Chapitre 6 : L'héritage de la valkyrie
Du plus loin qu’elle s’en souvienne, Val n’avait jamais quitté le Refuge. Elle avait toujours vécu là-bas. Elle était même née là-bas. Au milieu des « siens ». Au milieu des Mélénis…
Sa mère se nommait Miryalénié, ou Miry en abrégé, comme tout le monde l’appelait. C’était une des Maîtres du Refuge. Une Mélénis studieuse, sérieuse et sage, aux yeux doux et aux boucles vertes. Elle avait plus réussi en tant que Maître Mélénis qu’en tant que mère, de l’avis de Val. Non pas qu’elle l’ait maltraité ou quoi que ce soit ; c’était même le contraire. Miry avait toujours traité sa fille comme le plus grand trésor de toute la planète, jusqu’à lui passer tous ses caprices, sans jamais oser la réprimander. Heureusement, Miry avait une amie proche, Anaya, qui elle avait plus la tête sur les épaules, et qui n’avait jamais hésité à se montrer dure envers la fillette pour lui mettre du plomb dans la tête.
Val était fille unique ; comme beaucoup d’autres enfants du Refuge, car les femmes Mélénis ne pouvaient avoir qu’une seule grossesse. Mais Petilouge, le Pokémon que lui avait donné sa mère, avait toujours été comme un grand-frère pour elle. Val n’avait que peu d’ami parmi les Mélénis de son âge ; les autres l’évitaient, car elle était… différente d’eux. Une histoire à cause de son père. Ou plutôt de son grand-père. Du coup, Val s’était contentée de la présence de Petilouge. Elle n’avait besoin de personne d’autre.
Son père se nommait Mercutio Crust. Elle ne l’avait pas beaucoup vu, car il ne se rendait que rarement au Refuge, et n’y restait jamais bien longtemps. Il était toujours en voyage à travers le monde, pour y faire Arceus seul savait quoi, souvent en compagnie de son père, le grand-père de Val : Elohius. Ce dernier était un peu le Mélénis alpha, l’équivalent d’un dieu pour eux. C’était lui qui faisait que Val avait toujours été à part des autres Mélénis, du fait de son lien avec cet être millénaire et surpuissant. Mais tout comme elle n’avait jamais été proche de Mercutio, c’était pareil avec Elohius.
Mercutio avait tellement été absent que Val aurait été en peine de le considérer comme un véritable père. Il avait toujours été gentil et attentionné avec elle, mais distant et gêné, comme s’il ne savait pas trop s’y prendre avec les enfants, et qu’il estimait qu’il n’avait pas le droit de jouer au papa avec elle. Val se souvenait néanmoins de quelques bons moments qu’elle avait passés avec lui, notamment quand il lui avait appris à faire combattre Petilouge contre ses propres Pokémon, et que ce dernier avait fini par évoluer en Gramelouge.
Mercutio avait une sœur jumelle, Galatea, que Val avait toujours appelé Tati Gala. Elle avait toujours été plus présente que son frère, et s’était bien plus occupée de Val que lui. La fillette l’avait toujours adoré, bien plus que sa mère ou Anaya. Contrairement à la si sérieuse et ferme Anaya, Galatea était marrante et lui permettait de faire des choses qu’elle n’aurait jamais pu faire avec sa maîtresse. Et contrairement à Miry, Galatea n’hésitait pas à lui passer des savons comme il fallait quand elle dépassait les bornes.
Tati Gala s’absentait parfois elle aussi, mais pas aussi souvent que Mercutio. Val se souvenait très bien du jour où elle avait eu ses enfants. Elle avait quoi ? Cinq ans à l’époque. Mais elle se rappelait très bien sa surprise quand Tati Gala lui avait présenté deux bébés qu’elle tenait dans ses bras, si similaires avec leurs fins cheveux roux.
– Ce sont Sulin et Salia, lui avait dit Tati Gala. Tes cousins.
– Comment t’as fait pour en avoir deux ? avait demandé la petite Val, émerveillée. Maman m’a dit que les filles Mélénis n’ont toujours qu’un seul bébé !
