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Le serpent qui se mord la queue de Suroh



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» Auteur : Suroh - Voir le profil
» Créé le 26/05/2017 à 16:52
» Dernière mise à jour le 24/10/2017 à 22:32

» Mots-clés :   Aventure   Cross over

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Un homme venu de Bergerac
Surgi de nulle part, le petit Pikachu apparut dans un hôtel bondé. La salle était un carré long, qui avait sur ses deux flancs des coulisses le long desquels étaient alignées des banquettes. Face à lui se trouvait une scène de théâtre, où un homme ayant un bel embonpoint était bien gêné par un autre qui, dans le public, l'apostrophait.

Le jeune Pokémon était tout déboussolé. Autour de lui, les personnes criaient, tout le monde se bousculait. C'était un véritable capharnaüm. Des pieds manquaient de l'écraser et il prit peur. Il courut à travers une forêt de jambes pour rejoindre l'un des côtés de la pièce. Une poutre lui faisait maintenant face, montant jusqu'au plafond.

Il y planta ses griffes et l'escalada pour finalement découvrir une nouvelle poutre qui, perpendiculaire à celle qu'il était en train de gravir, s'étendait sur toute la largeur de la salle. Il effectua une rapide acrobatie pour monter sur celle-ci et s'y étendit de tout son long.

Le petit Pikachu resta à moitié endormi contre la dure poutre quelques instants. Il n'avait pas prévu d'arriver dans un tel bazar. Quand soudain il entendit une voix grave et tonitruante s'élever dans la salle.

– Ah non, c'est un peu court, jeune homme !

Il sursauta, chercha des yeux l'auteur de cette exclamation. Il le trouva presque au-dessous de lui, de telle sorte qu'il avait tout juste un aperçu du visage de l'étrange personnage, qui était caché par un chapeau lui-même surmonté d'un panache. C'était un visage qui aurait pu être beau si seulement il n'y avait pas cet immonde nez qui répugnait le petit Pokémon. Ses narines se contractèrent de dégoût en apercevant une telle monstruosité. Toutefois, en parfaite opposition, les mots qui quittaient les lèvres de cet homme étaient quant à eux tous plus élégants les uns que les autres et choisis avec raffinement.

Le jeune Pikachu était comme subjugué par la beauté de ce qui l'entendait. Il avait été habitué aux conversations banales des différents propriétaires du livre qu'il illustrait. C'était là comme si l'être juste en dessous de ses pieds chantait dans la langue des dieux.

Il était donc resté plusieurs minutes à l'écouter, jusqu'à ce que la dernière phrase de l'homme retentisse :

– Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve !

À dire vrai, il n'avait pas vraiment compris ce qui avait été dit. Mais il en avait saisi suffisamment pour en conclure qu'il devait rencontrer l'homme au panache. Il en ressentait le besoin. Il continua donc d'observer sans intervenir la scène qui se déroulait sous ses yeux.

Celui qui subissait le courroux de l'homme au parler élégant ne savait plus où se mettre. Le petit Pikachu ne l'aimait pas. Il ne paraissait pas être capable de trouver les mots justes à rétorquer au monstre de paroles qui lui faisait face et dont l'imagination n'avait d'égale que la finesse du choix de son vocabulaire. Son éloquence s'embellissait à mesure que les mots justes sortaient de sa bouche.

– Je n'ai pas de gants ? … La belle affaire ! Il m'en restait un seul, d'une très vieille paire – lequel m'était d'ailleurs fort importun : je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un !

Le jeune Pikachu, du haut de sa poutre, ne put s'empêcher de pouffer en voyant la mine déconfite du pauvre garçon qui subissait le sarcasme de l'homme au chapeau. Des gouttelettes de transpiration apparaissaient partout sur son visage. Des tremblements parcouraient ses mains. Il ne savait plus quoi regarder, et surtout pas le phénomène qui lui faisait face.

Autour de ces deux protagonistes, la tension était redescendue. Les spectateurs eux-mêmes, malgré l'annulation de la représentation théâtrale du gros acteur – qui avait d'ailleurs à ce moment disparu – étaient subjugués par ce qui se déroulait sous leurs yeux.

Le petit Pokémon voulut s'interposer, se rapprocher de cet acteur grandiose qu'il admirait déjà, et peu importe s'il se faisait remarquer. Il voulait vivre une aventure, et si possible avec cet homme ! Sa résolution était immédiate, peu réfléchie. Il chercha du regard un moyen de se rapprocher.

