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» Auteur : Raidemo - Voir le profil
» Créé le 04/11/2007 à 12:36
» Dernière mise à jour le 04/11/2007 à 12:36

» Mots-clés :   One-shot   Suspense

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Wave
WAVE

C'était là-bas. Au-delà les balises d'un rouge cendré. Perdu derrière toutes ces vagues effilées. Le ciel avait pris la teinte blême d'un plumage sale de goèlise. La mer grisâtre se perdait alors dans un horizon indistinct, noyée dans un enchevêtrement sans couleurs. Ma barque tanguait lentement, grinçant sur les remous étriqués qui parvenaient jusqu'au ponton. Les cris aigus des oiseaux marins emplissaient l'air tendu et oppressant, de ceux qui annoncent l'imminence d'un orage. Tout le monde était rentré. Les vieux bateaux s'étaient assoupis, amarrés aux lourds cylindres d'acier.

Je frissonnais. Passant mes mains ténues sur mes bras frigorifiés, je ressentis plus violemment ma profonde solitude. Personne n'était là pour me réconforter. J'attendais en silence la pression d'un petit corps chaud contre ma jambe, son souffle rassurant sur mes chevilles nues. Mais j'avais beau patienter, espérer, je savais qu'il ne viendrait pas. Cela faisait trop longtemps qu'il ne venait plus. Il avait préféré partir, chercher ailleurs une main qui le nourrisse, plutôt que de rester près de moi, moi qui restais là à attendre, sans nourriture, sans caresses. Depuis combien de temps ? Le jour et la nuit s'étaient fondus dans ce ciel incolore. Je ne savais plus. Les gens ne s'arrêtaient même plus. Ils passaient maintenant autour de moi dans un mouvement continu, sans fin. Et je ne les voyais plus, je ne ressentais à peine qu'une masse mouvante qui rampait près de moi, rien de bien distinct. Et j'attendais toujours. Je croyais parfois sentir une faiblesse fondre sur moi, et manquais de m'effondrer sans comprendre ce qui m'arrivait. Alors je resserrais mon emprise sur mes bras pour leur infliger un dur retour à la réalité. Puis j'attendais toujours.

Le ciel s'illumina un court instant. Un corps long et filandreux se dessina brièvement, puis disparut. Les oiseaux se turent. Le coup retentit avec force, grondant à mes oreilles comme un coup de canon explosant à mes côtés. Sous le choc, je clignais des yeux béatement, essayant de comprendre ce qui se passait. Un voile venait de se lever devant mon esprit embué. Je regardais autour de moi. Le port était totalement vide. Les mats dansaient lentement. Un tintement continu s'élevait dans le silence de la ville, simplement troublé par le grondement bas de l'eau et le chant des oiseaux marins qui avait repris. Je serrais mes mains sur mes bras. Un gémissement m'échappa. Ca faisait mal. Je baissais les yeux sur mon corps. Vêtu de fins vêtements en toile, mes membres tremblotaient, baignés d'une couche de crasse et d'humidité. A quoi devais-je ressembler ? De longs fils ondulés, sales et cassants découpèrent ma vue. Mes cheveux sombres avaient pris la même teinte grise et morte que le ciel et la mer dans laquelle il se perdait, tout là-bas.

Je repris mes esprits. Là-bas ? Au-delà ? Perdu ? Quelque part dans cet océan sans nom que l'on indiquait sur les cartes d'un « mer inconnue » ? Je me souvins soudain pourquoi j'étais ici, pourquoi ma barque flottait sous le ponton de pierre. Je l'attendais, lui. J'attendais qu'il revienne. J'attendais de revoir sa silhouette se détacher de ce gris délavé. Mon compagnon des rues n'attendait plus à mes côtés, mais ça m'était égal. Je le comprenais.

Une goutte glacée atterrit sur ma nuque, me transperçant comme une lame, gelant tout mon corps d'un seul coup. C'est en tremblant de tous mes membres et en trébuchant que je descendis dans ma barque. Là, je m'enveloppais dans une couverture humide. Une pluie fine mais cinglante se mit à tomber. Je tentais d'ignorer ces gouttes glacées. Mais elles frappaient mon corps comme des centaines de lances. La couverture enveloppant mes épaules et mon visage, j'observais par le faible interstice qui me restait l'étendue d'air et d'eau qui se dressait face à moi. La mer avait commencé à s'agiter avec la pluie. Les vagues se faisaient plus tranchantes, plus menaçantes. Je sentais le bois de ma barque grincer sous mon poids.

Brusquement je compris. Je compris qu'attendre ici ne me mènerais jamais à rien. Ma main grelottante se tendit vers la corde. Je la décrochais. J'agrippais avec peine mes rames trempées. Mes muscles étaient engourdis, comme amoindris. Je remarquais que mes membres étaient plus fins, que de sous mon vêtement apparaissaient mes côtes sculptées dans ma peau. Ma peau… avait la couleur de l'eau. Pâle comme celle d'un cadavre.

