Chapitre 1 : Il est toujours Bertsbrand après tout...
Sept ans plus tôt…
– BOUGEZ PAS ! J’ne vais vous le répéter, bande de cons ! Le prochain qui fait un seul geste, j’le bute !
C’était ce que le terroriste armé venait de hurler à ses otages, même si aucun d’entre eux n’avaient moufté. Les cinquante passagers de ce petit avion de ligne, et ses quelques membres d’équipage, étaient bien moins stressés que l’homme qui pointait son arme sur eux. On ne pouvait pas voir son visage à cause de son masque de Réprouvé, mais au ton de sa voix et à sa gestuelle, il était clairement sous pression. Les otages s’inquiétaient même qu’il finisse par tirer de lui-même sous le coup de la peur, sans que personne ne fasse le moindre geste.
Le terroriste des Réprouvés, Tierno, était jeune et inexpérimenté, certes, mais il avait une autre raison d’être stressé. Sa hiérarchie au sein de l’organisation terroriste lui avait fait croire qu’il allait détourner un avion d’une compagnie alolienne. Ce petit archipel de quatre îles était réputé pour ses plages et ses palmiers, mais certainement pas pour sa défense. De plus, Alola était indépendante et ne faisait pas partie de la Fédération des Alliances Libres, le plus grand État fédéral de la planète, qui englobait aujourd’hui bien 60% du globe.
Détourner un avion touristique alolien pour réclamer une rançon ou la libération de camarades Réprouvés n’aurait présenté que peu de risques, et Tierno avait volontiers accepté, pour faire ses preuves. Sauf que ça ne s’était pas passé ainsi. Sa cible n’était pas un avion d’Alola, mais de Kalos, qui était lui un État-membre de la FAL, et donc sous la protection de cette dernière. Il avait découvert cela trop tard, tandis qu’il ne pouvait plus faire machine arrière et annuler l’opération. Ses supérieurs lui avaient menti. Sans doute pour l’envoyer au casse-pipe dans une attaque suicide contre la FAL.
Tierno avait trois hommes avec lui, des bleus, comme lui. Ils avaient pris le contrôle de la cabine de pilotage, et tenaient les passagers et les hôtesses en respect avec leurs armes. Tout s’était bien passé pour le moment, mais ça n’allait pas durer, car l’un des pilotes a eu le temps d’envoyer un message de détresse par radio avant d’être froidement exécuté. Pile poil quand l’avion était en train de survoler l’Empire de Johkania, la nation motrice de la FAL.
Personne chez les Réprouvés n’ignorait que la FAL avait une seule force défense armée : la Team Rocket. Et Johkania était justement le pays dans lequel elle avait son quartier général. Mais plus inquiétant encore que la Team Rocket, la FAL avait à son service une… force d’intervention spéciale composée d’un seul homme. Ou plutôt, d’un homme et d’un Pokémon. La bête noire de tous les criminels et ennemis de la FAL. Le seul. L’unique. Le mythe. La légende…
– Moi j’dis, on se rend direct ! proposa l’un des compagnons de Tierno. On fait atterrir cet avion, on rend les otages et on négocie avec la FAL : des renseignements contre une remise de peine. Je ne veux pas crever pour les ordures qui se sont foutus de notre gueule ! Les Réprouvés sont censés représenter la liberté et la remise en cause de l’ordre établi ! Je les ai rejoints car j’étais un anonyme exploité, un rien. Ils m’ont assuré qu’avec ceux, je serais enfin quelqu’un, et que je serais libre. Mon cul ouais !
Il ne prenait même pas la peine de parler à voix basse, de telle sorte que quasiment tous les passagers l’entendirent. Tierno était tout aussi indigné que lui, mais secoua la tête.
– Si on trahit Nightmare, il nous le fera payer, dit-il. Il n’a pas besoin d’être en face de ses victimes pour les tuer ou les faire souffrir. Il peut s’infiltrer dans nos rêves. La FAL ne pourrait pas nous protéger, sauf à nous empêcher de dormir.
– Pourquoi Nightmare ne les a pas tous déjà tué alors, hein ? insista l’autre. Ils doivent avoir un truc pour le tenir à distance.
