Pokémon : L'Étoile d'Arkephyr de Arkephyr
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Evaluation de Ramius
Expression
Tu as de l’expérience et ça se sent, je n’ai pas de piste d’amélioration explicite à donner.
Le rythme de la fic a tendance à être délibérément rapide, pour ne pas t’appesantir en route. C’est une esthétique qui se retrouve à beaucoup d’endroit : descriptions, dialogues, combats… et qui fonctionne tout à fait. Un passage que je tiens à relever est le chapitre 35,
Repose en paix, où tu t’adaptes au sujet. En prenant la même recette de base, tu fais ressortir l’état de choc persistant de Juliette, en assourdissant ses émotions et ses réactions. À l’inverse, dans une scène d’action, le même style donne un aspect plus nerveux, plus dynamique. En bref, excellente adaptation au contexte.
J’ai été surpris de voir que malgré ce style bien adapté aux scènes de combat, tu as choisi d’en écrire très peu. Plusieurs ont été évitées avec une justification narrative, je pense notamment au duel contre Elyndia. Sur celles qui ont été traitées, quelques tendances intéressantes se dégagent. Tu pars du principe que les Dresseurs ont le temps d’échanger plusieurs répliques courtes à chaque engagement de leurs Pokémon. D’abord, cela se traduit par des ordres et contre-ordres : un Dresseur peut choisir une attaque, puis une modification de cette attaque pour réagir à la défense de son adversaire, tout en ajoutant une défense pour son propre Pokémon — et ce avant que ce dernier n’ait effectivement déclenché son attaque. Cela apporte de la richesse à l’action de deux façons : d’abord, l’aspect tactique est bien plus flexible que dans les jeux, et ensuite… À haut niveau, un combat est un spectacle. Tu l’as retranscrit de façon très visible : les piques échangées par les Dresseurs ont autant d’importance que les attaques de leurs Pokémon. Pas parce qu’elles déconcentrent l’adversaire, ce dernier a sans doute appris à les ignorer, mais parce qu’elles donnent un divertissement supplémentaire à l’assistance, et donc aussi aux lecteurs. Ce dynamisme donne une identité propre aux combats, même si je ne te cache pas que c’est un effet assez souvent vu et que tu ne les as pas beaucoup diversifiés au sein même de la fic. Tu en es pourtant capable, puisqu’on sent nettement une différence de style entre Lucille et Thomas.
Donc parlons de l’éléphant dans la mine de diamant, j’ai nommé Rayquaza. Tout du long du chapitre 50, tu présentes un duel de haut vol en polissant soigneusement ces dialogues dans l’action, à chaque échange. Jusqu’à l’entrée en scène du Pokémon Cieux : et soudain Michael part dans un monologue, triplant facilement son temps de parole. A-t-on trois échanges ? Non : un seul. Donc il fait quoi en attendant, Rayquaza ? J’aurais été satisfait que tu mentionnes simplement que son Draco-Météor l’a épuisé. J’aurais râlé, mais tu peux modifier le fonctionnement d’une attaque ou d’un effet d’une attaque (tu l’as fait ailleurs avec succès), et ça marche. Mais ça doit être explicité. Là, on a l’impression que Cieux est très passif pendant tout le duel : combien de temps se passe-t-il entre l’échec de son attaque et la riposte ? Il avait largement le temps de se défendre, et on a l’impression qu’il attend que ça se passe. Je t’accorde que c’est une remarque assez mineure somme toute, même si c’est dommage que ça tombe sur le combat le plus important de la fic.
Un dernier mot sur un détail que j’ai bien aimé : Vulcanor, et Lucille mentionnant qu’elle souhaite « quitter cet endroit maudit. » Ce moment a un impact considérable, qui est en partie dû au temps que tu as passé au préalable à construire l’ambiance du lieu, toute en cendres et en chaleur oppressante… mais sans jamais qualifier Vulcanor en tant que lieu, jusqu’à ce que Lucille le fasse. Bon usage de la tension !
Histoire
L’histoire mélange les genres, et ça marche très bien… pendant un moment.
Tu disruptes très rapidement la trame classique du voyage initiatique, mais conserves malgré tout un objectif très clair sans jamais l’avoir énoncé : nettoyer la Team, surmonter la Ligue et peut-être remanier un peu le bazar des premiers champions. Ces buts sont transmis entièrement par le ressenti émotionnel de Lucille, et ça donne une intrigue à la fois solide et peu envahissante. Ce qui sont des qualités importantes pour ce type d’histoire.
