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» Auteur : Raidemo - Voir le profil
» Créé le 18/10/2007 à 22:29
» Dernière mise à jour le 04/11/2007 à 12:47

» Mots-clés :   One-shot   Suspense

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Inari
INARI


« On dit qu'autrefois les pokémons avaient le pouvoir de quitter leur fourrure pendant le jour.
Ils arpentaient les villages et apprenaient aux hommes tous les secrets dont ils étaient les gardiens. On dit qu'ils leur apprirent les arts et la musique, le courage, la passion. On dit aussi qu'à chaque nouvel enseignement, ils mettaient en garde les hommes qu'ils initiaient : « Nous faisons vôtre la Connaissance, tâchez de respecter les lois de nos instructions. » Les hommes acquiesçaient, promettaient, et les précepteurs reprenaient leurs leçons.
Mais un jour le pacte fut rompu. On dit qu'un cizayox du nom de Lymon apprit à un jeune humain à forger l'acier pour en faire naître une arme. Abusé par ce nouveau pouvoir ainsi fait sien, le jeune homme s'en servi pour démontrer sa force à travers un carnage sanglant ; il décima de nombreux pokémons et blessa gravement celui qui avait été son maître. Ce fut la rupture du lien fragile tissé entre les élèves et les précepteurs, et plus jamais on ne vit un être ôter sa fourrure pour venir enseigner à travers les villages. »

~ & ~
Je refermai le livre aux pages jaunies. Un soleil impitoyable tentait de me déloger de ma pénombre, déployant ses rayons à travers la lucarne haute. Sa lueur blanche retraçait les contours des meubles abimés ou démontés, entassés tout autour de moi. Une poussière paresseuse chevauchait en silence les rais de lumière intruse. J'ôtai mes lunettes et frottai mes yeux fatigués. Je savais qu'il n'était pas bon de lire dans de telles conditions, que ma vue n'en serait pas améliorée, et que ma sœur pousserait à nouveau des exclamations outrées en voyant l'état de mes vêtements incrustés de sciure et autres particules salissantes qui s'étaient rendues maîtresses du grenier.

Je me redressai. Le livre glissa de mes genoux et s'affaissa lourdement sur les lattes de bois, dégageant un nouveau nuage de poussière. J'époussetai mon sweet sans savoir si sa couleur terne était naturelle ou simplement née de son contact avec mon sanctuaire. Je m'étirai, et m'abaissai pour ramasser le livre offert par mon oncle.
L'ouvrage était intitulé « Mythes et légendes de Sinnoh ». Il était relié d'une épaisse couverture en cuir rouge sur laquelle le titre s'inscrivait en lettres dorées à moitié effacées. Je passai ma main sur sa surface rugueuse pour en chasser la saleté. Puis je ramassai mon sac à dos, le jetai sur une épaule en logeant précautionneusement mon livre sous l'autre bras, et ouvrai la trappe grinçante qui séparait mon repaire du reste de la maison.
La lumière forte du début d'après-midi assaillit ma vue, et je clignai des yeux avec insistance. A peine eu-je quitté l'échelle qui me reliait à mon grenier si plein de confort, que mon sac me parut plus lourd. L'obscurité rassurante avait laissé place aux rayons agressifs.

Dans la cuisine, Mezanor, le vieux farfuret à l'oreille cassé légué par nos parents somnolait sur une chaise, la tête posée sur ses longues griffes usées. Sur la table, un mot de ma sœur : « J'ai laissé ton déjeuner dans le four. Tu as intérêt à le manger et à ne pas passer ta journée enfermé dans ce maudit grenier ou je barricade l'entrée pour les trois années à venir et je te mets aux travaux forcés. Laetitia, ta sœur chérie. »

Je chiffonnai le papier et le jetai dans la poubelle déjà débordante, près de l'évier. Je risquai un œil dans le four et refermai aussitôt, sans même me demander si la substance étrange qui s'y trouvait était encore vivante ou non. Soupirant, je me dirigeai vers le placard pour y récupérer quelques sachets de gâteaux secs que je fourrai au fond de mon sac. Puis j'y déposai également mon livre de contes, me dirigeai vers la porte d'entrée, et la claquai derrière moi.