Un nouvel éclair me fit tressaillir. Je me reprenais. Forçant mes bras à dépasser la douleur infligée par le froid, la faim et la pluie, je ramais. Et ainsi je m'éloignais lentement de ce ponton, avec la certitude que je réussirais. Tout mon corps me brûlait, comme prêt à se déchirer d'un instant à l'autre. Mais mon esprit n'en avait que faire. Là-bas, derrière les balises cendrées, au fond de cette mer inconnue des hommes, je savais… que je finirais par le retrouver.

~ & ~
J'ouvris les yeux difficilement. Une ombre immense se dressait face à moi. Je clignai des yeux avec peine. Tout était trouble autour de moi. Je ne distinguais rien. Rien que cette ombre élancée mêlée au bleu marin qui l'entourait. Je ne sentais plus rien. J'avais l'impression de ne plus être moi. Je n'avais plus de corps. Mon corps… est-ce que… j'étais mort ? Je trouvai la force de réfléchir. Que s'était-il passé ? Ma mémoire me faisait défaut. Je forçai mon esprit à se souvenir de quelque chose, peut-être de mon nom. Wave… Je m'appelais Wave. J'entendais ce nom prononcé au loin, dans mes souvenirs asphyxiés. C'est tout ce qui me revenais pour l'instant. Je poussai un profond soupir qui sembla liquéfier mes entrailles.

L'impression désagréable de respirer des flammes m'envahit. Mes poumons me brûlaient. Tout mon corps me brûlait. Mes muscles, mes os étaient en feu. Je m'efforçai d'ouvrir les yeux à nouveau, et de rendre à ma vue brouillée une part de réalité. Extirpant mon cerveau des limbes où il se trouvait, je parvins enfin à refaire surface. Surface… Je compris enfin. Je ne pouvais plus respirer. Mes poumons pourtant bien développés avaient atteint leur limite. Je suffoquais. J'étais en train de mourir. La panique commença à me gagner. Je tentai de me redresser. Ma mâchoire ne parvint pas à quitter les lattes humides. Je reconnus enfin l'ombre face à moi comme un immense cylindre de bois. Un mat. Un bateau. J'étais sur un bateau. Mais un bateau mort, sombré. Sondant les eaux qui m'entouraient, je reconnus être à plusieurs centaines de mètres de profondeur. Les innombrables particules qui flottaient autour de moi parvenaient à peine à refléter la lumière d'une surface lointaine. Trop lointaine. J'essayai à nouveau de bouger. Mes sensations revenaient peu à peu. Je compris bientôt que j'étais cloué au sol par le bois d'une cabine effondrée. Mes membres étaient emmêlés dans les filets. A chaque mouvement que j'infligeais à mes muscles éreintés, les câbles se resserraient, tailladant ma peau au cuir épais. Je me débattis avec autant de vigueur qu'il me fût possible. L'eau s'empourpra autour de moi. J'étais blessé. Le désespoir m'assaillit. Malgré ma forte musculature je ne parvenais pas à me libérer.

Tout me semblait perdu. Mes mouvements se ralentirent. Les vertiges me faisaient perdre pieds. Je me sentis de nouveau sombrer. Croyant ma fin venue, je fermai les yeux. A cet instant je sentis une présence près de moi. Quelque chose effleura mes mâchoires. Un contact étrange s'infiltra entre mes dents, et brusquement, un souffle chaud se répandit dans mes poumons désespérément vides. J'eus l'impression que la vie affluait dans tout mon corps, s'infiltrant dans chacune de mes veines. Le contact disparut. J'ouvris enfin les yeux pour retrouver la silhouette allongée du mat. Ce ne fut que lorsque je tentai à nouveau de bouger que je sentis le petit corps accroché au mien. J'entendis ses dents fines ronger mes liens. Je stoppai tout mouvement pour lui faciliter la tâche. Les fils furent enfin rompus. Je repartis de plus belle et réussis finalement à me dégager. Je rampai sur les lattes du bateau coulé. Arrivé près du mat, je me laissai retomber.

Mon sauveur se posa près de moi, surplombant ma haute stature écrasée de son petit corps fin et agile. Je n'eus pas besoin de lever les yeux pour savoir que j'avais affaire à un jeune mustebouée. Son pelage roux brillait d'un éclat marin, dessinant des reflets semblables aux flammes qui me rongeaient un peu plus tôt sur les surfaces de bois environnantes. Il se détachait avec prestance, une grâce incroyable sur ce décors sale et sombre, au milieu de cette eau grise au goût âcre et empoisonné.

- T'es encore vivant, dis ? m'interpella le rouquin d'un ton de jeune débauché.

