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Le Baron Rouge : Autodafé de FireHana



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Informations

» Auteur : FireHana - Voir le profil
» Créé le 07/01/2026 à 22:22
» Dernière mise à jour le 16/01/2026 à 10:55

» Mots-clés :   Absence de poké balls   Drame   Guerre   Présence d'armes

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12 : Jeux d'échec
Thématique sensible de choquer le lecteur/trice
Cannibalisme du point de vue de Gvidon


Leur général était mort. Gvidon ignorait comment mais c'était le cas. Tout le monde ne parlait plus que de ça.

Les humains n'étaient pas à proprement parler tristes, mais ils se montraient très agités, plus nerveux qu'à l'accoutumée. Et cela se répercutait sur les pokémons. Au point où leur situation avait dégénéré, son groupe pensait bientôt - enfin - livrer bataille.

Et ils eurent raison. Mais pas comme ils l'auraient souhaité.

Les ordres qu'ils reçurent furent de continuer à garder le fort. On les sacrifiait. Bien que Gvidon continuait d'espérer que ce qu'on lui avait raconté sur l'Aurore était vrai, la coïncidence tomba à pic pour enfoncer le doute.

Leur stratégie était alors d'encercler la bâtisse de pierre et de se positionner à des endroits stratégiques afin de repousser les envahisseurs. Éventuellement, ils auraient des renforts s'ils parvenaient à percer la barrière ennemie.

Ce fut peu avant leur première mission de ce type que Gvidon apprit par Feliks qu'il était monté en grade. Il abandonnait la position de nettoyeur pour celui de « pion ». C'était mieux, paraît-il. Il allait un peu plus vers le front et moins en arrière. Gvidon n'en vit pas d'avantages ; mais Feliks semblait content pour lui, alors il ne le contraria pas.

Le temps était terriblement mauvais lorsqu'ils furent mobilisés. Une énorme tempête de neige soufflait ; et alors que Feliks et lui étaient relativement abrités, Gvidon ne pouvait s'empêcher de claquer des dents.

— Je sais, c'est pas marrant. Mais au moins, on est pas tout à fait dehors, essaya de positiver Feliks qui s'emmitouflait dans son grand manteau et sa chapka noire.

À côté d'eux, la Tour flottait avec son air impassible de toujours. Gvidon peinait à la comprendre. Elle ne disait jamais rien, répondait rarement et uniquement de manière brève et impersonnelle.

Ce jour-là, le dresseur au visage maigre et le pokémon Coupant devaient veiller sur le kaorine. Malgré sa grande puissance de tir, leur protégé restait très peu mobile et lent. Si c'était en grande partie grâce au pokémon Poupargile que leur camp avait tenu aussi longtemps, les combats l'avaient épuisé. On essayait de l'économiser et la mettre en sûreté au maximum. Et puis, ses capacités de téléportation restaient un atout indispensable s'ils voulaient fuir rapidement… mais il faudrait déjà avoir l'autorisation, un endroit où aller et seule une poignée aurait le droit à ce mode de transport.

On privilégiait généralement le matériel aux êtres vivants. Officiellement, c'était parce que cela comportait un certain risque : se téléporter à un endroit nécessitait que la place soit vide. Sinon, des accidents de fusion avec ce qui se trouvait là pouvait se produire et c'était généralement mortel (et il le valait mieux) ; tandis que si cela arrivait avec des objets, c'était ennuyeux mais moins fâcheux que se retrouver avec un régiment de corps mi-hommes mi-tables ou autre, plus grotesque et sordide encore.

Quoiqu'il en soit, la Tour restait tout de même « en activité ». En repos mais pas trop, en somme.

Feliks regarda dans ses jumelles. Gvidon n'avait pas besoin d'être à sa place pour deviner qu'il ne voyait rien de plus au travers du rideau de neige. Le scalpion faisait les cent pas pour tenter de se réchauffer. Difficile de savoir si cela avait vraiment fait une différence ou non.

Premiers coups de feu.

Gvidon revint auprès de son dresseur, en alerte. Lui se mit en joue. Le kaorine ne bougea pas.

Le petit pokémon vit que l'on commençait à tirer à l'aveugle, dans le tas de cette masse de pluie molle. Les explosions illuminaient un court instant leur point de chute avant de se faire absorber par le blanc omniprésent.

Arrivèrent enfin les premiers visages qui passèrent le drapé de neige. Les bruits de sniper, de pistolet, de mitraillette reprirent de plus belle. Et dans cette cohue, les pokémons avaient entamé leur combat.