Dehors, la lumière était deux fois plus aveuglante, la chaleur trois fois plus insupportable. Je resserrai les hanses sur mes épaules, ajustai d'un geste las mon sweet et mon jogging, et priai pour ne pas croiser quelque odieux personnage que j'avais le malheur de côtoyer les jours de classe. Je déambulai dans la ville à la recherche d'une ruelle sombre et tranquille. Je ne pouvais plus me réfugier dans ces petites boutiques poussiéreuses que j'aimais tant ; les personnes que je préférais éviter savaient qu'elles pourraient m'y trouver. Ma sœur pensais que je ne voulais pas les voir parce qu'ils me maltraitaient. Elle semblait parfois oublier que ma deuxième passion était celle des arts martiaux. Ou peut-être n'arrivait-elle tout simplement pas à comprendre pourquoi ces êtres plats, ennuyeux, toutes ces copies conformes sans personnalité propre me répugnaient autant.

La rue que j'empruntais d'habitude était barrée. De hauts grillages m'empêchaient d'atteindre cet espace étroit et ombragé qui me rappelait avec délice la solitude de mon grenier, quand je m'installais sous un porche de bois et me délectais d'une fraiche obscurité. Je soupirai, maudissant cet obstacle, et décidai de faire un détour dans l'espoir de pouvoir m'infiltrer à travers une palissade mal dressée. Je me glissai dans une rue parallèle que le soleil dominait, et mes pas me portèrent sur plusieurs mètres sans que je puisse trouver la moindre faille pour rejoindre ma rue. Ce fut dans cette allée baignée d'un soleil d'été que j'entendis sa voix pour la première fois :
- Que cherches-tu jeune humain ?

~ & ~
J'avais lu de nombreux ouvrages illustrant des yokai, et j'en avais déduis que la plupart d'entre eux étaient des êtres protecteurs. Mais parfois, au détour d'un conte populaire, l'un d'eux prenait la forme d'un démon vengeur.
La première pensée qui me vint faillit me retourner l'estomac. Mais lorsque je me retournai vers l'origine de cette voix suave qui m'avait interpelé, je ne pus m'empêcher d'être soulagé de constater qu'il ne s'agissait pas de l'un de ces démons vengeurs, mais simplement d'un jeune homme de mon âge caché derrière un masque de procession. Je reconnu aussitôt ce masque, blanc et allongé comme le museau d'un renard, orné de fines arabesques dorées formant un regard étiré et un sourire risible ; on le portait lors du festival de l'Automne, un peu après la rentrée.

Ma peur première dut bien amuser le garçon car je devinai un sourire – véritable celui-ci – se dessiner sous le déguisement. Je l'observai plus attentivement. Sa peau, dévoilée au niveau de la gorge, était d'une pâleur de marbre, et ses cheveux tissés d'or dont la couleur rappelait celle des yeux du renard accentuaient son apparente fragilité. Il était vêtu d'un long manteau blanc épousant sa silhouette agile, et ses mains disparaissaient sous des mitaines de velours blême qui dévoilaient des doigts longs et adroits terminés par des ongles aux reflets platines. Cet accoutrement insolite me sembla d'abord destiné à cacher chaque recoin de sa peau, certainement sensible au soleil, mais en remarquant les grands anneaux dorés qui pendaient à ses oreilles, et les hautes bottes lacées qui cinglaient ses genoux, je décidai de pencher pour une hypothèse plus probable, à savoir la folie, ou un goût vestimentaire extrêmement douteux.