– T’es qu’un foutu lâche, répliqua un troisième terroriste masqué. Moi je préfère crever en faisant le plus de dégâts possible. J’suis d’avis de faire s’écraser cet avion sur une des villes de Johkania ! C’est pour ça que je me suis engagé moi : pour les tueries de masse ! Si t’as trop peur, t’as qu’à prendre un parachute et sauter avant.
– Ouais, c’est sans doute ceux que nos supérieurs espèrent de nous après nous avoir entubés : qu’on crève bien gentiment pour la cause ! Bah non, je refuse de crever pour des connards qui, en dépit de leurs belles paroles, se contrefoutent de moi !
– On se contrefout de tout ! C’est la doctrine des Réprouvés ! Du monde, comme de nos vies. Tout doit disparaître !
Tierno laissa ses deux camarades se disputer entre eux tandis qu’il jeta un coup d’œil aux otages, qui assistaient à la scène avec stupeur, inquiétude et une pointe d’espoir. Inutile de dire qu’ils étaient tous d’accord avec le Réprouvé qui voulait se rendre.
Tierno ne savait pas quoi faire. Il avait une arme entre les mains, et un avion pleins d’innocents à sa merci. La belle affaire ! Bien qu’il soit un Réprouvé, il n’avait rien contre ces gens et ne leur voulait aucun mal. Il avait rejoint l’organisation terroriste par dépit, pour échapper à une vie de misère et de dettes. Il espérait seulement s’enrichir et devenir quelqu’un, pas jeter sa vie en l’air pour le plaisir de supérieurs qui se fichaient de lui et pour envoyer un message à la FAL de la part du Maître des Cauchemars.
Mais il s’était trompé, encore une fois. Les Réprouvés n’étaient pas des criminels ordinaires qui faisaient ce qu’ils faisaient pour l’argent ou le pouvoir. Non. Ce qu’ils voulaient, c’était le chaos, la destruction aveugle, avec pour but ultime l’effondrement de la civilisation, voir du monde entier. Ils existaient depuis dix-huit ans, et étaient devenus la principale menace du monde libre et en paix. Leur dirigeant, le très insaisissable Nightmare, le Maître des Cauchemars, était l’homme le plus recherché au monde.
Tierno ne voulait pas mourir, mais il ne se faisait pas d’illusions comme son autre collègue : si la FAL les attrapait, ou même s’ils se rendaient à elle, elle n’allait certainement pas négocier avec eux. La Team Rocket n’était pas connue pour son grand respect des droits de ses prisonniers, surtout quand il s’agissait de terroristes. Et il aurait été naïf d’attendre autre chose de l’Ordre G-Man ou des Forces de Police Internationales, qui eux aussi courraient après Nightmare depuis très longtemps.
Sauf qu’ils n’avaient plus le temps. Ils devaient décider quoi faire avant de se faire intercepter en plein vol. La FAL disposait d’outils technologiques et de Pokémon qui lui permettait de déjouer n’importe quelle prise d’otage, même à des kilomètres au-dessus du sol. moins qu’elle ne décide de l’envoyer lui, auquel cas ça serait vite réglé.
Il semblait que cette soudaine crainte se mua en réalité, quand un bruit se fit entendre sur l’une des portes de l’appareil. Quelque chose venait de percuter la coque. Mais pas un engin d’explosif. La cloison commença à fumer en un point précis, alors que quelque chose, sans doute un laser, la découpait de l’extérieur. Tierno jura.
– Merde… c’est lui !
Les quatre Réprouvés ne perdirent pas de temps, et cessèrent leur dispute. Ils reculèrent le plus possible de la cloison qu’on commençait à ouvrir, prirent chacun un otage devant eux comme bouclier humain, puis pointèrent leurs armes. Tierno sentit la sueur dégouliner sous son masque de clown. Si c’était bien lui, qu’est-ce qu’ils pourraient bien faire à quatre, sans Pokémon, sans méta-capacité ? Ne serait-il pas plus sensé de se rendre ? Ou bien alors d’exécuter les otages, histoire d’avoir accompli au moins quelque chose ?
