Mauville était une petite ville située au centre de Johto. C’était même plus un village qu’une ville, mais autrefois, elle était bien plus grande et célèbre, connue pour être le point de départ des dresseurs en quête de badges, et surtout pour sa Tour Chetiflor, un temple dont la particularité était d’osciller de droite à gauche, comme le Pokémon du même nom.
Mais tout cela n’existait plus aujourd’hui. Mauville avait été totalement détruite lors de la Guerre Mondial, par un seul tir du croiseur apocalyptique de Lady Venamia, lors de sa conquête de Johto. À la fin de la guerre et avec la reconstruction générale de Johkan qui a suivi, Mauville avait été peu à peu reconstruite. Mais refaire une ville à partir d’un terrain désolé prenait du temps, et si aujourd’hui elle était devenue un village paisible où il faisait bon vivre, il lui faudra encore plusieurs années pour recouvrer sa gloire d’autrefois.
Val était une habitante de ce village. Jeune femme de tout juste dix-huit ans, elle avait de longs cheveux turquoises aux mèches vertes et de grands yeux bleus foncés profonds. Elle n’était pas née ici, mais vivait là depuis près de cinq ans, et elle aimait ce village, ses habitants et ses Pokémon. Ici, chacun vivait sa vie à son rythme et à sa manière, loin des considérations du reste du monde. La seule chose qui avait de l’importance, c’était la reconstruction de la ville. Il y avait tant à faire, partout, et toutes les mains étaient utiles. Val n’avait aucun diplôme ni ne suivait aucune étude, mais elle aidait comme elle pouvait.
Elle s’était vite rendu compte qu’elle aimait être entourée de jeunes enfants, et leur apprendre des choses. Après un temps passé à gérer la garderie de la seule école du village, elle avait été promue professeur après le départ à la retraite de l’un des deux. Bien sûr, une telle chose ne serait jamais arrivée dans une ville normale, où il fallait un diplôme reconnu pour enseigner, même à de jeunes enfants. Mais ici, on se fichait des protocoles de l’État. Seule la débrouille et la bonne volonté avaient de l’importance. Val savait lire, écrire, compter, et aimait les enfants. Ça suffisait aux yeux de la municipalité pour lui confier une classe. De toute façon, ce n’est pas comme si les professeurs se battaient pour avoir un poste à Mauville, où les gens menaient une vie simple et sans fioriture.
Oui, Mauville manquait de pas mal de chose. Il n’y avait qu’une seule supérette, souvent sujette à des ruptures de stock. Une seule école qui faisait de la maternelle au CM2, avec deux professeurs uniquement. Pas de médecin, si ce n’était une vieille habitante avec son Mélodelfe qui soignait gratuitement les maux les plus bénins. Et bien sûr, ni Centre Pokémon ni Arène. Pas grand monde ne souhaitait donc venir se perdre ici.
Mais il y avait une autre raison qui faisait que la nouvelle Mauville était peu attractive. Non loin d’ici au sud, il y avait un groupe indéterminé de Mélénis qui vivait. Avant la guerre, pas grand-monde n’aurait su dire ce qu’étaient des Mélénis. Mais la FAL avait mené une opération transparence, durant laquelle elle s’est engagée à révéler tous les tenants et aboutissants de la Guerre Mondiale, avec ses différents protagonistes dotés de méta-capacités.
Les Mélénis étaient donc des espèces de sorciers se servant d’un pouvoir qu’ils nommaient le Flux. Ils existaient depuis la nuit des temps, mais vivaient caché depuis des millénaires, pour éviter les persécutions des humains. La FAL avait établi la vérité sur leur rôle lors de la guerre. Sans eux, et plus particulièrement sans les jumeaux Crust de la X-Squad, le monde, voir même l’univers, n’existerait plus.
Mais ça n’avait pas encouragé pour autant les gens à vouloir vivre à côté de ces magiciens. Les Mélénis avaient une sorte de sanctuaire caché au sud de Mauville, un Refuge, comme ils l’appelaient. Et parfois, ils en sortaient pour venir aider à la reconstruction de la ville, et pour dire bonjour à leurs voisins humains. Eux aussi avaient fait un certain effort de transparence, pour disaient-ils, favoriser le vivre-ensemble et la tolérance…
Mais Val savait ce qu’il en était en réalité. Si les Mélénis se forçaient à venir fréquenter les humains, ce n’était pas par bonté d’âme. Ce qu’ils cherchaient surtout, c’étaient des reproducteurs, car leurs femmes ne pouvant avoir qu’une seule grossesse, leur nombre se réduisait de décennie en décennie. Et il existait des humains très rares, nommés Favorables, avec qui les Mélénis pouvaient se reproduire pour enfanter d’autres Mélénis. C’était ça qu’ils voulaient, rien d’autre.