Je grondai sourdement. Ma tête me tournait encore. Il attendit que je me redresse, dansant autour de moi de sa nage ondulante et élégante. Je fus debout assez vite. L'air qu'il m'avait insufflé était nettement suffisant pour que je tienne presque une heure. Je tournai enfin vers lui mon regard courroucé. Le visage du mustebouée m'observait. Il était borgne, et une longue entaille certainement née du contact d'une hélice balafrait son œil droit jusqu'à l'avant de son museau. Ce n'est qu'à cet instant que ma propre image me revint en mémoire. J'étais grand, fort. Ma peau écaillée d'un bleu azur était résistante. Des plaques dorsales aussi rougeoyantes que mes iris se dressaient sur mon crâne et entre mes omoplates. Mon allure de reptile énorme avait l'habitude d'impressionner ceux qui me faisaient face, mais le mustebouée ne semblait pas s'en soucier. Il continua de m'observer durant quelques minutes, puis s'arrêta et vint se poser devant moi. Ses deux queues fouettèrent l'eau une dernière fois avant de se laisser voguer comme le reste de son corps.

- Tu étais avec eux ? me demanda-t-il, ajoutant le geste à la parole en me désignant la poupe du menton.

Je suivis son regard. Une demi-douzaine de cadavres flottaient au-dessus de la masse du bateau, emmêles dans des cordages. Certains corps n'étaient pas entiers. La chair mise à nue et dont des lambeaux filandreux flottaient ça et là avait pris une teinte blanchâtre. Des humains. Rien que des humains. Des pêcheurs sans doute.

- Alors ? Tu étais avec l'équipage ? insista le rouquin.

Je tournai la tête vers lui, et retrouvai un calme qui me semblait naturel.

- Je n'en ai aucune idée, dis-je d'une voix grave. Je ne me souviens pas.
- Sans vouloir te vexer, ajouta le mustebouée, je t'ai d'abord pris pour un domestiqué. Tu es sûr que tu n'étais pas parmi eux.

Je secouai la tête, répétant que je ne m'en souvenais pas. Le rongeur acquiesça.

- C'était violent. Tu as peut-être perdu la mémoire. Tu es sans doute l'un des mercenaires de Typhon.

Je haussai les épaules. Il ne me semblait pas connaître ce Typhon. Pas plus que je ne connaissais ces hommes. Pas plus que je ne me connaissais moi-même.

- Tu t'appelles comment l'ami ? demanda finalement le mustebouée, un rictus impatient au coin des lèvres.
- Wave, je répondis.
- Qui t'as donné ce nom ?
- Je ne sais plus, grognai-je, vexé d'avoir ainsi tout oublié de mon passé. Et toi ?
- Swift. Juste Swift.

Je gravai son nom dans mon esprit vierge. C'est à cet instant que je me demandai pour quelle raison Swift m'avait sauvé. Je n'eus pas longtemps à me poser la question ; je compris rapidement que Swift n'était pas un fourbe, mais simplement un profiteur.

- Typhon appréciera que je lui ramène un de ses jouets perdus, affirma le rouquin, son œil unique braqué sur moi.

Je ne répondis pas. Je me contentai de fixer cet œil sombre et profond qui me rappela soudain quelle solitude était la mienne. Si l'immense sentiment de vide qui m'étreignit alors n'avait pas fait surface, peut-être n'aurais-je jamais su que j'avais toujours eu quelqu'un auprès de moi. Avant… Peut-être n'aurais-je jamais su que je n'étais pas seul avant d'atterrir ici, au milieu de ces cadavres, en compagnie du jeune rouquin qui m'observait toujours.

Un nouveau souvenir s'illumina en moi. Oui, je connaissais ces hommes. Ou plutôt : un de ces hommes. Je me détournai du rouquin pour chercher celui qui éveillerait certainement mes souvenirs passés. D'un coup de queue puissant, je me propulsai vers l'arrière du bateau, nageant au milieu des corps et des restes de bois qui stagnaient à quelques mètres au-dessus du pont. J'entendis Swift partir à ma suite, mais ne m'en souciai guère. Je cherchais, slalomant lentement entre chaque obstacle. Je savais qu'il y avait ici quelqu'un que je connaissais. Cependant, j'eus beau balayer du regard toute la surface du bâtiment mort, aucun visage ne ralluma en moi une trace quelconque de mémoire.

Je m'arrêtai finalement, stagnant au-dessus de la cabine effondrée qui avait auparavant failli prendre ma vie. J'étais épuisé. Il fallait que je remonte à la surface reprendre de l'air frais. L'eau ambiante était sale, verdâtre, presque noire. Swift s'arrêta près de moi, tourna son unique œil sur mon visage.

- Tu cherches quelque chose ?
- Je croyais connaître un de ces hommes, dis-je sans vraiment reconnaître cette voix rocailleuse qui était la mienne.
- Alors… peut-être que je me suis trompé, remarqua le rouquin.

Je tournai vers lui mon regard de prédateur, cherchant à comprendre ce qu'il avait voulu dire.

- Les aligatueurs ne vivent pas par ici, continua Swift. Il est possible que tu viennes de la surface.

