora se rapproche à chaque battement d'ailes.
Très vite, une immense ouverture se dessine à flanc de montagne. De chaque côté se dressent deux statues colossales de Pokémon que je ne connais pas. Taillées dans la même roche immaculée que les parois, elles semblent représenter des dragons légendaires venus d'une autre époque.
Et j'ai la désagréable impression que ces derniers sont en train de m'observer.
– Pose-toi là... je souffle.
Drattak descend lentement en spirale, et nous nous posons devant l'entrée en soulevant un léger nuage de poussière. L'air est plus frais ici. Quant à l'ambiance... C'est très solennel.
Je caresse l'encolure de mon Pokémon et décide de le rappeler dans sa Pokéball, préférant continuer à pied.
– Il ne devrait y avoir personne... avait dit Thomas tandis qu'une lueur sombre traversait son regard. Les employés de la Ligue auront été rappelés. Contente-toi de suivre la route.
À l'intérieur, la lumière s'amenuise très rapidement, remplacée par la lueur diffuse de cristaux incrustés dans la roche. Le silence est presque total, rompu seulement par le clapotis régulier de l'eau qui suinte du plafond. Plusieurs Pokémon sauvages m'observent dans l'ombre – je distingue un Galeking et un Grolem –, mais aucun ne cherche à m'arrêter. Ils se contentent de me regarder passer en silence, comme s'ils savaient que mon chemin ne pouvait être détourné.
Je progresse ainsi pendant de longues minutes, chacun de mes pas résonnant entre les murs. Au détour d'un couloir, je finis par arriver dans une vaste cavité. Une porte monumentale en pierre se dresse devant moi, encastrée dans la paroi de la grotte. Elle est si massive qu'elle semble faire corps avec la montagne.
Au centre de la pièce, une console moderne contraste avec l'austérité du lieu. Son panneau de verre poli affiche huit emplacements creux, chacun marqué d'un symbole correspondant à un badge de la région.
Je récupère mon coffret dans mon sac à dos et l'observe un instant avant de l'ouvrir d'un geste fébrile. Je retiens alors mon souffle et insère un à un les précieux sésames dans leur emplacement. À chaque fois, un faible éclat illumine le mur, et un grondement sourd s'élève des profondeurs.
Lorsque le dernier badge prend sa place, la porte entière tremble, puis s'ouvre lentement dans un nuage de poussière, dévoilant un passage baigné d'une lumière blanche.
– Tu seras la seule qualifiée.
Je franchis le seuil d'un air déterminé. Je plisse légèrement les yeux pour m'habituer à la lumière environnante. Devant moi s'étend une arène à ciel ouvert, suspendue au-dessus du vide. Une large plateforme centrale domine, entourée de plusieurs autres, plus petites, disposées à différents niveaux et reliées par des passerelles étroites.
La vue est imprenable, mais je ne peux m'empêcher de ressentir une pointe de déception. Qu'est-il advenu du Colisée du Mont Aurora ? Le célèbre monument s'est-il effondré en même temps que les infrastructures de la Ligue Pokémon ?
– Ça n'a pas vraiment d'importance... je soupire en m'avançant sur la passerelle.
Michael se tient au centre de la plateforme principale. Immobile. Le regard fixé sur moi. Son manteau sombre flotte légèrement derrière lui sous les rafales.
– Personne ne vous verra.
Je remarque aussitôt l'absence des caméras Motisma, habituellement suspendues dans les airs, tout autour de l'arène, pour retransmettre les combats de la Ligue. Pas un seul objectif ne braque son œil mécanique sur nous.
Ce duel ne sera pas retransmis à la télévision.
– Je te souhaite la bienvenue au Mont Aurora, Lucille Laurens... déclare le Maître d'un air solennel. Tu peux te vanter d'être la seule à avoir triomphé du défi des arènes. Par conséquent, le seul combat que tu livreras aujourd'hui sera aussi le plus important de ta carrière de dresseuse.
Je conserve une expression tout à fait neutre et plante mon regard dans celui du dresseur de dragons. Ce dernier esquisse un sourire malicieux, mais ses yeux trahissent une certaine impatience.
– Je te propose un petit pari en souvenir de notre première rencontre... déclare-t-il d'un ton qu'il veut détaché. Si jamais tu remportes la victoire, je t'offrirai un prix de cinq-cent-mille Pokédollars, en plus de te céder le titre de Maître Pokémon.
J'esquisse une moue approbatrice en songeant que son offre est particulièrement alléchante.
Autant que doit l'être pour lui la contrepartie.
– Et si c'est toi qui gagnes ? je demande en croisant les bras.
Ses pupilles se dilatent légèrement. Je peux sentir d'ici son excitation à l'idée de remporter son pari.
– Tu devras accepter de m'accompagner pour mon prochain voyage... dit-il avec un haussement d'épaules. Rien de romantique. Ni de sexuel. Enfin... sauf si tu en décides autrement. Je souhaite juste avoir une amie à mes côtés pour parcourir la région de Kannon.
Je secoue la tête d'un air incrédule. Thomas avait donc raison sur toute la ligne. J'ai suivi ses instructions à la lettre, et tout s'est déroulé conformément à son plan.
– Il ne te restera qu'une dernière chose à faire.
Je ferme les yeux en songeant que cette dernière étape est sans aucun doute la plus difficile de toutes. Mon ami m'a certes révélé toute la vérité sur les souvenirs qui m'ont été dérobés, comme il me l'avait promis, mais il s'est bien gardé de dévoiler le reste.
Je pourrais très bien considérer que j'ai respecté ma part du marché, et commencer à agir dans mon propre intérêt.
Mais je n'ai qu'une seule parole.
– J'abandonne... je déclare en serrant les poings. Je renonce au titre de Maître Pokémon.
Le silence tombe aussitôt sur l'arène. Michael me fixe, interdit, comme s'il n'avait pas entendu correctement.
– Pardon ?
Je soutiens son regard sans ciller. Il plisse légèrement les yeux, cherchant à déceler la moindre trace d'ironie sur mon visage.
– Si c'est à cause du pari, on peut très bien l'oublier... s'empresse-t-il d'ajouter. Je ne t'obligerai à rien, Lucille. On peut simplement combattre et...
– Ce n'est pas ça... je coupe d'une voix ferme.
Le Maître s'apprête à répliquer, mais un mouvement sur la plateforme périphérique attire notre attention. Un jeune homme vêtu de l'uniforme de la Ligue traverse la passerelle à pas pressés. Son oreillette clignote, signe qu'il est en communication avec quelqu'un.
– Qu'est-ce que tu fais ici ? fulmine Michael en se détournant de moi. Tu ne vois pas que nous avons un match à disputer ?
– J... Je sais... balbutie le garçon. Mais il y a eu du changement.
Le dresseur de dragons lui lance un regard noir qui le fait reculer machinalement d'un pas.
– Tu as dix secondes.
L'employé avale sa salive, visiblement très mal à l'aise sous la pression.
– Un... Un autre dresseur... a obtenu les huit badges d'arène.
Un lourd silence s'installe dans le Colisée. Les traits de Michael se figent, et sa mâchoire se contracte.
– Impossible... grogne-t-il avec une mauvaise humeur écrasante. Qui ?
La réponse résonne depuis l'entrée monumentale de l'arène, portée par une voix que je pourrais reconnaître entre mille.
– Moi.
Je me retourne brusquement.
Là, au bout de la passerelle, se tient Thomas.
Vivant.