Le laser bleu avait fini de créer une ouverture dans la cloison, et cette partie de la carlingue s’envola dans les airs, provoquant une dépressurisions soudaine qui les secoua tous à l’intérieur et fit crier une bonne partie des otages. Mais elle cessa bien vite, quand un mini champ de force orange remplaça la partie de la cloison pour retenir l’air. Celui qui avait fait tout ça entra calmement dans l’avion.
On aurait dit un cyborg ailé, ou bien un chevalier futuriste. Son armure d’allure chromée était reluisante, et on pouvait voir par endroit l’énergie bleutée qui la parcourait. Ses ailes mécaniques avaient leur intérieur en plasma, et la même lueur bleue électrique luisait dans les yeux du casque, qui laissait tout de même entrevoir le bas d’un visage bien humain, qui souriait.
– Mesdames messieurs, veuillez excuser mon retard, fit-il tranquillement d’une voix suave. Les conditions de vol n’étaient pas vraiment optimales. Mais ne suis là maintenant. Vous pouvez recommencer à respirer, et à préparer votre récit émerveillé pour quand vous reverrez vos proches. Vous pourrez vous vanter d’avoir été secouru par le seul et unique Bertsbrand !
Se faisant, son casque se rétracta dans son armure, laissant voir le visage d’un homme dans la quarantaine, très séduisant et distingué, avec un bouc un sourire éclatant. Il avait un air confiant qui rassura immédiatement tout le monde, comme si plus rien ne pouvait leur arriver en sa présence… ce qui était le cas.
Car cet homme était Bertsbrand, le grand protecteur et héros de la FAL, détenteur d’Excalord, le Pokémon artificiel ultime, capable de changer de forme pour devenir une épée ou une armure intégrale et volante. Et quelle que soit la forme utilisée, Bertsbrand était devenu invincible avec. Il était la bête noire de tous les ennemis de la FAL, et plus largement de tous les criminels du monde entier. Car depuis la fin de la Guerre Mondiale il y a dix-sept ans, Bertsbrand était devenu le symbole et protecteur de la paix, le héros ultime, la personnalité la plus célèbre et la plus adulée au monde, désiré par les femmes, jalousé par les hommes, mais acclamé par tous.
Bertsbrand se tourna vers les quatre Réprouvés sans se départir de son sourire de star, mais avec une certaine condescendance dans les yeux, comme s’il avait à faire à des gamins turbulents, et non des terroristes qui le tenaient en joue.
– Chers amis Réprouvés, je ne saurais trop vous conseiller de vous montrer raisonnable et de lâcher vos armes, sans quoi vous risqueriez de perdre un membre ou deux. Mais rassurez-vous : les blessures seront bien cautérisées.
– VA CREVER ! hurla l’un d’entre eux.
Ils ouvrirent le feu sur lui à l’unisson. Bertsbrand se recouvrit aussitôt la tête de son masque, intégral cette fois, ne laissant aucune faille dans son armure, et Tierno sut qu’ils ne pouvaient plus rien faire. Il était bien connu qu’Excalord était fait en un alliage de Sombracier, de Lunacier et de Vifacier, des métaux extraterrestres immensément rares, et quasiment indestructibles. Les balles ne rebondissaient même pas à son contact, mais tombaient pitoyablement au sol, arrêtées net.
De ses yeux bleus électriques, il tira un laser de plasma qui fit fondre l’une des mitrailleuses d’un des Réprouvés… en lui arrachant plusieurs de ses doigts au passage. Ce dernier hurla en s’écroulant et lâcha son otage, qui courut se réfugier avec les autres. Avant même que Tierno et les deux autres Réprouvés ne songent, en désespoir de cause, à retourner leurs armes contre leurs boucliers humains, le héros de métal activa une force magnétique de son armure qui arracha les mitrailleuses des mains de leurs utilisateurs. Après quoi il bondit à une vitesse surhumaine pour assommer l’un des assaillants.
Tierno ne l’avait même pas vu arriver sur eux, et fut assaillit par le défaitisme. Il savait que c’était foutu dès qu’il avait vu le laser bleu tailler la carlingue de l’avion, de toute façon. Le temps que Bertsbrand n'en finisse avec le troisième Réprouvé, lui avait déjà relâché son otage et s’était mis à genou, en une attitude de soumission. Bertsbrand retira à nouveau son casque pour lui sourire.
