Des Renoncules et un peu de Rouge
Cette fois encore, Serena se réveilla avec la tête lourde et la nausée, sans oublier le retour du saignement de nez matinal. J’avais presque tenu trois jours, grimaça-t-elle. A vrai dire, plus d’une semaine s’était déjà écoulée depuis l’Impulsion comme elle aimait l’appeler (et elle espérait être un peu meilleure que Lem quand il s’agissait de trouver un nom), et pourtant les effets persistaient, comme si les relents toxiques ou quoique ce soit qui se fut déclenché là-bas se cramponnaient à elle. Le pire, c’est qu’elle ne savait même pas exactement ce qui l’avait mise dans cet état. En fait, tout ce qu’elle en avait vu, c’était ce qui avait filtré grâce aux infos, c'est-à-dire : de gros objets cachés sous les bâches (elle jurerait que leur forme, aussi grossière soit-elle à discerner lui rappelait quelque chose, ce qui ne faisait qu’accentuer son malaise) pendant que la police les chargeait dans leurs camions pour les amener en analyse. Au final, personne ne savait vraiment ce que les Magmas avaient voulu faire avec ces objets… et ils ne risquaient pas de le savoir si elle ne leur parlait pas de l’étrange pokémon rose qui, il semblerait, avait volé à leur secours.
Serena refoula sa tête en arrière, le front en sueur, sachant pertinemment qu’à ce moment, ça n’avait été qu’une sensation, que l’eau sous ses méninges ne s’était pas mise à vibrer au point de transformer l’intérieur de son crâne en un étonnant micro-onde. On ne pouvait pas dire qu’elle l’avait très bien supporté et… ça avait été bien pire pour Dracaufeu.
Elle recula sa main et observa ses doigts englués de sang. Il n’avait pas hésité, pas une seule seconde quand il avait fallu prendre les coups pour la protéger elle, quand il avait essayé de se relever malgré le verre fiché dans ses ailes, quand elle avait vu son visage se noircir et se fendre, quand finalement elle l’avait pris dans ses bras et s’était rendue compte d’à quel point il avait saigné. Serena ferma les yeux, la culpabilité lui écrasant la gorge alors qu’elle se demandait comment Dracaufeu réagirait quand il la reverrait, comment elle ferait pour lui expliquer que les Magmas pourraient bien revenir pour lui et de nouveau utiliser sa dresseuse comme moyen de chantage, à moins qu’il finisse par croire qu’elle était de mèche avec les Magmas – déjà qu’elle n’avait pas pu lui expliquer pour Arthur parce qu’elle-même n’avait aucune idée de comment il la connaissait, alors si maintenant elle lui disait qu’elle l’avait amené dans un guet à pan sans le savoir… Elle avait tellement insisté en plus !
La dresseuse paniqua, d’une part parce qu’elle s’imaginait très bien son dragon la traiter de menteuse, d’autre part parce que les gargouillements menaçants de son ventre et sa tête qui lui tournait de plus en plus étaient le signe qu’elle devait courir aux toilettes, et vite ! De justesse, Serena agrippa la cuvette à deux mains, vomissant le peu qu’elle avait pu manger ces derniers jours en se disant que même le gâteau au yaourt de Dracaufeu ne l’avait jamais rendu aussi malade.
Ah… elle lui avait fait vivre le pire jour de sa vie, et sans doute qu’il l’avait compris maintenant et qu’il refuserait qu’elle l’approche, mais elle avait tant envie qu’il soit là avec elle, parce qu’elle avait l’impression qu’il rendrait tout plus tolérable, y compris le fait de rendre l’âme dans une salle de bain d’hôpital. La jeune fille toussa et resserra ses bras autour de son ventre, les larmes de fatigues se mêlant au reste. Dracaufeu n’était pas Sacha, il n’était pas non plus le beau Miguel dans Romance à Unys, mais c’était pourtant bien du dragon dont elle avait le plus besoin en ce moment. De toute façon il n’y aurait que Dracaufeu pour m’approcher dans cet état, pensa-t-elle un maigre sourire effleurant ses lèvres. D’accord, elle était peut-être injuste envers Sacha, mais le fait est qu’il était à Alola dans elle ne savait quelle montagne à s’entrainer sans même penser que son amie était en train de rendre son dernier souffle dans la cuvette des toilettes.
