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Informations

» Auteur : Raidemo - Voir le profil
» Créé le 20/10/2007 à 09:53
» Dernière mise à jour le 04/11/2007 à 12:48

» Mots-clés :   One-shot   Suspense

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Futago
FUTAGO

Le voile pourpre de l'incendie s'étend et se répand. Son crépitement grandissant a déjà dévoré l'aile sud du palais. L'odeur fraiche du vieux bois a été étouffée par les vapeurs nocives de cette fumée charbonneuse qui s'introduit par effluves, incruste sa puanteur dans les lattes grinçantes. Et moi j'attends.

J'attends, fermement cramponné à mon devoir et à ma foi, calé dans une position d'attaque. A mes côtés, mon frère jumeau tente de maintenir un garde à son poste. Mais l'homme semble trop effrayé pour raisonner logiquement. Mon frère en a assez, repousse le garde pleutre, et d'un plat de la main, lui fait rejoindre le grand brasier, là-bas, en-dessous de la fenêtre écorchée que ses doigts ne peuvent agripper. D'un geste sûr, avec la grâce élégante de son rang, il ramasse l'arc abandonné par le garde, se poste à ma droite, brandit l'arme qu'il bande à son maximum, son unique flèche braquée dans la lignée de son œil doré. La pointe de métal est formée d'arabesques tranchantes, elle vise le panneau de bois finement gravé qui tient lieu de porte. Du coin de l'œil, je l'observe. Lui ne bouge pas, toute son attention est portée sur le panneau duquel s'échappent les cris apeurés des domestiques, et ceux, violents et bestiaux de nos ennemis. Je me perds un instant à détailler ses traits, reconnaissant les miens, m'apercevant soudain à quel point nous étions inconnus. Sa voix, forte et amusée, comme à son habitude, me rappelle à l'ordre.

- Si tu regardes ailleurs, tu risques de rater le principal, me fait-il remarquer.

Il aime le combat. Il se plait aux devants d'un ennemi. La couleur du sang est sa seule référence. Comme toujours, il se montre cynique, alors que je reprends ma position initiale, les griffes ouvertes et prêtes à se refermer sur tout intrus qui franchira cette porte. Il sait que nos maîtres me considèrent comme le plus noble qui soit, il sait qu'ils savent à quel point je suis soumis à leurs ordres. Il sait aussi que je serai prêt à mourir pour eux.
Sa voix raillarde continue de me cribler de lances invisibles tandis que nos corps restent immobiles, nos regards accrochés à ce panneau coulissant duquel s'échappent maintenant des cris de rage plus puissants que jamais : les gardes ont reculé jusqu'à l'aile habitable. Le bruit des lames tailladant la chair nous parvient à présent.

Mon frère redevient sérieux. Je n'ai pas l'habitude de le voir ainsi. Il n'est que simple soldat, je suis garde impérial. Chaque foi que je le croisais, il me faisait remarquer avec ironie à quel point la couleur du sang était faite pour lui. Nos maîtres m'avaient choisi pour la couleur de mes yeux, c'était évident : « l'argent ne va pas avec le sang » disaient-ils. Alors ils m'avaient gardé auprès d'eux. Mon frère s'était avoué satisfait de porter l'étiquette de soldat. Mais aujourd'hui encore, dans cette petite pièce reculée, perdu dans une nuit sans lune simplement éclairée de l'incendie mortel qui s'apprête à nous consumer, je crois ressentir l'amertume d'une jalousie accentuée par ces années d'injustice.
Les panneaux coulissent brutalement. L'arc de mon jumeau est parcouru d'un frisson d'excitation. Nos maîtres se précipitent à l'intérieur. Le souverain ordonne à ses gardes de protéger la chambre, puis referme derrière sa femme. Elle recule vers moi tandis que son mari barricade l'entrée, son visage de porcelaine n'est animé d'aucune crainte. Je la fixe un instant. Elle m'observe avec douceur, et semble me faire confiance. Elle passe devant mon frère dont les yeux brillants reflètent l'envie de se battre. L'homme passe à son tour entre nous deux, rejoint sa femme derrière l'unique paravent qui synthétise l'ameublement de cette pièce.