N'en faisant pas partie, Gvidon les regarda se battre depuis son poste. Cette colère, cette violence, cette rage de vaincre et cette envie de vivre et de survivre écrasantes… Depuis quand les avaient-ils ? Comment étaient-ils devenus si haineux envers d'autres qu'ils ne connaissaient pas ?

Feliks se mit à tirer. Un groupe de soldats s'étaient approché d'eux.

Sans attendre d'ordre de quiconque, la Tour usa de ses pouvoirs télékinésiques pour soulever l'un d'entre eux et le fracassa contre ses coéquipiers. Ils hurlèrent, Gvidon crut entendre un craquement, mais avec le vent qui rugissait, il n'en était pas bien sûr.

Celui-ci, par ailleurs, attendait une indication, un signe de Feliks pour partir à l'attaque. Le dresseur daigna enfin lui accorder un peu d'attention lorsqu'il fouilla son sac pour recharger son arme :

— Passe sur le côté gauche avant de revenir vers nous. Fais attention, il se peut qu'il y en ait d'autres derrière.

Il hocha la tête et partit accomplir sa mission.

Ses couleurs juraient dans le paysages ; il le savait. Même les pokémons qui d'ordinaire le voyaient peu l'auraient facilement repérer dans cette immensité monochrome. Gvidon ne pouvait alors compter que sur la diversion de l'humain et du pokémon Psy… ainsi que sa petite taille.

Le scalpion avança. Lentement. Péniblement. Sa petitesse n'était pas aussi avantageuse qu'il ne l'aurait souhaité. Il disparaissait dans la poudreuse aux yeux de ses ennemis mais également du paysage ; tout comme le paysage se dérobait à lui. Et ce froid ! Ce froid intense qui mordait, s'insinuait dans son corps, engourdissait à chaque instant un peu plus ses sens.

Néanmoins, il continuait sa marche, aussi ralentie soit-elle. Il enchainait les Danse-Lames en espérant qu'elle suffirait à garder le cap. Que la transe dans laquelle il se plongeait lui ferait oublier le froid.

Il marchait.

Est-ce que les militaires se tenaient si loin ?

Il marchait.

Stop.

Il entendait les voix d'humains sans comprendre les échanges. Il était arrivé à destination.

Mais il ne s'attendait pas à ce que les soldats soient en train de se battre avec d'autres pokémons. Qui plus était, des pokémons sauvages.

Deux oniglalis l'avaient doublé et étaient en train de les combattre à revers. Gvidon n'intervint pas tout de suite, voulant s'assurer qu'ils n'étaient pas, à tout hasard, des alliés. Mais leurs comportements l'assura du contraire : ils étaient venus profiter du chaos pour se gaver de soldats givrés, ni plus ni moins.

C'était terrible à voir. Les soldats avaient bien un pokémon, mais celui-ci finit bien vite congelé et dévoré. Le feu était ouvert, et bien que des multiples balles recouvrait la face de ses créatures, elles n'en semblaient guère affectées. D'autres visages vinrent les rejoindre, parant les coups en protégeant leurs compagnons grâce à des Abri. Un-à-un, les combattants bipèdes furent transformé en statues de glace et disparurent, morceau par morceau. Un carnage où aucune goutte de sang ne coula.

Gvidon ne tint pas à rester. Il n'avait plus rien à faire ici, il valait mieux qu'il rejoigne Feliks. Et vite.

Il s'apprêta à faire demi-tour mais il l'un des nombreux - trop nombreux - pokémon Face lui barra le passage.

Le scalpion n'attendit pas plus pour initier le combat ; la lame psychique fusa. Elle n'atteignit pas sa cible, protégée par l'Abri ; mais à son grand étonnement, il n'eut pas le temps de répliquer. Un autre oniglali s'était approché de son semblable et le déconseilla de le poursuivre. Après tout, celui-là était plein de pics et sa peau paraissaient bien trop dur : il n'était surement pas très bon à manger. Le groupe de visages volants se désintéressa alors de Gvidon qui en profita pour décamper aussi sec.

C'était drôle en y repensant : l'allée lui avait paru infiniment long alors que le retour n'avait été traversé qu'en quelques foulés.

La situation du côté de Feliks ne se présentait guère mieux que de là où il revenait. Quand il le retrouva, l'humain s'était caché un pan de mur du fort. Il serrait les dents, se tenait le bras alors qu'il se colorait d'un rouge poisseux. Quant à la Tour, elle protégeait au mieux sa position. Elle repoussait ceux qui s'approchait de trop près à l'aide de ses invocations de roche. Gvidon fut surpris de sa vitalité encore bien vivace.