Juste en face de lui, la poutre sur laquelle il reposait rejoignait des balustrades qui occupaient toute la largeur de la pièce. S'il arrivait au bout du madrier puis qu'il grimpait sur le rebord des balustrades pour enfin sauter au milieu de la foule près de l'homme, il pourrait intervenir.

Fier de son idée, il cessa de fixer la joute verbale pour mettre son plan à exécution. Il galopa le long de son perchoir à toute vitesse, en équilibre. Il monta d'une pirouette sur la balustrade. Dès qu'il fut sur le garde-fou, alors qu'il s'apprêtait à courir le long de celui-ci pour s'approcher, il se concentra de nouveau ce qu'il se passait à ses pieds.

Étonnement, un silence s'était établit dans toute la salle. Intrigué, le jeune Pikachu se pressa pour se rapprocher toujours plus vite de son homme.

Mais avant qu'il ne puisse sauter les rejoindre l'acteur, sur qui toute l'attention était portée, jeta son feutre. Puis son manteau. Il fixa ensuite avec insolence la petite personne qui lui faisait face. Enfin, dans un bel ensemble, chacun des deux belligérants tira son épée. Ils se mirent en garde, et commencèrent à faire pleuvoir des coups plus beaux les uns que les autres.

Malgré la beauté du combat, il va sans dire qu'il était à sens unique. Non content de manier avec soin les mots, le hideux mousquetaire avait cette manière de se battre qui était unique. Comme il le déclarait, tout en se battant, il était à la fois « élégant et agile ». Il prenait d'ailleurs plaisir à humilier son adversaire, puisqu'il déblatérait toutes sortes de vers, pendant qu'il dansait autour de lui en l'attaquant de toutes parts.

Le petit Pikachu, enfin arrivé à proximité des deux hommes, sauta donc de son perchoir pour atterrir souplement sur le sol, ni vu ni connu. Il se dépêcha de rejoindre le cercle formé par la foule autour du duo de combattants. Il s'approcha de plus en plus. Une parade, le jeune Pokémon commence à douter, une escarmouche, il n'est plus vraiment sûr de lui, une feinte, il s'arrête.

Sa résolution avait fondu comme neige au soleil. Il n'était plus tout à fait sûr de vouloir s'interposer dans ce combat verbal et physique, même pour soutenir un tel homme.

Il recula pour ne pas, par erreur, être projeté à la vue de tout le monde. Il pensait essayer de sortir, comme ça il pourrait attendre que l'homme au chapeau sorte lui aussi, et il pourrait l'aborder. Une fois seul avec cet épéiste, il pourrait vivre une belle aventure.

Les pensées du petit Pokémon n'allèrent toutefois pas plus loin. Un grand mouvement de foule l'emmena à travers la pièce. Il ne pouvait rien faire d'autre qu'écouter ce qui se disait autour de lui. Il se rendit donc compte que le langage des personnes présentes avait bien changé. Alors qu'ils étaient il n'y a que quelques minutes en train de maudire l'importun qui avait stoppé la représentation, ils l'adulaient à présent.

– Superbe !

– Joli !

– Pharamineux !

– Nouveau !

Le jeune Pokémon était noyé dans cet océan de jambes, ne sachant plus où se mettre. Cela dura un moment, où il essayait de fuir, partir, s'échapper, qu'on lui fiche la paix. Lorsqu'il rêvait d'aventure, ce n'était pas à cela qu'il pensait. Il était bousculé. On lui donnait, par mégarde sans doute, des coups de pied violents qui lui donnaient mal à la tête. Son champ de vision se brouilla.

Puis soudain, plus rien. Le silence.

Comme si une quelconque divinité supérieure avait eu pitié de lui, il s'était retrouvé dehors.

Sauvé.

Il s'avança dans la rue totalement vide. Il n'y avait pas un chat. La nuit apportait un vent frais à travers la rue, donnant un petit frisson au jeune Pikachu, tout juste sorti de l'asphyxiante salle de représentation. Une odeur de pain chaud flottait dans l'air, et ravissait ses petites narines.

La nuit avait délicatement refermé ses bras de jais sur la ville, illuminée d'une ribambelle d'étoiles sagement posées dans le ciel. Des nuages ici et là donnaient à la voûte céleste des allures fantomatiques. La Lune enfin, observait de son immense œil attendri la sortie du jeune Pikachu.