Cette direction très claire est gardé jusqu’à la confrontation très destructrice à Iral, au-delà de laquelle tout devient incroyablement confus et obscur. Le scénario principal reste le même, avec Lucille qui reprend son voyage interrompu, mais… pourquoi ? La raison n’est pas éclaircie avant plusieurs chapitres, et tu t’arranges quand même pour qu’on n’ait les pleines motivations de tout le monde qu’au tout dernier moment possible, la confrontation contre Michael. J’ai donc passé dix chapitres à me demander : « c’est nécessaire, mais pourquoi ? » Deux ou trois, je n’aurais rien dit, c’est un bon procédé pour nous faire ressentir la confusion de Lucille suite au crime de guerre psychique de Mew. (Tu devineras que je n’aurais pas laissé Thomas s’en tirer à si bon compte après avoir effacé la mémoire de milliers de gens, mais ça c’est un choix personnel.)
Mais dix chapitres ? Tout l’arc final de la fic, alors qu’Iral avait tout l’air d’une ddernière ligne droite avant la conclusion ? On sent qu’il y a une tension, mais comme on ne sait pas pourquoi, ça tombe à plat, et on y perd des scènes qui méritaient mieux ! L’ascension de la Route Victoire (ou plutôt l’entrée dans la Ligue) est excellente hors contexte, mais n’a aucun impact parce qu’on n’a aucune idée de la force qui pousse Lucille à avancer. La fic ne lui permet pas de s’exprimer pleinement, parce qu’on ne connait pas les enjeux.
Profitons-en pour faire un commentaire de texte. Ahem : par le sentiment de désorientation et de vanité induit par cette retombée soudaine de la tension, l’auteur cherche à peindre un tableau de l’intrigue des jeux Pokémon, pris dans leur ensemble. Ce que je cherche à dire est que rien n’a bougé, qu’on est revenus au point de départ. Le monde est toujours en danger ; le monde est toujours sauvé. Il continue de tourner, et ne change jamais, parce que ce va-et-vient d’attaques par une Team et de défense par un groupe de Dresseurs est un équilibre. Un cycle n’est rien d’autre qu’un équilibre dynamique : il crée du mouvement et insuffle de la vie à la région, en poussant les gens à réagir aux dangers ou à un moment de paix. Ce dont on pourrait argumenter que ce n’est pas en soi une mauvaise chose, je tiens à le préciser.
Comme beaucoup des commentaires de textes que j’ai vu, on peut se demander si tu as appelé ces interprétations intentionnellement… et ce n’est pas important, parce que leur présence apporte au texte une profondeur tout à fait louable.
Changeons complètement de sujet, en parlant de la même chose : on pourrait se demander à quel genre littéraire la fic se rattache. Tu empruntes largement à plusieurs registres et types d’aventure différents : un voyage initiatique, un road-trip de hors-la-loi, une petite plongée dans un scénario d’enquête, et puis retour au voyage initiatique (et je pourrais en citer d’autres). En soi, c’est une approche entièrement justifiée ; par contre, il faut faire attention à ce que toutes ces parties soient liées par une quête commune, un objectif commun. Les lier avec l’histoire de Lucille marche, mais on a quand même le sentiment que tu t’es perdu dans le mélange après le passage à Iral, lorsque tu caches délibérément l’enjeu final de la fic au lecteur. Du coup, malgré la cohérence de l’histoire une fois entièrement lue, il y a un manque de lien dans cette partie-là, et je suis d’avis que c’est le point faible le plus fortement ressenti de la fic (et ce malgré les interprétations de la licence Pokémon que ce passage apporte).
Cette longue discussion sur le rythme achevée, parlons du plan coup de bluff de Thomas. (Attention aux lecteurs potentiels, les spoilers vont être particulièrement carabinés sur la fin de cette partie.)
Le plan lui-même tient la route narrativement : il est bancal et échoue immédiatement, mais c’est assez naturel vu la situation catastrophique dans laquelle sont les protagonistes. Sans Giovanni, ils ne s’en seraient pas sortis… et même avec lui ce n’est pas si clair. Deux points sont difficilement crédibles. Un : la Team Fusion n’a-t-elle vraiment préparé aucun mécanisme défensif contre la perte d’un de ses capitaines ? La Team Rocket aurait pu capturer Erzat quand elle voulait, et si c’est suffisant pour identifier la majorité des cadres et démolir le réseau, j’ai du mal à croire que Gray ne s’en soit jamais rendu compte ou qu’on ne le lui ait pas pointé.