Feliks l'enviait très certainement. Il glapissait des injures dans sa barbe et Gvidon dut le siffler pour qu'il le remarque.

— Va aider la Tour, articula- t-il avec peine.

Qu'était-il supposer faire avec un ordre aussi vague ? Surtout que ce n'était pas avec une coéquipière comme la Tour qui allait l'aider à prendre une quelconque décision. Enfin, il ne risquait rien à lui demander…

Ce fut sa pensée avant qu'il ne réalise que kaorine était en plein combat contre un démolosse et ses seconds.

Des geysers de terre et de neige mêlés encerclaient la toupie pour parer leurs Lance-flammes. Lorsqu'ils s'effondrèrent dans un rideau de particules fines et grossières, les malosses lui sautèrent sur ce qui lui servait de bras. Sans pousser le moindre cri de douleur, sans que son corps ne trahisse d'une quelconque façon sa douleur, elle se débarrassa d'eux d'un tournoiement de bras. Dès qu'ils furent écartés, une déluge de flammes enveloppa la Tour. De même, il était difficile de déterminé si l'attaque du démolosse la blessait réellement.

Gvidon plissa les yeux. Le démolosse en attaque semblait être le chef, mais il y en avait un autre. Sûrement son bras droit. Éliminer le premier serait peut-être suffisant pour semer la panique et mettre en déroute les malosses et le deuxième démolosse... Sauf si celui-ci reprend aussitôt la relève.

Seul, contre cette meute, il périrait dans une Déflagration. Mais avec l'aide du kaorine, les choses seraient plus équilibrés...


Le temps de cette réflexion, Gvidon avait grimpé sur le sommet d'un mur dégradé du fort. En prenant davantage de hauteur, il vit que le démolosse dominant en avait terminé de son assaut. Le deuxième s'était glissé dans le dos de la Tour et avait lancé une offensive accompagné de subalternes ; le groupe se heurta le museau contre un Abri violacé.

Rassemble ennemis, entendit Gvidon dans un coin de sa tête. Côté adversaire uniquement.

Il serra les mâchoires. Il fera ce qu'il pourra…

Un coup de vent faillit le faire chuter de son point de vue.

La valse des éléments continuait. Un malosse fut enseveli. Il en restait quatre autres. Plus deux démolosses. Ils étaient rapides, attaquaient le plus souvent à distance. Ils ne maîtrisaient pas que le feu mais aussi le poison et les énergies négatives. La puissance de ces dernières étaient telles que Gvidon comprit qu'ils partageaient les mêmes immunités face au Psy - Coupe Psycho ne lui servirait donc à rien.

Il était inutile. La Tour était surmenée et ne pourrait pas le couvrir. Même si Feliks le rejoignait, ça ne suffirait pas pour les contrer. Il lui fallait quelqu'un d'autre pour l'épauler.


Un coup de tonnerre résonna. Gvidon releva la tête. Au travers de la tempête de neige, il distingua la carrure de Grom en haut de la muraille. Peut-être avait-il aussi entendu l'appel du kaorine. Ou l'avait-il aperçut au travers des flammes depuis son perchoir. Quoiqu'il en soit, le titanesque pokémon se laissa glisser le pan du mur, puis sauta pour atterrir devant la meute de cerbères.

Les chiens noirs grognèrent, mais ne passèrent pas à l'attaque. Le temps se suspendait. Le vent souffla. Se calma. Gvidon quitta son observatoire d'un bond. En se relevant, il vit que Feliks, malgré sa blessure, était revenu en position de tir.

— Dispersez-vous ! ordonna l'Alpha.

L'instant suivant cet aboiement, un fulgurant flash illumina les lieux avant qu'un rugissement orageux n'éclate. La lumière fut telle que Gvidon dut fermer les yeux pour ne pas en être aveuglé, bien qu'il n'était pas orienté face à la source. Feliks poussa un cri étouffé. Les gémissements canins prirent rapidement le dessus.

Gvidon se glissa vers la sortie. Feliks jura à mi-voix contre le Coup d'jus qu'il s'était pris tout en secouant frénétiquement l'un de ses bras. Le pokémon ne se préoccupa pas de lui ; ça n'avait pas l'air bien grave. La champ de bataille était plus préoccupant.