Tu me manques…
Et cette fois, elle pensa à Dracaufeu. Ce Dracaufeu encore trop blessé pour sortir du centre et venir lui rendre visite, à moins qu’il n’en ait tout simplement plus l’envie… En même temps, sa dresseuse se lamentait toujours sur l’absence d’un Sacha qu’il n’avait jamais vu, sans jamais se rendre compte de la chance qu’elle d’avoir toujours un certain pokémon à ses côtés, un pokémon qui suivait attentivement tous ses concours, et ne ratait jamais une occasion de lui montrer… Eh bien, elle était un peu comme sa mère adoptive, donc dans une certaine mesure, oui, elle était… importante pour lui ?
Son cœur s’emballa. Et pour elle ? A quel point était-il important pour elle ? C’était toujours bizarre avec Dracaufeu, dans ce qu’il lui faisait ressentir, quant à cet instant elle avait eu besoin de lui faire comprendre à quel point elle l’aimait – et pourquoi au juste ? Tout pokémon savait ou du moins sentait qu’ils étaient des amis précieux aux yeux de leurs dresseurs, donc pourquoi ça lui avait paru si important de le lui dire ?
Je t’aime, je t’aime tellement !
Elle souffla, puis tituba jusqu’au lavabo pour se passer un peu d’eau sur le visage tout en retournant la chose dans tous les sens. Elle l’aimait, bien sûr qu’elle aimait son pokémon, elle avait toujours été claire là-dessus mais… Elle avait pensé à Sacha, ou plutôt elle avait eu l’impression que c’était à lui qu’elle parlait, sans avoir l’impression d’oublier Dracaufeu pour autant. Comment dire, c’était différent de quand Sacha lui manquait, ou même quand elle avait commencé à jouer aux jeux des similitudes (le pauvre n’avait rien dû comprendre), c’était plus comme si elle voyait un Sacha différent à travers Dracaufeu, un Sacha qui se serait mis à apprendre à cuisiner, à coudre, à l’aider dans ses concours et qui la couvrirait du regard comme si elle était… argh, d’accord, ce n’était absolument pas clair et franchement inquiétant.
Serena sursauta et sortit en trombe (ou du moins ce qui s’y rapprochait vu ses vertiges) de la salle de bain. On avait toqué à la porte, et elle ne pensait pas que Jenny ait autre chose à lui demander ou que ses pokémons aient échappé à la garde de Joëlle – ou qu’ils prendraient la peine d’annoncer leur présence. Quant à Luc, il restait encore alité, et c’était plutôt Serena qui venait lui rendre visite quand elle-même n’était pas clouée au lit.
Arrête de faire cette tête, Serena ! s’écriait-il encore hier malgré la douleur dans ses côtes. J’ai agi de moi-même, non ? Donc je n’ai pas besoin que tu te sentes coupable. Oh, par contre, je compte sur toi pour recevoir plus qu’un faire-part, je tiens à mon carton d’invitation !
Elle était restée bouche-bée à le dévisager, n’en revenant pas qu’il puisse prendre un ton si sérieux pour une plaisanterie franchement pas drôle. Et dans le fond, elle se demanda si finalement il n’avait pas trouvé la force de se lever juste pour lui demander d’être le tonton de futurs petits reptiles. Serena rougit violemment avant de partir d’un pas décidé vers la porte, prête à réexpliquer à Luc que : déjà Dracaufeu n’était pas son petit ami et ne le serait jamais (même s’il lui avait arraché qu’elle pourrait y réfléchir s’il était humain – et malgré ses sentiments pour Sacha), ensuite qu’il n’y aurait pas de faire part, ni pièce montée, ni vœux à échanger et que non, ça ne décevrait en rien Dracaufeu qu’elle dise ça parce que, pour rappel, il était un pokémon (quoiqu’elle se demandait vaguement à quoi il ressemblerait en smoking) et enfin, aussi adorable puissent-ils être, il n’y aurait jamais, au grand jamais de petits salamèches aux yeux bleus aussi gourmand que leur père parce que…
- Dracaufeu et moi on est justes amis ! Amis et rien de plus ! hurla-t-elle.