- Qui es-tu ? marmonnai-je finalement, sachant parfaitement que le garçon n'attendait que cette question.
Et en effet, l'étranger me gratifia d'un nouveau sourire invisible qui déclencha en moi une série de frissons que je ne pus réprimer.
- Ce n'est pas important, répondit-il, visiblement satisfait. J'ai une nouvelle question pour toi…

Je ne bougeai pas, et n'osai rien dire ; il y avait dans la voix du garçon quelque chose de ferme et de profondément autoritaire. Les pans de son long manteau se soulevaient légèrement au moindre souffle de vent.

- Pourquoi les hommes marchent-ils sur deux pattes ?
- Pour échapper à leurs prédateurs, répondis-je aussitôt.
Léger rire de la part du garçon. Ma sûreté s'en vit diminuée.
- Mauvaise réponse, susurra le jeune homme pâle.
Je fronçai les sourcils et croisai les bras pour marquer mon indignation, et ainsi cacher la rougeur qui m'était montée aux joues.
- Alors quelle était la bonne réponse ? repris-je d'une voix irritée.
- Je ne suis là que pour poser des questions, répartit le garçon avec un amusement non dissimulé. Bien, je vois que tu n'es pas prêt à répondre à mes énigmes, mais je ne m'en offenserais pas.

Je me raidi plus encore. J'aurais pu suivre la voix forte de ma sœur qui m'ordonnait de rentrer tout de suite pour manger son horrible ragoût, et de ne surtout pas me laisser entrainer dans les combines saugrenues d'un étranger, mais je ne pouvais pas me détourner du masque qui m'observait. Ma fascination, bien que je tenta de la dissimuler, s'accentua un peu plus alors que le temps d'arrêt de mon interlocuteur s'éternisait.

- Ouvre ton sac, me dit-il enfin.

J'hésitai, puis m'exécutai, marmonnant pour la forme quelques paroles agacées. J'en sorti les boites de biscuits entamées, et le livre de mon oncle. Le garçon s'en empara aussitôt sans que je puisse l'en empêcher, et se mit à le feuilleter rapidement, son masque blanc penché sur les pages qui filaient devant lui.

- C'est un bon livre, affirma-t-il enfin en refermant l'ouvrage d'une main. Très bien, si tu veux le récupérer tu devras répondre à ma question.
- Encore une question ? m'irritai-je.
- Non, la même que tout à l'heure, reprit le garçon de sa voix suave. Sinon le jeu n'aurait aucun intérêt.

Je n'ajoutai rien, et tentai de garder pour moi ma colère en dardant mon regard sur le vieux livre qui se balançait entre les mains de l'étranger.

- Je te laisse jusqu'à demain matin, continua ce dernier. Je te retrouverai ici même, dès l'aube.

Je voulu ajouter quelque chose, mais mon attention, attisée par les dernières paroles du garçon, fut déviée vers le ciel. La nuit était déjà tombée, et recouvrait la ruelle d'un voile sombre et glacial. Quand je reportai mon regard vers l'étranger, celui-ci avait disparu.
Je restai un instant sans bouger, ne sachant que faire, me demandant si tout cela n'était autre qu'un rêve hyperréaliste comme j'avais pris l'habitude d'en faire. Je me détournai enfin pour quitter la rue inconnue, et retourner sur mes pas. Le silence était total, et je m'en étonnai car je savais les soirées souvent agitées à cette époque de l'année. Je traversai la petite place centrale, et passai près de la fontaine sur laquelle était allongé un puissant luxray, visiblement endormi. J'évitai le félin avec beaucoup d'attention, peu enclin à entendre le grondement bas qu'il dégageait s'intensifier à mon approche. Ses yeux restèrent fermés mais je devinai tous ses sens braqués sur moi lorsque je m'engageai dans une nouvelle rue pour m'éloigner de lui. Personne. J'entrai dans le seul bar qui m'était familier, car son gérant, ancien ami de mes parents, m'offrait souvent l'abri de ses caves délicieusement sombres pour que je puisse y lire en paix. La porte était ouverte, les lumières allumées, tamisées par la fumée ambiante, mais aucun être vivant ne s'y trouvait. Aucun à l'exception d'un énorme chaffreux qui somnolait paresseusement sur le comptoir ; le compagnon du barman.
J'appelai, mais personne ne répondit. Le gros matou ne fit même pas semblant de m'avoir entendu. Je ressorti, l'inquiétude commençant à me gagner. Il ne pouvait s'agir que d'une mauvaise farce destinée à m'effrayer, peut-être même à m'obliger à ne plus m'attacher aux paroles des livres et des légendes que j'adorais. J'imaginais parfaitement ma sœur aînée créer cette mise en scène dans ce simple but. Mais je chassai rapidement cette idée absurde, conscient que mettre une ville entière dans une telle confidence demandait bien plus d'habileté que de faire un ragoût consommable.