Un nouveau malosse tomba à terre. Plus que trois.

La Tour n'avait pas eu l'air de souffrir de l'attaque ; en revanche, le coup avait sacrément handicapé leurs adversaires. Le Bêta était parcourut de spasmes, l'un des sous-fifres semblait complètement désorienté. Probablement encore aveuglé par l'éclair — mais ça ne durerait pas. S'il pouvait s'approcher un peu de son côté, le scalpion pourrait faire un travail propre sans trahir sa présence…

Grom eut visiblement la même idée que lui car il lança une nouvelle attaque spécifiquement dans la direction du malosse désavantagé. Cependant le Bêta s'interposa, recevant toute la décharge du Tonnerre à sa place. Passant outre sa douleur, il resta debout et gronda à défaut de passer à la contre-attaque. Ses coéquipiers prirent soin de le faire pour lui : des rayons noirs fusèrent de toutes les directions sur les deux pokémons de son camp. En unissant leur force, ses alliés réussirent à faire fusionner leurs Abri qui les protégèrent de l'assaut.

Gvidon s'était glissé vers malosses, à petits pas. Il se rapprocha, lentement, vers celui qui éternuait dans la neige. Incapable de le voir. Incapable de le sentir. Incapable de l'entendre. Son gardien avait les yeux rivés sur le combat, aveugle à sa propre manière.

Un de moins.

Quelques balles en pleine tête du second démolosse eurent raison de lui avant qu'il n'ait le temps de venger son camarade. Mais son ultime glapissement étranglé donna l'alerte pour le reste du groupe. L'Alpha réagit sèchement par un Lance-Flammes dans sa direction. L'anticipation permit à Gvidon d'esquiver en se jetant de côté dans la neige. Il n'avait pas prévu que le déluge de feu le poursuive quelques secondes de plus : la neige se transforma en eau bouillante. Le scalpion bondit comme un ressort dans un cri. Un malosse se jeta sur lui pour lui mordre le bras ; sans hésitation, il étreignit son dos en retour et profita que son adversaire relâcha sa prise pour renfermer la sienne. Gvidon entendit la terre rugir, Grom hurler et sa victime s'époumoner de douleur. Il ne se dégagea d'elle que lorsqu'elle s'affaissa.

Plus qu'un.

Retraite dès que possible, annonça la voix robotique.

Le son du sifflet transperça le vent pour leur parvenir. Sans s'en préoccuper, l'élékable se saisit du dernier malosse et le balança contre le mur. Le démolosse aboya son nom dans sa direction avant de courir le rejoindre. Il n'était que sonné, il se releva bien vite.

— Va-t'en. Je vais les retenir, dit-il à son compagnon.

Ses yeux s'écarquillèrent de surprise - il ouvrit sa gueule pour répliquer mais l'autre renchérit :

— VA-T'EN !

Sa voix tremblait en disant ça. La Tour ne leur laissèrent pas le temps de terminer leurs adieux : d'une dernière Telluriforce, elle balaya leur corps comme leurs espoirs. Lorsque le geyser s'affaissa, la neige les ensevelit. C'était presque jolie, comme image. Deux corps noirs et rouges recouverts de petits points blancs, contrastant avec la pierre aux couleurs du brûlé.

Gvidon se détacha de cette peinture morbide, et suivit en silence Grom, la Tour ayant déjà disparu.

Le feu avait cessé, mais la neige, elle, continuait de tomber.


Les jours qui suivirent répétèrent le même schéma. Un coup la victoire semblait leur sourire ; un coup elle se dérobait et les laissait moisir dans leur fort.

Pendant un temps, leur bataillon n'eut même plus de quoi manger. Gvidon s'était mis à croquer les quelques cailloux, débris de bâtisse et autre substrats similaires, ainsi que de la neige. Il valait mieux ça que rien du tout. Les autres devaient faire un peu pareil - sauf pour les quelques chanceux comme Adonis. Le chétiflor, puis boustiflor, n'avait qu'à planter ses racines pour récupérer un tant soit peu d'énergie.

Cependant, malgré leur stagnation, ils finirent par recevoir quelques repas. Repas consistants qui plus était : enfin de la chair ! On ne savait pas vraiment d'où ça venait, mais Gvidon était trop content d'avoir un peu de texture en bouche. Ça changeait des machins mous qu'on leur donnait depuis des mois.