- … Heureux de l’apprendre ?
- … Dracau ?
Ce n’était pas Luc.
- Ah…
Juste le garçon et le pokémon qui avaient affronté et vaincu Sacha en final de ligue, avaient joué un rôle clef dans les plans de Lysandre avant de finalement se rebeller contre lui et de sauver toute la région. Sans oublier, point le plus important, qu’il était censé être à Kalos à chercher les Méga-Gemmes grâce aux nouvelles propriétés du Cadran Solaire de Flusselles.
- A-Alan ? bégaya-t-elle.
- Serena.
- Je… rougissait-elle de plus en plus intensément. Je ne parlais pas de ton Dracaufeu mais du mien, enfin je ne veux pas dire que je n’apprécie pas ton Dracaufeu, c’est juste que ce n’est pas comme le mien que je vois exactement comme toi tu vois Dracaufeu. Tu aimes bien Dracaufeu, pas vrai ?
- …
- Exactement ! Donc c’est normal que tu le trouves mignon ou que tu dormes avec lui, ou qu’il te manque affreusement quand il n’est pas là !
- … Tu as capturé un Dracaufeu ?
- Hum, hum ! Je savais que tu comprendrais.
Alan sentit une goutte de sueur glisser le long de sa tempe juste avant que Manon ne se jette au cou de la coordinatrice. Bon, elle allait encore se plaindre qu’il ne faisait que la réprimander, mais si elle réfléchissait aussi un peu avant d’agir.
- Manon, elle est blessée.
- Désolée ! s’écarta-t-elle en rejetant ses bras en l’air.
Alan soupira, posant rapidement sa main sur la casquette de la jeune fille pour la rassurer tandis que Serena reprenait ses esprits.
- Non, non, ce n’est rien, je t’assure, agita-t-elle rapidement ses mains devant elle. Mais qu’est-ce que vous faites ici ? Vous ne deviez pas retrouver ce Mégalite ?
- Déjà fait, dit Manon en bombant le torse.
- En fait, Pierre nous a proposé de venir explorer Hoenn, expliqua Alan.
- Et je ne pouvais pas le laisser seul, ajouta-t-elle toute fière.
- Manon…
- Quoi ? C’est toi qui m’as demandé de t’accompagner, pas vrai Mariss’ ?
- Ma !
- Pourquoi faut-il que tu le répètes à chaque personne qu’on croise ? se frappa-t-il le front du plat de la main.
Serena ne put s’empêcher de sourire. Elle était heureuse de les revoir tous les deux, et d’apprendre qu’ils continuaient de voyager ensemble. Quoique ce n’était pas si étonnant, Serena s’était bien rendue compte durant la crise de Kalos d’à quel point Manon avait foi en Alan.
- On aurait voulu te retrouver plus tôt, reprit Manon, mais à cause d’Alan ça a été… plus compliqué que prévu, fronça-t-elle les sourcils.
- Je maintiens qu’on était plus très loin de cette Méga-Gemme et qu’avec juste un ou deux jours de plus on…
- Jours ?
- Semaines.
- Semaines !?
- C’était peut-être une Blindipiquite.
- Je ne me ferais plus avoir Alan, gonfla-t-elle les joues.
- Tu m’en veux encore pour les marécages ?
- Oui !
- Heureuse de savoir que vous êtes toujours aussi proches.
- Hein ? Non, non, non, ce n’est pas comme ça, glapit Manon. Dis-lui Alan !
- Comme tu le vois, elle s’inquiétait beaucoup pour toi, ignora-t-il la dernière remarque.
Serena grimaça. L’attaque du Centre Météo n’était pas passée inaperçue dans les médias, tout comme sa présence durant ladite attaque.
- C’était une mauvaise idée d’y aller, pas vrai ?
Elle ne connaissait pas si bien Alan que ça. Il était surtout proche de Sacha et ils n’avaient finalement jamais vraiment discuté l’un avec l’autre. Pourtant, il semblait sincèrement s’inquiéter pour elle.
- Ce n’était pas comme avec la Team Flare. Il n’y avait pas le Professeur Platane ou Pierre Rochard pour t’aider et... Qu’est-ce qui t’as pris au juste de les affronter seule ? Ils étaient au moins une cinquantaine là-dedans.
