2.Blanc ou Noir
Elle n'avait jamais été dans cette partie de la région d'Unys. Ludvina lui reconnaît beaucoup de charme : le point de vue donnant sur les alentours de Pavonnay est à couper le souffle.
Le choix de s'installer ici peut parfaitement se comprendre. La ville est de taille humaine, avec tout le nécessaire à disposition. Avec cela, la proximité des lieux de travail de chacun rend vraiment l'endroit idéal. Il doit y faire bon vivre.
Quand le son des talons claquant dans les escaliers parvient à ses oreilles, elle se retourne. Sous l'effet du vent, des mèches de cheveux viennent encadrer son visage.
Un petit bonnet vert pomme doté de deux pompoms blancs, duquel naissent des cheveux blonds, apparaissent dans son champ de vision. Ludvina entrouvre la bouche sans émettre un son. Resplendissante. Le mot résonne dans sa tête alors que Bianca lui apparait dans son entièreté. Ses cheveux longs, attachés en tresse afin de lui dégager son visage, lui confèrent un air un peu plus adulte, plus sérieux par son côté davantage ordonné que lorsqu'elles avaient quatorze ans. Ludvina ne peut s'empêcher d'être un peu surprise que ses yeux soient dorénavant dotés d'une paire de lunettes rouges, contrastant avec la couleur de son nouveau chapeau. Sous sa veste blanche, un ravissant chemisier orange à carreau brun complète son ensemble avec une jupe souple, d'un marron plus foncé et uni.
Son expression un peu incertaine s'illumine quand elle la reconnait, et elle se précipite sur elle les bras grands ouverts :
— LULU ! Lulu, je suis tellement contente de te revoir !
Ses bras la serrent au point de lui couper le souffle, mais Ludvina lui renvoie la même énergie avec bonheur.
— Je suis contente de te revoir aussi, Bianca. Tu m'as beaucoup manqué… mumure-t-elle en relachant son amie de toujours.
— Tu vas bien ? Où tu étais ? Oh, Tcheren et moi on a un milliard de trucs à te raconter ! Il s'est passé tellement de choses pendant ton absence…!
— J'imagine bien… D'ailleurs, il est —
Ludvina n'a pas le temps de finir sa phrase que l'intéressé finit par faire son apparition. Sa démarche est lente, presque traînante. Ludvina déglutit. Autant Bianca l'a accueillie avec une énergie solaire, celle de Tcheren sera forcément polaire au vu du regard glacial qu'il lui jette.
Lui aussi à beaucoup changé. Les lunettes ont disparu de son visage, ce qui lui donne un air nettement moins "intello" qu'autrefois. Par ailleurs, il parait un peu plus décontracté dans sa tenue : son noeuf de cravate est un peu lâche, sa chemise un peu froissée. Le Tcheren qu'elle connaissait n'aurait jamais pu sortir dans de telles conditions — surtout avant leur voyage initiatique….
Sa froideur est cependant restée intacte.
— Salut.
— Salut, Tcheren.
Un silence pesant commence à s'installer. Biance regarde ses deux amis alternativement, puis se décide à désamorcer la situation avant qu'ils ne gèlent sur place :
— Booon ! C'est pas tout ça, mais tu as pu visiter un peu les alentours ? Comment tu trouves Pavonnay ? Je crois que nous n'avions pas visité cette partie d'Unys, à l'époque !
— Non, j'avoue que j'ai pris le premier train pour m'y rendre et je vous ai attendu… Je ne voulais pas vous rater !
— Hihihi ! Je comprends ! Viens, ajoute Bianca en lui prenant la main, on va te faire visiter !
Le trio passe par le parc pour allonger leur trajet, profitant pour en discuter de leurs dernières aventures (enfin, pour être franche, c'est Bianca qui monologue sur les six dernières années). Entre les trouées de soleil, les feuilles des arbres pétillent d'un vert tendre, tandis que dans les parterres d'herbe des primevères timides colorent la pelouse de jaune et de blanc.
La voix portante et claire de Bianca raconte que, suite à son sacrement, Tcheren et elle avaient pris des voies différentes de la sienne (ça, Ludvina le sait). Si Bianca s'est lancée dans la recherche aux côtés du Professeur Keteleeria (elle la félicite de tout cœur, heureuse que son amie ait trouvé sa vocation), Tcheren il s'estquant à lui rangé sous la banière des Champions d'arène (Ludvina sourit, contente qu'il ait réussi ses examens).