Val avait expliqué cela aux habitants de Mauville, pour les pousser à se méfier des Mélénis. Elle-même ne les aimait pas beaucoup. En dépit de leurs belles paroles et de leurs discours spirituels et pacifistes, ils ne voyaient les humains que comme des outils, et se croyaient supérieurs à eux. Si elle ne se sentait pas si bien à Mauville, ça aurait fait longtemps qu’elle serait partie loin d’ici, pour ne pas avoir à rester si près de ces sorciers de malheur !
Chassant les Mélénis de ses pensées, et ainsi que les mauvais souvenirs qu’ils ne manquaient jamais de faire affluer en elle, la jeune femme entreprit de fermer l’école du village. C’était dix-sept heure passé, et les derniers parents sont venus récupérer leurs bambins. Les voir si joyeux et épanouis, en racontant leur journée de classe à leurs parents, provoquait toujours une certaine jalousie chez Val, qui n’avait jamais eu la chance de suivre une scolarité normale. Voilà peut-être pourquoi elle se sentait si bien dans une école…
– Melouge ? fit une voix roque à ses côtés.
– Tu as bien vérifié que personne n’a oublié de sacs dans les couloirs ou dans la cantine ? demanda Val.
– Louge.
La personne avec qui elle parlait n’en était pas vraiment une. Et pour cause : c’était un Pokémon. Se tenant sur deux pattes mais avec l’allure d’un canidé, on aurait dit un loup qui portait une tenue rouge dotée d’une capuche, et avec une clochette autour du cou. Il avait l’air sympathique, avec son accoutrement et vu qu’il ne dépassait pas les un mètre, mais Gramelouge n’était pas à prendre à la rigolade. Ses très grandes griffes capables d’égorger un homme en étaient la preuve.
Gramelouge était le Pokémon de Val, son unique. Elle n’était pas dresseuse à proprement parlé, mais elle avait Gramelouge avec elle depuis qu’elle était née, alors qu’il n’était encore qu’un Petilouge, sa forme pré-évoluée. Il était son compagnon et son protecteur, comme un grand-frère dévoué. Et aujourd’hui, il faisait office de gardien et de mascotte pour l’école du village, veillant qu’il n’arrive rien aux enfants tandis qu’ils jouaient dans la cour, et parfois même s’amusant avec eux.
Val ignorait quel âge avait Gramelouge, mais il était bien plus vieux qu’elle. Avant d’entrer en possession de la mère de Val, qui l’avait donné à sa fille, il avait appartenu à quelqu’un d’autre. Et comme il était un Pokémon assez rare, pas grand monde ne pouvait la renseigner sur sa durée de vie moyenne. Il était peut-être un ancêtre. Val l’avait toujours eu à ses côtés, et elle redoutait le moment où elle allait le perdre. Et ça allait arriver un jour ou l’autre, même si les Gramelouge vivaient plus longtemps que d’autres Pokémon. Car, du fait de certaines circonstances, Val était promise, si rien ne lui arrivait, à bénéficier d’une longue vie. Du genre vraiment très longue…
La jeune femme ferma à clé le modeste grillage de l’école, et s’en alla chez elle aux lueurs du soleil couchant de janvier, Gramelouge à ses côtés. Tous ceux qui la croisèrent la saluèrent chaudement. Même si elle n’était là que depuis cinq ans, elle était appréciée ici, car ceux qui comme elle s’impliquaient dans la vie de la communauté étaient plus que bienvenus. Et puis, Gramelouge était aussi bien vu. Il y avait peu de dresseurs à Mauville, et les villageois comptaient sur les rares Pokémon de la ville pour l’animer et la protéger au besoin. Car il ne fallait pas compter sur les forces de sécurité de l’Empire pour cela hélas. Elles étaient trop occupées à traquer les Réprouvés. D’un autre côté, comme il n’y avait absolument rien d’intéressant ni de valeur à Mauville, elle était sans intérêt pour les criminels. Et ça coutait à Val de le penser, mais la présence du Refuge Mélénis non loin était aussi un gage de protection.