Je n'ajoutai rien et baissai les yeux. Je ne savais plus quoi penser. Etait-ce de la tristesse que je ressentais à présent ? Etrangement, j'étais extrêmement déçu que Swift ne me considère pas comme l'un des siens. Cela voudrait dire… que je faisais partie de ces noyés. Que j'appartenais à leur groupe. Que j'aurais du mourir avec eux. Non, je ne voulais pas, en aucun cas appartenir à une famille de mort !

Prenant conscience de ma position, la terreur s'empara soudain de moi. J'étais seul. Seul parce que tous les miens étaient mort ? Cela voulait-il dire que je connaissais tous ces hommes ? Que je les appréciais peut-être autrefois ? Que ma famille était morte ? Avait été tuée par les mercenaires de celui que Swift appelait Typhon ? J'agrippai ma tête entre mes griffes, ignorant la douleur que celles-ci m'infligeaient en s'enfonçant dans ma chair. J'étais… perdu ?

Ce fut cette douleur intérieure qui réveilla en moi un nouveau pan de ma mémoire. Je savais où était l'homme que je cherchais. Je baissai les yeux vers la cabine effondrée. Swift qui m'observait toujours suivit mon regard. Un nouveau mouvement caudal bref et rapide me dirigea vers l'amas de planches et de fils. Evitant les câbles, j'attaquai. A coup de griffes et de dents, je parvins enfin à dégager l'entrée qui menait à l'intérieur du bateau. Je m'y engouffrai grâce à une nouvelle impulsion, plus violente que les précédentes. Je sentais mes nerfs prêts à rompre. L'obscurité était totale. Ma première impression fut de m'être introduit dans un endroit interdit. La seconde fut brutale, et infligea une torsion écœurée à tout mon corps. J'avais la nausée, et l'impression désagréable de sentir quelque chose marteler mon crâne de l'intérieur. Je reconnus aussitôt les symptômes liés à la présence proche de la mort.
Je manquai de sursauter en sentant le corps étrangement chaud de Swift contre mon bras gauche. Me tournant vers lui, et plongé dans cette obscurité, je ne pus apercevoir briller que la bille d'un noir profond qui formait son regard. Je le sentis se tasser contre moi.

- Ça sent pas bon l'ami, dit-il à voix basse, ses paroles accompagnées d'un frisson. Ça sent la mort à plein nez, ajouta-t-il.
- Tu as peur ? demandais-je étonné.
- Oui. J'ai vraiment peur, avoua Swift du même ton nerveux et tout en regardant de droite à gauche. J'ai peur, très peur de mourir.

Je ne lui en tenais pas rigueur. En y réfléchissant, moi aussi j'avais peur de mourir. C'est pourquoi, à cet instant, j'aurais pu quitter l'endroit sans demander à en savoir d'avantage. J'aurais oublié tout ce qui s'était passé. J'aurais certainement recommencé une nouvelle vie, bâtie sur les décombres de la première. J'aurais pu le faire si seulement je n'avais pas senti à cet instant quelque chose tout près de mon visage, à quelques centimètres à peine. Je tressaillis. Ignorant les battements de cœur terrorisés de Swift contre mon bras gauche, je tendis l'autre pour agripper ce qui me faisait face. Je refermai mes griffes sur un membre visiblement humain, et remontai aussitôt vers la sortie, Swift toujours collé à moi. Dès que la faible lumière verdâtre nous entoura à nouveau, je baissai les yeux vers mon butin. Ce cadavre était particulièrement abîmé au niveau des articulations, et paraissait entre mes bras puissants n'être pas plus qu'une poupée de chiffon soumise aux remous de l'eau marine. Mais son visage était intact. Je vins me poser sur le pont. Swift m'imita. J'observai la figure de l'homme. Elle était livide, creusée. Morte. Je le détaillai avec plus d'attention. Il portait une barbe légère qui attestait d'un âge assez mûr, appuyé des quelques rides qui parsemaient sa peau.

- Alors ? demanda finalement le rouquin qui semblait avoir repris son calme. Tu le connais ?
- Je crois, avouais-je. J'ai l'impression… d'avoir un rapport important avec lui…
- Un rapport ? fit Swift interloqué. Amical ?

Je secouai la tête. Le rouquin hocha la sienne.

- Vu comme ça il ressemble plus à la proie, et toi au chasseur, affirma le rongeur borgne.

Je ne répondis pas. Mais je me dis qu'en effet cet homme devait évoquer bien de la pitié, manipulé par mes lourdes griffes. Je tentai d'analyser ce que je ressentais pour lui. Mes pensées étaient encore confuses. Ce fut un exercice plus difficile que je ne l'avais imaginé.

- Je crois… que j'ai envie de le tuer.
- Pas de chance, répliqua Swift en haussant les épaules. Il est déjà mort.
- C'est vrai, approuvais-je. Mais j'ai tout de même une envie folle de le dépecer.

Le rouquin émit un sifflement indiquant certainement de l'admiration.