Elle ne cache pas sa surprise en apprenant qu'il a pris comme spécialité le type Normal. Où est donc le jeune garçon qui ne jurait que par la force ? L'intéressé ne répond pas à sa boutade, haussant les épaules avec désinvolture.
— C'est justement parce que c'est un type désavantagé que je m'y suis intéressé. "Comment développer le potentiel du type Normal ?" est la question que je me suis posé quand le choix du type m'a été proposé. J'ai juste trouvé le challenge intéressant. Et puis, pour débuter, je trouve que c'est ce qu'il y avait de mieux.
— C'est pas parce que c'est le premier Champion qu'il est pas fort, hein ! Il est même devenu encore plus fort que lorsque…
Sa voix est devenue plus faible, son expression plus triste. Cependant, elle secoue vivement la tête pour retrouver rapidement le sourire.
— … Que depuis la dernière fois qu'on s'est affrontés ! D'ailleurs, tu dois être devenue encore plus forte, non ?
— Hmm-hmm…
Songeuse, Ludvina caresse inconsciemment les Poké Balls à sa ceinture du bout de ses doigts.
— J'ai plus d'expérience, c'est vrai. Mais je ne sais pas si je suis vraiement devenue… plus forte. Je pense que j'ai encore beaucoup de marge…
— C'est sûr que tant que tu n'as pas encore enflammé tout Unys avec Reshiram, on peut dire que tu peux faire mieux, rétorque Tcheren avec un sarcasme caustique.
Aussitôt, Ludvina se ferme.
— C'était pas très drôle, Tcheren… marmonne Bianca en faisant la moue.
— Est-ce qu'on… pourrait se poser un moment ?
— Oui, bien sûr ! On va pouvoir te montrer notre chez nous ! Tu vas voir, c'est hyper mimi ! On a même trouvé des déco Compagnol pour —
— Attends, coupe Ludvina en s'arrêtant. Attends. Quoi ? Vous vivez ensemble tous les deux ? Vous… Vous êtes en colloc ?
Autant elle a bien compris qu'ils vivaient dans la même ville, autant elle n'avait pas compris qu'ils habitaient ensemble.
Un immense sourire éclaire le visage de Bianca alors qu'elle se rapproche de Tcheren, un regard malicieux en coin.
— On lui dit ? Steuplait, steplait, steuplaiiit —
— Vas-y, concède enfin celui-ci en levant les yeux au ciel.
Bianca pousse un petit cri de joie en montrant sa main gauche à Ludvina. Sur son annulaire gauche brille une délicate perle noire sur un anneau en or blanc. Ludvina ne peut que mettre couvrir sa bouche en lâchant un "Oh !" de surprise à son tour.
— Toutes mes félicitations…!
— Merciiii ! sautille Bianca avant d'embrasser la joue de Tcheren qui, enfin, se fend d'un sourire tendre et amusé.
— Qui a fait le premier pas alors ? ne peut-elle s'empêcher de demander.
— C'est moiiii ! Je te raconterai tout à la maison !
Les trois amis arrivent sur une petite rue un peu retrait, très pavillonnaire et calme de première impression. En plein milieu de la rue, Bianca leur ouvre un portail bordeaux menant sur une maison à peine plus haute que large, visiblement sur deux étages.
L'intérieur est très chaleureux ("C'est moi qui est tout organisé pour la déco ! Pas mal, hein ?" s'enorgeuillit Bianca pendant qu'ils enlèvent leurs chaussures). Dotée d'une luminosité claire, la salle à manger dans les tons orangés et bruns donnent envie à Ludvina de se blottir dans le canapé avec une bonne boisson chaude tout en regardant le jardin par la large baie vitrée y conduisant.
Elle n'écoute que d'une oreille comment Bianca et lui se sont revus suite à son obtention de titre de Champion, le rapprochement qui en suivit et finalement comment elle a réussi à prendre son courage à deux mains pour lui avouer ses sentiments. Ce n'est pas tant que leurs péripéties ne l'intéressent pas, mais Ludvina est prise dans la contemplation des nouvelles photos que le couple a imprimé et placé devant la cheminée.