– En voilà une personne intelligente. Quel est ton nom, cher ami ?
– T-Tierno… Je me rends, et je vous dirai le peu que je sais sur l’organisation… Mais pitié, vous devez me protéger ! Le Maître des Cauchemars… Il peut tuer à distance, dans notre sommeil !
Tierno n’avait plus aucune fierté pour lui-même, réduit à supplier le symbole même de tout ce qu’il méprisait : la réussite, la puissance, l’argent et la beauté. Mais il n’était pas un de ces tarés suicidaires prêt à jeter sa vie aux orties juste pour de la destruction aveugle.
– Ne t’inquiète pas, mon brave Tierno, répondit le héros. Ça fait longtemps qu’on se sert des Lun’ailes de Cresselia pour nous protéger des cauchemars de votre gourou en chef. On pourra même t’en laisser une quand tu purgeras ta peine en prison… si tes informations se révèlent d’une certaine aide.
Puis, se tournant vers les passagers désormais sauvés, il déclara :
– Vous n’avez plus rien à craindre, braves gens. Je vais poser ce coucou, et les autorités de la FAL vont tous vous prendre en charge.
Les acclamations et les applaudissements fusèrent. Une femme lança même un : « Bertsbrand, épouse-moi ! ».
– Vous êtes une bien charmante demoiselle, répondit aimablement Bertsbrand, mais hélas, je suis un mari comblé, et surtout fidèle.
Tierno, qui était le plus proche de Bertsbrand, crut entendre une voix de femme sortir d’une radio que le héros devait avoir quelque part sur lui, sans doute dans son armure, qui fit :
– « Hélas » ? Attend un peu que tu sois rentré, tête de gland !
Bertsbrand ne se départit pas de son sourire, mais Tierno vit une petite crispation dans celui-ci ; la seule marque de peur et d’hésitation qu’il avait vue en lui depuis qu’il était entré dans cet avion.
– Il faut que vous nous débarrassiez une bonne fois pour toute de ces Réprouvés, monsieur Bertsbrand, fit un autre passager. On compte sur vous ! Vous êtes le héros de la Terre !
Bertsbrand agita modestement la main.
– C’est vrai, c’est vrai, je le suis, mais c’est plus un devoir qu’un titre de reconnaissance. Il m’honore mais m’oblige auprès de vous tous. Et oui, je compte bien m’occuper des Réprouvés sous peu. Je peux vous en parler en exclusivité : je compte très bientôt former une équipe pour m’atteler à cette tâche. Je pose cet avion, et je m’en vais en parler immédiatement après à Sa Majesté l’Empereur de Johkania, que je connais bien. La FAL est pacifique, mais ne se laissera pas plus embêtée par ces enquiquineurs masqués. Et je n’aurai de repos jusqu’à que Nightmare soit traduit devant la justice pour ses innombrables crimes. Car je suis Bertsbrand, après tout…
***
– T’es totalement con d’avoir annoncé ça devant des otages, sans même en avoir parlé avant à la hiérarchie de la FAL ! Ça a circulé en moins d’une heure partout sur le net, et maintenant, c’est la FAL qui passera pour une conne si rien ne se fait ! Puis tu as mis Julian devant le fait accompli, et il risque de ne pas apprécier ça !
Le grand héros Bertsbrand, désormais sans son armure Revêtarme d’Excalord, se fit tout petit devant les remontrances de sa femme, tandis qu’ils marchaient dans les grands couloirs du Palais Impérial de Safrania, capitale de l’Empire de Johkania.
– J’avais déjà évoqué l’idée avec Chen, se défendit Bertsbrand, et il n’était pas contre.
– Régis ne dirige pas la FAL à lui tout seul, et il y a une différence entre un vague projet dans une discussion privée et une annonce en public auprès de la population !
Anna Mandersbrand, anciennement Tender, était de l’avis de toutes les femmes de la Terre celle qui était la plus chanceuse, pour avoir épousé le grand et célébrissime Bertsbrand, et pour être sa seule et unique coéquipière dans ses missions héroïques à travers le monde. Mais de l’avis d’Anna, être la femme de Bertsbrand et la mère de ses enfants était plus une tâche harassante qu’un honneur. Et elle était officiellement sa coéquipière, oui, mais elle n’intervenait que très rarement sur le terrain. Elle faisait plus office de renseignements et d’attachée de communication, généralement en l’empêchant de dire tout et n’importe quoi, ou en rattrapant ses bourdes après coup. Mais son annonce de création d’une équipe durant cette prise d’otage, ça, elle ne pouvait pas le rattraper.
