[L] Un cycle sans fin
– Vous allez finir par me dire au moins votre nom ?
– Peut-être…
Je lève les yeux au ciel en réajustant mon sac sur mes épaules. Cela fait maintenant plus d’une heure que nous marchons dans la forêt dans un silence gênant, et je commence à regretter mon choix.
Je pourrais être confortablement installée au Centre Pokémon, avec un bon repas chaud qui me ferait oublier le dénouement catastrophique de mon combat d’arène. Au lieu de ça, j’épuise mes dernières ressources en suivant ce gars je ne sais où.
– Ne comptez pas sur moi pour vous donner le mien… je grommelle avec mauvaise humeur.
– D’accord… répond-il distraitement en écartant une branche sur son chemin. Ça ne devrait plus être très loin.
Nous n’avons pas emprunté une seule fois le sentier balisé de la forêt. C’est comme si cet homme s’appliquait à éviter tout contact avec les autres – moi exceptée.
Je ne suis toujours pas convaincue que ce soit une bonne chose.
– J’ai faim… je gémis tandis que mon ventre se met à gargouiller. Je n’ai rien mangé depuis ce matin.
L’inconnu ouvre son sac sans même s’arrêter et en sort une pomme qu’il jette en arrière. Je la rattrape au vol au dernier moment et lui lance un regard mauvais.
– Grande classe… je commente en observant le fruit. Merci.
Ce gars est un vrai sauvage. Ne lui a-t-on jamais appris les bonnes manières ? J’aimerais bien lui demander pourquoi il se comporte comme un crétin, mais ce serait lui accorder trop d’attention.
Je vais quand même écouter ce qu’il a à me dire – parce que je suis polie, puis je m’en irai.
– Nous y sommes.
Nous traversons une végétation abondante avant de déboucher dans une petite clairière boisée où coule une rivière paisible. L’endroit regorge de Pokémon sauvages qui se redressent avec une certaine appréhension en remarquant notre présence.
– N’ayez crainte… murmure l’homme avec une étonnante douceur dans la voix. Elle est avec moi.
Les créatures retournent aussitôt à leur occupation comme si de rien n’était. Je lance un regard stupéfait à mon guide et active mon smartphone pour compléter mon Pokédex.
Zigzaton. Nirondelle. Grainipiot. Balignon. Marill.
Je ne sais plus où donner de la tête. Au total, je réussis à enregistrer le profil de quinze nouveaux Pokémon.
– Ils sont à vous ? je demande au mystérieux dresseur.
Ce dernier ne me répond pas et libère son Pikachu. La souris électrique s’ébroue en sortant de sa Pokéball, puis s’éloigne rapidement pour rejoindre les autres créatures.
– J’en déduis que oui… je soupire en m’approchant du ruisseau.
Cet homme semble avoir plus de facilité à tisser des liens avec les Pokémon qu’avec ses semblables. Peut-être faudrait-il que je me transforme en Joliflor pour qu’il m’accorde un peu d’attention ?
J’ôte mes chaussures et mes chaussettes et décide de m’asseoir au bord de la rivière. Je ne peux m’empêcher de pousser un soupir de soulagement au contact de l’eau fraîche sur mes pieds.
– Fais attention… lâche l’inconnu derrière moi. Il y a souvent des Carvanha qui chassent dans ce ruisseau.
Je pousse aussitôt un couinement de frayeur et retire en hâte mes pieds avant qu’un poisson carnivore ne décide de me grignoter un orteil.
La plupart des créatures présentes dans la clairière tournent la tête vers moi en se demandant pourquoi je fais autant de bruit. Le dresseur esquisse alors un sourire en s’asseyant à côté de moi.
– Je plaisante… dit-il en immergeant à son tour ses pieds. Il n’y a aucun danger par ici.
Je reste immobile un instant en me demandant quelle est la meilleure attitude à adopter. Je suis bien trop surprise pour lui en vouloir – il a quand même fait de l’humour, et je ne le connais pas suffisamment pour lui mettre un coup de coude complice dans les côtes.
Je me contente donc de lever les yeux au ciel sans pouvoir m’empêcher de sourire en retour. C’était quand même drôle.
– Ces Pokémon sauvages ne m’appartiennent pas… ajoute-t-il contre toute attente. Ils tolèrent seulement ma présence parce que je les respecte.
Je garde le silence et observe un instant les petits monstres qui évoluent autour de nous avec la plus totale insouciance. Ces derniers ne se comporteraient jamais de la sorte si j’étais seule avec eux.
– Ils ne se contentent pas de vous tolérer… je lâche de but en blanc. Ils ont confiance en vous.