Elle reconnait Tcheren dans ce qui semble être un terrain de combat extérieur (son arène peut-être ?), Bianca devant une estrade et un micro, sûrement en train de donner une conférence (elle se demande quel thème elle a choisi de présenter ?). S'en suivent plusieurs photos d'eux deux à différents endroits, différents moments, plus ou moins proches physiquement.
Enfin, une unique photos où ils sont tous les trois se retrouvent un peu à part mais encadré avec soin. Ludvina se souvient de celle-ci. Ils se tenaient devant la Route 1, à l'instant même où leur aventure commence vraiment…
(Est-ce que Bianca s'entend mieux avec son père aujourd'hui…?)
— … J'étais vraiment hyyyper stressée ! J'avais tellement peur qu'il me rejette et que je perde son amitié… Et dire que maintenant, on est fiancés ! Ahaha ! conclue Bianca en regardant Tcheren.
S'il lui sourit gentiement, il n'accorde pas un regard à Ludvina. Cette dernière se racle la gorge, espérant crever l'abcès de sa colère à peine contenue.
— Et donc, vous avez une date en tête ?
— Eh bien — !
Mais Bianca s'interrompe pour appuyer son regard sur son fiancé.
— Tcheren ? On a décidé quoi pour le moment ?
— On aimerait se marier d'ici l'année prochaine, mais on a pas encore de date précise.
— Voilà ! s'exclame Bianca en joignant ses deux mains. Oh, j'y pense, tu veux boire quelque chose, Lulu ?
— Oui, avec plaisir.
— Plutôt chaud ou froid ? demanda-t-elle se disparaissant dans la cuisine.
— Chaud ! Une infusion sera très bien !
— OKKK !
Dès l'échange terminé, l'atmosphère devient lourde. Tendue. Tcheren a arrêté de la fuir du regard pour au contraire la dévisager, la toisant depuis sa chaise. Peut-être que si elle ne s'était pas préparée à son accueil glacial, Ludvina aurait eu envie de disparaitre dans le fin fond du canapé.
Mais Ludvina le connait. Plutôt que de se laisser impressionner par le jugement dans son regard, elle se redresse davantage, voulant paraître digne malgré la culpabilité rongeant son cœur.
— Écoute, je comprends parfaitement que tu m'en veuilles. J'ai une explication à mon comportement passé, mais pas vraiment d'excuse. Je peux que vous dire que… je suis vraiment désolée. Je sais que je vous ai fait souffrir, toi et Bianca, et que ce n'est pas juste —
— Attends la avant de faire ton mea culpa. Elle mérite d'entendre ce que tu as à dire, tu ne crois pas ?
Ludvina soupire lourdement, mais acquiesce.
Quelques secondes plus tard, Bianca revient avec des tasses, une multitudes d'infusions (qu'elle manque de renverser par terre) et toute sorte de condiments pour rajouter des saveurs à leur boisson si besoin (mais aucun des trois n'y touche. Tcheren boit son café sans sucre, Bianca a déjà mis du miel dans sa tasse et Ludvina préfère la saveur de l'infusion telle quelle).
— Bon allez, on a bien parlé de nous, maintenant c'est à toi de tout nous dire ! Qu'est-ce que tu as fait pendant ces six longues années ?
Derrière sa façade positive, Ludvina voit très bien qu'elle peine à en parler avec légèreté par la petite inflexion au niveau de ses sourcils.
— Bianca…
De nouveau, elle inspire et expire profondémment pour chasser son appréhension.
— Bianca, avant toute chose, je voulais te dire que je suis désolée. Mon départ précipité… Je sais à quel point il a pu causer beaucoup de peine, surtout à vous.
Tcheren ne peut s'empêcher de lâcher "tch" agacé. Aussiôt, Bianca lui assène un coup de coude dans les côtes ; Luvina continue :
— C'était lâche. Je me suis sentie isolée et perdue — j'avais vraiment besoin de cette pause pour en apprendre plus sur moi-même, mais… j'aurai dû davantage vous en parler. Je crois que j'avais peur que vous ne comprendriez pas. Tout ce que je peux dire, et je le pense sincèrement, c'est que je suis désolée… J'espère que vous pourrez me pardonner.
Un petit sourire embarassé fait son chemin sur son visage, concluant piteusement par un "voilà…" maladroit.
Tout de suite, Bianca se lève pour la prendre dans ses bras, manquant de les ébouillanter toutes les deux avec la tasse de Ludvina.