- Pas tout à fait, grimaça Serena.
Alan haussa un sourcil et la jeune fille ne pouvait pas vraiment lui en vouloir. Les informations avaient juste dit que presque tous les employés du Centre Météo avaient été retenu plusieurs semaines contre leur grès, donc forcément la majorité des gens devaient assumer que la Team Magma avait amené un nombre conséquent de sbires pour l’opération. Cependant, personne ne s’était demandé pourquoi la police n’avait pu arrêter aucun d’entre eux.
- La plupart des gens qui nous ont attaqués étaient des employés du Centre Météo… Et ils le sont redevenus dès l’arrivée de la police, soupira-t-elle.
Elle sentait Alan de plus en plus perdu. Et à vrai dire, cela lui avait fait un peu le même effet quand Jenny était venue l’interroger. C’étaient comme s’ils s’étaient réveillés d’un mauvais rêve avec une migraine carabinée et des nausées, avait expliqué la policière comme pour s’excuser de toutes ses questions alors que Serena virait encore au vert toutes les trente minutes. Ils ont même cru qu’on s’était mobilisés pour un cas d’empoisonnement massif en lien avec la nourriture du self…
- Dis Alan, ça veut dire quoi, questionna discrètement Manon en tirant sur la veste de son ami.
- Une attaque Hypnose ? écarquilla-t-il les yeux. Sur autant de personnes ?
Cela avait aussi choqué Serena, surtout qu’à part peut-être Feunard, Adèle ne semblait pas avoir de pokémons capables d’accomplir un tel tour de force, et de toute façon difficile de croire qu’un pokémon puisse continuer à se battre et contrôler tous les employés du Centre Météo en même temps. Mais Jenny s’était montrée suffisamment bavarde pour lui livrer quelques-unes de ses hypothèses, sans doute parce qu’à aucun moment, elle n’imaginait que la jeune fille qui s’était retrouvée « par hasard » au milieu de toute cette histoire, n’en était pas à sa première rencontre avec eux.
- La dernière chose dont ils se souvenaient, c’était un nouveau programme sur lequel ils devaient travailler, et Luc aussi a dit qu’il y avait un truc bizarre sur les ordinateurs quand il est arrivé, même si au final la police n’a rien retrouvé.
Tout avait disparu, comme Adèle. Serena avait eu le secret espoir que la femme n’ait été qu’une victime de plus. Mais Jenny était revenu après avoir vérifié ses fichiers et avait assuré que personne de ce nom-là, et encore moins une ancienne collègue de Voltère, n’avait été trouvé sur les lieux. Cela lui avait valu d’ailleurs plusieurs questions à ce sujet, duquel Serena n’aurait pas pu se défaire si Luc n’avait pas raconté que cette Adèle était censée venir travailler chez eux mais qu’elle avait finalement décliné au dernier moment – ce qui était parfaitement vrai, Adèle avait bel et bien postulé au Centre Météo forte de son expérience à New Lavandia. Dommage qu’elle n’ait pas prévenu son amie, avait-il ajouté en jetant un coup d’œil à Serena, mais si elle a dû annuler aussi précipitamment, c’est qu’elle devait malheureusement avoir d’autres choses à penser.
Elle ne pourrait jamais assez le remercier. Parce que sinon, elle n’aurait pas su comment expliquer que ce n’était pas les données du Centre Météo que les Magmas étaient venus voler (contrairement à ce que tout le monde avait cru et croyait encore). Et encore, je ne vous ai pas dit que le chef des Aquas croyait me connaitre alors qu’on ne s’est absolument jamais vu ! avait-elle eu envie de crier. Même maintenant, elle mourrait d’envie de tout raconter à Alan et Manon. Qui sait, ils venaient aussi de Kalos, donc peut-être qu’ils avaient croisé Arthur là-bas et que ça les avait plus marqués qu’elle.
Malheureusement, si elle avait attiré son attention du garçon, il ne sembla pas faire de lien particulier avec la bande de malfrats. Serena se désespéra intérieurement, sa toute récente hypothèse que tout cela puisse être relié à la Team Flare s’effondrant d’un coup.
- Ah non Alan ! Il faut que tu arrêtes de chercher les ennuis ! s’écria Manon.