Grom était devenu particulièrement ombrageux durant ce temps-là. Sa blessure à l'abdomen s'était apparemment rouverte. Si au début il essaya de masquer sa souffrance, elle finit par être si foudroyante qu'il ne parvenait plus à bouger. Le gigantesque, titanesque et vénérable élékable était fiévreux, couché et recroquevillé. Ses yeux ternes et cette fragilité saisissante crevaient le cœur du soldat pokémon.

— Est-ce que vous voulez que j'aille vous chercher un médecin ? proposa-t-il.

Il souffla d'une voix rauque qu'il n'en avait pas besoin, que ça irait - c'était faux.

— Vous êtes sûr ? insista Gvidon.

Grom eut un faible mouvement de corps pour acquiescer.

Strelka vint vers eux, observa le souffrant avec tristesse. En se tournant vers Gvidon, elle l'invita à la suivre hors du lieu.

— C'est un feu de démolosse, ce qu'il a ?
— Si par « feu », tu veux parler de sa blessure, alors oui : elle a bien été faite par un démolosse.

La chienne rousse s'agita, trahissant sa nervosité.

— C'est mauvais.
— Il faudrait être un idiot aveugle et sourd pour ne pas s'en rendre, siffla son camarade bipède.
— Pas la peine d'être désagréable. Je suis fille de démolosse, reprit-elle, paraît-il qu'avec un tel parent, notre puissance de feu augmente, mais je m'égare. Ce genre de blessure qu'à Grom, c'est très grave. Il va peut-être en mourrir si on ne fait rien pour lui.
— Comment ça ?

Grom ne pouvait pas mourrir ainsi. Il ne pouvait pas mourir !

— Je ne saurais pas vraiment comment l'expliquer, mais la chaire marquée par leur feu est caractérisée par une douleur particulièrement vive. Avec le temps, elle diminue, comme pour toutes les cicatrices… mais sous certaines circonstances, elle peut revenir plus violente encore. Comme, par exemple, sous des situations particulièrement stressantes.

Elle fit une pause. Elle baissa la tête d'un mouvement malheureux.

— Si on ne fait rien, ça va le détruire de l'intérieur, termina-t-elle d'une voix sourde.
— … Que pouvons-nous faire ?
— À part s'assurer que les infirmiers s'occupent bien de lui et faire en sorte qu'il se repose, rien de plus à notre échelle. Le mieux serait qu'il quitte le front, mais…

Mais ils étaient tous bloqués ici. Gvidon secoua la tête. Il voulait s'accrocher aux possibilités de rémission… et en même temps il peinait à positiver. Tout lui paraissait tellement noir ces derniers temps…

— Merci de m'en avoir parler, murmura-t-il.
— C'est naturel, conclut-elle.

Suite à cette discussion, Gvidon fit ce qu'il put pour être au petits soins envers leur aîné. Il demanda aux nanméouis de passer régulièrement. Essaya d'être le plus présent possible pour lui. Le plus positif possible. L'enthousiasme appelle l'enthousiasme, aussi faux soit-il, à ce qu'on dit.

Les humains aussi semblaient s'être rendu compte qu'il méritait un peu de sursis. L'élékable ne combattit pas pendant quelques jours. Jours qui se faisaient parallèlement de plus en plus courts. Gvidon avait l'impression que le soleil avait disparu…

Quoiqu'il en soit Grom semblait se rétablir et c'était tout ce qui lui importait. À défaut de pouvoir à nouveau combattre, il ne restait plus couché et pouvait marcher un peu à quatre pattes.

Gvidon se souvient d'une conversation qu'ils avaient entretenu. Il avait dû dire quelques bagatelles avant que le grand pokémon le coupe :

— Tu m'avais parlé que tu avais une amie humaine. Comment est-elle ?

Il était assez surpris de cette question qui n'avait rien avoir avec le sujet. Il prit cependant le temps d'y réfléchir avant de répondre :

— Elle s'appelle Cathie. Elle a des cheveux - vous savez, les poils qu'ils ont sur la tête - qui lui arrivent aux épaules. Ils sont marrons très clairs. Quand elle est au soleil, parfois ils ont des reflets dorés. Elle tient ça de Maman. Elle avait les cheveux très jaunes… Cathie a une voix plutôt aiguë, mais pas comme celles des enfants. Elle est plus douce, pas criarde. Ses yeux…

Il hésita. De quelle couleur étaient-ils déjà ?