— Évidement qu'on te pardonne, Lulu… Si maintenant ça va mieux pour toi, c'est le principal…! Je m'en veux aussi, tu sais… Je sais que c'était pas une période facile pour toi, j'aurai dû être davantage là pour toi…
— Ne dis pas de bêtises, la rassure aussitôt Ludvina en lui caressant le dos, tu as fait tout ce que tu pouvais pour moi. Merci… Merci pour tout.
Elles restent ainsi, figées dans un moment suspendu. Le cœur de Ludvina bat contre le sien, et quand elle ferme les yeux, elle peut presque s'imaginer à l'aube d'une de leur soirée pyjama d'antant.
En se redressant, Bianca renifle et essuie d'un geste vif du pouce les larmes naissantes aux coins de ses yeux.
Toujours en retrait, le jeune homme prend enfin la parole :
— Ludvina, si je suis ravi que tu présentes des excuses en bonne et due forme, ça va m'être insuffisant.
— Tcheren ! s'exclame Bianca en se tournant brusquement vers lui, faisant virevolter sa tresse.
— Moi, ce que j'aimerai savoir, c'est pourquoi tu t'es comportée comme ça. J'entends que tu avais peur de ne pas être comprise ou que tu craignais qu'on vende la mèche… Mais six ans ! Six ans, tu te rends compte de ce que ça fait ? On a presque fini par croire que tu étais morte !
Ludvina se pince les lèvres, se les humecte puis dit :
— Oui. Je sais. Je comprends que tu ne veuilles pas me pardonner tout de suite —
— Non non et non ! coupe Bianca. Tcheren, c'est pas DU TOUT ce qu'on avait dit !
— J'ai dit que j'étais soulagé qu'elle soit de retour, et c'est vrai. Je suis ravi qu'elle se porte comme un charme et qu'elle souhaite nous voir, mais ça ne veut pas dire que tout est oublié. Pourquoi tu n'as rien dit ? ajoute-t-il en se retournant vers l'intéressée.
Cet instant ne peut être retardé davantage. Fuir se révèle impossible. Et puis, pour aller où…?
Après s'être débarassée de sa tasse sur la table basse, elle tire son sac sur ses genoux.
Puis leur présente le Galet Blanc.
Bianca penche la tête, perplexe :
— C'est…?
— Le réceptacle de Reshiram ? demande Tcheren en fronçant les sourcils.
Elle a besoin d'inspirer un grand coup pour leur expliquer :
— Il y a de ça bientôt huit ans… Reshiram a repris sa forme dormante. Je n'ai jamais réussi à le réveiller. À l'époque, poursuit-elle en cherchant leur regard, j'avais fait de lui mon Pokémon phare et sans sa présence… Je n'avais plus de sentiment de légitimité. J'avais honte, voilà tout.
— Je croyais que tu étais triste à cause de N… murmure Bianca d'un air peiné.
Ludvina esquisse un sourire pâle. Tenant toujours le Galet entre ses deux mains, ses yeux bleus se fixent sur la tasse ; aucune vapeur ne s'en échappe à présent.
— Ouais… aussi, c'est vrai. Disons que ça ne m'a pas aidée. Je crois qu'une part de moi espérais le retrouver, au travers de ce voyage…
— Pourquoi il est redevenu comme ça ?
— C'est ce que j'ai cherché à comprendre... Sans grand succès, admit-elle en le rangeant dans son sac.
À nouveau, elle recherche leur regard et plus particulièrement celui de Tcheren. Ce dernier exhale douce par le nez tout en passant une main sous menton.
— Je me dois d'être honnête : je vais avoir besoin de temps pour digérer tout ça. Mais je comprends aussi que la honte t'ait poussée à te conduire de la sorte. On était jeunes, aussi…
Enfin, il lui sourit pour la première fois depuis leur retrouvaille :
— Si tu nous promets de nous prévenir la prochaine fois que tu veux partir en voyage, je ferai effort d'oublier tout ça. Ça te va ?
— Ouais. Parfait pour moi.
L'atmosphère lourde s'efface pour de bon. Leur complicité retrouvée, Bianca frappe dans ses mains pour reprendre l'attention :
— Bon alors ! Tu vas nous le raconter ou pas, ce voyage ? Tu as été dans quelle région en premier ?
Un petit rire échappe à Ludvina.
— Eh bien, figure-toi que j'ai d'abord été à…