Je déambulai dans les dédales familiers qui menaient à mon quartier, retournant dans mon esprit, sans vraiment m'en rendre compte, la question du garçon au manteau blanc : pourquoi l'homme marchait-il sur deux pattes ?

Alors que je triais les réponses, plus improbables les unes que les autres, qui se présentaient à moi, un bruissement attira mon attention, quelque part au-dessus de moi. Je levai les yeux vers les silhouettes imposantes des arbres densément fournis, m'attendant avec espoir à voir réapparaître l'étranger. Mais le mouvement de branches s'avéra être l'œuvre d'un simple cornèbre qui venait de se poser sur l'une d'elles. Son cou pivotait mécaniquement, et ses petits yeux sombres s'arrêtaient à peine sur moi. Je frissonnai, ne pouvant m'empêcher de repenser aux contes populaires : voir un cornèbre en pleine nuit était signe de mauvais présage. Je cherchai machinalement des yeux dans l'espoir de découvrir un de ses congénères et ainsi contrer ce signe de malchance, mais le ciel était d'un calme plat, et les arbres qui suivait la rangée de celui-ci n'était que légèrement secoués par la brise nocturne.

- Toi ! Toi ! s'égosilla une voix crillarde qui me fit sursauter.

Je me retournai vers le cornèbre qui sautillait à présent sur sa branche pour s'approcher de moi. Il s'arrêta lorsqu'il ne fut plus qu'à un mètre à peine au-dessus de mon visage. Je posai une main sur mon torse pour m'assurer que le volatile s'adressait à moi.

- Oui toi ! cria l'oiseau sombre. C'est Inari qui t'envoie !
- Qui est Inari ? demandai-je, conscient de la folie qui devait m'habiter pour me pousser à discuter avec un pokémon, qui plus est un pokémon de mauvais augure.
- Qui est Inari ! s'exclama le cornèbre comme si je l'avais gravement insulté. Mais c'est ce monstrueux renard qui dévore les humains après les avoir rendu fou en leur posant des énigmes sans réponse !

J'eu un haut-le-cœur, mais décidai de n'en rien montrer. Après tout, je ne pouvais pas accorder ma confiance à un oiseau porteur de malheur, et sans doute cette histoire de renard mangeur d'homme était-elle une tromperie visant à m'effrayer.

- Je ne connais aucun Inari, affirmai-je.
- Tu mens ! croassa le cornèbre.
- File ! grognai-je à mon tour.

Puis je me détournai et tentai de garder une démarche normale pour m'éloigner au plus vite de ce lieu. Derrière moi, un battement d'aile se fit entendre, et je crus un instant que l'oiseau était parti. Mais un bruit sourd retentit par la suite, comme celui d'un corps imposant retombant sur le sol. Mes cheveux se dressèrent sur ma nuque, et je stoppai ma marche pour me retourner, sur mes gardes.
Je me retrouvai face à face avec un jeune homme, à peu près de mon âge lui aussi, mais qui, contrairement à l'étranger de la ruelle, portait des vêtements noirs et amples. Son visage était lui aussi caché d'un masque, un masque de carnaval sombre présentant un long bec crochu en guise de nez. Ses grands yeux totalement noirs, apparaissant derrière les creux des orbites du masque, m'observaient avec attention.