– Gra. Melouge Gra Louge ? demanda le Pokémon.
– Non, répondit Val. Toujours rien aujourd’hui. Et que ça dure…
Val avait fait ses dix-huit ans il y a peu, et depuis cette date, elle s’attendait à recevoir la visite de certaines personnes qu’elle ne voulait pas voir. Même si à Mauville, on n’accordait guère d’importance à la majorité, il y en avait d’autres pour qui ça importait.
– Ils ne vont peut-être pas venir, poursuivit Val avec espoir. Je leur ai bien fait comprendre quand je suis partie qu’eux et moi, c’était fini.
– Louuuuge. Grame Ge Melou…
– Ouais, je sais. Mais ça ne change rien. Je n’y retournerai pas.
Gramelouge laissa tomber le sujet quand un enfant d’environ huit ans se précipita vers eux dans la rue.
– Man’zelle Val ! Man’zelle Val !
Val reconnut Will, un des élèves de sa classe. Un brave garçon.
– Eh bien Will, qui y a-t-il ? Tu as oublié quelque chose à l’école ?
– Non… Il y a… des monsieurs bizarres sur la grande place. Ils veulent que tout le monde sortent pour écouter ce qu’ils ont à dire !
Val fronça les sourcils, soudain sur ses gardes. Des « monsieurs bizarres » qui voulaient s’adresser à tout le village ? Elle avait parlé un peu trop vite. Peut-être bien qu’ils sont venus finalement…
– D’accord, fit-elle. Merci de m’avoir prévenue. Dépêche-toi de rejoindre tes parents.
– Ils sont là-bas eux aussi, avec ma sœur.
– OK. Allons y ensemble alors.
Pour ne pas effrayer le garçon déjà bien excité, Val tâcha de calmer au mieux les tremblements de ses mains. Mais peut-être qu’elle se trompait ? Ce n’était pas du genre des Mélénis d’exiger des villageois qu’ils sortent tous de chez eux pour venir les écouter…
Comme Mauville n’était pas bien développée, la grande place du village suffisait largement à accueillir la totalité des villageois, environ deux cent personnes. Le maire, Mr Baldosk, était là, encadré par deux de ces « monsieurs bizarres ». Ils portaient une coule noire, comme des prêtres maléfiques, et surtout… ils avaient des armes. Val su tout de suite que ce n’était pas ce qu’elle craignait. En effet, les Mélénis n’utilisaient pas de pistolets. Ils n’en avaient aucunement besoin…
Mr Baldosk était pâle. Val pouvait sentir sa peur d’ici. Les deux lascars en noir qui l’encadraient avaient dû le forcer à aller faire du porte à porte pour faire sortir toute la population. Et il y avait d’autres de ces gus qui patrouillaient dans les rangs des villageois, eux aussi armés, comme pour les faire se tenir tranquille. Que diable se passait-il ? C’était une prise d’otage ? Ces gars étaient-ils des Réprouvés ?
Val laissa Will rejoindre ses parents, et alla se positionner à côté de Sophie, la fille du gérant de l’épicerie, avec qui elle était amie.
– Qu’est-ce qui passe ? murmura-t-elle. Qui sont ces gens ?
– Ils ne l’ont pas encore dit, répondit Sophie. Ils veulent qu’on soit tous là pour nous parler. Peut-être des gens du gouvernement ?
Val en doutait. Des agents de l’Empire de Johkania ou de la FAL ne se pointeraient pas en pareilles tenues. Et vu le look effrayé du maire, ils n’étaient certainement pas des employés du préfet local en visite de courtoisie…
– Votre attention s’il vous plait, braves gens ! cria l’un des hommes en robe noire. Nous sommes navrés de vous avoir dérangé de la sorte. Soyez sûr que nous ne vous retiendrons pas longtemps.
– Et de quel droit déjà vous nous retenez, longtemps ou non ? héla quelqu’un dans la foule. Vous êtes qui au juste ?
