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Analyse de fanfic : "Que Tombe La Foudre (Récit pour tous et pour personne)" (de Keeibuy)



Postée sur le site fin avril et en cours de publication depuis, Que Tombe La Foudre (Histoire pour tous et pour personne) est le premier écrit publié par Keeibuy sur le site depuis son arrivée, il y a environ un an, après une importante préparation. Elle sera le centre d'un univers qu'il compte développer par divers spin-off par la suite. Elle se distingue par de nombreux aspects originaux, que ce soit dans son expression, son sujet, sa dimension philosophique, ou son traitement de l’univers de Pokémon Donjon Mystère.

Le style doit être la première chose que l’on remarque en se penchant sur cette histoire. Et c’est aussi la raison pour laquelle on pourrait la trouver rebutante, puisque ce style est assez dur à suivre, pas forcément ce qu’on attend en lisant une fanfic Pokémon ; mais en même temps, c’est une force indéniable de ce récit, qui participe grandement à son identité. Il est indissociable de l’histoire, qui n’aurait pas été la même sans être servie par cette expression si particulière.

Le vocabulaire est, pour commencer, très riche ; premier intérêt, et premier obstacle. En effet, certains mots compliqués pourraient presque nécessiter l’usage d’un dictionnaire… Mais même pour ceux qui ont du mal avec ça, notez bien de vous accrocher, puisqu’en avançant dans la lecture, on s’accoutume finalement assez vite à saisir le sens des mots grâce au contexte. Ceci grâce à une bonne fluidité globale : si certaines tournures de phrases pourront paraître alambiquées, l’auteur choisit avec soin ses mots pour qu’ils coulent tout seuls, bien imbriqués les uns dans les autres, avec parfois un petit jeu de style ou de sonorité. Au bout d’un ou deux chapitres, on saisit mieux l’organisation de ces phrases, on les lit plus facilement, d’où l’importance de persévérer.

Ce vocabulaire étendu sert à merveille tout aspect de la narration. C’est facile à remarquer dans les descriptions : Keeibuy s’en sert pour apporter du réalisme aux lieux de son univers, grâce à quelques images bien choisies, et en sollicitant les cinq sens du lecteur. Il s’applique en effet à décrire l’odeur qui règne dans un endroit, quelques adjectifs de temps à autres précisent la texture d’un objet… Grâce à ces nombreuses indications, certaines pourtant assez subtiles, le lecteur va se faire naturellement son idée du lieu de l’action, et une idée claire.

Et on pourrait penser que des mots compliqués entravent au contraire une bonne description des actions ; eh bien non. Là, c’est la fluidité du texte qui rentre en jeu pour que le lecteur se représente chaque mouvement dans l’espace, notamment pendant les combats Pokémon. Ceux-ci sont clairs et évitent les répétitions, qui sont d’ordinaires vite faites sur ce genre de scènes. Grâce au style, ce sont les actions elles-mêmes qui deviennent fluides, avec néanmoins cette sophistication caractéristique que leur donnent certains mots et tournures.

En plus du style adopté dans les passages narratifs, la fic trouve également une identité dans sa forme même, un peu particulière. En effet, l’histoire alterne entre récit classique et carnet de voyage, celui-ci tenu par le personnage principal, et qui offre un autre point de vue sur les événements narrés. Ainsi, on a deux formes différentes pour une même fanfic, dont la cohabitation fait l’une de ses spécificités.

Avec cela, on peut parler des illustrations de l’auteur sur son histoire : chaque chapitre (ou partie de chapitre, lorsque ceux-ci sont divisés en deux ou trois morceaux) est couplé à un dessin réalisé par Keeibuy lui-même, posté alors sur sa galerie. Et des dessins travaillés, s’il vous plaît. Cela contribue aussi à l’originalité de l’ensemble, et témoigne de l’énorme implication de l’auteur dans son travail.