— Ils sont noisettes, je crois. Ils sont aussi très expressifs, c'est très facile de savoir ce qu'elle pense si en les regardant. Sa peau bonze facilement et ça l'embête beaucoup : elle la veut blanche comme le lait, comme les dames des villes. Du coup, elle essayait pendant les beaux jours de mettre un vieux châle lorsque nous allions travailler. C'était complètement stupide : elle finissait toujours par avoir trop chaud et il nous est arrivé plus d'une fois de l'oublier dans un coin. Une fois, on a passé toute une nuit à chercher son bout de tissu avant d'apprendre que c'était un de ses amis qui l'avait récupéré ! Tout ça pour éviter de se faire disputer par la matriarche, quel temps perdu !

Grom se permit un petit rire devant son agacement ostentatoire. Gvidon se radoucit :

— C'est vrai que je rouspète, mais elle est aussi… Elle a toujours été très à l'écoute avec moi. Quand j'étais avec elle, j'avais l'impression d'être quelqu'un et pas quelque chose. Évidemment, elle ne pouvait pas tout comprendre, enchaîna-t-il en se tournant vers son interlocuteur, mais elle essayait. Et elle a toujours été déterminée ! Quand quelque chose n'allait pas, elle râlait un peu, mais elle cherchait toujours une solution. Elle se laisse jamais abattre et elle défiait beaucoup Babouchka - la matriarche. Vers la fin, ce n'était plus vraiment une bonne chose… Elles passaient leur temps à se disputer et à s'ignorer.

Il fit une pause, reposant son regard sur le sol.

— J'espère que maintenant elles se sont réconciliées. Ensemble, on est toujours plus forts.

Grom acquiesça. Il paraissait satisfait.

— Tu parles d'elle avec beaucoup d'amour.
— C'est ma meilleure amie, confirma-t-il. Je ne pourrais pas parler d'elle autrement.

Il eut un silence. On entendait le vent qui soufflait avec violence, à l'extérieur du fort.

— Vous avez aussi un ami humain. Si ce n'est pas trop intrusif, comment est-il, lui aussi ?

Grom eut un sourire nostalgique.

Il s'appelait Ivan. Ils s'étaient rencontrés dans la montagne où Grom avait vécu son enfance. Il était déjà alors un éleketec, et lui un adolescent. Accompagné de quelques-uns de ses amis, ils avaient décidé d'aller pêcher dans l'une des rivières en plein de son territoire. Voulant montrer qu'ils avaient empiéter dessus, il leur apparut en mimant la colère - car il ne l'était pas vraiment. Il souhaitait simplement les intimider. Les chasser.

Les humains n'avaient pas prévu de se faire « attaquer » de la sorte. Paniqué, ils se regroupèrent et attrapèrent ce qui leur tomba sur la main - branches, cailloux, tout était bon. Ce ne fut pas bien efficace pour lui faire du mal mais le fut terriblement pour le mettre en colère. Lorsque Grom se prépara à attaquer sérieusement pour contre-attaquer, Ivan s'interposa.

« Nous sommes désolés d'avoir foulé tes terres et de t'avoir offensé, avait-il déclaré. Prends ce que nous avons pêcher et nous partirons pour ne plus revenir. »

Ils tinrent parole. Grom revit de temps à autre Ivan, qui restait beaucoup plus au bas de la montagne. Petit-à-petit, ils s'étaient rapprochés, apprivoisés. Il laissa à l'humain de s'aventurer sur ses terres, et lui le laissa descendre au village. Grom ne pouvait pas dire que la société humaine l'intéressait au point de vouloir y rester mais il s'y plaisait assez pour y passer de temps à autre. Il devint l'un des protecteurs du village avec un archéodong, déjà installé depuis bien longtemps.

Ivan eut une compagne, Vassilissa. Vinrent leurs petits : ils en eurent cinq. À leur tour, ils devinrent ses amis.

Puis arriva la guerre.

L'aîné et le père furent pris. Il les rejoignit après des jours de traques des militaires, qui avaient appris son existence par quelques bavards.

Ivan quitta les rangs peu de temps après : il avait apparemment les pieds plats et ce n'était pas bon pour être soldat.

— Mais les humains n'ont-ils pas tous les pieds plats ? interrompit Gvidon d'un ton perplexe.

Grom haussa les épaules. Les humains ont la fâcheuse manie de toujours parler en expression et en métaphore, peut-être n'était-ce là encore qu'une manière de parler.

Quoiqu'il en soit, Grom fut écarté du fils d'Ivan assez rapidement. Que pouvait valoir la parole d'un militaire en bas de l'échelle et une créature qui ne parle pas ?