Celui-ci décida de s'asseoir sur l'un des bancs situés à proximité de l'hôtel, pour guetter la sortie de l'homme au panache et pour se remettre les idées en place. Il ressentait une douleur diffuse au fur et à mesure que le temps passait. Ses pattes s'engourdissaient. Il savait qu'il pouvait rester ainsi pendant longtemps – n'était-il pas resté dans la même position des années durant ? Le problème, c'est que même s'il se sentait mieux, il allait recommencer à s'ennuyer, et ça, ça n'était pas acceptable. Il ne voulait pas rester sans rien faire.

Des éclats de voix jaillissaient de temps à autre de la bâtisse qu'il venait de quitter. Puis, enfin, il vit des personnes jaillir en trombe devant lui. Des violons jouaient des airs joyeux, des comédiennes dansaient au bras d'officiers et quelques-uns tenaient des chandelles. Ce cortège n'avait plus l'air si terrible que cela, vu de l'extérieur. L'homme au chapeau menait le groupe.

Prenant sa décision en un éclair, le petit Pikachu se retourna et monta le long d'une gouttière pour accéder à la toiture des maisons alignées de la ville. Il regarda la petite troupe à ses pieds se diriger dans la bonne humeur à travers l'une des rues principales de Paris. Les maisons étant toutes alignées et leurs toits collés les uns aux autres, il n'eut aucun problème pour les suivre sans se faire repérer.

Il les fixait d'un air attentif. Il ne fallait pas qu'il les perde de vue car il ne connaissait rien à son environnement. À mesure que ses membres commençaient à le brûler, il observait que la majorité des personnes présentes abandonnaient la marche pour retourner chez eux. Tous prétextaient des excuses peu crédibles. L'homme au chapeau quant à lui ne s'en rendait pas compte ; il avançait sans jeter un regard derrière lui.

Le jeune Pikachu avait parfois du mal à trouver un itinéraire judicieux pour les suivre sans se faire repérer. Une fois il n'avait pas pu sauter de son toit vers un autre, qui était trop éloigné. Il avait dû sauter de son perchoir comme une ombre dans la nuit. Il avait fait de son mieux pour ne pas se faire repérer. Mais il était retombé sur une branche qui ne manqua pas de se briser. Le bruit du craquement sec s'était propagé instantanément jusqu'aux membres de la troupe. Certains avaient alors intensément scruté l'endroit où se tenait le maladroit Pikachu qui reculait après s'être jeté à terre, remerciant la nuit de le cacher aux yeux de ces hommes.

Ils ne poursuivirent pas bien longtemps leurs investigations, mais le jeune Pikachu se promit de prêter plus attention aux endroits où il devrait se réceptionner, par la suite. Heureusement pour lui, une fois remonté sur les toitures, il n'eut plus à en redescendre jusqu'à ce que la troupe s'arrête enfin.

Elle était d'ailleurs extrêmement réduite. Alors qu'il devait auparavant y avoir une cinquantaine d'hommes de rassemblés, ils n'étaient plus qu'une dizaine seulement. Les violons avaient disparu depuis bien longtemps, seules quelques chandelles persistaient à propager leur lumière et tous ceux qui ne connaissaient pas l'homme en tête ou qui n'avaient pas d'autre raison de le suivre que celle de festoyer s'étaient évanouis dans la nuit.

A l'angle d'une rue, l'élégant orateur, deux de ses amis et quelques officiers s'étaient assis. Un autre garçon, peu rassuré à l'idée de continuer son chemin les accompagnait. À voix basse, il expliqua son attitude à celui qui, sûr de lui, l'avait forcé à parcourir toutes ces rues. Le petit Pikachu, niché juste au-dessus d'eux, tendit l'oreille. Il suivit curieusement la conversation.

– Mais je ne peux pas continuer ! chuchota le jeune homme, la voix tremblante. Cyrano, je t'ai suivi jusqu'ici en espérant que tu accepterais l'aide des officiers. Cela serait folie que de passer la porte de Nesle, fut-ce pour rentrer chez moi ! Je suis heureux que tu te sois proposé de m'accompagner et ton soutien sans faille me réjouit mais si tu y vas seul en te faisant passer pour moi, ils te tueront !

