[L] À dos de dragon
Je ne sais plus où j’en suis.
Le vent siffle dans mes oreilles et soulève mes cheveux emmêlés que je n’ai même pas pris la peine d’attacher. Le froid me mord les joues, me pique les yeux, mais tout ça me semble très loin. Comme si ça ne me concernait pas vraiment.
Je suis perchée sur le dos de Dracaufeu, accrochée à Thomas comme une passagère fantôme. Mes doigts serrent machinalement la ceinture de sa veste. Pas pour éviter de tomber, mais parce que c’est le seul repère tangible qu’il me reste. Tout le reste… s’est effondré.
La mort de ma mère.
La Team Fusion.
Mew.
Moi.
Je ne sais pas comment je tiens encore debout – enfin, assise. Peut-être parce que j’ai l’impression que tout ça est arrivé à quelqu’un d’autre. Comme si j’avais regardé la vie d’une autre fille défiler devant mes yeux.
C’est sûrement ça. Je suis encore spectatrice, à l’écart du choc. Provisoirement épargnée.
En dessous, les montagnes déploient leur blancheur à perte de vue. Des crêtes effilées, des falaises balayées par la neige, des forêts glacées. C’est magnifique.
Plusieurs silhouettes glissent entre les sommets. Des Pokémon de type Dragon, majestueux et indomptés, patrouillent les cieux dans un ballet naturel. Un Libegon nous frôle dans un courant ascendant. Plus loin, un trio d’Altaria forme une spirale lumineuse au-dessus d’un pic gelé.
Cryslanthos se profile à l’horizon, dissimulée entre deux sommets voilés de brume. Une cité perdue dans les montagnes. Un endroit éloigné de tout pour oublier le monde.
– Tiens-toi bien ! crie Thomas.
Dracaufeu amorce alors sa descente dans un souffle maîtrisé. Son ombre glisse sur les flancs enneigés des montagnes, et il vient enfin se poser avec une étonnante douceur sur une plateforme naturelle sculptée dans la roche.
Le sol me paraît loin quand je mets pied à terre. Mes jambes sont engourdies. Thomas salue brièvement un garde posté à l’entrée du passage suspendu qui relie la plateforme au flanc de la cité. L’homme semble aussitôt le reconnaître et s’efface sans un mot.
Cryslanthos est une ville silencieuse. Tout est couvert de givre. Les rues étroites et sinueuses serpentent entre des bâtiments taillés à même la montagne. Des torches aux flammes bleutées brillent sous les auvents, et des dresseurs trop finement vêtus avancent à pas feutrés dans la neige.
– Ils n’ont pas froid ? je demande d’un air absent en suivant des yeux une fille brune en mini-short.
– Pourquoi ? contre mon ami en lançant un regard par-dessus son épaule. Tu as froid, toi ?
Je fronce les sourcils en prenant conscience que je ne suis pas beaucoup plus habillée que ces gens. Dans d’autres circonstances, je me serais emmitouflée dans un manteau de fourrure pour être certaine de ne pas tomber malade.
Mais ce n’est curieusement pas nécessaire. Le froid d’ici est certes mordant… mais il est surtout vivifiant.
Thomas me conduit jusqu’au Centre Pokémon sans ajouter un mot. Il ne me faut pas longtemps pour récupérer une chambre et m’y enfermer. Juste moi, mon sac, et un miroir que je me garde bien de regarder.
Je me glisse alors sous la douche avec la lenteur d’un automate.
L’eau chaude ruisselle sur mes épaules, me brûlant presque la peau. Je pourrais m’effondrer là, contre la paroi carrelée. Je pourrais même hurler. Mais je me contente de fermer les yeux.
Les mots de mon ami me reviennent en tête.
« Tu dois continuer ton voyage comme si de rien n’était. Tu ne peux pas laisser transparaître quoi que ce soit. Pas une faille. Tu dois être la même Lucille qu’au début. Spontanée. Attachante. Impulsive. Normale. Tu me comprends ? »
J’avais hoché la tête. Mais je ne suis plus très sûre d’en être capable.
Je coupe l’eau et sors de la douche avant de me planter devant le miroir de la salle de bains. L’image qu’il me renvoie n’est pas aussi terrible que je ne l’imaginais. Mais ce n’est pas non plus celle d’une fille épanouie.