- Tu mens, croassa le garçon de la même façon que le cornèbre. Tu connais Inari.
Je me détendis soudainement, étrangement soulagé de savoir que ce garçon n'était autre que l'oiseau noir.
- Très bien, avouai-je d'une voix nonchalante, peut-être que je le connais.
- Ah ah ! Je le savais ! Je le savais ! triompha le garçon dont les cheveux noirs et courts, semblables au plumage du volatile, s'ébrouèrent avec fierté.
- Si tu connais si bien Inari, repris-je, tu dois aussi connaître ses énigmes ?
- Bien sûr ! Je connais toutes ses énigmes ! s'enorgueillit le cornèbre.
- Alors peut-être pourras-tu répondre à celle-ci, tentai-je. Pourquoi l'homme marche-t-il sur deux pattes ?
- C'est facile ! Très facile ! cria à nouveau le garçon en sautillant comme un oiseau. Les hommes marchent sur deux pattes pour pouvoir se servir de leur mains, et s'adonner aux arts que leurs ont enseigné les anciens !

Fier de sa réponse, le jeune homme croisa les bras, et je cru deviner un soupçon d'orgueil gonfler un tas de plumes charbonneuses tout autour de sa gorge. Je profitai du silence pour assimiler cette réponse, mais ma victoire me parut de courte durée ; plus je tournais cette réponse dans ma tête, plus je me disais que ce n'était pas ce qu'attendait Inari. Toutes les légendes racontaient la même chose, les paroles du corbeau n'étaient qu'un dérivé de ces contes, et celui qu'il appelait Inari savait que je les connaissais sur le bout des doigts puisqu'il avait maintenant mon livre.

- Merci, murmurai-je d'une voix morose en tournant les talons.
J'entendis le cornèbre retourner se percher sur sa branche dans un battement d'ailes.
- Hé ! Hé ! me cria-t-il. Tu viendras me remercier quand Inari t'aura épargné grâce à moi ! J'adore les anchois et la viande d'ecayon !

Je continuai d'avancer, redoublant d'effort pour trouver une réponse qui, je l'espérais, conviendrait à Inari, et mettant de côté l'idée que ce dernier chercherait à me dévorer. Et soudain, une idée me traversa, comme un coup de tonnerre qui illumina mon esprit : Mezanor, mon farfuret. Si j'avais pu parler avec ce cornèbre, peut-être pourrai-je aussi communiquer avec Mezanor. Il était vieux et un brin paresseux, mais très sage et intelligent. Il saurait certainement me proposer une meilleure réponse.

J'allongeai le pas et traversai le quartier au pas de course. Je franchi la porte de ma maison sans même avoir la conviction d'y retrouver ma sœur. Et en effet, comme les rues, la maison était vide. Vide à l'exception du siège de cuisine sur lequel soupirait Mezanor dans son sommeil. Je me précipitai vers lui, m'agenouillai près de la chaise et soufflai son nom pour le réveiller. Un œil rouge sang apparut lentement de sous sa paupière, puis se tourna vers moi avec froideur et désintérêt.

- Mezanor, excuse-moi de te réveiller, mais j'ai une question très importante à te poser…

Je me sentais idiot, et si jamais Mezanor ne pouvait pas parler. Le farfuret s'étira et bailla et faisant claquer ses petites dents de rongeur. Il huma l'air autour de lui, s'assit, et me fixa avec méfiance. Je me sentait gêné de l'avoir ainsi réveillé dans mon seul intérêt, alors que je ne m'étais jamais vraiment occupé de lui. C'était ma sœur qui faisait tout dans notre foyer, et pour la première fois je m'en sentis honteux.