Anna, du haut de ses trente-sept ans, était encore jeune, mais avoir passé la moitié de sa vie avec Bertsbrand l’avait fait murir bien plus rapidement que quiconque. Elle avait été obligée, car son mari était un imbécile chronique, incapable de se débrouiller tout seul. La façade de héros sans peur au charme légendaire qu’il portait cachait un homme totalement dépendant de son épouse pour à peu près tout sorti du combat contre les méchants. Et même pour ça, il était entièrement dépendant d’Excalord. La vérité, c’était que Bertsbrand ne savait rien faire tout seul, à part charmer les foules et plus particulièrement les autres femmes, ce qui avait tendance à exaspérer Anna. Mais elle n’était pas jalouse pour autant, car elle savait très bien que Bertsbrand n’irait jamais voir ailleurs. Elle était son monde, sa bouée de sauvetage, la seule qui connaissait le vrai lui et qui l’acceptait tel quel.
– Il n’y a pas de raison pour que ça ne puisse pas se faire, insista-t-il. Je comptais en parler à l’Empereur sous peu.
– Eh bien tu aurais dû le faire avant d’en parler au reste du monde, soupira Anna. Je te l’ai déjà dit mille fois, espèce de glandu : tu ne décides de rien, tu vas juste taper qui on te dit de taper et sauver qui on te dit de sauver ! Tu es un mannequin, une vitrine pour la FAL, pas un penseur.
Bertsbrand lui fit signe qu’il avait compris pour ne pas avoir à supporter plus longtemps ses plaintes et insultes. Même s’ils étaient un couple solide, Anna et Bertsbrand se disaient rarement des mots doux. La plupart du temps, Anna l’engueulait, et Bertsbrand se défendait d’une petite voix. Ce dernier pouvait affronter sans sourciller une armée de terroristes, mais il baissait toujours les yeux devant sa femme.
Ayant prévu le coup, Anna avait pris rendez-vous avec l’Empereur Julian dès la fin de la prise d’otage, et ce dernier avait été assez compréhensif pour lui trouver immédiatement un trou dans son planning très chargé. Bertsbrand avait tout juste eu le temps de déposer ses quatre prisonniers au service de renseignements de la FAL avant d’enfiler une tenue appropriée pour aller rencontrer l’Empereur.
Bertsbrand n’avait pas menti ni exagéré sur un point : il connaissait bien le dirigeant de Johkania. C’était un peu son supérieur direct, car même si officiellement, Bertsbrand travaillait pour la Fédération des Alliances Libres, c’était l’Empereur Julian et son conseil militaire qui lui donnaient la plupart de ses missions. L’Empire de Johkania était la nation motrice de la FAL, et était à la pointe de la lutte contre les Réprouvés et les autres menaces potentielles.
On les laissa entrer rapidement dans le bureau de l’Empereur. Ce dernier portait un costume normal de Chef d’État classique, loin de sa tenue de cérémonie impériale, qu’il réservait uniquement pour les occasions spéciales. Johkania avait beau être un empire sur le papier, et son nom tiré de l’ancien royaume qui avait régné sur le continent des millénaires durant, elle était une nation moderne et démocratique. Le poste d’empereur était plus honorifique d’autre chose ; c’était le Premier Ministre qui régissait les affaires courantes de l’Empire, et le Haut Conseil de la FAL qui édictait les grandes lois.
– Monsieur Bertsbrand, cousine, les salua Julian. Pardonnez ma rudesse, mais je n’ai que dix minutes chrono à vous accorder. J’ai dû retarder la rencontre avec l’ambassadeur de Riluvi.