– Ne parle donc pas ainsi, mon ami. C'est là mon devoir que de te soutenir dans ce combat. Que tes ennemis soient dix, cent ou mille, ma détermination ne vacillerait pas. Messieurs les officiers sont présents pour se porter garants de ce qui se déroulera ce soir, car leur parole a plus de valeur que la mienne, ce qui est bien normal. Des lâches incapables de régler leurs comptes autrement qu'au moyen d'une embuscade bâtarde et retorse ne méritent pas toute la considération que tu leur portes. Je m'occuperai de leur cas, et ensuite tu pourras rentrer chez toi. Je vous interdis par ailleurs de vous interposer lors de cette réprimande que je me réserve le droit de leur accorder de la plus digne des façons : en les passant par le fil.

– Toute ta grandeur d'âme ne suffira pas à les vaincre…

– Je ne serai pas seul dans ce combat, Lignière, sourit celui qui répondait à l'appellation de Cyrano. Regarde ce ciel étoilé qui nous admire dans toute sa splendeur. Et n'oublie pas ma plus ancienne alliée, qui m'offre ce soir sa lumière pour que je puisse repérer et vaincre chacun de mes ennemis.

Peu convaincu, le dénommé Lignière jeta un œil interrogateur aux officiers qui les accompagnaient. Ils hochèrent tous la tête, en signe d'assentiment ; ils n'interviendraient pas dans ce combat. Résigné, Lignière recula donc et cessa de tenter de s'interposer, mais ne put s'empêcher de fixer anxieusement Cyrano.

Celui-ci cessa de sourire. Son être tout entier respirait la confiance et une aura de charisme le parcourait. Il s'était planté dans le sol comme un chêne centenaire mais le curieux petit Pikachu devinait qu'il était capable de se muer à la vitesse de l'éclair.

Le jeune Pokémon leva sa tête pour essayer de distinguer quelles étaient les formes qui l'entouraient. Il se releva sur ses deux pattes arrière pour mieux les apercevoir. Une grande muraille lui faisait face. Les murs qui la composaient se perdaient au loin dans la nuit mais il pouvait deviner qu'elle était de forme rectangulaire. Une tour se situait en effet juste devant lui dans l'un des angles. À côté de celle-ci la muraille était percée en une grande porte qui donnait sur un pont-levis abaissé. Le petit Pikachu ne le savait pas, mais il avait face à lui ce qu'il convenait d'appeler la porte de Nesle.

Une silhouette se mua brusquement sur le pont. Puis une autre. Comme des démons dans la nuit, des dizaines d'hommes se couchaient sur les flancs du pont. Toute cette rapide opération ne dura pas bien longtemps mais Cyrano, tout bon bretteur qu'il fut, ne pourrait pas tous les vaincre. Visiblement, l'orateur n'avait pas conscience du danger qui le guettait.

Le petit Pokémon s'en rendit compte immédiatement. Il fallait qu'il apporte son aide à cet homme qu'il tenait absolument à rencontrer. Il courut le long de la toiture pour, une fois arrivé au bord de celle-ci, effectuer un saut de l'ange. Il se réceptionna souplement sur ses appuis quelques mètres derrière Cyrano.

Celui-ci avait engagé le combat. Les premiers attaquants, pensant bénéficier de l'effet de surprise, furent désarçonnés d'un ample arc-de-cercle meurtrier de l'épée de Cyrano. Alors qu'ils chutaient, des dizaines d'autres surgissaient de tous les côtés pour l'encercler. Ils essayaient d'attaquer tous en même temps, de combiner leurs attaques pour avoir une chance de toucher leur ennemi. Ce n'était pas suffisant.

Cyrano dansait, ses pieds effleuraient le sol tandis que son bras droit prolongé de sa lame se mouvait à une vitesse effroyable. Parfois, lorsqu'il le décidait, son fer fusait vers une proie et tranchait le fil qui la maintenait en vie. L'élégant bretteur ne parlait pas, se contentant d'agir et de faucher ses ennemis les uns après les autres. Plusieurs hommes chutèrent sur les pavés, d'autres furent gravement blessés.

Cyrano avait accompli un miracle en défaisant à lui seul plus d'une cinquantaine d'hommes. Sa robustesse hors norme commençait toutefois à atteindre ses limites. Il écopa de certaines blessures. Un homme, tombant, frappa violemment du pommeau de son épée l'une des jambes de Cyrano. Une douleur diffuse qui le distrayait quelque peu se propageait alors dans son corps. Puis un autre frappa du revers de sa lame les mollets de l'orateur.