- Alors tu devais le détester.
- Peut-être, reconnus-je.
- Il se peut donc que tu sois bien un mercenaire. Tu devais tuer cet homme, mais d'une façon quelconque, il faillit te tuer lui-aussi… en te paralysant dans ces cordages ?

Je méditai l'explication de Swift. Elle me paraissait assez plausible. Peut-être n'y avait-il entre cet homme et moi qu'un combat à mort visant à désigner celui qui s'en sortirait lors de l'attaque de ce bateau. En effet, plus j'observais ce visage mort, et plus je sentais l'envie de meurtre grandir en moi. Et puis soudain, quelque chose de nouveau s'afficha dans mon esprit. Dali. Ce nom, Dali, il formait un lien entre ce cadavre et moi. Etait-il humain ou non, je connaissais celui qui portait ce nom. Et il me semblait que l'homme l'avait prononcé juste avant de mourir.

- Ta mémoire reviendra, me lança finalement Swift, me sortant de mes pensées.

Je levai les yeux vers lui. Il s'était un peu éloigné, et fit un nouveau geste du menton pour m'inciter à le suivre.

- Je vais t'emmener chez Typhon. Si tu es bien l'un des siens, il te reconnaitra.

J'acquiesçai, et décidai de laisser ce nom, Dali, dans un recoin de mon esprit pour le moment. Je lâchai le corps. A l'instant même où son contact disparut, je sentis une fois de plus ce poignard de glace me transpercer. J'étais seul à nouveau. Je regardai le corps sombrer paresseusement vers le fond, sans doute attiré par quelques breloques de métal qu'il portait. Si je détestais tant cet homme, pourquoi sa disparition soudaine me laissait-elle encore avec ce sentiment de vide immense ? A qui était ce corps qui manquait si cruellement au mien ? J'avais comme l'impression d'avoir été déchiré, qu'une partie de moi m'avait été arrachée. Et avec cette partie avait disparue ma mémoire, m'empêchant ainsi de remonter jusqu'à elle.
Je commençai à me sentir mal. Swift du le voir à mon expression grimaçante de douleur car il revint vers moi.

- Est-ce que ça va ? Tu veux attendre encore ?

Je secouai la tête.

- Je dois remonter, dis-je simplement. Je vais manquer d'air.
- Il vaut mieux, m'approuva le rouquin. Moi aussi j'arrive à ma limite.

Nous n'ajoutâmes rien et nous dirigeâmes vers la surface d'une nage peu rapide, mais nerveuse. L'air s'engouffra dans mes poumons comme un bienfait divin. C'est du moins ce que je cru avant d'être pris d'une atroce quinte de toux qui faillit me faire replonger.

- L'air n'est pas très agréable par ici, m'expliqua Swift dont la tête dépassait à quelques mètres de moi. Il faut respirer lentement.

Je hochai la tête et tentai de reprendre mon souffle parmi cet air putride et humide, qui sentait la pourriture et la décomposition du vieux bois. J'en profitai pour observer plus attentivement le visage de Swift, maintenant qu'il était éclairé des faibles rayons de lune asphyxiés par la brume épaisse. La grâce que sa nage et sa silhouette élancée évoquaient sous l'eau paraissait avoir totalement disparue à l'air libre. La balafre était abîmée, sale, et plusieurs taches noirâtres s'étaient développées sur le visage de Swift. Le parfum du rouquin se mêla rapidement aux effluves de moisissures : son odeur était infecte. Je grimaçai, et m'en voulu aussitôt de cette réaction. Cependant, Swift ne sembla pas s'en vexer. Il sourit d'un air amusé.

- Heureusement que l'odeur ne nous suit pas sous l'eau, pas vrai ?
- Qu'est-ce qui t'es arrivé ?
- Les pêcheurs.
- Pourquoi ?
- Tu sais, les humains ne viennent jamais par ici en temps normal. Ils ont peur. Typhon leur fait peur. Les hommes ont toujours peur de ce à quoi ils ne peuvent pas donner de forme précise.

Swift avait prononcé ces mots d'un ton moqueur.

- Tu as l'air de bien les connaître, remarquai-je.
- C'est vrai, avoua-t-il. J'ai vécu parmi eux. Je faisais les poubelles.
- Ça ne m'explique pas pourquoi ils t'ont fait ça.
- Quand je me suis réfugié dans ces eaux, je pensais que je serais en sécurité. Mais les humains viennent maintenant jusqu'ici. Ils cherchent à abattre Typhon. C'est pour ça qu'ils arrivent lourdement armés, et que les mercenaires de Typhon les attaquent à chaque fois. Par malchance je me suis retrouvé au milieu d'une attaque.
- Qui est Typhon ?

Swift eut un moment de silence, comme s'il réfléchissait, puis il haussa les épaules, de ce geste typique de ceux qui savent, mais ne veulent pas s'en mêler.

- Aucune idée.

Je n'ajoutai rien. Puis une nouvelle question me vint.

- Qu'est-ce que tu fuyais pour vouloir venir te réfugier ici ?