Je récupère des vêtements propres dans mon sac et les enfile sans conviction. J’ai troqué mon chemisier froissé contre une brassière rouge et noire. Je passe une veste blanche par-dessus et ajuste les manches pour me donner une allure plus décontractée. J’opte également pour un jean skinny bleu qui épouse mes jambes sans les comprimer, puis je remets mes baskets – assorties à ma veste – après les avoir soigneusement nettoyées.
Mes cheveux, encore humides, retombent en larges boucles naturelles sur mes épaules. Je me penche un instant au-dessus du petit lavabo pour rafraîchir mon visage. Je commence par uniformiser un peu mon teint avec une crème trouvée au fond de ma trousse, puis j’ajuste le trait noir qui souligne mes yeux. Une petite touche de mascara pour ouvrir les paupières, et un peu de rose brillant sur mes lèvres pour parfaire le tableau.
Je fixe la glace d’un air songeur. Il y a quelques jours encore, je me serais trouvée hyper sexy. Mais là, en cet instant, je suis seulement satisfaite d’avoir réussi à créer ce… personnage. L’illusion d’assurance qui s’en dégage ne reflète en rien ce que je ressens au fond de moi.
– Il faut y aller… je lâche en soupirant.
Je rassemble mes affaires et quitte la chambre pour retrouver Thomas. Ce dernier est installé dans le hall d’accueil et nourrit Pikachu d’un air absent.
Lorsqu’il tourne la tête vers moi, son regard se fige.
– Désolée… dis-je avec une moue d’excuse. J’ai un peu traîné.
Je sais que mon physique ne le laisse pas indifférent. J’aimerais pouvoir en tirer un quelconque plaisir, mais ce n’est pas le cas.
Thomas n’a omis aucun détail lorsqu’il m’a révélé la vérité sur ces dernières semaines. Il a mentionné ses retrouvailles avec Juliette – son amour de jeunesse, ainsi que le rapprochement qui s’est naturellement opéré entre eux. Il a fait preuve d’une transparence totale sur ses sentiments, et je lui en suis reconnaissante.
Cela ne change finalement pas grand-chose à notre relation. Mon ami reste présent au moment où j’ai le plus besoin de lui, et nous nous accordons désormais une confiance réciproque.
– Tu es prête pour l’arène ? me demande-t-il en détournant les yeux.
Sa gêne pourrait finir par me faire changer d’avis. Je ressentirais presque un certain plaisir à l’idée de le mettre mal à l’aise.
Un mince sourire se dessine sur mes lèvres à cette pensée.
– Ce sera une formalité… j’assure avec un léger hochement de tête. Tu connais le champion ?
Le voilà qui sourit à son tour.
– On peut dire ça… répond-il d’un ton mystérieux.
Je blêmis presque aussitôt en comprenant de qui il s’agit. Toute la confiance de façade accumulée au cours de ces dernières minutes s’évanouit alors en un instant.
– Tu aurais pu me le dire avant… je grommelle en lui lançant un regard courroucé. Je vais passer pour quoi, moi ?
Thomas hausse les épaules.
– Je ne vais pas prendre le risque de répondre à cette question… dit-il en tournant les talons. Suis-moi, on va y aller par la voie des airs.
Je grogne en lui emboîtant le pas. Mon estomac ne proteste plus quand je vole sur le dos d’un Pokémon, mais ce n’est pas pour autant que j’en redemande. Voler reste une corvée. Une corvée qui ne me fait plus vomir, certes, mais une corvée quand même.
Thomas libère Dracaufeu et se hisse avec souplesse sur son encolure. Il me tend la main pour m’aider à grimper derrière lui, puis talonne sa monture pour prendre son envol.
Le vent s’est levé. En contrebas, la ville disparaît peu à peu sous un voile de neige fine. Les toits scintillent par endroits, figés dans le froid. Les silhouettes furtives des passants pressent le pas dans les ruelles étroites avant de s’effacer de mon champ de vision.
L’arène ne tarde pas à apparaître.