- Vu comment tu les attires aussi, dit-il entre ses dents.
Manon se renfrogna sans remarquer la nervosité du garçon. Lui aussi avait compris : s’ils avaient vraiment pu utiliser les ordinateurs pour lancer un simili d’attaque Hypnose à moyenne échelle, alors il y avait de quoi s’inquiéter sur ce qu’ils étaient capables de faire d’autres… Comme forcer une dresseuse pas très maligne à livrer son propre pokémon. Elle secoua la tête, ce n’était pas le moment.
- Qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ? demanda soudain Alan.
- Eh bien, ça n’a pas vraiment changé. J’ai toujours l’intention de participer au Grand Festival. Enfin, même s’il faut déjà que je gagne mon cinquième ruban.
- Tu es sûre que c’est prudent ? Maintenant que tu es un des principaux témoins de l’attaque du Centre Météo, les Magmas pourraient…
- Je ne suis pas sûre que même si je rentrais, je serais en sécurité, avoua Serena. Et je n’ai pas envie d’abandonner maintenant après tous les efforts que mes pokémons ont fait pour m’aider.
Alan se gratta le crâne, sa grimace laissant clairement deviner qu’il n’était pas très satisfait que Serena s’entête.
- Si Sacha apprend que je t’ai laissé te mettre en danger…
- Il faudrait déjà qu’il s’en préoccupe pour ça.
Alan la dévisagea, et elle comprit qu’elle s’était montrée beaucoup plus acerbe qu’elle ne l’aurait voulu.
- Pardon. Je sais que ce n’est pas juste envers lui. Et puis, je sais bien que c’est parce qu’il s’entraine et qu’il veut rester concentré et que s’il était au courant bien sûr qu’il s’inquièterait mais… On voyage chacun de notre côté maintenant, c’est comme ça.
Le jeune homme ne dit rien. A vrai dire, il se souvenait encore de sa surprise quand peu de temps après la réparation de la Tour Prismatique, il lui avait annoncé qu’il rentrait à Kanto et qu’il ne poursuivrait donc pas son voyage avec Serena. Bien sûr, le dresseur au Pikachu était libre de faire ce qu’il voulait mais… Ils se souvenait encore de sa nervosité alors que le Mégalite avançait et que Serena et Manon se retrouvaient en première ligne. Alan lui-même avait la boule au ventre à chaque fois qu’il y repensait.
- Il s’est passé quelque chose entre vous deux ? osa-t-il demander.
Serena sentit ses épaules se crisper. S’il insinuait que Sacha l’ignorait royalement depuis l’aéroport, eh bien… il avait peut-être bien raison. Elle sentit son cœur se serrer et l’envie de pleurer à grosses larmes commença à monter. Elle voulait juste que Sacha lui parle, juste parler, elle ne lui demandait même pas de répondre et pourtant…
- Désolée, essaya-t-elle d’essuyer ses yeux larmoyants, je ne dors pas très bien en ce moment donc c’est un peu dur.
Alan se recula, l’air gêné d’avoir mis la jeune fille dans cet état alors qu’il se prenait un regard assassin de Manon. Au moins, elle pouvait leur faire croire que c’était l’attaque de la Team Magma qui l’avait secouée, et pas le fait que dormir était compliqué sans son dragon. Ça la gênait ces derniers temps que les gens le sachent, alors que dans le fond c’était juste une histoire de bouillote géante et que pleins de dresseurs dormaient avec leurs pokémons, mais… Elle fronça les sourcils en sentant une chaleur diffuser dans sa poitrine. Elle s’était éloignée de Sacha, mais cela ne faisait plus aussi mal quand elle pensait à Dracaufeu. Et, à ce moment, quand il la tenait dans ses bras, quand il avait posé son regard sur elle comme s’il n’y avait plus rien d’autres qui comptait, elle avait soudain eu l’impression de redécouvrir Sacha… Sauf que c’était Dracaufeu, et que le garçon n’avait en réalité strictement aucune idée de tout ce qu’il se passait. C’était Dracaufeu, et en ce moment c’était lui qu’elle voulait revoir.
- Est-ce que je peux vous demander un service ?