– C’est vrai, mais eux sont arrivés en même temps. Ce sont des jumeaux, comme je le suis avec ton papa. C’est très rare, surtout chez les Mélénis. Mais eux n’en sont pas. Ce seront des humains.
– Des humains ?! avait répété Val, stupéfaite. Je n’en ai jamais vus ! Les autres enfants du Refuge, ils disent qu’ils sont bêtes, méchants, et qu’ils puent !
Tati Gala avait ricané à cela.
– Ça peut arriver oui, surtout en ce qui concerne la bêtise. Mais il y a aussi des Mélénis qui sont bêtes, méchants, et qui puent.
– Comme Surak !
– Oui, comme Surak…
Surak était un autre enfant Mélénis, un tout petit peu plus âgé que Val. Il s’était vite imposé parmi les autres comme chef de bande. Il était arrogant et méprisant, parce qu’il venait d’une très longue et très pure lignée de Mélénis, qui remontait jusqu’à la légendaire Tissea, héroïne des Guerres de l’Acier il y a des millénaires de cela. Il n’y avait que Val, qui du fait de son ascendance avec le dieu Elohius, avait un sang supérieur au sien. Et à cause de cela, Val était devenue la souffre-douleur de Surak et de ses sbires, qui ne manquaient jamais une occasion de lui jouer des tours.
– Ils vont rester un petit peu avec nous au Refuge, avait continué Tati Gala en parlant de ses jumeaux. Tu pourras m’aider à t’occuper d’eux. Mais ils devront très vite partir.
– Parce qu’ils sont humains ? avait compris Val.
– Oui. Ils devront grandir auprès d’autres humains, avec leur papa.
– Qui c’est, leur papa ?
– Il s’appelle Régis. C’est quelqu’un d’important chez les humains. Et c’est un très bon dresseur de Pokémon.
– Meilleur que mon papa à moi ?
– Je ne crois pas qu’ils aient déjà fait un combat pour qu’on sache. Mais je pense oui.
Les petits Sulin et Salia étaient restés moins d’un an au Refuge, et leur départ avait longuement attristé Val, qui s’était habituée à jouer à la maman avec eux. Mais elle n’avait pas eu le temps de s’ennuyer, car c’est à cette époque qu’elle a commencé l’école des Mélénis auprès des Maîtres. De biens durs moments en perspective pour elle, qui n’avait pas d’ami et qui était harcelée par Surak et sa bande.
Pendant trois ans, tous les enfants de plus ou moins du même âge suivaient des cours identiques en une petite classe, pour apprendre à lire, compter, et surtout la grande histoire des Mélénis. Après ces trois ans de socle commun, chacun d’entre eux était confié à un Maître unique, qui s’occupait exclusivement d’eux, pour le reste de leur apprentissage théorique, et surtout pour l’enseignement pratique du Flux. Val avait été confiée à Maîtresse Anaya ; et sans doute pas par hasard. Elles se connaissaient déjà, et surtout, elles partageaient quelque chose qu’aucun autre Mélénis au Refuge, à part Mercutio et Galatea, n’avait : du sang divin.
Le fait de n’être plus trop en compagnie des autres enfants était en soi une amélioration. Mais Anaya était une Maîtresse exigeante, et la jeune Val n’avait quasiment plus de temps à elle. Son Flux avait commencé à apparaître à ses dix ans, et Val avait passé beaucoup de temps à l’apprivoiser et à le contrôler avec Anaya. C’était à sa maîtrise du Flux qu’on jugeait un Mélénis, plus qu’à son sang. Val s’était dit que le seul moyen de se venger de Surak et de lui rabattre le caquet était de le dépasser avec la puissance de son Flux, et de le battre lors d’un de ces fameux duels de Mélénis qu’on organisait tous les ans au Refuge.
Val s’était révélée être une élève douée, et une jeune Mélénis avec un grand potentiel. Il ne lui avait fallu qu’un an pour maîtriser parfaitement les trois premiers Niveaux du Flux. Elle avait remporté ses premiers duels de Mélénis peu après. Pas contre Surak – qui était aussi très fort – mais contre la plupart de ses anciens sbires, qui depuis ne cherchaient plus aucun ennui à Val.