- S'il te plait, écoute bien : pourquoi les hommes marchent-ils sur deux pattes ?

Mezanor ne fronça pas même le museau, il continua de m'observer comme s'il voyait à travers moi. Je soupirai, et me traitai d'idiot. Mais alors même que je m'apprêtai à me relever, le rongeur m'interpela d'une voix grave et légèrement rauque :
- Marcher sur deux pattes, c'est vouloir échapper au Temps et à l'Espace. C'est une révolte de sa condition, ça signifie se dresser contre son destin, et vivre à sa façon.

Je restai béat un instant, alors que les paroles du farfuret imprégnaient mon esprit. Puis, alors que je me reprenais, Mezanor bailla à nouveau et reprit sa position initiale, allongé sur la chaise, ses griffes sagement posées sous son museau.
Je me redressai, et commençai à faire les cent pas. Cette réponse me paraissait bien plus sage que celle du cornèbre, mais il me semblait encore que ce n'était pas suffisant. Echapper au Temps et à l'Espace, c'était très poétique, mais je doutais qu'un renard mangeur d'hommes se contente de poésie. La crainte, plus que l'inquiétude commençait à m'envahir ; et si l'oiseau noir avait raison ? Et si celui qu'il appelait Inari se jouait simplement de moi pour se divertir avant de me dévorer ? Je secouai la tête. Il fallait que je trouve une réponse au plus vite !

Je jetai un œil à la pendule. Il était déjà trois heure du matin. Je n'avais plus de temps à perdre. Je fonçai vers la sortie, mais à l'instant où je franchi la porte, je remarquai à quel point la nuit était fraîche. Je baissai les yeux vers ma tenue : mon sweet terne et souple n'était pas fait pour me protéger du froid. Je rentrai à nouveau, attrapai un polaire, et l'enfilai en me précipitant dans la rue.
Je passai en revue toutes mes possibilités, tandis que je courais à travers le quartier vide et silencieux. Si je pouvais parler aux pokémons, alors il fallait que j'en trouve d'autres auxquels demander conseil. Si Inari voulait une réponse, il voulait certainement qu'elle soit en accord avec son mode de pensées, donc en désaccord avec celle des humains. Je reprenai la grande allée entourée d'arbres. Celui du cornèbre était vide à présent. Je regardai de droite à gauche, dans l'espoir de voir un brin d'herbe bouger, mais la ville entière semblait s'être dépeuplée.

J'aperçu soudain un miaouss fouiller dans une poubelle débordante, derrière un restaurant. Je me précipitai vers lui en l'interpelant d'une voix forte. Mais le félin prit peur et disparut rapidement sur les toits en feulant et crachant, après avoir renverser cinq poubelles sur son passage. Continuant d'errer en tenant mes côtes fatiguées par la cadence de mes poumons, je commençais à désespérer. J'avançais à tâtons, traversant des allées que je ne connaissais pas.
Je me retrouvai finalement sur la place centrale sans avoir croisé le moindre être vivant. Sur la fontaine dormait toujours le luxray sauvage, ses pattes agiles et musclées repliées sous son torse et le visage dressé dans une posture princière. Je m'approchai avec prudence. J'entendais son grondement bas augmenter à mesure que la distance qui nous séparait s'amenuisait. Finalement, quand il me jugea suffisamment proche de lui, le fauve ouvrit ses yeux safran et les braqua sur moi avec la vigilance d'un chasseur à l'affut, gardant néanmoins son profil élégant. Je frissonnai, et me retenai de déglutir pour ne pas lui montrer à quel point la peur me tenaillait.

- Luxray, dis-je d'une voix hésitante qui se voulait la plus humble possible. J'aimerai vous poser une question…

Le fauve tourna brutalement vers moi son museau allongé, dévoilant des crocs menaçants. Je tentai de garder mon calme, mais décidai de ne pas approcher plus. J'étais maintenant à moins de trois mètres de lui.