***
Serena n’était pas la seule à souffrir du contre coup de l’Impulsion. Sacha n’en menait pas large à se tortiller sur son lit, l’impression d’être brimbalé par des vagues de plomb, un peu comme cette fois-là dans les Ruines Desert. Elle me manque, pensa-t-il alors qu’il pressait sa main devant sa gueule pour retenir un nouveau haut le cœur. Il lui était cependant impossible de passer la surveillance de Joëlle et de Leveinard, ce qui en soit n’était pas si étonnant vu comment il se trainait.
Le métamorphosé eut soudain un mouvement de recul, comme l’aurait fait Ondine si un aspicot avait rampé sur sa main. Sauf que sur la sienne, il retrouva une dent, une molaire pour être exact. Il avait craché une molaire… mais les dracaufeus, ça avait des crocs, des canines à la rigueur, mais certainement pas des molaires ! Sacha déglutit, les écailles noires qui se détachaient régulièrement de son visage depuis cette fichue explosion l’inquiétait déjà suffisamment comme ça sans que ce genre de choses viennent se rajouter.
C’est peut-être une bonne nouvelle, non ?
Sacha secoua la tête. Chaque jour il entendait les fins craquements, il percevait plus nettement cette seconde peau qui couvrait le vrai lui et la sentait se tordre sur elle-même, se rétracter comme pour fuir la douleur. Et lui attendait, il retenait son souffle, se demandant si le masque allait finalement se briser alors que la peur montait en lui. Mais il resterait, même sans pokéball, même si Dracaufeu disparaissait, il voulait rester avec elle, Sacha voulait rester.
Sacha ne voudrait pas qu’elle souffre.
Pandarbare réprima un frisson alors qu’il observait le métamorphosé. Il savait qu’il ne servait à rien de paniquer, que les fissures qui parcouraient le visage du reptile se refermeraient bientôt, comme du verre qu’on recollerait. Les autres pokémons n’étaient pas au courant des étranges mouvements des écailles (du visage, c’était bien le visage lui-même), et c’était peut-être pour le mieux.
"Tu ne veux toujours pas la photo de Serena ?"
"Nooonnnn !" gémit-il. Pandarbare ne put s’empêcher de pouffer tandis que Sacha s’asseyait péniblement au bord de son lit. "Et si vraiment il doit y avoir une photo, ce sera dans un cadre, tu m’entends ? Un cadre !"
"Comment tu veux enlacer un cadre ?"
"Pandarbare !"
"Alors que le coussin géant…"
"PANDARBARE !"
"Et ce serait juste en attendant que tu puisses de nouveau dormir avec Serena."
"PANDARBAAAARE !"
"Sacha."
"Pandarbare ?"
"Plutôt A4 ou A3 ?"
Ce n’était pas vraiment une tentative de meurtre, parce que si Pandarbare ne s’étouffait pas dans ses propres bêtises, alors ce n’était pas un vulgaire oreiller qui viendrait à bout de lui. Et Sacha savait que Goupelin ne pourrait que le soutenir sur ce point !
- As-tu vraiment besoin d’aggraver ton cas, Dracaufeu ?
Le faux-pokémon écarquilla les yeux. Sérieusement ? Il se faisait prendre dans un guet à pan, massacrer par un Feunard et il en passait des vertes et des meilleures (la faute aussi qu’il en avait oublié une bonne partie) et pour couronner le tout, alors qu’il n’avait même pas pu revoir Serena, il fallait que ce soit Brice, parmi tous les gens et pokémons qu’il connaissait à Hoenn, qui vienne lui rendre visite !
"Il sait ?" s’étonna Pandarbare après avoir repris son souffle.
"Malheureusement."
Brice haussa les épaules puis tendit le sachet qu’il tenait au panda. Sans doute son passe-droit pour que Joëlle accepte qu’il aille voir des pokémons qui n’étaient pas les siens, et à présent un bon moyen pour soudoyer le pokémon combat vu toutes les baies qu’il contenait.
- Tu n’as pas l’air très en forme, remarqua Brice une fois Pandarbare sorti.
"Toi non plus."
- Je m’en sors quand même mieux que toi.
"Mais pas mieux que lui," grimaça Sacha en jetant un coup d’œil vers la porte.