La jeune fille avait commencé à être acceptée parmi les autres enfants et à se faire une place dans le groupe, tandis qu’elle progressait très rapidement dans la compréhension et la maîtrise de son Flux. Mais c’est à cette époque qu’un évènement malheureux bouleversa la vie de Val. Sa mère Miry trouva la mort, alors qu’elle était en mission hors du Refuge.
C’était rare que des Mélénis se fassent tuer, mais ça arrivait, car ils n’étaient pas sans ennemi. Et il se trouvait que leurs ennemis étaient aussi puissants qu’eux, voire plus, car il s’agissait des Mélénis Noirs, les servants du dieu maléfique Asmoth. C’était Mercutio lui-même qui était venu lui annoncer la mort de Miry, après quatre ans d’absence.
– C’était une mission délicate, et elle est tombée sur un adversaire plus fort qu’elle. Je suis désolé. J’aurais dû être avec elle… Mais je te promets qu’elle sera vengée. Je sais qui l’a tuée, et je n’aurais pas de repos tant qu’il vivra.
À douze ans, Val était très mature, et elle savait déjà se servir du Sixième Niveau, chose très rare à son âge. Elle était donc considérée comme une Mélénis à part entière. Elle ne pleura pas. Mais son visage se ferma, en même temps que ses poings.
– C’est un Mélénis Noir qui l’a tuée ? avait-elle demandé.
Mercutio avait hésité à lui répondre, comme s’il craignait qu’elle ne parte tout de suite à sa poursuite.
– Oui. Leur chef : Yonis Feliser.
– Le frère de Maîtresse Anaya…
– Ne lui en veux pas pour ça. Elle n’a pas choisi sa famille…
Val lui avait jeté un regard à la limite du mépris.
– Moi, je ne juge pas les autres en fonction de leur sang ou de leur race. Je n’arrive même pas à en vouloir à ce Yonis. Il ne fait que perpétuer cette tradition qui veut que Mélénis et Mélénis Noirs soient obligés d’être ennemis et de s’entretuer.
– Les Mélénis Noirs sont mauvais, avait répliqué son père.
– Pourquoi ? Parce qu’ils vénèrent les ténèbres ou Asmoth ? Mais qu’est-ce qui rend la lumière et Elohius meilleurs qu’eux, alors qu’on agit exactement pareil ?
– Valkyria…
– J’en ai assez appris sur l’histoire Mélénis pour me rendre compte que le problème, ce n’est pas d’être un Mélénis Noir ou pas. Le problème, c’est d’être Mélénis tout court ! Ce sont eux qui ont toujours provoqué la merde dans le monde, et avec toutes les justifications possibles. Que ce soit contre les humains, contre les Pokémon ou carrément contre eux-mêmes, ils ont toujours été responsables, mais ont toujours cru qu’ils avaient raison, qu’ils agissaient pour le « bien ». C’est cette mentalité qui a tué maman, et rien d’autre ! Et toi, tu la perpétues aussi, avec tes histoires d’Élu de la Lumière. C’est à cause de ton héritage que j’ai eu autant de mal à m’intégrer aux autres ! J’en ai assez ! Je n’en veux plus, de tout ça ! Je n’ai jamais demandé à être une Mélénis !
Elle s’était mise à crier tout cela en même temps qu’elle pleurait enfin sa mère, toutes ses émotions se mélangeant. Mercutio n’avait rien fait, avait été incapable de dire quoi que ce soit, ni de la prendre dans ses bras pour la réconforter. Il était reparti peu après, et Val ne l’avait plus vu depuis. Elle ne voulait pas le revoir, de toute façon, si ce n’était pour lui redire sa façon de penser.
Elle avait continué ses études sur le Flux avec Maîtresse Anaya, mais avec un objectif précis en tête. Elle voulait débloquer au plus vite son Septième Niveau, le sommet de ce que pouvait offrir le Flux. Non pas pour la gloire, mais pour elle, pour se débrouiller toute seule. Car elle avait pris sa décision : elle ne voulait pas passer un jour de plus dans le Refuge. Elle avait l’impression d’étouffer dans cette prison, à fréquenter toujours les mêmes personnes, à se voir obligée de suivre les mêmes règles bidons et les mêmes préceptes dépassés.