Elle émerge d’un éperon rocheux, comme surgie de la montagne elle-même. Pas de murs. Pas de toit. Juste un vaste cercle de colonnes taillées dans la pierre blanche, hautes et élancées, ouvertes au ciel comme si elles défiaient les nuages.
Au centre, une plateforme circulaire en pierre lisse, creusée de runes anciennes, sert de terrain de combat.
– C’est incroyable… je murmure, captivée par la vue qui s’offre à moi.
Dracaufeu se pose au bord du cercle avec une légèreté surprenante pour sa taille. Je descends la première, mes baskets crissant sur la pierre givrée.
Et c’est à ce moment-là que je vois Elyndia.
– Évidemment… je soupire en réajustant ma veste sur mes épaules. Il fallait que ce soit elle.
La championne se tient face à nous, au centre de l’arène. Ses longs cheveux blonds relâchés flottent dans le vent, encadrant son visage angélique.
Cette femme incarne avec éclat la maîtrise et la puissance.
– J’espère que tu es moins pressée que tout à l’heure… lance-t-elle avec un sourire malicieux. La coutume veut que nous fassions les présentations avant de nous affronter.
Je me sens toujours un peu bête vis-à-vis de mon attitude de ce matin. Je m’efforce toutefois de conserver un visage impassible, puis m’avance d’un pas léger dans sa direction.
– Je m’appelle Lucille Laurens… je déclare d’une voix forte. Et je suis ici pour remporter mon septième badge d’arène.
On repassera pour l’originalité.
– Elyndia Gray… déclare la championne avant de s’avancer à son tour pour me serrer la main. Je suis heureuse de te rencontrer. Michael m’a beaucoup parlé de toi.
Je hausse un sourcil en me demandant ce que le Maître a bien pu lui raconter à mon sujet. Nous ne nous sommes rencontrés qu’une seule fois, lors de notre passage au Repaire. Je me suis battue contre lui avec des Pokémon d’emprunt pour obtenir une faveur, et il m’a récompensée en m’offrant un Draby. Fin de l’histoire.
Ce n’est pas comme si on s’était raconté nos vies pendant des heures.
– En bien, j’imagine ? je raille sans trop y croire.
Elyndia esquisse une moue songeuse en détaillant ma silhouette.
– Il a surtout vanté tes attributs… reconnaît-elle avec un haussement d’épaules. Je constate qu’il n’a pas menti sur ce point.
Je laisse échapper un soupir interminable. Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre, dans cette famille.
– Je suis ici pour me battre… je rappelle en croisant les bras d’un air impatient.
La championne esquisse un sourire amusé.
– Très bien. Suis-moi.
Elle se retourne et s’éloigne vers le bord de l’arène sans ajouter un mot. Je marque un instant d’hésitation, puis je lui emboîte le pas. Le vent s’intensifie au fur et à mesure que nous approchons du précipice. Cette arène n’a ni garde-fou ni barrière.
Et moi, j’ai le vertige.
– Tu vois ce grand pic, là-bas ? questionne Elyndia en tendant le bras vers l’horizon.
Je suis son doigt. À plusieurs centaines de mètres, un sommet étroit émerge de la brume. Il semble presque suspendu dans le vide, comme détaché du reste de la chaîne. Tout en haut, deux minuscules drapeaux blancs flottent dans le vent.
– Voilà ton objectif… déclare-t-elle calmement. Tu vas devoir récupérer un drapeau… et revenir ici avant moi.
Je la dévisage, interdite.
– Pardon ?
– C’est notre combat… précise-t-elle sur le ton de la conversation. Pas de terrain. Pas d’arbitre. Juste une course. À dos de dragon.
Je me tourne vers Thomas, qui se tient en retrait, les bras croisés. Il ne dit rien. Il ne semble même pas surpris.
– Tu peux choisir la monture que tu veux, reprend Elyndia. La mienne est déjà prête.
Elle porte deux doigts à ses lèvres et siffle doucement. Son Altaria fend alors les nuages et se dirige droit vers sa dresseuse en agitant avec grâce ses ailes cotonneuses.
C’est forcément une blague. Cette fille se moque de moi et tente par tous les moyens de me déstabiliser.