Point intéressant à aborder : la version actuellement en cours de publication sur le site n’est qu’un troisième jet. L’ont précédée un brouillon sur papier sans réelle importance, et une seconde version dont le début est paru sur Pokébip, assez vite supprimé. Celle-ci se caractérisait notamment par un vocabulaire encore plus difficile qu’à présent (‘’purpurin’’, ‘’apodose’’ !!), et l’histoire n’avait pas de réelle direction ; l’auteur planifiait chaque chapitre avant sa rédaction. Il s’est vite rendu compte que ça n’allait pas, et a décidé de repartir presque à zéro, de prendre le temps de s’entraîner, de se familiariser avec l’écriture, et de trouver son propre style au lieu de piocher des mots impossibles dans le dictionnaire. C’est ce travail colossal qui a abouti à la version actuelle, et quiconque se sera penché sur le premier jet publié pourra se rendre compte des énormes progrès réalisés en seulement un an. En somme, on peut dire que Keeibuy est un terrible perfectionniste — et que ça lui réussit à merveille.

La fic se caractérise également par un grand nombre de personnages, mais dont l’importance du rôle varie : on va des figurants représentatifs d’une masse, dont l’utilité dans l’histoire n’est que de faire valoir des traits de caractères d’autres protagonistes, à un personnage principal complexe et très développé.

Il y a beaucoup à dire sur celui-ci… et on en dira finalement peu. Keios, Pikachu insolite (ne serait-ce que pour avoir attribué à la mascotte mignonne de Pokémon un caractère aux antipodes de celui qu’on représente le plus), est un jeune adulte qui cherche sa place dans son monde, mal à l’aise parmi les apprentis de sa guilde d’explorateurs dont il ne partage pas la naïveté et l’enthousiasme, solitaire et cynique. On suivra au long de la fic l’évolution de ses pensées et opinions, et sa recherche d’une destination, ainsi que de son identité.

On sent le travail de l’auteur sur Keios particulièrement important : dès le départ, il apparaît assez complexe, et on cerne mieux au fil des chapitres tout son questionnement intérieur et les nombreuses contradictions qui font toute sa richesse. Le changement de point de vue entre les chapitres normaux et les carnets de Keios permet de mettre en relief cette richesse psychologique du personnage : en effet, son ton, son cynisme et sa réflexion transparaissent différemment dans ces extraits écrits de “sa” plume et dans la narration des chapitres au point de vue omniscient.

Parmi les personnages secondaires, il est assez intéressant de noter que ce sont ceux qui n'apparaissent qu'une seule fois qui marquent le plus profondément Keios. A contrario, les membres de la guilde qu'il a l'habitude de fréquenter ne font pas ressortir le meilleur du protagoniste. Pour le moment, trois sages se sont dressés sur le chemin du Pikachu pour philosopher, voyant en lui un esprit assez vif pour saisir la portée de leurs paroles. S'ils n'ont pas tous apporté quelque chose à l'intrigue ou à l'univers, leur présence offre à Keios l'occasion d'enrichir ses réflexions.

Hormis ces trois sages qui participent au développement moral du protagoniste, les autres personnages semblent plutôt symboliser son malaise social. La guilde contient trop de novices, introduits en bloc et qui s'expriment de façon puérile pour la majorité, au point qu'il devient difficile pour le lecteur de tous les retenir. Il ne s'agit que d'une masse dans laquelle personne ne sort du lot, caractérisant bien le mépris de Keios pour ses camarades. Ceci concerne surtout les jeunes explorateurs de la guilde.

D'autres personnages sont davantage travaillés, notamment au niveau de leur expression, ce qui les distingue justement de cette foule. Sans pour autant leur chercher en détail une façon unique de s’exprimer, Keeibuy fait bien ressortir le caractère de chacun de ces personnages à travers le parler politiquement correct d'Hydmis, l'accent délicieusement cliché de l'Efflèche, ou encore la grosse voix de Kroeber qui s'exprime volontiers en majuscules, en gras ou par une grande taille de police.