Ce mec a un véritable don avec les Pokémon. Il semble avoir la faculté de les comprendre et paraît bien plus épanoui – bien plus humain – en leur présence.
Toute la méfiance que je pouvais ressentir à son égard quelques instants plus tôt a complètement disparu.
– En revanche, je risque d’avoir beaucoup de mal à te tolérer si tu continues à me vouvoyer comme si j’étais un ancien… fait-il remarquer en esquissant un sourire en coin.
Je hausse les épaules en affichant un air innocent.
– J’ai été bien éduquée… je contre en lui lançant un regard malicieux. Je ne vais quand même pas tutoyer quelqu’un que je ne connais pas.
Mon interlocuteur ne peut s’empêcher de rire. Tout comme je ne peux m’empêcher de ressentir, au même moment, des petits papillons dans le creux de mon ventre. Mais qu’est-ce qui m’arrive ?
– Je m’appelle Thomas… soupire-t-il finalement.
Je me tourne vers lui en espérant ne pas rougir et lui tends la main en guise de salut. Je ne veux surtout pas lui laisser croire qu’il a de l’emprise sur moi.
– Eh bien, enchantée ! je lance avec un enthousiasme trop prononcé. Je m’appelle…
– Lucille… coupe-t-il en me serrant la main. Je sais. Tu l’as dit à la championne, tout à l’heure.
Et voilà comment plomber l’ambiance. Mes papillons se dispersent aussi vite qu’ils sont arrivés, et je reviens brusquement à la réalité.
Je suis ici parce que j’ai lamentablement perdu contre Iona. Thomas m’a proposé de le suivre pour me donner des pistes d’amélioration, mais il me faudra bien plusieurs jours pour être à la hauteur de la championne.
Je ne peux pas me permettre de perdre du temps à flirter comme une adolescente.
– Tu m’as dit que je ne gagnerais jamais avec leurs règles… je rappelle en reprenant ses mots. Qu’est-ce que ça signifie au juste ?
Le visage de mon nouvel ami s’assombrit. De toute évidence, il a un passif houleux avec la Ligue Pokémon.
Je brûle d’envie de découvrir son histoire, mais je vais prendre mon mal en patience et me contenter des bribes d’informations qu’il voudra bien me donner.
Pour l’instant.
– Je ne sais même pas par où commencer… soupire-t-il en fixant le cours d’eau d’un air absent. J’imagine que tu suis les informations à la télévision ?
J’acquiesce en silence. Depuis plusieurs mois déjà, les médias ne cessent d’alimenter la polémique autour du dressage des Pokémon. De nombreuses dérives ont été pointées du doigt : règlements de comptes, braquages et disparitions font régulièrement la une des journaux.
En conséquence, les forces de l’ordre militent pour un encadrement beaucoup plus règlementé des voyages initiatiques. Le Maître de la Ligue Pokémon, quant à lui, leur laisse le champ libre en se faisant surtout remarquer par son absence.
Les nouveaux dresseurs sont directement impactés par cette mauvaise communication. Leur réputation se dégrade chaque jour un peu plus, et les gens sont de moins en moins nombreux à suivre les combats d’arène à la télévision.
Moins d’audience, moins d’argent. Moins d’argent, moins de moyens. Moins de moyens…
Moins de dresseurs.
– De nombreux changements ont été opérés cette année au sein de la Ligue Pokémon… déclare Thomas en plongeant son regard dans le mien. Les champions des trois premières arènes ont tous été remplacés au même moment.
Je fronce les sourcils sans comprendre.
– D’accord… Mais où est le problème ? je demande en inclinant légèrement la tête sur le côté. N’est-ce pas le Maître de la Ligue Pokémon qui choisit ses champions ?
– En temps normal… acquiesce mon interlocuteur. Mais lorsque les anciens démissionnent, il faut bien leur trouver des remplaçants. Il existe une sorte de comité qui sélectionne un certain nombre de profils susceptibles de leur convenir. Le Maître n’a alors plus qu’à signer pour approuver les candidatures.
Tout cela ne me dit rien qui vaille. Je ne suis pas sûre de saisir toutes les subtilités liées à la gestion du personnel de la Ligue Pokémon, mais il est évident que ces changements de dernière minute cachent quelque chose de louche.
– Iona a déjà disqualifié quatre challengers… poursuit Thomas d’un ton grave. Il n’y aura bientôt plus aucun dresseur en lice, à ce rythme.
Les éléments se mettent peu à peu en ordre dans mon esprit. La Ligue Pokémon a accueilli trois nouveaux champions plus forts que la moyenne, et ces derniers refusent les défis des challengers après seulement deux défaites. Les vaincus n’ont ainsi pas d’autre choix que d’abandonner leur voyage initiatique.