– C’est nous qui nous excusons, Votre Majesté, répondit Anna. Ou plutôt mon mari…
Julian oc Lunaris, souverain de Johkania, semblait être un jeune homme d’un peu plus de trente ans, aux cheveux bleus clairs qu’il portait longs et en queue de cheval. En réalité, il faisait plus vieux que son âge, suite à une exposition à un engin temporel lors de la Guerre Mondiale, qui l’avait fait vieillir de dix ans un coup. Mais qu’il en ait vingt-cinq ou trente-cinq, tout le monde s’accordait à dire qu’il était un dirigeant sage et bienveillant. Mais sa popularité d’origine était due au fait qu’il était un héros de guerre, ayant éliminé le despote Erend Igeus qui avait tenté de prendre le contrôle du monde entier grâce à une arme surpuissante avec laquelle il avait rasé Volucité, la plus grande ville du monde, de la carte.
C’était suite à cela, et au rôle primordial qu’il avait joué lors de la défaite d’Horrorscor, le Pokémon de la Corruption, que les peuples des régions de Johkan et d’Elebla avaient décidé, par référendum, de rester unis en un même pays, et de faire de Julian leur empereur. Ce qui n’allait absolument pas de soi quand on savait que la propre mère de Julian, Lady Venamia – la cousine germaine d’Anna – avait unifié les deux régions par la force avec une tyrannie militaire sans pareille. Mais personne ne reprochait les crimes de sa mère à Julian, qui s’était opposé publiquement à elle alors qu’il n’était qu’un enfant en bas âge. Aujourd’hui, l’Empereur Julian était un symbole de la paix durement acquise, et en tant que membre du Haut Conseil de la FAL en plus de son poste de Chef d’État, l’une des personnes les plus importantes du monde actuel.
– Oui… Vous m’avez mis dans une situation quelque peu embarrassante, monsieur Bertsbrand, soupira l’Empereur. Quel autre choix ai-je à présent que de donner mon feu vert pour votre équipe, sous peine de me faire vilipender par l’opinion ?
– Je me suis peut-être laissé un peu emporter par mon enthousiasme, admit Bertsbrand. Ça m’arrive souvent quand j’ai devant moi une foule d’admirateurs en délire. Mais je comptais vous en parler sous peu. Les Réprouvés se font de plus en plus violents et téméraires de jours en jours. Cette prise d’otage sur un avion de Kalos en est une preuve de plus. Il faut que nous répondions de notre côté, avec quelque chose qui frappe l’opinion, qui lui donne de l’espoir. Je joue mon rôle de héros du monde depuis trop longtemps maintenant, et même si je fais en sorte que ma popularité se maintienne, les gens commencent à se lasser de moi. Et c’est normal.
Anna regarda son mari avec des yeux ronds, comme si elle n’en croyait pas ses oreilles.
– De la modestie ? Toi ? T’es sûr que t’as pas été blessé durant cette prise d’otage ?
– Ce n’est pas de la modestie, ma chère, juste du réalisme. Quand on bosse dans le show-biz, on en connait la règle élémentaire : même la personne la plus populaire du monde est destinée à l’oubli si elle ne propose rien de nouveau. Et je ne suis plus tout jeune et fringuant. J’arrive encore à me maintenir grâce à Excalord, mais je doute de pouvoir gérer Nightmare à moi seul si je l’avais en face de moi. Et puis… il y a toujours la menace d’Asmoth et de ses Pokémon Méchas, qui peuvent débarquer d’un jour à l’autre. Je veux parier sur l’avenir en le préparant, avec une génération de nouveaux héros populaires qui pourront faire face à ces menaces, comme la X-Squad a su le faire dans le passé.
Julian s’adossa au dossier de son fauteuil, en pleine réflexion.