A nouveau, le silence prit la place de ma voix rauque. Swift m'observa longuement. A l'évidence, il ne me répondrait pas. Je le compris bien avant qu'il ne reprenne la parole pour me dire qu'il ne fallait jamais faire attendre Typhon, et que s'il me cherchait, il serait bien heureux de me revoir au plus vite. J'acquiesçai. Je ne voulais pas le contrarier…

Nous replongeâmes. Durant notre longue descente pour rejoindre les profondeurs, une volée de sentiments afflua en moi, se bousculant comme des rats terrifiés qui se cognaient, se recognaient, en tentant de s'échapper. Peur, mélancolie, colère s'ébattaient dans mon esprit assiégé. J'avais mal. Mal de sentir toutes ces choses en même temps, mal de savoir tous ces sentiments. De savoir qu'ils étaient miens, que je ne pourrais m'en dégager, mais que j'ignorais à quoi les attribuer. Pourquoi étais-je si triste ? Pourquoi avais-je si mal, de cette partie de moi qu'on m'avait arrachée ? Quelle était cette chose ou cet être qui me manquait ?

Je ne savais plus. Je ne voulais plus savoir. Swift glissait parfois vers moi son œil unique pour être sûr que je le suivais. Je m'apercevais alors que j'avais pris du retard, et le rattrapais.

Il faisait sombre à cette profondeur. Et Swift continua à s'enfoncer. Je le suivais. Un noir d'encre nous encercla, et se referma bientôt sur nous. Mes yeux reptiliens s'habituèrent rapidement à l'obscurité, mais je n'étais jamais allé si loin, aussi je commençai à avoir du mal à nager. Mes poumons se rétractèrent un peu plus sous ma peau tendue et ma chair écrasée. Notre descente dura un temps que je ne saurais dire.

Ce fut au milieu de cet univers fuligineux, parmi les brumes épaisses d'une eau trouble et brunâtre, qu'apparurent les premières lignes d'un édifice immense. Les derniers résidus, rouillés et grinçants, d'un port industriel. Carcasse de métal sombre, ferraille corrodée, structures de hangars taulés chevauchés de grues gémissantes, poussant leur plainte longue et aigue à chaque nouveau remous. Cathédrale engloutie dans les fins fonds de cette mer putride, véritable cité dans les entrailles de laquelle je percevais déjà le mouvement de nombreux corps parasites.

- Typhon se trouve là-bas.

Je ne répondis pas. Typhon, cet inconnu, éveillait déjà en moi une répugnance exacerbée par l'idée que je me faisais maintenant de son univers. Mes tripes se nouèrent lorsque, d'un mouvement ample, Swift dévia vers le fond pour rejoindre les structures les plus sombres et menaçantes qui se dressaient en dessous de la ville : comme si cet amas de longs sabres d'acier rongé avait pour tâche de supporter le poids entier du vieux port.

Je déviai à mon tour, pour chevaucher les mêmes courants que mon guide. La nage de Swift se fit moins volage. Mes muscles se raffermirent. Je devinais chez le rouquin cette crainte qui était la mienne : si Typhon ne me reconnaissait pas, qu'adviendrait-il de moi ? Lâcherait-il ses tueurs sur moi ? Serais-je renvoyé vers ces hommes qui tapissaient l'épave, à travers une mort violente ? Je n'eus hélas pas grand temps de me questionner. Un gouffre froid, profond, encadré de deux grilles tordues par la pression se dessinait devant nous. Il était surmonté de dalles noires chargées d'algues qui formaient une ruelles s'enfonçant entre les câblages d'un ancien chantier.

Je vis l'œil sombre de Swift s'attarder sur moi, puis le rouquin se détourna pour s'avancer vers la caverne à l'entrée large. Je me postai à ses côtés, stagnant sur cette eau trouble, conscient d'être, dans cette obscurité, une proie facile pour qui y serait habitué.
Nous attendîmes. Et tandis qu'autour de nous la flore marine vacillait, je sentis des ombres roder aux abords des grillages abimés. J'aiguisai mon regard pour reconnaître les silhouettes agiles de deux tentacruels, et d'un imposant laggron. Des reflets vert pâle dansaient sur leur peau tendue et caoutchouteuse, ornée des ombres entrelacées que les grilles déposaient sur leurs corps. Leur nage était lente, et leurs regards acérés, sauvages et méfiants braqués sur nous, comme sur des dangers potentiels.

Ce ne fut qu'après l'apparition de cette garde rapprochée que les larges poutres couleur de rouille qui tapissaient le sol se mirent à frémir, puis à se racornir, se recroquevillant autour d'une masse énorme qui prenait l'espace entier que délimitaient les grillages. Ces poutres étaient des tentacules, les tentacules d'une créature ancestrale que je reconnue comme de la race des Octillery. Typhon s'avança, tel un magma spongieux dont chaque déplacement infligeait une dangereuse pression sur la ferraille environnante, qui contestait en grinçant plus fort qu'à l'ordinaire. D'immenses yeux, à peine visibles dans cet océan de noirceur, brillèrent comme deux perles d'ivoire au milieu de cet agglomérat vivant.