Cela ressemble grandement à du sabotage. La Ligue Pokémon est en train de se condamner elle-même pour une raison qui m’échappe.
Et je ne vois qu’un seul responsable à ce gâchis.
– Pourquoi le Maître ne donne-t-il pas sa démission ? je demande en crispant la mâchoire. S’il n’a pas envie d’assumer ses responsabilités, pourquoi rester ?
Cela fait bientôt dix ans que Michael Gray détient le titre de Maître Pokémon de la région Arkephyr. Il se pointe chaque année au tournoi annuel qui l’oppose aux meilleurs challengers de la saison et les écrase sans le moindre état d’âme. Il conserve ainsi son statut de Maître, puis disparaît plusieurs mois avant de revenir comme une fleur.
C’est un cycle sans fin.
– Parce qu’il est le meilleur… répond mon ami avec un sourire sans joie. Et c’est précisément pour cette raison que tu dois t’entraîner.
Je plisse les yeux avec scepticisme. Pourquoi Thomas se donnerait-il autant de mal pour me faire progresser ? Il ne fait aucun doute que ses compétences de dresseur dépassent de très loin les miennes. Alors pourquoi ne pas défier lui-même le Maître ?
Ce petit cachotier a forcément une bonne raison de rester en retrait.
– Par quoi on commence ? je demande en remettant mes questionnements à plus tard.
Je me lève avec énergie et consulte rapidement l’écran de mon smartphone.
– On n’a pas beaucoup de temps… je fais remarquer avec une grimace. Le Centre Pokémon ferme dans une heure et demie.
Thomas hausse un sourcil et se redresse à son tour en étirant ses bras.
– Oublie le Centre Pokémon… dit-il en observant les alentours. On va passer les cinq prochains jours ici.
Je cligne bêtement des yeux en me demandant s’il se moque de moi. Pense-t-il vraiment que je vais accepter de faire du camping avec lui pendant presque une semaine ?
J’adore la nature – c’est pas le souci. Mais j’aime par-dessus tout mon confort, les repas chauds et les bains moussants. Je n’irais pas jusqu’à me considérer comme une princesse, mais je prends toujours du temps pour m’occuper de moi.
– C’est… C’est hors de question… je bredouille en lançant un regard incrédule à mon interlocuteur.
Je ne peux quand même pas me laver devant cet homme que je connais à peine ! Et puis je ne voudrais pas polluer ces sources d’eau avec mon gel douche chimique.
Non, vraiment, je ne vois aucune utilité à rester ici.
– Il y a un problème ? demande Thomas en fronçant les sourcils.
Je sens le rouge me monter aux joues. La situation est tellement embarrassante que je ne sais pas comment m’en dépêtrer.
– Non… Oui… je balbutie en me sentant idiote. C’est juste que…
Je prends une profonde inspiration et m’efforce de retrouver mon calme pour lui faire comprendre que je ne dormirai pas à la belle étoile cette nuit – ni les prochaines.
– Je ne peux pas dormir avec un garçon que je connais à peine… je souffle en détournant les yeux, gênée. Désolée, ce n’est pas contre toi.
Mon nouvel allié me fixe longuement sans laisser filtrer la moindre émotion. Est-il possible que ma remarque l’ait vexé ?
Je peux tout à fait comprendre qu’il cherche, d’une manière ou d’une autre, à se rapprocher de moi. Après tout, je suis quand même une jolie fille.
– Je n’ai aucunement l’intention de dormir avec toi… lâche-t-il en détachant son sac de couchage de ses autres affaires. Je vais me poser près de la rivière. Tu auras toute la clairière pour toi. Bonne soirée.
Et il me laisse en plan comme ça.
Mon smartphone indique vingt heures. Je n’ai pas encore dîné, et il reste encore au moins une heure et demie avant le coucher du soleil. Comment vais-je bien pouvoir m’occuper pendant tout ce temps ?
– Il n’y a même pas de réseau… je grommelle en levant mon appareil.
Je lève la tête vers Thomas et le vois s’installer au bord de l’eau. Son Pikachu le rejoint presque aussitôt pour se lover contre lui.
Ces deux-là forment vraiment un duo improbable.
– Je ne peux même pas les rejoindre pour discuter… je soupire en observant mes Pokéballs. Je viens de me couvrir de ridicule.
Ce garçon se fiche bien de mon physique. Il est plus âgé que moi et ne me voit certainement pas comme une conquête potentielle. D’ailleurs, je me demande bien pourquoi il est venu me trouver, parce que je ne suis pas non plus une bonne dresseuse.
Je déroule enfin mon sac de couchage sur le sol et m’emmitoufle à l’intérieur avec un léger pincement au cœur.
Demain sera un autre jour.