- Je pense que vous devez connaître la réponse, continuai-je peu sûr de moi. Savez vous pourquoi les hommes marchent sur deux pattes ?

Le fauve ravala ses crocs, secoua lentement sa tête, faisant danser sa crinière noire autour de sa gorge puissante, et se redressa pour s'asseoir sur le rebord de la fontaine, penché vers moi, braqué sur ses épaules robustes tel un oiseau de proie.

- Les hommes recherchent toujours plus de puissance, gronda-t-il d'une voix outre tombe. Marcher sur deux pattes leur donne l'impression de nous dominer. Ils veulent nous faire croire qu'ils sont les plus forts.
Ses pupilles se rétractèrent, ses yeux brillants d'une couleur or sous la lueur des réverbères.
- Toi, jeune humain, tu cherches à nous dominer !
- N… Non ! m'écriai-je aussitôt.
- Menteur ! rugit le luxray, dévoilant à nouveau ses crocs rutilants. Toi aussi tu marches sur deux pattes !

Je ne pris pas le temps de répondre, apercevant les muscles du fauve trembler sous l'afflux d'adrénaline. Je me retournai et couru aussi vite qu'il m'était possible. J'entendis derrière moi les pas du grand félin atterrir sur le sol pavé de la place, et se jeter à ma poursuite. Je m'élançais dans les ruelles que je connaissais, dans l'espoir de pouvoir l'y semer. Mais je compris rapidement qu'il me rattraperait tôt ou tard.

Une lumière asphyxiée attira soudain mon attention. Il s'agissait du bar dans lequel je m'étais arrêté auparavant, et dont les vitres sales retenaient la lueur. Je me ruai vers l'entrée. La porte claqua derrière moi, et j'entendis le rugissement hargneux du fauve qui se jeta à plusieurs reprise contre la simple barrière de bois pour la voir se briser à ses pieds. Mais rien n'y fit, et il abandonna finalement. J'avais observai la scène à travers le verre grisâtre, et fut soulagé de voir sa silhouette agile s'éloigner. Je me retournai. Tout était toujours silencieux. Le chaffreux du barman était toujours allongé sur le comptoir, son énorme arrière-train débordant de chaque côté, laissant pendre mollement sa lourde patte arrière contre le bois brillant.

Le cœur encore perdu dans sa course folle, je m'approchai du gros chat. Ma respiration bruyante dut le réveiller car il leva vers moi un regard indigné. Il m'observa de haut en bas, puis se redressa et descendit du bar. Le meuble de bois grinça sous son poids, et le bruit qu'il produisit en atterrissant sur le sol me fit penser à celui d'un énorme tonneau s'écrasant par terre.
- Et bien, et bien, murmura-t-il d'un ton mielleux. On dirait que le jeune humain a eu affaire à forte partie.

Je n'eus pas le courage de répliquer, et partit m'asseoir sur une chaise, devant une lourde table en chêne. Le chaffreux me suivit de sa démarche rondouillarde et s'assit par terre près de moi, m'observant toujours avec ce sourire en coin qui commençait à m'agacer.

- Et toi, commençai-je avec colère, toujours essoufflé, est-ce que tu sais pourquoi les hommes marchent sur deux pattes ?
Le félin sembla hausser les épaules.
- Pourquoi marcher sur deux pattes alors qu'il est bien moins fatiguant d'aller sur quatre ? C'est idiot.

Je me renfrognai, et n'ajoutai rien. Je commençai à me dire qu'à compté de ce jour, chaque pokémon que je croiserait me semblerait antipathique. Puis je pensais à Mezanor, qui ne m'en voulais pas et m'avais aidé malgré le peu d'attention que je lui avais toujours portée. Et au cornèbre qui était descendu de son arbre pour me conseiller.

