1.Maman
Quand sa mère l'a fait rentrer à l'intérieur, elle lui a demandé de ne pas trop faire de bruit.
Son petit frère dort à l'étage.
Ludvina n'avait pas de petit frère lorsqu'elle était partie. Ludvina n'avait pas de père : elle l'a connu, mais elle préfère croire qu'elle n'en a jamais eu. Sa mère avait fini par divorcer et l'avait élevée seule.
Les choses ont évolué sans elle. Sa mère a vécu sans elle. C'est normal. C'est même géniale qu'elle ait réussi à penser à elle et à refaire sa vie. Pourtant, Ludvina s'en sent un peu blessée. Elle aurait voulu savoir tout ça au moment où c'est arrivé, suivre l'évolution et la progression de sa vie sentimentale.
— Oh.
C'est toute qu'elle trouve à dire lorsque sa mère lui raconte succinctement ses aventures amoureuses. Une application de rencontre, un Dresseur à la retraite qui cherche à se poser, une femme célibataire et sans enfants. Rencontre, coups de cœur, un marriage plus tard et voilà l'enfant qui va avec.
— Aren a ma chambre, je suppose...?
Ludvina fait de son mieux pour ne pas paraître ennuyée. Sa mère secoue gentiment la tête.
— Non, ne t'en fais pas. Elle est telle que tu l'as laissée.
— Oh, super !
Silence. Ludvina se rend compte de sa maladresse.
— Félicitations, relance-t-elle avec un sourire sincère.
Sa mère arque un sourcil. Ludvina clarifie :
— Pour ton marriage.
— Oh ! Merci mon bébé. Je suis sûre que tu t'entendra très bien avec lui ! C'est un gros nounours.
Sa fille hoche la tête timidement. Elle verra par elle-même.
— Mais, et toi ! Raconte-moi, tu dois avoir fait tellement de choses depuis !
Son ton est joyeux et léger. Peut-être un peu trop. Ludvina a un petit sourire triste alors qu'elle plonge son regard dans le chocolat chaud que sa mère lui a préparé. "Tu as le droit d'être en colère, tu sais ?" mais ces mots n'osent pas franchir ses lèvres. Égoïstement, elle a envie de croire qu'elle n'est partie que quelques jours. Que son absence a été sans conséquences. Demain lui prouvera bien que ce n'est pas du tout le cas. Mais pour l'instant, elle a juste envie de retrouver sa mère.
— Je sais pas vraiment par où commencer... Tu te souviens de N ?
Elle acquiesce.
— Comment l'oublier ? L'as-tu retrouvé ?
— ... Non. J'ai commencé mes recherches par...
Son récit file, l'heure défile. Plus tôt qu'elle ne le veut, il est déjà minuit. Sa mère part devant pour lui donner des draps propres : ça fait un moment qu'ils n'ont pas été changés. En attendant, Ludvina redécouvre sa chambre. La Wii dans le petit placard sous sa télé est toujours en place. Sûrement que les batteries des piles sont mortes depuis. Qu'est-ce qu'elle a pu jouer à Luigi Kart avec Bianca et Tcheren ! C'était le bon temps. Bianca n'a jamais été très forte aux jeux vidéos qui demandaient d'être sur le qui-vive comme celui-là. Entre Tcheren et elle en revanche, c'était souvent serré.
(Est-ce que ça a changé ? Est-ce qu'ils jouent encore à ça aujourd'hui ?)
Ludvina se relève alors que son regard se pose sur l'étagère où reposent ses trophées. Coupe d'or pour la Ligue Pokémon, des cadres de bronze, d'argent et d'or contenant des photos de Dresseurs très talentueux qu'elle pu rencontrer. Goyah, Chammal et Chamsin, Tcheren et Bianca. Au-dessus se trouve le certificat daté où elle a gagné la ligue officiellement. À côté, les quelques journaux où elle a fait des interviews en première page. Les quelques exemplaires de beaucoup d'autres qui suivront. Enfin, dans un cadre un peu ailleurs, sa mère est entourée de ses compagnons de voyage de l'époque. Reshiram est là aussi, rendant les autres personnages de la photo minuscules autant par le cadre que par sa taille titanesque.
Aucune photo de N. Ils n'en ont jamais eu l'occasion.
Le sourire de Ludvina s'affaisse, et ses yeux se perdent dans la nostalgie. Qu'est-il devenu après tout ce temps ?
Sa mère rentre dans sa chambre avec des draps propres.
— Allez, comme autrefois ! s'écrit-elle à mi-voix.
Ludvina s'efforce à lui sourire malgré la fatigue, attrape l'extrémité du drap et en moins de deux, le lit est fait.