Les coups de Cyrano se faisaient moins lestes – ce qui était toujours trop rapide pour ses ennemis. Quand la majorité de ceux-ci furent blessé et inaptes à continuer pareil combat, ils commencèrent à douter. Faisaient-ils le poids ? La chose fut rapidement jugée, car la retraite fut ordonnée chez les assaillants. Ils se retirèrent et les officiers purent voir, et railler, le flot continu des brigands qui passaient devant eux.

Mais soudain, alors que le petit Pikachu s'effaçait pour ne pas être vu – une fois encore sa résolution d'aider l'homme n'avait pas été suffisante et il avait été absorbé par la contemplation du majestueux combat – il vit foncer à toute vitesse un dernier homme vers Cyrano. Un très mauvais pressentiment s'empara du jeune Pokémon. Cet homme allait toucher Cyrano qui, dos à lui, n'allait pas le voir à temps pour l'arrêter.

Le sang du petit Pikachu ne fit qu'un tour, il se précipita vers celui qui allait attaquer Cyrano par derrière. Un sentiment de puissance l'envahit. Une agréable chaleur se propageait de sa colonne vertébrale jusque dans chacune de ses griffes. Son acuité visuelle se précisait. Il dépassa l'homme qui menaçait Cyrano pour se positionner entre lui et le puissant bretteur.

L'épée de l'homme s'abattit quand toute la chaleur que ressentait le petit Pikachu disparut pour ne persister que dans sa queue. Il fit alors la seule et unique chose qui lui semblait à ce moment judicieuse : il frappa de sa queue devenue dure comme le fer la lame de l'épée, ce qui la dévia.

Cyrano, qui se retournait après avoir été alerté par la course de l'homme – avec un temps de retard – échappa au coup mortel. Mais l'attaquant ne s'avoua pas vaincu quand, d'un moulinet de la main, il entailla profondément celle de Cyrano ; ce dernier marmonna un juron venu de Gascogne puis lui transperça la poitrine.

Le jeune Pikachu venait de sauver la vie de Cyrano. Il s'apprêtait à se remettre en garde, prêt à réutiliser cette attaque ; eux mis-à-part, il ne restait toutefois plus personne qui fut en vie sur le pont. La tension qui avait rendu le petit Pokémon invincible et qui avait maintenu ses sens à l'affût retomba.

– Vraisemblablement, je te dois la vie, murmura Cyrano. Mais dis-moi, tu m'as l'air modelé d'une bien étrange façon…

Le vaillant petit Pokémon répondit alors tout naturellement :

– Pikachu !

Cyrano affichait un air à la fois surpris et intéressé. Un animal qui parlait ? Voilà qui était pour le moins inédit. Un animal qui, a fortiori, venait de lui sauver la vie d'une bien étrange manière. Le bretteur n'avait pas pu voir correctement tout ce qui s'était déroulé dans son dos. Il n'eut que la brève image de cette petite souris jaune stoppant une lame faite d'acier en la frappant de sa queue.

Cet animal – mais était-ce vraiment un animal ? – l'intriguait. Il se demanda s'il pouvait lui faire confiance ; et puisqu'il ne l'avait toujours pas attaqué, décida que c'était le cas. La déconcertante créature l'observait avec des yeux ronds, comme en attendant qu'il lui adresse la parole. De l'intelligence brillait dans ses yeux.

– Tu vois ces gens là-bas ? lui demanda Cyrano en pointant du doigt l'extrémité du pont où étaient embusqués ses compagnons. Ils guettent mon retour et je suppose que tu ne désires point être vu d'eux. Accorde moi une poignée de minutes que je fasse en sorte que nous puissions être seul à seul. L'un de mes amis va par ailleurs franchir ce pont pour pouvoir rentrer chez lui, dans l'instant. Hâte-toi de te cacher pour te soustraire à sa vue ; laisse la nuit te prendre sous son aile.

Sur ces paroles, Cyrano rejoignit le groupe qui l'attendait de l'autre côté du pont. Il conversa avec les officiers puis ces derniers remontèrent la rue par laquelle ils étaient arrivés en riant. Cyrano quant à lui s'apprêtait à s'engager de nouveau sur le pont, le dénommé Lignière sur ses pas. Le jeune Pokémon se jeta près d'un des cadavres, dégoûté. Il ferma les yeux pour ne pas avoir à supporter la vision. Ses oreilles se baissèrent sur sa tête, signe de sa nervosité.