Elle n’a jamais parlé de son projet à Anaya, mais après coup, elle se disait que la Maîtresse Mélénis l’avait percé à jour. Mais elle ne l’avait pas arrêté, ni tenté de la convaincre de rester. Au mieux avait-elle un jour évoqué la difficulté qu’avaient les Mélénis à vivre parmi les humains. Elle avait continué à lui apprendre le Septième Niveau, jusqu’à que Val le maîtrise à l’âge de treize ans ; pas loin d’un record.
Avant de faire ses adieux au Refuge, elle avait défié Surak en combat singulier de Mélénis. Elle avait pensé l’écraser avec son Septième Niveau, mais elle ne s’était pas attendue à ce qu’il le maîtrise lui aussi. Total : leur duel avait failli détruire le Refuge, et leur coûter la vie à tous les deux. Val n’avait pas montré de regret à son attitude, même devant le regard des Grands Maîtres Irvffus et Gideor. Elle avait sans doute espéré qu’ils ne l’exilent.
Mais elle n’avait pas attendu qu’ils lui annoncent sa punition. Elle avait pris ses maigres possessions : la Pokéball de Grameloulge, et les deux cadeaux qu’elle avait respectivement eus de son père et de son grand-père, à savoir une rapière bleutée sensible au Flux et une tiare antique qu’avait porté une ancienne reine Mélénis, qui dissimulait le Flux de son porteur tout en le solidifiant. Vu qu’il s’agissait d’artefacts Mélénis, elle avait hésité avant de les prendre, mais ils étaient puissants et précieux ; ç’aurait été du gâchis. Val n’aimait pas les Mélénis ni aucun de leurs objets, mais elle était avant tout pragmatique.
Elle n’avait pas osé se confronter à Maîtresse Anaya ; elle lui avait seulement laissé une lettre d’adieu. Elle s’était étonnée par la suite qu’Anaya ne soit pas partie à sa recherche, mais finalement, sa chère maîtresse et cousine n’avait jamais cessé de l’avoir à l’œil tout durant tout ce temps…
Val avait vagabondé un temps à Johto avec son seul Gramelouge, étudiant la culture et la façon de vivre des humains, avant de se poser à Mauville. On l’avait accueilli sans poser aucune question, même si elle était de toute évidence mineure, car elle s’était montrée utile à la communauté et elle savait se débrouiller seule. Elle avait gagné de l’argent humain, avec quoi elle s’était payée une petite maison, dans laquelle elle vivait seule paisiblement. Elle s’était faite des relations parmi les humains. Elle était même sortie avec deux ou trois garçons de son âge. Elle s’était trouvée un travail au sein de l’école locale. Elle aurait pu fonder une famille avec un humain, et élever des enfants humains qui n’auraient pas hérité de son Flux maudit.
Mais elle savait que ce n’était pas possible, que tout cela ne durerait pas. Car elle était Mélénis, et ça, elle ne pouvait rien faire contre. Une fois l’âge adulte atteint, elle vieillirait très lentement, et ça finirait par se voir. Elle ne pourrait pas rester ici. Même si elle décidait de continuer de vivre parmi les humains, elle devrait changer de ville, et donc à chaque fois de vie et de relations.
Elle s’y était préparée, mais elle s’était dit qu’elle pouvait encore au moins rester dix ans à Mauville. Sauf que le destin des Mélénis en avait décidé autrement. Et voilà qu’elle avait devant elle Maîtresse Anaya en personne, réunies alors qu’une nouvelle menace semblait vouloir s’en prendre aux Mélénis.
***
– Apocalypto ? répéta Val, perplexe. Ce n’est pas une Team de criminels humains étrangère ça ?
– Apocalypto opère principalement dans la région de Pertinia, mais c’est une Team mondiale, comme en atteste sa place au sommet des Quatre Eclipses, répondit Anaya. Enfin, plutôt des Trois aujourd’hui, vu que la Team Rocket n’est plus considérée comme une organisation criminelle.