— Ce qui m'a touché chez lui, c'était qu'il cherchait à être proches des autres. Il ne voulait pas le conflit et bien que certains lui reprochaient de se laisser toujours écraser, ce n'était pas vrai. Il était simplement humble et conscient de ses propres faiblesses. Et conscient aussi de celles des autres… Ça ne veut pas dire qu'il ne faisait jamais rien de stupide. Par exemple, lors de la fête des amoureux* - tu vois ce dont je parle ?

Gvidon hocha la tête. Tous les ans, vers les beaux jours, on dédiait une journée et une nuit entière à cette fête. On se lavait, humains comme pokémons, et on partait à la recherche de fleur de fougère. Apparemment, elle fleurissait que cette nuit-là ; mais autant qu'il se souvienne, jamais personne ne trouvait cette fameuse fleur. Ça n'empêchait pas de prendre d'autres fleurs pour en faire des couronnes qu'on jetait ensuite à l'eau. Plus elle flottait longtemps, mieux c'était. Cathie avait été déçue que la sienne coula à pic et ne se pria pas pour se séparer de son bien-aimé du moment.
Il y avait aussi le saut par-dessus le feu, censé apporter bonne fortune. Les couples plus particulièrement se devaient de se tenir la main lorsqu'ils le traversaient : s'ils se lâchaient, c'était un cas de dispute assuré une fois abrité des regards. Mais ça n'arrivait pas souvent. En général, les duos passaient l'épreuve du feu avec succès sous les applaudissement des villageois.

— Il était toujours le premier à vouloir sauter. Parfois, il le faisait plusieurs fois dans une même soirée. C'est quelque chose qu'il m'a toujours interloqué : pourquoi sauter au-dessus des flammes apporteraient une quelconque chance ? Le feu apporte plus de mauvaise chose que de bonne, c'est un coup à se brûler les pieds. Enfin ! Ça les faisait rire, je suppose que c'est le principal.

Grom prit une mine plus sombre.

— Contrairement à toi, je serai bien incapable de me souvenir de leurs visages. Si je venais à les revoir, je les reconnaîtrai sûrement. Mais à décrire, là… C'est trop lointain. Je me rappelle de chose comme, des mots qu'ils m'ont dit, des gestes qu'ils ont pu faire… Mais je ne peux pas en dire autant de leurs mimiques, de la tonalité de leurs voix…

Il se tourna vers lui et Gvidon l'imita.

— Tu ne dois jamais oublier, toi. On pourrait croire que c'est ce qui rend faible : le souvenir, c'est douloureux, ça fait mal parce qu'on ne peut plus y retourner. Mais si tu oublies, tu ne seras plus rien : tu deviendras un machine et tu mourras car tu n'auras plus aucune raison de rester en vie. Promets-le moi, que tu l'oublieras pas, souffla-t-il d'un ton ton rauque et grave.
— Je le promets.

Ça n'avait jamais été dans ses intentions d'oublier.

Grom restait cependant tendu. Dans l'espoir de l'égayer un peu, il lança cette phrase qui lui sonna faux :

— Nous finirons forcément par les retrouver.

Cependant Grom parut s'assombrir.

— Oui… Forcément… murmura l'élékable sans conviction.


Beaucoup des leurs avait disparu. La petite voix grêle de C405 s'était éteinte, probablement égarée dans la terre gelée. Au moins, les autres mangeaient un peu plus : moins de bouches égalaient à plus de ration pour les autres.

Et puis, Gvidon ne trouva plus Grom. Il avait pourtant fait le tour de la bâtisse. Henna lui confirma qu'on ne l'avait pas vu chez les infirmiers. Il n'était pas avec les autres pokémons, ni dans le réfectoire, ni là où traînait les soldats. Gvidon brava même l'interdit pour aller voir du côté des cuisines, des salles de réunion mais à part le balai il ne trouva rien.

Alors de retour à la tente, il s'assit. Il savait ce que cette disparition signifiait mais il n'avait pas à le formuler ni même à le penser. Il n'y avait rien d'autre que ce vide, un abime sans fond qui aspirait aspirait aspirait toutes ses pensées. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. Rien du tout. Rien.

Rien que le deuil.

Ce soir-là, alors que Gvidon se régalait de ses rations fraiches habituellement, il en fut dégoûté. Chaque bouchée lui était pénible, fade. Il se fit violence pour terminer sa gamelle : il n'avait pas le droit de refuser un repas par les temps qu'ils vivaient.