Val grimaça. C’était Arnaud, le menuisier local. Il n’avait pas la langue dans sa poche, et aucun sens de la prudence, ce qui faisait parfois un cocktail explosif. S’adresser ainsi à des hommes en armes, sans savoir qui ils étaient et ce qu’ils voulaient, ce n’était pas vraiment judicieux.
– Nous ne nous voulons aucun mal, soyez en sûr, assura l’un des hommes en toge. Nous n’avons rien contre ce village ni contre ses habitants. Mais nous nous sommes laissés entendre qu’un groupe de Mélénis vivait non loin de chez vous. Certains viennent même parfois dans ce village. Nous savons de source sûre que l’un d’entre eux vit parmi vous, dissimulé. Nous ne désirons que lui parler.
Val écarquilla les yeux, comme nombre de villageois. Certains se mirent à se regarder entre eux, comme soudain suspicieux envers leur voisin. Mais Mr le maire secoua la tête.
– Comme je vous l’ai déjà dit, nous n’avons aucun Mélénis chez nous. Nous sommes un village simple, avec peu d’habitants, et je connais chacun de mes administrés. Il est vrai que des Mélénis viennent parfois, pour nous aider dans nos travaux et entretenir des relations amicales, mais nous n’hébergeons aucun d’entre eux.
– Les Mélénis sont doués pour dissimuler leur nature aussi bien que leurs pouvoirs, répliqua l’homme en noir. Si on ne remarque pas qu’ils vieillissent très lentement, ils peuvent passer pour n’importe quel humain lambda. Et certains d’entre eux maîtrisent des pouvoirs d’illusion, pour changer de visage voir même de corps !
Arnaud le menuisier perdit patience.
– Même si cela est vrai, et même s’il y avait un Mélénis chez nous, cela ne vous regarderait pas ! On est chez nous, et on accueille qui on veut, Mélénis ou non ! Vous n’avez aucun droit de nous menacer pour qu’on balance quelqu’un !
– Pourquoi une telle animosité ? demanda le porte-parole des inconnus. Qu’est-ce que ces sorciers ont fait pour que vous les défendiez avec une telle passion ? Ils s’insinuent parmi nous tel un poison pour manipuler les humains. Ce sont eux qui sont responsables de la Guerre Mondiale qui a anéanti votre ville ! Le Pokémon qui était derrière tout ça, un dénommé Horrorscor, a été créé par les Mélénis ! Ces soi-disant Pokémon Méchas qui nous menaceraient, selon la FAL, sont eux-mêmes dirigés par un Mélénis !
– On ne sait rien de tout cela ici, répliqua Arnaud. Tout ce que font les Mélénis du coin, c’est venir nous aider à rebâtir, soigner nos malades et amuser nos enfants avec leur magie. Ils n’ont rien fait pour mériter notre animosité.
Il y eut quelques hochements de tête et murmures approbateurs. Val n'était pas d’accord avec lui, car elle avait ses propres raisons de se méfier des Mélénis, mais ces types en coule noire ne lui disaient rien qui vaille.
– Si vous êtes si sûr qu’il n’y a aucun Mélénis parmi vous, alors vous ne vous opposerez pas à un petit… test ? proposa l’homme en noir avec un fin sourire. Nous avons une méthode pour les repérer, même s’ils dissimulent leur visage. Vous pourrez alors juger de la confiance que vous pouvez porter à un individu qui vit parmi vous en se cachant.
L’homme sortit de sous sa robe une petite pierre qui luisait d’une couleur verte pâle. Val déglutit en la voyant.
– C’est de l’Ysalry, expliqua l’homme. Sans effet sur les humains, mais elle prive tous les Mélénis de leurs pouvoirs à une certaine distance à la ronde. Et si elle est trop proche d’eux, cette pierre provoque chez eux une sensation des plus désagréables. Même le Mélénis qui sait se contrôler le plus au monde serait incapable de ne pas ciller au toucher de l’Ysalry. S’il vous plait : que chacun de vous veuille bien toucher cette pierre. Si nous ne détectons personne, alors nous repartirons avec nos plus plates excuses.
Ses acolytes se mirent à différents endroits pour encercler totalement la foule de villageois, et vérifier que personne ne s’échappe discrètement. Val vit que le maire avait l’air tenté de faire ce qu’on lui demandait. Ça sentait mauvais… Elle n’eut pas besoin de regarder avec ses yeux pour savoir qu’elle n’avait aucun moyen de s’éclipser discrètement.