Pour autant, ces personnages manquent encore beaucoup de profondeur. En ce début de fanfic, l'accent n'est mis que sur Keios et sa recherche de lui-même. Le Pikachu est pourtant entouré de plusieurs personnages intéressants, Kroeber et Jarok en tête, pour lesquels on commence à obtenir des éléments de background, mais selon les dires de l'auteur, leur développement ne viendra que dans les arcs narratifs suivants. On regrette également que tous les rôles féminins soient pour le moment aussi stéréotypés, peut-être est-ce lié à l'état d'esprit actuel de Keios ?

Le monde dans lequel prend place cette histoire est sombre : l’avant-propos nous dépeint clairement la couleur. Les descriptions sont emphatiques, appuyant l’image d’un paysage tantôt rude et sauvage, tantôt léger et vaste. L’univers possède donc un aspect très dark fantasy, notamment dans son traitement de l’Hêmoleit, un matériau cristallin indestructible qui corrompt toute matière après une exposition prolongée et mène à la création des donjons mystères. Cet ajout de l’auteur par rapport à la série de base suggère une volonté de rendre Pokémon Donjon Mystère plus mature, avec des problématiques au ton grave plus poussées encore que dans les jeux, où une atmosphère enfantine était présente.

Toutefois, on retrouve toujours les guildes d’explorateurs, reprises de PDM Explorateurs du Temps/Ombre/Ciel, ainsi que l’usage des nouvelles fonctionnalités des jeux principaux (les capacités Z et les cristaux associés par exemple). La question de la prolifération des Donjons est aussi évoquée, à travers l’Hêmoleit, devenant source de crainte et d’exil pour les Pokémon, qui se réunissent en royaumes et empires.

En effet, le monde de la fiction est organisé en plusieurs entités politiques (royaumes, empires, régions…), évoquées dès le deuxième chapitre lors d’un récit de voyage. Dans de nombreuses fictions Pokémon, il est évidemment question de régions, qu’elles soient canon à l’univers ou bien inventées par l’auteur. Mais ici c’est plus poussé, au point de pouvoir véritablement parler d’un lore pour le monde fantasy que propose Keeibuy dans son histoire. Au fil des chapitres, un cadre géopolitique se forme et se densifie avec ses tyrans, ses révolutions et ses poussées nationalistes.

Keeibuy aime construire son univers, et cela se fait en outre par le biais de deux spécificités de sa fic évoquées plus haut : les annexes du carnet de Keios, qui racontent donc plus en détail les événements précédents mais avec le point de vue très marqué du protagoniste, ainsi que les illustrations à la fin de chaque chapitre, qui sont un plus non négligeable afin d’aider le lecteur à s’immerger dans la vision de l’histoire. Ces annexes ne sont pas un frein dans la continuité des chapitres, au contraire puisque qu’elles constituent une transition bien ficelée entre ces derniers en apportant des détails et explications qui alourdiraient le texte si elles étaient incorporées en bloc aux chapitres normaux.

Il est difficile cependant de généraliser l’écriture ainsi que la construction de l’univers de Keeibuy, puisque relativement peu de chapitres ont été publiés par rapport à l’envergure attendue.

Comme on pouvait s’y attendre après évocation du perpétuel questionnement de Keios, cette fic sert également de prétexte à son auteur pour parler philosophie. Plus particulièrement de Ainsi parlait Zarathoustra (Un livre pour tous et pour personne), l’un de ses textes favoris, écrit par Friedrich Nietzsche. La tendance à la solitude du Pikachu, et de certains sages qu'il rencontre, font écho à la solitude de Zarathoustra dans l'œuvre de Nietzsche, nécessaire pour son élévation individuelle. D'ailleurs, la deuxième partie du chapitre 4 est une réécriture de l'aphorisme "De l'Arbre sur la Montagne", ce qui explique les réactions et dialogues parfois étranges de Keios, comparés au reste de la fic.