– Et qu’est-ce qu’ils veulent aux Mélénis ? Non pas que j’en ai quelque chose à faire, mais bon…
– On ne sait que très peu de chose sur Apocalypto. Même à Pertinia, ils sont presque une légende urbaine. Ses membres agissent toujours dans l’ombre, et jamais eux-mêmes. Il est à parier que ces gars-là ne sont que de petits exécutants, des brigands de bas étages engagés par Apocalypto, mais certainement pas des membres véritables.
Les yeux de Val ne pouvaient pas lâcher l’étrange marque en forme de A majuscule dont les branches ressemblaient à des lianes épineuses. Elle ne savait pas grand-chose sur Apocalypto ; juste son nom et des rumeurs. Et rien que ça, elle l’avait appris ici, à Mauville, parmi les humains. Les Mélénis du Refuge n’enseignaient pas trop l’Histoire humaine, encore moins la contemporaine.
– D’où est-ce que vous connaissez cette organisation ? demanda-t-elle à son ancienne maîtresse.
– Je ne suis pas restée toute ma vie au Refuge pour y enseigner à des gamins ingrats comme toi. J’ai voyagé, j’ai accomplis des missions pour les Mélénis, comme tes parents. J’ai déjà eu à faire à des humains qui portaient cette marque. Mais je n’ai rien su de leur but ou de l’identité de leurs maîtres. Comme j’ai dit, Apocalypto est des plus secrètes. Peut-être ton père, qui a longtemps travaillé pour la Team Rocket, en sait plus ?
– Eh bien, allez le retrouver, et ne vous gênez pas pour enquêter, loin de moi. Ça ne me concerne pas.
– Si Apocalypto a quelque chose à faire avec les Mélénis, ça te concerne tout autant.
– Avoir le Flux ne fait pas de moi une putain de Mélénis si je n’ai pas envie d’en être une !
– Je doute qu’Apocalypto saisisse la nuance…
Anaya posa deux de ses doigts sur les tempes de l’homme inconscient, et ferma les yeux.
– Vous allez essayer de fouiller dans son esprit ?! s’indigna Val. Vous m’avez toujours dit que c’était interdit, que ça s’apparentait à un viol, et que c’est une pratique du Flux Noir !
– Tout cela est vrai, admit la Maîtresse Mélénis. Mais sur des individus qui mettent en danger notre communauté, c’est excusable. Et puis… mon Flux étant déjà plus noir que noir, y a peu de risque qu’il s’assombrisse davantage. Maintenant, tais-toi, je vais plonger.
Val se força au silence, car elle savait la concentration que cela nécessitait de plonger son Flux dans l’esprit d’un autre. Mais elle se dit qu’elle allait devoir très vite mettre les choses au clair avec Anaya, sur le fait qu’elle n’était plus son élève et qu’elle n’avait plus à recevoir le moindre ordre d’elle. Elle se plongea elle-même dans le Flux pour repérer la présence de son Gramelouge sur la place du village, afin de vérifier que tout allait bien. Au bout d’un moment, Anaya sursauta et retira ses doigts de la tête de l’homme comme si elle s’était brûlée. Même si Val ne voulait plus avoir aucun lien avec elle, elle ne put que sentir sa douleur et son trouble.
– Qu’est-ce qui se passe ? ne put-elle s’empêcher de demander.
– Son esprit m’est bloqué, fit lentement Anaya. Il est protégé par tout un mur de ronces. Elles m’ont attaqué quand j’ai essayé de forcer le passage. Je sens encore leurs épines…
– Des ronces ? Dans son esprit ?
– C’est une métaphore. Ou plutôt, celui qui a placé cette protection magique en lui voulait qu’elle prenne cette forme.
– C’était du Flux ?
– Je ne pense pas. Mais en tout cas, c’était puissant, pour parvenir à me repousser. Une simple hypnose faite par Pokémon n’aurait pas pu m’arrêter.
Val savait qu’Anaya ne se vantait pas. Elle était bel et bien l’une des Mélénis les plus puissantes du Refuge, du fait de son sang. Un peu comme Val elle-même.
– Et du coup ? Vous allez l’amener au Refuge pour tenter de le faire parler ?