- Que nous vaut l'honneur de ta visite, Swift le Reclus ?

La voix de Typhon était lourde, asexuée.

- J'ai trouvé ce prédateur sur le bateau qui fut coulé cette nuit, répondit le rouquin d'un ton naturel que l'on n'aurait cru feint. Il ne sait plus d'où il vient, et peut-être, ai-je pensé, manque-t-il à vos effectifs.

Je sentis portée sur moi une attention exacerbée. Les trois gardes s'étaient rapprochés, et me détaillaient à présent comme un gibier exceptionnel. Typhon resta un moment silencieux, puis son ton outre monde emplit à nouveau la coque d'acier qui l'entourait.

- Nous n'avons perdu personne à la veille de ce jour… (ses paroles étaient lentes, ses mots entrecoupés de pauses qui semblaient savamment distillées) Mais nous ne nous souvenons pas avoir subi l'offense d'une résistance de l'un de ceux de notre sang.

Des mouvements impatients parcouraient maintenant le corps des gardes, nettement perceptibles dans leur nage circulaire qui paraissait se refermer graduellement sur nous. J'entendais cette voix puissante qui dominait mon esprit, la voix de mon instinct, grondant tout bas tel un fauve à l'affut, aboyant contre mes muscles qui refusaient de bouger. Mais, oubliant un instant cette présence en moi, je décidai d'écouter une conscience plus profonde. Je décidai de rester là à attendre le verdict de Typhon. Et je savais que de ses paroles dépendrait ma réponse : le choix de Typhon déterminerait le mien.

Le corps flasque du gigantesque mollusque émit un bruit spongieux. Ses immenses yeux noirs formés de gélatine se plissèrent légèrement pour dévoiler un sourire. Alors, je compris tout.
Avant même que la créature n'émette le moindre son, avant même que je puisse entendre sa proposition, tout devint claire autour de moi. L'obscurité du lieu me parut étonnamment moins menaçante, les ténèbres moins difficiles à disperser. Je me rendis compte, non sans un soulagement intense, que je n'étais pas dans mon élément, et même très loin de ce et ceux qui m'avaient vu naître.

J'entendis à peine le rugissement de colère de Typhon lorsque, oubliant toute forme de respect, je fonçai vers la sortie de la grotte dans un bouillonnement d'eau pâteuse, esquivant le laggron qui tenta avec rage et dans un grondement bas de me détruire les flancs d'un coup de nageoire. Dali, ce nom qui pour moi sonnait comme celui d'un spectre immatériel quelques minutes plus tôt, ce nom venait d'ouvrir les dernières parcelles égarées de mon esprit à cette réalité qui était mienne. Qui avait été mienne.

Dali… ce jeune enfant humain qui m'avait souri autrefois. Ce jeune enfant humain pour qui j'avais volé, trahi, travaillé. Ce jeune enfant humain qui de sa chaleur m'avait doucement caressé toutes les nuits… Ce jeune enfant humain pour qui j'avais juré de tuer. J'avais juré de tuer le capitaine du bateau, cet homme grisonnant au sourire offensant. Cet homme qui poursuivait mon jeune humain dans ses cauchemars, tous les jours, tous les mois, depuis des années.

Je m'étais fait accepter à bord du bateau pour la chasse marine à laquelle il comptait s'adonner. Peu m'importait ce qu'ils chassaient, du moment que je parvenais à le tuer. Mais les choses ne s'étaient pas déroulée comme je l'avais espéré. L'attaque avait eu lieu trop tôt… je n'avais pas eu le temps d'accomplir ma mission. L'homme était mort maintenant, je me rappelais de ses membres en lambeaux qui se balançaient entre mes griffes. Mais ce n'était pas moi qui l'avais tué, c'était ce vers quoi cet imbécile s'était laissé entraîner. L'océan inconnu l'avait tué, et moi… j'avais failli à ma promesse. Peut-être Dali me pardonnerait-il. Peut-être pourrait-il me pardonner si je parvenais à rentrer.

J'entendis la nage fulgurante des gardes qui s'étaient lancés à ma poursuite. Je tournais vers eux un regard dédaigneux. Dire que j'avais manqué de croire que je faisais partie de cette bande de monstres vivant dans les tréfonds d'une eau empoisonnée. Ma place n'était pas aux côtés d'une armée d'assassins. L'océan m'avait épargné de la souillure du meurtre ; jamais je ne suivrais Typhon, qu'il se batte pour son peuple, pour leur avenir, pour une bonne cause ou non.

Une ombre pourpre fendit les flots. Un jet d'encre brouilla les courants autour d'un des tentacruel dont la course avait été stoppée brutalement. Swift me rattrapa sans peine, malgré mon allure furieuse qui tendait tous mes muscles au point que j'imaginais chacun d'eux se déchirer à tout nouveau mouvement que je leur infligeais.