– Les badges d’arène s’obtiennent au combat… je fais remarquer en fronçant les sourcils. Ce défi n’est pas réglementaire.
Le sourire de la championne se fait moqueur. Je ne pensais pas qu’il puisse y avoir quelqu’un de plus antipathique que Michael Gray, mais il semblerait que je me sois trompée.
– Le règlement de la Ligue Pokémon stipule que le challenger doit vaincre le champion au cours d’un affrontement dont les modalités sont définies par ce dernier… récite-t-elle d’une voix enjouée. Je t’ai donné mes modalités. Libre à toi de les refuser.
Je ferme un instant les yeux et prends une profonde inspiration pour retrouver mon calme. Il est hors de question que je me défile maintenant.
L’enjeu va bien au-delà d’un simple titre de Maître.
– Je n’ai pas de Pokémon de type Dragon capable de voler… dis-je d’une voix posée.
Elyndia plonge ses yeux bleus dans les miens.
– Tu devras donc commencer par en capturer un… répond-elle en désignant les cieux. Tu pourras toujours revenir me défier ensuite.
Je lance un regard incrédule à Thomas. Je n’ai pas envie de soumettre un dragon dans le seul but de relever un défi d’arène. Il doit bien y avoir une autre solution.
Mon ami désigne son Pokémon d’un geste du menton.
– Dracaufeu sera ravi de t’accompagner… dit-il avant de reporter son attention sur sa cousine. Le règlement de la Ligue n’interdit pas les prêts.
La championne esquisse un nouveau sourire.
– Je regrette… dit-elle d’un ton léger. Dracaufeu n’est pas un Pokémon de type Dragon. Il est caractérisé par les types Vol et Feu. Il ne peut donc pas concourir.
Thomas lui lance un regard mauvais mais ne trouve rien à redire. Quant à moi… je me retrouve dans une impasse. Ce qui ne devait être qu’une simple formalité risque de nous faire perdre beaucoup plus de temps que prévu.
Je finis par observer les cieux à la recherche d’un allié potentiel lorsque l’une de mes Pokéballs s’active toute seule. Drackhaus en sort en affichant un air déterminé.
– Dra ! Draaaa ! s’exclame-t-il avec énergie.
Je m’accroupis devant lui et pose ma main sur son armure sphérique qui englobe son petit corps.
– J’apprécie, mon grand… je souffle avec douceur. Mais tu n’es pas encore en état de voler.
Tous les Draby nourrissent le rêve de parcourir les cieux. J’ai lu que certains d’entre eux se jetaient même du haut des falaises pour essayer de voler. C’est sans doute ce qui explique la dureté de leur tête.
Mon dragon ne déroge pas à cette règle. Son évolution en Drackhaus a d’ailleurs été une profonde désillusion pour lui. Quand il s’est aperçu qu’il n’avait toujours pas d’ailes, il est entré dans une longue phase de déprime.
– Il a bien grandi… s’étonne Thomas en l’observant de plus près. Tu n’as pas dû chômer pendant ces dernières semaines.
Mon ami se penche vers lui et le prend dans ses bras pour l’examiner plus en détail. Mon Pokémon se laisse faire en l’observant avec curiosité.
J’ai un mauvais pressentiment lorsqu’il s’avance vers le précipice.
– Ne t’avise surtout pas de le balancer… je préviens d’un ton peu assuré. Je ne veux pas qu’il… THOMAS !
Cet idiot vient de lancer mon Drackhaus du haut de la plateforme. Je me tourne aussitôt vers Dracaufeu pour lui demander d’intervenir, mais ce dernier ne bouge pas d’un pouce et se contente d’observer la scène.
– Je vais te tuer… je siffle entre mes dents sans pour autant oser m’approcher du bord. Je te jure que je vais te tuer, Thomas Gray.
Une lueur amusée traverse son regard lorsqu’il croise le mien, ce qui me met encore plus en colère. Je sais bien que Drackhaus survivra à cette chute – ce n’est pas le problème, mais il n’a certainement pas besoin qu’on lui rappelle qu’il ne sait pas voler.
Je finis par m’approcher du rebord et me penche légèrement en avant, le cœur au bord des lèvres. Je m’attends à voir mon Pokémon heurter les rochers ou rebondir sur une plaque de neige comme un vulgaire caillou.