Il peinait à trouver le sommeil une fois de retour à sa couche. Il pleuvait à lourdes gouttes, ça tambourinait dans la toiture. Certains trouvaient ça apaisant ; Gvidon trouvait ça irritant. Il n'y avait pas grand monde ce soir-là. Feliks était dans un coin et lisait quelque chose - un journal sûrement. Gvidon ne savait pas lire, mais parfois il y avait des photos. Des gens, des pokémons, des bâtiments en noir et blanc. Ça donnait un peu d'ailleurs. Il aurait pu aller réclamer les bouts de papier, mais il n'en avait pas le cœur. Il avait juste envie de dormir et de ne plus penser.

— …êtes complètement MALADES !

L'éclat de voix l'inquiéta ; il se releva en position assise. D'autres cris lui parvinrent - il distingua cette fois-ci clairement celle de Damir et les aboiements de Strelka.

Cette dernière arriva en trombe par les escaliers. La peur se lisait dans tout son corps tendu, tremblant. Elle fit volte-face pour avoir en vue l'endroit d'où elle venait tout en continuant d'aboyer.

Damir arriva le premier en dégringolant. Son dos heurta le sol. Il cria. D'autres hommes débarquèrent, excités. Armés. Ils en avaient après Strelka pour une raison ou une autre. Un bras se leva, prêt à tirer.

Gvidon bondit. Strelka hurla, figeant le mouvement du soldat. Feliks, ahuri, ne bougea pas. Damir se releva et mit un coup de poing dans la tronche de celui en joue. Il se recula, sonné. Les deux autres le rattrapèrent tout en lançant des regards mauvais à Damir.

Ce dernier, blanc comme linge, sortir sa propre arme et enleva la sécurité ; il ne plaisantait pas.

— Faites un pas de plus, juste un, et je vous abats tous ! Tirez-lui dessus et c'est vous qui servirez de plats de résistance aux oniglalis du coin !
— Tu nous laisserais pourrir ici pour un pauvre toutou ? cracha l'un des trois.

Damir ne répondit rien. Son bras tremblait. Strelka geignit. Feliks s'était relevé, mais il hésitait à intervenir.

— Ce n'est pas avec « un pauvre toutou » que vous allez survivre un jour de plus. Ce pokémon m'a sauvé la vie tant de fois, elle vaut tellement pour moi - et vous, vous voulez juste - !

Ses traits s'étaient tellement durcis qu'on commençait à voir les veines ressortir de sa gorge.

— DÉGAGEZ ! hurla-t-il.

Le tonnerre explosa au moment où il s'égosilla ; la coïncidence renforça sa sommation. Tous sursautèrent.

Le meneur des trois soldats plissa les yeux. Il saignait du nez mais ne s'en préoccupa pas.

— Pff. On verra ça d'ici quelques temps, marmonna-t-il.

Ils finirent enfin par partir. La tension retomba. Damir se laissa tomber à genoux, avant de remettre la sécurité de son revolver et de finalement le ranger. Strelka s'approcha de lui pour le rassurer à grands coups de langue, ce qu'il repoussa gentiment pour se contenter de la caresser. Feliks resta un instant debout, puis décida de se rassoir en zieutant son camarade sous le choc.

Gvidon ne bougea pas. Il était foudroyé. Foudroyé par la vérité. S'ils mangeaient… s'il y avait des rations différentes de d'habitude… C'était parce que… parce que -

Son esprit se refusait de formuler l'idée. C'était juste trop horrible, trop insupportable.

Subitement ces fut la colère qui l'habita. Le goût amer de la trahison lui donna un coup de chaud ; il se tourna vers Feliks.

— Est-ce que vous le saviez ? interrogea-t-il non sans fiel.

L'humain l'avait entendu : son regard se posa sur lui. Mais il vit très bien qu'il ne saisissait pas le sens de ce qu'il disait : il semblait perdu.

— Est-ce que vous le saviez ? Est-ce que - est-ce que vous ne m'avez rien dit, encore une fois, juste pour que je garde le rang ? Est-ce que j'ai -

Gvidon eut envie de vomir. Feliks parut inquiet - qu'est-ce qui lui arrivait ? Est-ce qu'il avait mal quelque part ?

L'humain s'était penché vers lui mais le scalpion le fuit d'un pas en arrière.

— Vous ne comprenez vraiment rien…

Résigné mais non sans désarroi il s'écarta définitivement de Feliks. Il ne tenta pas de le poursuivre. Peut-être qu'au fond, il avait quand même un peu compris.