– Amener dans notre Refuge quelqu’un qui est de toute évidence sous contrôle d’une personne très puissante et qui ne nous veut très certainement pas du bien serait imprudent. Peut-être que cette personne peut voir à travers son esprit. Mais on ne peut pas le laisser filer, vu qu’il t’a vu et qu’il sait ce que tu es. Je vais devoir le supprimer, lui comme ses copains sur la place.
Val ne put s’empêcher de frissonner à la façon totalement froide et impersonnelle avec laquelle Anaya avait dit cela. Ses yeux violets ne recelaient aucune hésitation ni pitié.
– Ce n’est pas un peu… extrême ? tenta-t-elle. Peut-être que ces gars n’ont pas le choix, voir même qu’ils sont sous contrôle direct ?
– C’est possible. Mais nous non plus, nous n’avons pas le choix, si on veut protéger notre communauté.
– Apocalypto risque de trouver un peu suspect que leurs hommes venus enquêter ici aient disparu. Ça leur prouvera qu’il y a bien des Mélénis dans le coin.
– Ils le savaient déjà, où ils ne seraient pas venus avec de l’Ysalry. Nous gagnerons un peu de temps pour prendre des mesures de protection supplémentaires et tenter d’en savoir plus sur eux.
Ceci dit, elle s’apprêta à attraper l’homme par la gorge avec le Premier Niveau, sans doute pour la lui briser d’un coup rapide. Mais Val canalisa elle-même le Premier Niveau pour attraper le poignée de son ancienne maîtresse avant.
– Je ne veux pas de meurtre dans mon village, dit-elle. Allez faire ça ailleurs.
– Ton village ? répéta Anaya en ricanant. Je pensais que tu allais le quitter ?
– Oui, mais là j’y suis encore. Et je ne veux pas qu’il ait de problème par la faute des Mélénis.
Anaya secoua la tête, mais détendit son bras.
– Tu t’es ramollie après cinq ans passés ici.
– Si par ramollir vous voulez dire accorder de l’importance aux vies humaines, j’ai toujours été comme ça, contrairement à la grosse majorité des Mélénis qui ne voient en eux pas mieux que des animaux.
– C’est parce que tu n’as rien connu des atrocités auxquelles ils sont habitués. J’ai vécu plus longtemps que toi, et j’ai vu du pays. Je pourrais t’en parler longuement. Les souffrances qu’Asmoth et ses Mélénis Noirs nous ont causé ne sont rien comparées à celle que l’on a subies des humains.
– Vous les avez réduits en esclavage pendant des siècles, et ils vous ont persécuté après en réponse. Point partout, balle au centre. C’était il y a un bail. Les humains d’aujourd’hui savent à peine qui sont les Mélénis et ne veulent rien avoir à faire avec eux.
Anaya l’observa un moment et son visage moqueur prit un air plus respectueux, et nostalgique.
– Tu me fais penser à Mercutio et Galatea. Il n’y avait qu’eux au Refuge pour prendre une telle défense passionnée des humains. Et maintenant que tu es adulte, tu ressembles de plus en plus à ton père. À part tes cheveux qui deviennent vert au bout. Un cadeau de Miry, j’imagine…
– Je me passerais de ressembler à mon père. C’est un connard.
– Je crois qu’en terme de paternel merdique, je te dépasse et de loin.
Val ne put répondre à cela, car c’était vrai. Anaya n’aimait pas en parler, mais tous les Mélénis du Refuge étaient au courant. Son père n’était autre que le dieu et maître des Mélénis Noirs, l’ennemi juré d’Elohius, d’Arceus et du monde entier : Asmoth. C’était pour cela que Val et elle étaient liées par le sang. Comme Elohius et Asmoth étaient frères, leurs enfants, Mercutio et Anaya, étaient cousins. Et Val, en tant que fille de Mercutio, était donc la petite-cousine d’Anaya.
Asmoth ne s’était jamais soucié de ses enfants. Anaya, il l’avait eu avec une humaine Favorable en copiant son frère Elohius, en pensant suivre la prophétie de Mew pour donner naissance au prochain Élu des Ténèbres. Mais Anaya l’avait très vite déçue, et il avait donc fait un nouvel essai. Il a enfanté cette fois un garçon, Yonis, qui s’est révélé bien plus prometteur, et a donc vite oublié sa fille. Un des maîtres du Refuge, Irvffus, a pu la subtiliser à son père, et l’a élevée ici, en tant que Mélénis de la lumière en dépit de son ascendance.