Et c’était franchement injuste que Pandarbare s’en soit remis en à peine une journée. Et ce ne serait pas Goupelin qui dirait le contraire vu les migraines carabinées qu’elle endurait depuis que la ‘bombe’ des Magmas avait explosé.
- Il peut remercier son type ténèbres, soupira Brice. Quoi ? Qu’est-ce qui te surprends ? Tu as bien dû comprendre que ce qui comptait ce n’était pas tant la distance que la cible.
"O-Oui, la cible, certainement, euh…"
- Peu importe, soupira Brice. Explique-moi plutôt ce que tu faisais là-bas.
"Eh bien, on a rencontré un des employés qui s’était échappé et Serena tenait absolument à y aller donc je ne pouvais pas…"
- Sacha, dit-il d’un ton étrangement grave. Sans vouloir la sous-estimer, je ne pense pas qu’elle ait la force nécessaire pour contraindre un dracaufeu, y compris un faux-dracaufeu, à faire quoique ce soit.
"Elle aurait pu me priver de profiteroles !"
- Sacha…
"Et… Et…"
Elle me regardait.
Comme le premier jour où ils s’étaient retrouvés à Kalos : la manière dont elle l’avait encouragé, ce nouvel élan qui l’avait pris et cette raison de s’améliorer dont l’origine semblait différente de tous ses précédents voyages. Et s’il ne montrait pas le meilleur de lui-même ? S’il finissait par la décevoir ? Était-ce pour cela que la défaite à l’arène de Urup (devant Liam, c’était parce qu’il y avait Liam qu’il s’était senti si blessé…) lui avait semblé si difficile (alors pourquoi était-ce contre elle qu’il avait crié). Serena, la manière dont elle le regardait, la raison de ses larmes alors qu’elle criait qu’il n’était pas le « vrai Sacha ». Je l’ai fait souffrir.
"E-Elle… Elle croyait en moi, et j’ai cru… Je ne voulais pas la décevoir."
- La décevoir ? Tu as peur de la décevoir alors que ça fait des mois et des mois que tu lui mens ?
"Mais si je ne suis pas ce qu’elle croit alors…"
- Sacha. Tu n’es même pas ce qu’elle voit.
Le faux-pokémon se tût, les écailles rouges de hontes et de colère, sachant pertinemment que Brice avait raison.
- Je t’ai laissé du temps, non ? Beaucoup de temps pour que tu puisses toi-même lui expliquer, parce que quelque part je… ça me tue de l’admettre, mais je crois qu’une partie de moi te respectais de ne pas juste être et faire ce qu’elle attendait, que tu prennes ce risque alors que ça pouvait tout briser entre vous. Mais au final, tu n’as rien changé, tu te contentes d’être là et d’éviter le plus important.
Brice s’arrêta, remarquant les écailles qui avaient si soudainement viré au rouge.
- Tu as fait quelque chose ? haussa-t-il un sourcil.
Sacha sursauta et agita dans tous les sens ses bras et ses ailes, regardant de tous côtés des fois qu’on n’ait pas laissé sa pokéball dans la chambre et qu’il puisse – à situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle – s’y réfugier.
- Sacha ? Tu n’as quand même pas…
"Dis que je l’aimais ?"
- … Refais de la soupe ?
"…"
- …
"J’ai appris la recette du gâteau au yaourt, en fait."
- Ah.
"Ah."
- …
"…"
- Tu lui as dit que tu l’AIMAIS ?!
"Alors, je peux pas vraiment ‘dire’ sous cette forme, à la rigueur draragouiner mais pas ‘dire’ donc…"
- Tu lui as draragouiné que tu l’AIMAIS ?!
"Alors qu’ils étaient dans les toilettes, oui, parfaitement," intervint une voix derrière la porte.
- …
"Alors, cette recette de gâteau au yaourt…"
- Dans les toilettes ?
"Aaaaaaah ! Je saaiiiis !!!"
- Tu l’as embrassée ?
"NON !"
Parce qu’il n’allait certainement pas embrasser Serena dans les toilettes. Non, mais, vous imaginiez, la moiteur, l’odeur du désinfectant alors qu’ils s’écraseraient contre le mur, leurs corps pressés l’un contre l’autre, un peu de buée se formant sur les miroirs tandis que leur respiration s’alourdirait de plus en plus…
- Tu lui as fait autre chose dans les toilettes à part ‘ne pas l’embrasser’ ?