Je les entends parler, j'entends l'homme murmurer à sa femme toutes les paroles qu'un souverain n'aurait jamais prononcées, j'entends la femme répondre avec la douceur qui est la sienne. Je les entends vibrer de sentiments derrière moi, mais je reste à mon poste, tous mes sens braqués vers le panneau de bois. Mon frère a perdu son sourire moqueur. Il est calme, immobile, comme si la perfection d'une posture de combat avait pu tailler sa silhouette dans un bloc de marbre noble. Il est plus expérimenté que moi, et je ne sais si notre condition de brasegali nous donnera un avantage sur la supériorité numérique de nos ennemis.
Derrière nous, l'amour se consume, devant nous, le panneau de bois tremble dangereusement. Je ne sais à quel moment précis il est enfoncé. J'attaque. Mes griffes fendent l'air. Un homme en armure tombe devant moi, j'en profite pour arracher le sabre de ses mains tendues qui cherchent encore à se rattraper au moindre souffle de vie. J'entends la flèche de mon jumeau traverser le crâne d'un autre soldat, à ma droite. Je déploie toute ma force et mes rudiment de connaissances dans le maniement du sabre pour trancher ce qui me semble approcher d'un peu trop prêt le paravent de nos maîtres. Mon frère se sert d'armes qui me sont inconnues. Quand il n'en a plus, il se sert de ses griffes à son tour, mords, frappe.

Leur nombre est incroyable, j'ai l'impression de vouloir contenir une vague d'eau gigantesque qui menace à tout instant de s'abattre sur moi, de m'entraîner au loin. Porté par ma rage, je ne sais pas combien de temps je tranche. Je ne sens pas les perles rouges qui coagulent sur mon visage, et sur mon corps, là où le sang ennemi m'éclabousse à chaque fois que j'abaisse mon arme. J'accompli mon devoir avec hargne, beaucoup d'hommes tombent devant moi.
Soudain une voix familière m'interpelle au-travers du brouhaha insupportable que font les soldats :
- C'est fini ! Inutile de rester ici !

Je lance un regard en arrière. Je vois le paravent devenu pourpre. Derrière lui se découpe, comme une ombre chinoise, la silhouette d'un guerrier se redressant lentement ; à bout de bras, il tient un objet lourd duquel s'échappe encore des flots de sang. J'entends mon frère qui me crie que nous devons partir. Je veux lui répondre que je resterais jusqu'au bout, mais je n'en ai pas le temps ; mon court manque d'attention a permis à mes ennemis de me déborder. Ils m'acculent jusqu'à la fenêtre. L'arme me glisse des mains : je n'ai pas l'habitude de brandir si longtemps ce bout de métal tranchant. Je m'appuie sur le rebord de bois. Je sais que je vais mourir. Devant moi brillent les yeux d'une armée d'hommes cachés sous des armures, comme pour les protéger de la honte sauvage que leur infligerait le rôle d'assassin s'ils ne se disaient pas soldats.

Tout se passe très vite, je les vois soudain s'écarter légèrement face à moi. Je pense qu'ils ont encore peur des dernières forces qu'il me reste, mais j'aperçois presque aussitôt l'archer braquer sur moi une flèche semblable à celle que tendait mon jumeau un peu plus tôt. Je ne peux pas réagir. Mes griffes se referment lentement sur le bois de la fenêtre. Le coup part. J'entends le trait fendre l'air presque aussi distinctement que si le grondement sourd qui sévit dans la pièce s'était tut. A ce moment je sens un corps chaud m'agripper, des bras fermes et désespérés se referment sur moi. Je grimace de douleur lorsque la flèche s'enfonce dans mon ventre jusqu'à la base de la pointe. Mon sang se répand sur mon bassin, et je sens un autre liquide chaud se mêler à lui. Mon frère grimace aussi, mais son expression est différente. J'ai l'impression qu'il me supplie. Ses yeux tissés d'or sont remplis de douleur. Nos deux ventre accolés ont été transpercés en même temps. Ses bras tremblent autour de moi. Je devine la douleur insupportable qui est la sienne, la mienne est identique.

Un éclat de lueur rouge rappelle mon attention vers notre bourreau ; c'est le reflet de l'incendie qui scintille sur la nouvelle pointe de métal dirigée vers nous. Je tourne la tête, baisse les yeux. Un gouffre s'étend en-dessous de nous, au fond duquel s'ébattent des flammes ardentes et indomptées. Les bras de mon frère se ressert un peu plus autour de mon buste. Son menton s'affaisse contre mon torse. Je prends la décision pour nous-deux, il acquiesce sans dire un mot. La deuxième flèche nous frôle mais ne nous atteint pas. Elle va se perdre dans les nuages de fumée nauséabonde nés de l'océan brûlant qui se rapproche.

Se rapproche.

Jusqu'à ce que toute chaleur, tout hurlement de victoire, tout, tout ait disparu.