Même si Maître Irvffus avait dissimulé autant que possible la vérité sur son père, ça avait fini par se savoir, à cause sans doute de la couleur du Flux d’Anaya. Chaque Mélénis avait un Flux d’une couleur unique. Val, par exemple, en canalisait un d’un turquoise éclatant. Mais celui d’Anaya était entièrement noir, symbole de son triste héritage. Et à cause de cela, elle avait été traitée comme une pestiférée par les autres enfants de son âge. Même les Maîtres n’arrivaient pas à cacher leur dégoût en la voyant se servir du Flux.
Mais finalement, Anaya leur avait montré à tous que peu importait l’identité de notre géniteur ou de la couleur de notre Flux. Elle était devenue l’une des meilleures Mélénis de sa génération, se dévouant toujours au Flux lumineux et à la protection du Refuge. Personne ne pouvait rien dire sur sa loyauté et sa sagesse, à tel point qu’elle était pressentie pour un jour devenir la Grande Maîtresse du Refuge.
En connaisseuse de la chose, Anaya avait donc appris à Val comment réagir face aux brimades et aux moqueries, c’est-à-dire avec le plus grand dédain. Val l’avait admiré pour cela. Mais Anaya s’est finalement révélé bien trop endoctrinée par les Mélénis et incapable de remettre en cause leur vision étroite du monde. Val ne comptait pas devenir comme elle ; d’où son départ du Refuge.
– Soit, je lui laisse la vie, conclut Anaya. Mais comme c’est toi qui a voulu qu’on l’épargne, c’est toi qui va trouver ce qu’on va faire de lui. Il faut toujours assumer ses choix et savoir en prendre la responsabilité qui y découle, ma jeune apprentie.
– Je ne suis plus votre apprentie, répliqua Val. En voilà un choix que j’ai fait, et dont j’assume l’entière responsabilité.
Sans s’expliquer, elle posa sa main sur le front de l’homme inconscient, et se concentra.
– Je t’ai dit que son esprit était protégé, renchérit Anaya. Tu ne vas faire que te blesser.
– Protégé des subtiles intrusions mentales… mais pas de la pure et simple destruction !
Elle envoya son Flux dans le cerveau de sa victime, qui commença à convulser et ses yeux à bouger très vite sous ses orbites. Quand il finit par devenir mou, du sang perla sous son nez.
– Qu’est-ce que tu as fait ? murmura Anaya, comme effrayée.
– Il est toujours vivant. J’ai juste atomisé son esprit. Il restera un peu un légume pour quelques jours, puis il ne se souviendra de rien, même pas de son nom. Il sera remis à neuf, pour une nouvelle vie.
Anaya haussa les sourcils, dévisageant sa petite cousine avec un mélange d’admiration et de peur.
– Tu es vraiment flippante… T’as appris à faire ça toute seule en t’entraînant sur les humains locaux ?
– Contrairement à vous et vos amis, je ne me sers pas des humains comme ras de laboratoire pour le Flux.
– Par instinct alors ? Ça ne t’en rend que d’autant plus redoutable et dangereuse…
– J’imagine que ce sera ça votre argument pour m’enchaîner et me ramener de force au Refuge ?
– Pourquoi une telle défiance envers moi ? Je te connais depuis que t’es née. Je me suis toujours occupée de toi, même avant que tu deviennes mon apprentie. Pourquoi tu me traites comme une ennemie ?
– Ne le prenez pas personnellement. J’ai juste décidé que TOUS les Mélénis étaient indignes de confiance et susceptibles d’apporter mort et souffrance autour d’eux. Pas d’exception. Même cette brave Tati Gala, qui est la femme la plus gentille et la plus drôle que j’ai connue, je suis sûre qu’elle a une liste d’humains dégommés assez longue.
Anaya secoua la tête et lui parla comme à l’enfant obtuse qu’elle était jadis.