Après quelques tergiversations et menaces à peine voilées des individus en noir, le maire finit par céder et demanda aux villageois de bien vouloir coopérer. Arnaud passa le premier pour poser sa main sur la pierre d’un air de défi, en manquant de la faire tomber par terre. Puis l’homme qui la tenait passa lentement à travers la foule pour que tout le monde la touche, avec deux acolytes pour bien vérifier que personne ne s’esquivait.
Val était encore à réfléchir à un moyen de s’en tirer quand l’un des élèves de sa classe, la petite Charlotte, s’enfuit en pleurant de peur quand l’homme en noir s’était approché d’elle. Ses parents voulurent se lancer à sa suite, mais furent empêchés par les hommes en noir.
– S’il vous plait ! supplia sa mère. Elle a juste eu peur. Laissez-moi la ramener !
– Les Mélénis peuvent aussi bien être des enfants que des adultes, ou se faire passer pour des enfants, répliqua l’homme en noir. Toi, rattrape-là, et teste là !
Il avait ordonné cela à un de ses sbires, qui s’élança à la suite de Charlotte dans les rues, sous les appels éplorés de sa mère qui suppliait qu’on ne lui fasse pas de mal. Il n’en fallu pas plus pour faire atteindre à Arnaud le menuisier son point de non-retour, et il alla se poster devant l’homme en noir de tête pour lui hurler dessus.
– Gramelouge, reste ici, et si ça dégénère, protège les villageois, ordonna Val à son Pokémon.
Elle profita de l’agitation pour bouger. Non pas pour s’enfuir, mais pour partir à la poursuite de Charlotte et du type en toge qui tentait de l’attraper. Elle savait très bien que la petite Charlotte, si gentille et si peureuse, n’était pas une Mélénis, et elle en avait assez de ces gus en noir, qui qu’ils soient. Ils ne semblaient pas apprécier les Mélénis, tout comme elle, mais leur méthode puaient à fond !
L’homme à la toge, qui tenait l’Ysalry, avait cerné Charlotte au fond d’une ruelle. Elle ne pouvait pas s’échapper et pleurait plus fort que jamais, surtout face à l’air pas du tout menacent et sadique de cet homme en noir qui avançait lentement vers elle, les mains levés, en disant d’une voix inquiétante :
– Ne pleure pas, petite fille… Tout va bien se passer…
D’un bond digne des plus grands athlètes, Val sauta au-dessus de lui pour se placer entre lui et Charlotte.
– Que… d’où tu sors toi ?!
– C’est plutôt à moi de poser cette question, répliqua la jeune femme. Reculez. Vous effrayez cette enfant.
– Man’zelle Val ! gémit Charlotte. Aidez-moi ! Le méchant monsieur veut me faire du mal !
– Elle n’a qu’à juste toucher cette putain de pierre, et ce sera fini !
– Et comment vous verrez si elle y réagit ou non, dans son état ? Vous êtes un crétin fini, ma parole !
L’homme en noir rougit dangereusement. Il ne devait pas avoir l’habitude qu’on lui tienne tête de la sorte. Il s’approcha davantage et fut presque front contre front avec Val.
– Espèce de bouseuse ! Tu ne sais pas à qui tu parles ! Je…
Mais il remarqua alors quelque chose. Il venait sans faire exprès d’approcher l’Ysalry un peu trop près de Val, et cette dernière grimaça en reculant instinctivement. Il la dévisagea alors avec stupeur tandis que ses rouages mentaux se mettaient en marche.
– Attends… Que… Toi… ?
Val ne le laissa pas finir, et l’envoya bouler au loin avec un coup de poing d’une puissance tout à fait anormale pour une jeune femme comme elle. Il atterrit aux pieds d’une autre villageoise qui venait d’arriver derrière eux. C’était Agnès, la fleuriste, et elle regarda Val avec des yeux plissés et calculateurs.
– Merde… ne put s’empêcher de jurer la jeune femme.
Agnès l’avait clairement vu donner ce coup. Elle ne voyait pas comment elle pouvait lui expliquer sa force surhumaine. Mais la fleuriste surprit en souriant lentement et en disant :
– Parvenir à se servir du Premier Niveau si près d’un Ysalry… Tu es toujours aussi douée, ma chère apprentie.