Mais il n’y a rien.
– Tu vas me le chercher… je murmure à l’adresse de Thomas. Et si tu ne te dépêches pas, c’est moi qui te jette en bas.
Un puissant battement d’ailes fend soudain le silence. D’abord lointain, puis de plus en plus net.
Je recule machinalement d’un pas. Une silhouette remonte à toute vitesse, jaillissant de la brume comme une flèche tirée du vide. Elle fend l’air en ligne droite avec une précision chirurgicale, jusqu’à se stabiliser devant la plateforme.
Deux grandes ailes rouges se déploient avec orgueil sous nos yeux.
– D… Drackhaus ? je souffle avec incrédulité.
Il est immense. Son corps luisant semble plus massif que jamais et sa gueule entrouverte laisse échapper une vapeur blanche. Quant à son regard… Il brûle d’une fierté nouvelle.
Je sors alors mon smartphone d’un geste fébrile pour mettre à jour le nouveau profil de mon Pokémon dans l’application Pokédex.
« Drattak. Il fend l’air et virevolte dans le ciel grâce à ses ailes fraîchement formées. De bonheur, il crache du feu et dévaste tout sur son passage. »
Je retiens ma respiration en espérant qu’il ne soit pas heureux au point de tout cramer. Mes yeux croisent les siens, et je ne peux m’empêcher de sourire en admirant sa prestance.
– Il est sublime… intervient Thomas. Tu peux être fi…
– J’ai toujours envie de te tuer… je préviens en lui lançant un regard noir. Alors ne t’approche pas trop.
Mon ami lève les mains en signe d’apaisement, mais il conserve ce petit sourire – le même que sa cousine – qui me donne envie de le baffer.
Drattak s’élève légèrement, décrit un cercle autour de l’arène, puis descend pour s’aligner avec le rebord. Il se maintient alors en vol stationnaire, et son regard croise à nouveau le mien.
Je sens aussitôt mes jambes se raidir.
– Il attend que tu sautes… m’informe Elyndia en se plaçant à mes côtés.
C’est bien ce que j’avais compris. Je sens mon cœur s’emballer furieusement dans ma poitrine.
– C’est comme ça que le lien avec les dragons se scelle… ajoute-t-elle d’un ton solennel. Tu dois lui faire confiance. Drattak est prêt. À toi de l’être aussi.
Je jette un coup d’œil en contrebas. Le vent me gifle le visage. Mon estomac commence à se retourner. Et mon cerveau m’envoie une centaine d’alertes rouges.
Je n’ai jamais vraiment aimé les hauteurs. Alors sauter dans le vide… volontairement ? Très peu pour moi.
– Ce n’est pas naturel, je proteste en me reculant d’un pas. Les gens normaux prennent des escaliers.
– Les dragons ne vivent pas dans les escaliers, répond Elyndia avec un calme exaspérant.
Je déglutis.
Thomas m’observe en silence. Je sais bien qu’il ne cherchera pas à m’influencer. C’est une décision qui n’appartient qu’à moi.
Drattak, lui, s’est parfaitement stabilisé dans les airs. Ses yeux ne quittent pas les miens. S’il pouvait parler, il chercherait sans doute à me rassurer. À me dire que je ne risque rien tant qu’il est là.
Alors je ferme les yeux.
Et je saute.
Le vide me happe dans un souffle glacé. Pendant une demi-seconde, mon cœur oublie de battre.
Puis j’atterris sur le dos de Drattak. Pas avec grâce – loin de là. Juste un bruit sourd et une roulade mal contrôlée qui me fait glisser dangereusement sur les écailles.
Je m’accroche désespérément à son cou pour ne pas tomber. Et je lâche un juron pour faire bonne mesure.
– J’ai réussi… je murmure en tremblant comme une feuille. J’ai réussi.
Drattak ne bronche pas. Il se rééquilibre d’un léger battement d’ailes et s’immobilise à nouveau.
Une ombre passe alors au-dessus de nous. Elyndia vient de sauter à son tour, rattrapée par son Altaria dans un mouvement souple et précis. Elle me lance un regard en biais, puis lève le bras.
– Que la course… commence !