– Ça ne me dérange pas que tu mentes aux autres, et à moi. Mais que tu te mentes à toi-même, c’est plus grave. Tu sais très bien que Galatea et ton père faisaient parties de la Team Rocket, et ont participé à la Guerre Mondiale. Donc oui, forcément, ils ont tué des gens. Mais tu sais aussi que la majorité des Mélénis du Refuge n’en sortent pas, et vivent une vie d’études et de spiritualité. Ton dédain des Mélénis ne doit pas te pousser à…
Anaya s’arrêta d’un coup, et tourna la tête en direction de la grande place du village, les yeux soudain en alerte. Val aussi avait senti quelque chose. Une perturbation. Un vide…
– Gramelouge… murmura-t-elle.
Sans attendre Anaya, elle fonça en direction de la place qu’elle avait quittée tout à l’heure, et se servit même inconsciemment du Flux pour aller plus vite. Anaya ne lui dit pas de s’arrêter, mais parti à sa suite. Quand elles arrivèrent sur la place, elles eurent une vision terrible. Des dizaines de lierres de ronce géantes étaient sortis du sol tel du néant, et s’enroulaient autour des villageois qui hurlaient et se débattaient jusqu’à les faire disparaître dans les trous noirs d’où elles étaient sorties. L’un des agents d’Apocalypto, le seul qui était encore conscient, semblait provoquer cela, à en juger par la façon dont il tendait sa main, les dents serrées, comme s’il souffrait. Val repéra son Gramelouge, qui courrait et bondissait pour esquiver les ronces noires qui tentaient de l’attraper.
– Gramelouge ! Hurla-t-elle.
Mais il n’y avait pas que Gramelouge qui comptait pour elle ici. Elle voyait ces ronces fantomatiques s’enrouler autour des villageois, des gens qu’elle connaissait et appréciait, dont plusieurs de ses élèves. Elle se tourna alors vers l’homme en coule noire d’Apocalypto.
– Tu as deux secondes pour arrêter ça avant que je ne te démolisse !
– Je… ne peux pas, réussit-il dire. Je ne contrôle rien… C’est lui… C’est votre faute… C’est le prix à payer pour votre défiance…
Du sang se mit à couler de ses yeux, et sa main tendue qu’il tenait avec l’autre commença à se déformer, comme si elle était broyée de l’intérieur. L’homme hurla, et au même moment, une des lianes de ronce géante parvint à attraper Gramelouge, et commença à l’attirer vers le néant d’où elle était sortie.
Val prit sa Pokéball en main et tenta d’y faire rentrer Gramelouge en envoyant sur lui le rayon rouge de rappel, mais il ne parvint pas à toucher le Pokémon. Val croisa ses yeux une dernière fois avant qu’il ne disparaisse dans le sol, avec tout le reste des villageois. Avec un cri de rage, Val se tourna vers l’homme en robe noire, mais eut un sursaut de recul. C’était comme si tous ses vaisseaux sanguins avaient explosé dans son corps. Sa main était devenue une bouillie de chair sanguinolente méconnaissance, et son visage présentait des stigmates affreux. Malgré tout ça, l’homme parvint à sourire une dernière fois et dit :
– Si vous voulez les revoir… vous n’avez pas le choix, Mélénis. Vous devrez vous livrer à notre maître…
– Qui est-il ?! le pressa Val. Où est-il ?!
Val retint une exclamation d’horreur en voyant l’homme en train de se faire broyer par une force invisible. Ses membres se tordaient et se recroquevillaient, tandis que des épines lui sortaient de tout le corps.
– P-Pertinia… parvint-il à articuler.
Puis, comme en un cri de défi face à son terrible destin, il clama :
– Que les épines de l’Apocalypse recouvrent le monde !
Et enfin, son corps explosa, de l’intérieur comme de l’extérieur. Il ne resta de lui que des os éparpillé dans une mare de sang et de chair sans forme. Val regarda cette scène horrible avec un détachement choqué. Elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Mais une chose était sûre : elle devait sauver Gramelouge, et les villageois, où qu’ils aient été amenés.
– Apocalypto… murmura-t-elle. Tu as choisi la mauvaise personne à venir emmerder !