Il put entendre la démarche des deux amis qui riaient en traversant le pont. Arrivés à l'autre extrémité, ils se saluèrent. Toujours immobile, le petit Pikachu attendait.

Enfin, libérateur, le ténor de Cyrano se fit entendre :

– Tu peux te lever, mon ami, tous sont désormais partis.

Pris de nausées, le petit Pikachu se leva et couru précipitamment jusqu'au bord du pont, sans pouvoir réprimer un haut-le-cœur. Cyrano le regardait avec compassion finir de rendre son déjeuner. Une fois que ses nausées prirent fin, il rejoignit Cyrano, la bouche un peu pâteuse. Il était un peu gêné de la situation et se balançait d'un pied sur l'autre. Il rougissait, ce qui donna une teinte pourpre à ses fossettes ; l'image de ce petit Pokémon aussi embarrassé était plutôt comique. Cyrano esquissa un sourire.

– Il semblerait que les apparences soient trompeuses. Moi qui t'avais imaginé être un dur à cuir capable de vaincre un contingent d'Espagnols à lui tout seul !

– Pika... pika, répondit le jeune Pikachu en regardant le grand bretteur avec des grands yeux.

– Il semblerait que ta parole soit limitée à ces quelques modestes onomatopées, remarqua Cyrano. J'aurais aimé avoir la chance de pouvoir converser avec toi. Mes yeux m'affirment que j'ai été sauvé par une grande souris jaune au port à la fois altier et enfantin ; ma raison quant à elle a peine à le croire. Serais-tu un envoyé de la Lune, ici pour me sauver ? Serais-tu la preuve tangible qu'il y a bien de la vie sur cette céleste alliée que j'admire depuis tant d'années ?

– ... Pika ?

– Ah ! Pardon, mon jeune ami. Entends bien : lorsqu'une étincelle fait s'embraser mon imaginaire, et qu'une plaisante joute a réveillé le feu qui dort en moi pour réchauffer mes articulations alors déliées par de délicieuses feintes, parades et frappes, je ne peux m'empêcher de laisser ma poésie s'échapper de mes lèvres comme une flamme indomptée illuminant tout autour d'elle. Je te demande pardon pour cela.

Le petit Pikachu hochait la tête. C'était bien là l'homme qu'il voulait rencontrer ; il n'était pas déçu. Il s'apprêtait à répondre un « pikachu ! » bien articulé et avec toute sa force de conviction, quand soudain il eu un vertige. En cessant de fixer l'infortuné visage de Cyrano, il entr'aperçut la forme unique de l'être aux ailes transparentes qui lui avait touché le front avant qu'il ne rejoigne ce monde.

Il sut tout de suite ce que cela signifiait. Il allait devoir changer d'histoire. Il avait accompli ce qui devait l'être, à savoir sauver Cyrano. Même si cela le peinait que la rencontre ne soit pas plus longue, il se résigna en silence.

Cyrano, voyant l'attention du petit Pikachu retenue par quelque chose venant dans son dos, fut surprit de la venue d'une nouvelle étrange créature.

– Cette soirée aura définitivement été d'une étrangeté manifeste, constata-t-il.

Il retira son chapeau de la main droite, se grattant le crâne de l'autre. Il salua l'arrivant, qui hocha la tête en le regardant. Puis ce dernier poursuivit son chemin pour s'arrêter devant le jeune Pokémon et lui posa avec délicatesse sa main sur le front.

Le petit Pikachu commençait à disparaître quand Cyrano lui prit la main. Le contact fut doux.

– Je te remercie mille fois pour ce que tu as fait pour moi en cette soirée. Grâce à ton intervention, mon honneur ainsi que ma chère carcasse sont sains et saufs. Je l'ai compris en te voyant te dissoudre devant moi : tu n'es pas de notre monde. Ainsi, je ne sais par quelle étrange magie tu disparais à mes yeux, mais je tiendrai cachée notre rencontre.

– Pika, répondit dans un murmure le jeune Pokémon.

Alors qu'il n'était plus qu'un ectoplasme difforme dans l'air, Cyrano conclut :

– Tu as l'âme et la force d'un homme venu de Bergerac.