"Il y avait autre chose à faire ?" demanda-t-il complètement perdu.
"Léchouiller ? » proposa Pandarbare.
"Je suis pas un pokémon !"
- Justement, entendit-il le garçon grommeler.
"Mordiller ?" essaya de nouveau le panda.
"Je ne mords pas ! Les humains ne mordent pas !"
- Je me disais bien que j’avais vu une rougeur dans son cou, grommela Brice.
"Hein ?"
"C’est vrai qu’elle s’est fait un mauvais bleu en affrontant ces chasseurs de pokémons pour te sauver…"
"Hein ?"
Maintenant que Pandarbare l’évoquait, c’est vrai que lui aussi avait vu cette fameuse rougeur dans le cou de son amie, qui d’ailleurs ressemblait aussi un peu à une légère brûlure quand on la regardait de plus près et… Il était à moitié noyé, et il avait senti la présence de Serena et il avait juste eu envie de se rapprocher, et… et… La réalisation le frappa aussi fort qu’un Rhinocorne.
"J’ai mordillé Serena ?!"
- Pas la peine de se vanter.
"Quel genre de personne fait ça à son amie ?"
- On se le demande.
"Ou alors c’est des mauvais réflexes de dracaufeu, oui, c’est sans doute ça."
- Ah ça, les dracaufeus ont bon dos avec toi.
Le métamorphosé s’effondra au sol en même temps que sa flamme rapetissait au point qu’un salamèche aurait pu lui faire concurrence. Brice s’accroupit à côté de lui, tapotant du bout du doigt l’aile derrière laquelle il s’était caché.
- Sacha ?
"Je vais faire de la soupe."
- Mourir peut attendre, lui retint-il le bras. Surtout que j’ai encore besoin de toi, même si ce que tu fais avec Serena ne me plait pas trop.
"Donc pas de coussin-Serena ?" demanda Pandarbare.
- …
"J’ai jamais dit oui !"
"Parce que tu préfères la vrai."
"Par pitié, une minute, laisse-moi juste une minuuuuute !"
- Le pire, c’est que Serena continue de t’aimer.
"Hu ?"
- Rien. Juste mon amour propre brûlé au quatrième degré.
"Comme les gâteaux de Sacha," ricana le panda.
- Pas à ce point, bien heureusement, grimaça le garçon. Mais j’aimerais qu’à l’avenir tu évites de te faire remarquer, que ce soit avec les Teams Magma, Aqua… ou en embrassant Serena.
"Je ne vais pas…"
- Bien, parce que de sérieuses questions vont se poser vous concernant. Et vu ton passé avec eux, je pense qu’il serait bon que tu y réfléchisses.
Sacha se crispa. S’il était vrai qu’il connaissait Max et Arthur (n’importe qui faisant quelques recherches l’apprendrait facilement), il ne pensait pas qu’ils puissent le considérer comme une réelle menace. Alors oui, il avait aidé Lance à l’époque, mais c’était bien le mot : aidé. En aucun cas il n’était un G-Man capable d’infiltrer ce genre d’organisation ou d’être réellement pris au sérieux une fois seul.
- Vraiment, tu ne me facilites pas la tâche, alors que je fais tout mon possible pour que Serena puisse continuer les concours et peut-être participer au Grand Festival.
Son air plaintif sonnait faux alors que le métamorphosé se souvenait encore de ses menaces.
"Est-ce que tu tiens à Serena ?"
- Je te l’ai déjà dit, non ? C’est bien pour ça que tu as toujours envie de cracher tes flammes sur moi.
"Oui, j’ai compris que tu t’intéressais à elle, mais ce n’est pas ce que je te demande."
Brice lui fit un léger sourire, comme si la remarque l’amusait.
- Et toi ?
Il planta son regard dans celui du métamorphosé sans se départir de son sourire. Quand Brice faisait ça, Sacha ne savait jamais exactement de qui il se moquait, et quelque part, c’était ce qui le mettait le plus mal à l’aise quand il parlait au garçon.
- Dis-moi si toi, tu pourrais la retenir.