- Tu m'as mis dans l'embarras, grogna le rouquin, son œil unique roulant sur la distance qui nous séparait de nos poursuivants.
- Je suis désolé, réussis-je à articuler.

Je ne sus jamais si Swift avait accepté mes excuses. Et je regrettais de n'avoir pas su non plus les fameuses raisons qui l'avaient poussé à se reclure dans cette mer putride. Etait-ce pour se placer sous la tutelle de cette créature des ténèbres qu'ils appelaient Typhon ? Swift avait-il pu un jour être animé d'un élan patriotique au point de risquer sa propre vie dans une guerre qui ne le concernait pas directement ?

Ce fut le dernier instant où je vis le rouquin, avant que celui-ci ne quitte mon trajet pour retourner brusquement sur le sien. Je n'osais pas me retourner pour savoir s'il avait pu passer la barrière de nos chasseurs, mais je sentis rapidement l'odeur d'un flot de sang environner les bas-fonds dont je tentais encore de m'extirper. Je voulais fuir. Fuir au plus vite.

Un vent à l'odeur de pourriture m'enveloppa brutalement alors que je franchissais la frontière qui séparait le ciel et la mer. Je toussai et crachai. Puis je m'empressai de rejoindre les décombres du vieux port qui laissaient dépasser leurs longs câbles métalliques à la surface de l'eau. Des grues à demi effondrées fendaient les flots, se découpant sur un ciel fuligineux. J'espérai pouvoir me cacher parmi ces ruines d'acier, que mes poursuivants abandonnent rapidement les recherches. J'espérai pouvoir rejoindre la côte au plus vite. Rejoindre Dali.
J'étais fatigué. Mes bras robustes n'arrivaient plus à me pousser en avant avec autant de force qu'ils l'auraient dû. Seul mon membre caudal me permettait à présent d'avancer. J'avais mal. Tellement mal. Mais je faisais taire la douleur derrière une façade de sauvagerie, de rage de vivre. Une rage de vivre puissante, si puissante que je pensais pouvoir vaincre quiconque se mettrait en travers de mon chemin. Ma folie passagère m'empêcha d'entendre le tentacruel, le laggron, et à présent les deux démentas qui se rapprochaient de moi à toute vitesse. Ils m'auraient rattrapé dans quelques secondes, et déjà les gardes donnaient à leur nage une trajectoire plus ferme, tête baissée, prêts à me percuter avec la violence d'un train lancé à pleine vitesse.

Ce fut rapide, brutal. Mon esprit refit surface lorsque, derrière moi, j'entendis le hurlement du laggron qui déchira la nuit comme le monstrueux mugissement des grands cargos. Un harpon souple et fin traversait son épaule gauche de part en part. Je me retournai pour admirer les remous de souffrance du monstre marin, songeant béatement à quelque coup du destin. L'amphibien frappait les vagues qui l'entouraient et semblaient à présent l'engloutir. Les trombes nées de ses débats ne cessèrent que lorsqu'il disparut de la surface. Je le devinais encore se distordre sous les flots, en proie à une douleur atroce, au milieu du long sentier empourpré qui marquait sa lente agonie.

Puis une voix familière me tira de mes songes. Je relevai les yeux, pour croiser ceux d'un jeune garçon amaigri, son bras fragile et tremblant encore tendu dans la posture du lancé de harpon. J'observai ses cernes foncées, ses joues creusées. Je détaillai ses vêtements élimés, les côtes qui formaient des creux impressionnants sous ses membres anorexiques. Je mis peu de temps à le reconnaître.

Epuisé, je nageai doucement vers lui. Je jetai un coup d'œil rapide aux alentours ; les gardes semblaient avoir disparus, sans doute effrayés par cette arme meurtrière qu'ils redoutaient tant habituellement. Mais je savais qu'ils réapparaîtraient tôt ou tard.
Je me hissai sur la frêle embarcation du garçon. Le jeune humain s'était doucement laissé glisser contre le bord de la barque. Son état de faiblesse avancé ne devait certainement plus lui permettre de se maintenir debout. Lorsque je m'abaissai à mon tour, penché sur lui, je senti son corps froid se blottir contre moi. Je m'enroulai lentement autour de lui, comme je le faisais autrefois. Je refermai mes bras sur lui pour le mettre hors d'atteinte de tout danger. Il se détendit. Son odeur, délicieuse parmi les relents d'eau putride, dévoilait une paisible satisfaction.

A son contact, ma mémoire me fut intégralement rendue. Je fermai les yeux pour oublier ce qui n'avait plus d'intérêt. Et qu'est-ce qui aurait pu avoir encore de l'importance à présent ? Quoi à part ce petit être que je tentai de rassurer, de réchauffer ? Ni le temps qui passait. Ni les massacres. Ni les craintes non fondées qui m'avaient poussées à douter.
Ni les longs tentacules pourpres qui ondoyaient à la surface, se refermant autour de notre petite embarcation.