Sa mère s'approche pour l'embrasser sur le front, comme elle avait l'habitude de le faire avant qu'elles s'endorment. Mais contrairement à avant, elle doit relever la tête pour atteindre son front : elles font maintenant la même taille.
— Dors bien mon bébé.
Sa voix est faible, fragile comme du verre.
— Dors bien toi aussi.
Sa mère lui adresse un dernier sourire, puis ferme la porte qui grince plaintivement.
Willys s’est révélé être un homme agréable mais réservé. Ancien pêcheur, il emmène régulièrement sa mère en forêt pour qu’ils profitent des petits coins d’eau et des Pokémon aquatiques.
Elle a rencontré également son demi-frère, Aren, âgé de deux ans. Timide lui aussi, il lui adresse assez peu la parole, se cachant dans les jupes de leur mère ou derrière son père, tout en la dévisageant de ses grands yeux craintifs.
— Aren, c’est ta grande sœur, Ludvina ! l’encourage pourtant leur mère. Elle est très gentille !
Mais Ludvina comprend. Elle n’est qu’une étrangère pour lui, comme lui n’a pas encore de place dans son cœur. Elle peine encore à réaliser que sa famille s’est élargie…
Pour être honnête, elle ne sait pas comment se comporter avec ce petit garçon qui partage son sang. Leur différence d'âge les desservent. Il parle à peine ("mama", "papa"). Les Pokémon l'effraient aussi. Elle espère que ce ne sera qu'une phase. Maman lui a dit que, elle aussi, aurait été un peu craintive des Pokémon à un moment donné.
Après que maman ait coupé en petits bouts la viande pour Aren, ils se mettent à manger avec appétit.
Sauf elle.
Sa maman et Willys s'échangent des paroles, puis rient. Aren prend ses morceaux de viande qu'il enfourne dans sa bouche.
La fourchette de Ludvina pique, pique et repique sa purée. Elle se sent exclue de cette vie de famille. Elle a beau être présente, elle n'a pas l'impression d'être là.
Lui reste-t-il vraiment une place ici ?
— Ludvina ?
La nuit est tombée. Aren est au lit, Willys est devant la télé. Un documentaire est en train d'être diffusé, au vu du timbre de la voix monocorde du présentateur. Maman l'approche avec un chocolat chaud à la main. Deux autres tasses sont pleines, dans un plateau jaune recouverte de têtes de Tediursa.
— Tu n'as pas l'air bien… Il y a un problème ? Tu te sens malade ?
Ludvina prend avec délicatesse la tasse qu'elle vient de préparer pour elle. Elle commence par dire :
— Merci…
La céramique lui brûle presque les doigts. Puis elle continue :
— C'est… comment dire…
Elle s'asseoie sur une chaise devant la table de la salle à manger. Visiblement inquiète, maman s'installe à côté d'elle. Alors elle reprend :
— Je n'ai… pas l'impression d'avoir ma place ici…
— Qu'est-ce que tu racontes ? Bien sûr que tu l'as ! Tu es ici chez toi, mon bébé !
Ludvina se force à avoir un petit sourire. Son regard plonge dans son chocolat, où des petits marshmallows flottent à la surface.
— Tout a tellement changé… Je ne pensais pas qu'on vivrait avec tant de de monde. C'est un peu difficile de s'y faire… J'ai l'impression que tout a continué sans moi…
Elle sent sa mère se tendre.
— Ludvina, je t'ai attendu pendant six ans. Six ans, à ne pas savoir où tu te trouvais ! Six ans où je me suis rongée le sang, à me demander si tu allais bien ! Si tu étais en vie ! Si tu étais heureuse…!
Sa voix se brise sur la dernière phrase. Rageusement, elle chasse des larmes naissantes avant de lui adresser un murmure qui a sur elle l'effet d'une claque :
— Ne m'en veut pas d'avoir continuer à vivre sans toi.
Elle se lève brusquement, oubliant les chocolats chauds pour retourner auprès de son mari.
— Dustine…?
Ludvina ne veut pas entendre leur conversation. Entre deux gorgées serrées, plus amères que sucrées, elle pose ses doigts sur l'extrémité du plateau. Les tasses fument encore. Ses mains se saisissent des côtés, et c'est d'un pas décidé qu'elle ramène le tout au couple devant la télé.
Willys la remercie à voix basse. Dustine se contente d'un signe de tête.
— Bonne nuit.
— Toi aussi, Ludvina, sourit Willys.
Sa femme ne lui répond rien.
Une fois dans sa chambre, Ludvina s'écroule sur son lit en soupirant d'exaspération. Ce n'est pas ce qu'elle voulait dire — ce n'est pas ce qu'elle voulait transmettre comme idée.
Mais au moins, sa mère a pu exprimer ses véritables sentiments.
Bientôt, elle devra affronter ceux de Bianca et Tcheren aussi.