Son dragon accélère d’un seul coup, et le vent siffle aussitôt à mes oreilles. Drattak fait de même et déploie toute la puissance de ses ailes pour le suivre.
C’est violent. Magnifique. Terrifiant.
Je suis plaquée contre lui, incapable de faire autre chose que de m’accrocher. Le froid me fouette le visage. Les montagnes défilent sous mes pieds. Et le pic se rapproche dangereusement.
Au moment où je me dis que je m’en sors plutôt bien, un courant ascendant surgit de nulle part et vient nous déséquilibrer.
– Non. Non. Non !
Je sens mon corps basculer. Mes doigts lâchent prise. Je ne peux m’empêcher de glisser et finis par tomber dans le vide.
Drattak réagit aussitôt. Il plonge à la verticale, ses ailes repliées, comme une météorite. Son regard accroche le mien, et je tends instinctivement les bras vers lui.
Un unique battement d’ailes. Une remontée sèche. Je me retrouve collée contre son dos, les mains refermées autour de son cou.
Je suis tirée d’affaire.
– Merci… je souffle en reprenant mes esprits. Tu es incroyable.
Devant nous, Altaria a déjà contourné le pic. Elyndia attrape le drapeau blanc d’un geste vif et entame déjà le trajet du retour. Je peste entre mes dents. On a pris beaucoup de retard.
Drattak l’a bien compris et augmente sa vitesse. Il prend un virage très serré en frôlant la roche, et je lâche mes mains sans réfléchir pour me saisir du drapeau restant.
Une idée me vient alors à l’esprit tandis que nous nous lançons à la poursuite de la championne.
– Prends vite de la hauteur et utilise Lame d’air… j’ordonne en plissant les yeux.
Mon Pokémon prend de l’altitude, gronde d’un air menaçant, puis relâche une vague tranchante de vent. L’attaque se heurte aux courants aériens devant Altaria, et le dragon blanc se retrouve un instant ballotté dans les turbulences.
C’est maintenant ou jamais.
– On y va !
Drattak bat furieusement des ailes et file à toute allure vers l’arrivée. Le vent glacé nous frappe de plein fouet. Je serre les dents. Les dernières rafales me mordent le visage, mais je tiens bon.
Nous atteignons la plateforme les premiers. Je saute à terre en roulant sur l’épaule, le drapeau bien serré entre mes doigts.
Une seconde plus tard, Altaria se pose à son tour. Elyndia descend sans dire un mot et m’observe un moment, les bras croisés.
– Désolée… je grimace en plongeant mon regard dans le sien. Comme tu n’as rien dit concernant l’utilisation des attaques, j’ai pensé que…
Elle s’avance dans ma direction sans me laisser le temps de finir ma phrase et tend sa main, les yeux pétillants de fierté.
– Bienvenue parmi les dresseurs de dragons, Lucille.
Elle déplie sa paume. Un insigne argenté y brille sous la lumière – le Badge Céleste.
J’accepte le précieux sésame avec reconnaissance et ne peux m’empêcher de me tourner vers Thomas.
– On était comment ? je demande en accrochant son regard.
Mon ami me lance un sourire empreint d’admiration qui réveille en moi des papillons que j’aurais préféré garder en sommeil.
– Vous étiez fabuleux… répond-il en toute sincérité.
Je m’empresse de glisser le badge dans mon étui pour officialiser cette septième victoire.
L’adrénaline finit alors par céder sa place à la fatigue, et le froid polaire commence à s’insinuer en moi.
Elyndia s’avance sans un mot, puis jette un œil au ciel. Le blanc immaculé du ciel s’est terni. Des masses de nuages sombres roulent à l’horizon, avalant peu à peu les sommets.
– Vous dînerez à la maison ce soir… annonce-t-elle simplement. Une tempête va s’abattre sur la vallée d’ici une heure.
Thomas fronce légèrement les sourcils mais ne proteste pas.
– Ce sera l’occasion de rattraper le temps perdu avec mon cousin préféré… ajoute-t-elle en lui adressant un clin d’œil complice. Et de découvrir un peu plus sa ravissante compagne.
Je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel. Les prochaines heures risquent de se révéler plus longues que prévu.