Le cerveau de Val eut comme un bug, tandis que le visage d’Agnès changea totalement pour devenir celui d’une femme aux cheveux blancs et aux yeux violets. Sa tenue de simple villageoise d’un village arriéré changea aussi, pour devenir un ample manteau rouge foncé à cape avec de la fourrure autour des épaules. Elle était belle et impressionnante à la fois, et dégageait une aura conséquente. C’était une femme que Val connaissait bien, mais qu’elle n’avait plus vue depuis cinq ans.
– Anaya… cracha Val comme un poison. Alors ces abrutis avaient raison : on avait bien un Mélénis qui se planquait chez nous !
– Ils parlaient sans doute de toi, répliqua la dénommée Anaya avec un sourire. Je suis bien plus discrète que toi pour cacher ma nature.
– En prenant le visage et l’identité des autres, oui ! Depuis combien de temps vous êtes la « fleuriste du village » ?
– Depuis le début. Agnès Menfil n’a jamais existé.
– Man’zelle Val ?
Val jura à nouveau. Elle avait totalement oublié que Charlotte était là, à assister à leur échange.
– Je peux endormir l’enfant et lui faire oublier ces souvenirs, si tu veux, proposa Anaya. Mais je crois que ça ne sera pas nécessaire. Je me suis occupé de ces autres enquiquineurs en noir sur la place, et les villageois savent donc que j’existe. Selon ce qu’ils voulaient de toi, il te faudra envisager de quitter Mauville, pour leur sécurité.
Val baissa la tête. Elle ne le voulait pas. Elle se plaisait ici. Mais ça semblait inévitable. De toute façon, elle serait partie un jour ou l’autre, car elle n’aurait pu maintenir caché sa nature très longtemps. En effet, les Mélénis pur-sang comme elle vieillissaient très lentement, et ça allait finir par se voir, si elle gardait son visage d’adolescente. Mais elle ne put s'empêcher de penser que tout cela n’était pas une simple coïncidence, et que son ancienne maîtresse au Refuge y était pour quelque chose. Sa présence cachée à Mauville était déjà suspecte en soi. Mais il fallait faire les choses dans l’ordre.
– Va retrouver tes parents sur la grande place, Charlotte, ma chérie, dit-elle doucement à l’enfant. Tu ne crains plus rien. Les méchants messieurs ont été… battus.
Val n’avait aucune confiance en les Mélénis, mais si Anaya lui disait qu’il n’y avait plus aucun danger pour les villageois, elle la croyait. Charlotte s’en alla en courant avec un regard craintif à Val qui lui fit mal au cœur. Elle n’allait pas tarder à apprendre à ses parents et à tous les autres ce qu’elle avait vu et entendu la concernant.
– Oui… fit Anaya comme si elle lisait dans ses pensées. Je t’avais prévenu que c’était là le destin des Mélénis qui veulent vivre parmi les humains. Tôt ou tard, les liens sont rompus. Nous ne sommes pas fait pour vivre avec eux, du moins pas sans souffrir. Surtout les Mélénis purs sang comme toi, avec votre durée de vie sans pareille…
– Je ne suis qu’à trois quart Mélénis, rectifia Val.
– Si ça te fait plaisir. Mais au-delà de cinquante pour cent, tu es considérée comme une pur-sang. Tu vieillis encore plus lentement que moi-même, une pauvre demi-Mélénis, qui pourtant ne peut pas passer inaperçu auprès des humains plus de dix ans. Et quand ils finissent inévitablement par remarquer que tu n’es pas comme eux, toute la confiance durement gagnée s’effrite. Comme avec cette enfant. C’était bien de la peur et un sentiment de trahison qu’il y avait dans ses yeux.
– Et à qui la faute, d’après vous ? Qu’est-ce que vous faisiez ici d’ailleurs ?
– D’après toi ? Je te surveillais, ma tendre petite cousine. C’était ça, ou bien les Maîtres t’auraient ramené de force, quoi que t’en dise. Je me suis proposée, pour te laisser ces quelques années de paix. Mais tu es adulte maintenant. Il est temps que tu endosses le rôle qui est le tien, et que tu portes fièrement ton nom… Valkyria Crust.
Val grimaça, comme si ce nom lui était douloureux.