– Vous proposez donc de ressusciter la X-Squad ? demanda-t-il. Ça risque d’être compliqué. Monsieur Feurning se trouve à Mandad depuis des années comme espion pour la FAL et ne compte pas revenir de sitôt. Djosan est à Elebla et profite d’une retraite bien méritée en formant de nouveaux chevaliers. Personne ne sait où se trouvent Ithil et tante Solaris. Quant à oncle Mercutio et tante Galatea, pour ce qu’on en sait, ils s’occupent de leur affaires Mélénis quelque part, sans qu’on puisse les contacter. Au mieux, vous pourrez toujours avoir Goldenger ; il tourne des films et séries pour enfants et sert de mascotte pour des marques de céréales…
– Je sais tout ça, le coupa Bertsbrand. Mais non, je ne comptais pas faire renaitre la X-Squad. Elle doit rester dans la légende. Je compte sur de nouveaux visages et talents. C’est ce que demande le public. Et on n’est pas en manque d’individus avec des méta-capacités ou de nouveaux Pokémon intelligents et surpuissants. J’ai l’impression qu’il en apparait tous les jours, à tel point que je me sens moi-même devenu ringard, avec mon armure cybernétique volante…
– C’est notre lot à tous, ricana Julian. Moi-même, je détiens deux Dieux Guerriers, avec qui je peux fusionner leurs pièces d’armures pour me créer un Revêtarme unique… et malgré ça, je ne suis classé que 17ème dans le Recueil des Grandes Puissances…
– Pauvres choux, leur fit Anna. Vous me faite pitié, à vous plaindre de vos superpouvoirs ou de vos super-Pokémon devant des humains normaux comme moi…
Après la Guerre Mondiale qui a tant ravagé le monde, tant par les destructions militaires que paranormales, la toute jeune FAL qui a émergé a jugé qu'il était temps d’être franc avec la population au sujet des méta-capacités et de ceux qui les utilisent. Elle a donc révélé tout ce qu’elle savait, au sujet des Mélénis, des Primordiaux, d’Atlantis, des Pokémon Méchas, d’Horrorscor, des Enfants de la Corruption, et de tous les autres groupes ou personnes ayant des pouvoirs anormaux. S’en est suivi l’établissement d’un Recueil des Grandes Puissances, régulièrement mis à jour, qui classe ce genre d’individus ou même de Pokémon en fonction de leur dangerosité. Mais de nos jours, en cette période de paix relative, c’est plus devenu un classement populaire et un argument publicitaire.
– Tu as pourtant déjà un sacré superpouvoir, ma femme, affirma Bertsbrand. Celui d’être capable de te chier la recette de cuisine la plus simple pour créer un aliment inconnu sorti tout droit des enfers…
– Connerie, répliqua Anna. Mon seul superpouvoir est d’avoir pu vivre en couple avec toi dix-sept ans durant sans perdre l’esprit ou avoir tenté de t’assassiner.
Julian attendit patiemment que mari et femme cessent leur petit duel verbal, sans oser les interrompre. En dépit de leurs prises de têtes constantes, ils formaient vraiment un couple solide et soudé qui impressionnait le jeune empereur. Il se demandait s’il parviendrait un jour à une telle complicité avec sa propre promise.
– Du coup, vous voulez totalement renouveler les membres de votre future unité ? demanda-t-il une fois qu’ils eurent fini.
– Si d’anciens de la X-Squad viennent à me rejoindre, je ne dis pas non bien sûr, répondit Bertsbrand. Mais je fais plutôt le pari de la nouveauté, et surtout de la jeunesse.
– Parle pour toi, le quarantenaire. Je n’suis pas encore vieille moi, objecta Anna.
– C’est pourtant ce que tu me rétorques à chaque fois que je propose que l’on fasse un troisième enfant…
– Justement : je suis jeune, et je compte le rester encore un peu. Les gosses, ça fait vieillir prématurément.
– Et cette unité, les arrêta Julian avant qu’ils ne recommencent leur clash de compétition, elle serait sous quelle direction ?
– Comme vous voulez ça, peu importe, répondit Bertsbrand. La vôtre. Ou celle de la Team Rocket. Dans tous les cas, son employeur final, ce sera la FAL, et elle n’agira qu’avec le contentement du Haut Conseil.
– Soit, accepta Julian. J’en parlerai à Estelle. Vous avez déjà des idées de membres potentiels ?
– Ça se pourrait, sourit Bertsbrand. Et pour cela, j’aurai besoin de votre autorisation pour pénétrer dans deux prisons ultra sécurisées. Mais ça ne presse pas. Les membres viendront quand ils viendront. Ce qui compte le plus, c’est le marketing, l’impact auprès de la population. J’aimerai que l’on fasse une petite conférence de presse tous les deux, quand vous aurez un moment. Pour que l’on puisse annoncer officiellement la naissance de la Z-Squad !