J'étais fatigué. Mes yeux commençaient à me piquer, et mes paupières étaient de plus en plus lourdes. Je regardai l'horloge : il était cinq heures passées. Le soleil ne tarderait pas à se lever. Il fallait que je retourne dans la ruelle où Inari m'attendait.
Lentement, je me redressai. Le chaffreux m'observa tandis que j'ajustais mon polaire et refaisais mes lacets. Son regard me suivit jusqu'à que j'ai quitté la chaleur rassurante du bar. Dehors, il faisait froid. Je grelottai, et plaquai mes mains contre mes bras. Et je marchais. De temps en temps je jetais un coup d'œil inquiet autour de moi pour être sûr que le luxray ne m'avait pas suivi. Le ciel devint plus clair. Un à un les réverbères s'éteignirent. Mon corps était gelé, je n'arrivais plus à réfléchir.

Sans vraiment m'en rendre compte, j'avais rejoint la ruelle dans laquelle Inari apparaitrait bientôt. Je m'assis sur la marche d'un perron, frottai mes bras avec le peu de vigueur qui me restait, et attendit. Je n'avais plus aucune idée de ce que j'allais prononcer. Est-ce qu'Inari se montrerait violent si je lui disais que je n'avais pas trouvé ? Me laisserait-il partir ?

Tandis que ces questions mourraient dans mon esprit à mesure que je m'endormais, un pas souple et léger s'avança vers moi. Je le reconnu lorsqu'il s'assit sur le pan d'un mur à demi effondré, juste en face de moi.

- Le temps est écoulé, chantonna le garçon au manteau blanc. Maintenant tu dois me donner ta réponse.

Je me redressai difficilement, enfonçant mes mains tremblantes dans mes poches pour les maintenir au chaud. Je fixai l'étranger, inquiet à l'idée qu'il puisse lire dans mon regard à quel point j'étais effrayé.

- D'abord, j'aimerai moi aussi vous poser une question… , osai-je enfin prononcer.
Le masque du garçon se pencha en avant, comme s'il m'écoutait avec attention.
- Est-ce bien vous que l'on appelle Inari ?
Le garçon resta silencieux un moment, puis rit doucement.
- En effet, c'est mon nom.
Je hochai la tête, pris une grande inspiration.
- Si l'homme marche sur deux pattes… , commençai-je, … c'est pour voir le monde de haut. Pour avoir une nouvelle vision du monde, évoluer et échapper à son ancien état. C'est pour se démarquer, et s'ouvrir à de nouvelles possibilités.

Je me tus. Inari m'observait en silence. Je sentais tous mes nerfs sur le point de rompre. Puis, d'un pas élégant, le garçon sauta du muret pour atterrir avec grâce devant moi. Je baissai les yeux.

- Ce n'est pas mal, reconnut finalement Inari. Je te l'accorde, il n'y a pas de réponse parfaite à cette question…

Je me redressai quelque peu, n'osant pas regarder le renard dans les yeux. Je vis alors son bras monter à son visage pour en retirer le masque. Je me redressai brusquement mais n'eus pas le temps de voir ses traits. J'eus simplement l'impression qu'un torrent de flammes m'enveloppa soudain, et me protégeai de mes mains. Lorsque la chaleur disparut, j'eus tout juste le temps d'apercevoir un magnifique feunard disparaître au coin de la rue.

Le soleil s'était levé. Sa douce tiédeur avait chassé les dernières bribes d'air glacial. Je regardai tout autour de moi. Au pied du muret, le livre de mon oncle gisait, couvert de terre. Je le ramassai, le rangeai soigneusement dans mon sac que je retrouvai un peu plus loin. J'arrangeai les sangles sur mon dos. Derrière moi, j'entendais les premiers volets s'ouvrir à la lueur du jour. Un croassement perçant m'interpela alors que je faisais demi-tour. Je levai les yeux.

- Merci… , lui murmurai-je.