– C’est mon père qui veut que je revienne ? Demanda-t-elle.
Elle connaissait la réponse, mais elle voulait l’entendre.
– Tu sais bien que non, répondit la Maîtresse Mélénis. Mercutio n’est toujours pas revenu au Refuge. Cela fait six ans maintenant, et nul ne sait où il est. À part peut-être le Seigneur Elohius, qui lui aussi ne nous a pas honoré de sa présence depuis un moment…
– Alors vous rentrerez au Refuge sans moi, décréta Val. Je vais quitter Mauville parce que j’y suis obligée, mais je n’ai aucune intention de revenir ramper devant les Maîtres et tous ces abrutis qui leur servent d’élèves ! Du moins pas tant que mon père ne m’y attendra pas, pour que je puisse le gifler avec le Quatrième Niveau !
Anaya haussa les épaules.
– Je n’aurai pas à te forcer. Le destin s’en chargera à ma place. Je crois même qu’il a déjà commencé. Cela dit, je vais rester avec toi, où que tu ailles.
– Vous êtes bien gentille, mais non.
– Tu es libre d’aller où tu veux et de faire ce que tu veux, mais moi aussi. Les Maîtres Irvffus et Gideor m’ont donné comme mission de te surveiller et te protéger, et je compte bien le faire, que tu le veuilles ou non. Et ce ne sera pas de trop. Si je n’avais pas été là, Arceus seul sait ce que ces hommes auraient fait…
– Ce sont des sans-pouvoirs. Ils ne m’auraient rien fait du tout !
– Tu es sûre ? Tu ne portes pas la tiare. Ni ta rapière.
– Et c’est vous qui parliez d’être discrète parmi les humains ? Ils auraient je pense suspecté quelque chose si je portais devant eux tout l’attirail bling-bling des Mélénis…
– Tu ne les as pas jetées, j’espère ? Ce sont de précieux artefacts.
– Ce n’est pas l’envie qui m’en manquait, mais non. Elles sont chez moi, cachées. Mais je n’ai pas besoin d’elles pour rétamer ces bouffons sans-pouvoirs. Je le répète : même avec leurs flingues, ils n’auraient rien pu me faire.
– À toi peut-être pas. Mais à tes amis villageois ? Ça commençait sérieusement à déraper sur la grande place avant que je n’intervienne pour endormir ces indésirables. Ton Pokémon s’était mis à les menacer. Peut-être se seraient-ils repliés, mais uniquement pour revenir plus tard avec des renforts.
Val ne répondit pas à cela, car elle n’avait aucune réponse satisfaisante. Anaya avait sans doute sauvé la vie à tout le monde ici, mais il était hors de question qu’elle ne l’admette, et encore moins qu’elle ne la remercie pour cela.
– Je compte seulement trouver qui ils sont et ce qu’ils veulent aux Mélénis. Après quoi, je m’installerai quelque part, loin de vous.
– Ça me va. Moi aussi, je suis curieuse à leur propos. Ce ne sont de toute évidence pas des serviteurs d’Asmoth, car ils ont très clairement accusé les Mélénis de ses crimes. Peut-être un culte anti-Mélénis ?
Val alla fouiller l’homme en noir qu’elle avait assommé, tout en vérifiant qu’elle ne lui avait infligé de blessures graves. Ne sachant pas qui ils étaient, elle ne comptait en tuer aucun. Il ne portait rien à part sa robe et son pistolet, mais Val remarqua un étrange tatouage sur son bras droit. On aurait dit un triangle qu’on lui aurait gravé dans la peau en lui enfonçant des ronces dessus. C’était assez répugnant.
– C’est une marque ça, ou une blessure ? La forme est trop précise pour que ce soit un hasard… Mais avec quoi il s’est gravé ce triangle ?!
Anaya jeta un coup d’œil à la marque, avant de pâlir. Val put sentir son trouble grâce au Flux.
– Ce n’est pas un triangle, dit-elle lentement. C’est un A. Et j’en ai déjà vus des comme ça, en forme de lianes épineuses…
Elle se leva et regarda l’homme inconscient avec dégoût, et aussi un zeste de peur.
– Ce sont les Hérauts de la Fin du Monde. Apocalypto.
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Image de Val en tenue “humaine” (c'est bien elle sur l'image de la fic, mais avec sa tenue Mélénis) :