On n'en dira pas plus sur l'aspect philosophique du texte, par crainte de raconter n'importe quoi. Ce qui est important, c'est que la fic pousse le lecteur à la réflexion. Même en n'y comprenant rien à la philo, le texte nous renvoie à nos propres interrogations. Pour ce faire, Keeibuy développe parfois des opinions contre-intuitives à travers ses personnages, à commencer par son protagoniste qui méprise carrément la foule qu'il estime être composée de faibles et d'ignorants. Pourtant, on remarque assez vite que la vie en société répugne Keios autant qu'elle l'attire, sa manie d'écouter les conversations allant clairement dans ce sens.

Keeibuy questionne les angoisses et les doutes d'un jeune adulte cherchant sa place dans la société. L'intégration au groupe se fait par des rituels dépourvus de sens et répétitifs (la parade matinale de la guilde), ainsi que par des croyances communes (une sorte de paradis nommé Jihro). Dès lors qu'on n'y adhère pas, on se place en marge socialement et ce jusque dans le cercle familial. Mais peut-on se couper du groupe sous prétexte qu'il n'a rien à nous apporter ? Le choix de Glaucos, l'ancien mentor de Keios, de vivre seul dans un dangereux donjon mystère n'est pas satisfaisant pour le Pikachu qui veut laisser sa marque en ce monde. Il faudra donc s'accommoder du groupe.

À l'inverse, vivre en harmonie avec tout le monde n'est pas possible, à moins de ressembler à Jarok, que tout le monde adule, personnage trop parfait pour exister. Dans les deux derniers chapitres publiés, est évoquée à plusieurs reprises la question du nationalisme alors que Keeibuy développe l'histoire de l'empire d'Anegyros. Qu'importe le point de vue exprimé, il y a toujours une faction pour faire des reproches à une autre. À ce titre, s'il est impossible de vivre hors du groupe, une telle vie ne peut se faire autrement que par le conflit. Quand on sort un peu de la fiction, on se rend compte que le sujet est d'actualité.

Une autre thématique contemporaine, celle de genres, est introduite à partir du deuxième chapitre. Elle est pertinente dans un univers peuplé uniquement de Pokémon, car certaines espèces sont asexuées ou présentent un ratio mâle/femelle déséquilibré, d'où un besoin de reconnaissance par rapport à la norme. C'est donc à travers des Pokémon comme Sucreine (100% F) ou Feunnec (87,5% M – 12,5% F) que cette question est abordée, bien qu'elle soit tournée en dérision dans ses extrêmes. Ou plutôt, elle n'aide en rien Keios à trouver sa place en ce monde, bien au contraire.

En effet, rappelons que Keios est un jeune Pokémon au sortir de l'adolescence en quête de lui-même dans un monde en proie à de profonds changements. Or, le rôle traditionnel masculin a changé lui aussi. L'ancien modèle du mâle alpha dominateur est très critiqué par les nouveaux genres qui s'affirment, bien que la dominance masculine reste la règle dans les postes à responsabilités de l'armée et des guildes. La soumission de surface de Kroeber et l'image narcissique à la limite du machisme par laquelle Im'eto illustre l'armée représentent la réponse de la génération précédente à ces transformations, mais on peut imaginer Keios à la recherche d'une nouvelle identité masculine qui ne se construirait pas sur l'image plus ou moins classique du héros guerrier apportant la liberté, tel Zalen, peu soucieux des conséquences de ses actes glorieux.

En conclusion, on a ici une histoire atypique pour le style global de production de Pokébip, qui à travers une forme et une expression particulières développe un contenu et un personnage de profondeur inhabituelle. Il faudra néanmoins noter que par sa complexité et son vocabulaire, cette fic risque de ne pas plaire à tout le monde : telle est la signification de la parenthèse du titre, “histoire pour tous et pour personne”. Aux amateurs de belles lettres et de réflexion, même aux curieux (la fic reste accessible), on ne dira qu’une chose : lisez !


Par Dr#Reshini, LunElf et un anonyme

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