Et deux, sauf erreur de ma part, les journaux innocentant Thomas paraissent le lendemain de cette capture de Steve. Je répète : en étant prévenu au tout dernier moment (une fois Steve immobilisé), Giovanni a quand même pu déployer ses troupes, obtenir le capitaine, l’interroger, utiliser ses aveux pour transmettre la position de nombreux cadres aux autorités d’Arkephyr (assez pour innocenter Thomas), puis boucler le tout dans un joli reportage et l’envoyer aux médias. La diffusion de l’information se fait le lendemain matin de la capture (laquelle a elle-même eu lieu dans l’après-midi, après l’enterrement). C’est peut-être un petit peu court comme délai, tu ne crois pas ? Organisation criminelle ou pas, j’ai déjà peine à croire qu’une attaque-éclair pareille, mobilisant autant de pièces indépendantes (et hors contrôle), soit possible en trois jours, et un seul n’en parlons pas.
Oh, au passage. À propos de Steve et d’éclairs : un coup de foudre ne provoque pas de saignement, mais une brûlure. Oui, même un coup de foudre assez puissant pour arracher un bras, à supposer qu’on y survive.
Personnages
Lucille est une protagoniste de voyage initiatique, et ce serait sacrément inattendu qu’elle passe son voyage à ne rien apprendre. Et pourtant, somme toute faite, le peu qu’on voit vers la fin de la fic est assez semblable aux quelques mauvais tours qu’elle joue au début : elle a affiné sa technique, elle a approfondi son lien avec son équipe, mais elle applique la même recette. Elle semble avoir plus de maturité en tant que personne, assez naturellement vu ce qu’elle a traversé, mais elle partait déjà avec pas mal d’expérience. Dans ces circonstances, on comprend sa décision finale dans l’épilogue, même si je noterais quand même qu’elle voulait laisser aussi peu de Pokémon que possible au PC.
La même chose est vraie pour une bonne partie du cast : peu d’apprentissage, et les mêmes compétences sont utilisées du début à la fin. L’exception la plus notable étant Juliette, qui… se bat contre l’apparence de ses cicatrices, un peu étonnant vu qu’elle est introduite comme étant capable de les laisser visibles.
Un aspect plus intéressant pourra être la relation entre Lucille et Thomas, qui passe par divers stades de méfiance et de maladresses. Globalement, elle tient la route, et on peut justifier que Lucille décide de rester attachée à Thomas malgré le passif de ce dernier, non sans douter de lui au passage. C’était un point qui présentait ses risques, à cause du choix un peu naïf de Thomas de prendre sur lui la responsabilité de l’attentat sans même tenter de mentionner ses intentions. Donc, bien joué pour avoir gardé tout ça cohérent.
En parlant de cohérence, tu te débrouilles joliment pour dépeindre tes personnages sous un nouveau jour après-coup : je pense à Michael en tout premier lieu, qui agit très délibérément dans toute la fic. Mais il y a un point qui me chiffonne un peu. Vers la fin de sa part de narration, Thomas commet l’erreur d’emmener Lucille dans la forêt d’Obscurance sans se préparer à une confrontation directe avec Marianne. Il n’a aucune excuse — il
devrait savoir qu’elle sautera sur l’occasion de rencontrer sa fille. Il l’a déjà vue faire par le passé, il sait qu’elle contrôle (et vraisemblablement observe) la forêt, et il a passé dix ans à réfléchir comme un fugitif. Mais non, aucun plan, aucune préparation. Ce n’est tout simplement pas cohérent avec le personnage.
Plus tard, je m’attendais à ce que Michael autorise l’attaque sur Iral comme appât, pour attirer Marianne dans un piège et lui mettre le grapin dessus, auquel cas la situation aurait dû rester sous contrôle tout du long. Ce n’est pas le cas, et même si son comportement fait sens au final, sur le moment j’ai eu tendance à rapprocher cette « bourde » assez typique de l’image de Michael de la faute précédente de Thomas. Maintenant, ayant fini ma lecture, je ne saurais pas trop dire si cela me gêne vraiment que l’erreur d’un frère soit excusée par celle de l’autre ; mais le lien est clairement assez fort pour mériter d’être pointé, et il est visible lors de la lecture. Je te laisse en faire ce que tu veux.
Avis
Les attentes pesant sur un voyage initiatique sont toujours lourdes, et toujours injustes. On l’a vu et lu des dizaines de fois, ce qui ajoute à l’aspect répétitif hérité de la boucle de gameplay sur laquelle ce format est basé. Globalement, l’enjeu est de se démarquer du matériau initial (les jeux) tout en respectant ses marqueurs habituels. Sur le premier point, c’est un pari gagnant pour toi : on a une démarcation claire dès le chapitre trois, où la mention de l’attentat de Lunapolis donne le ton de la fic, et tu tiens ta promesse d’injecter une dose de réalisme dans la représentation d’un combat (plus ou moins illégal) contre une Team terroriste (tout à fait illégale).
En revanche, la progression de Lucille en tant que Dresseuse est extrêmement faible. Dans la première moitié de la fic (jusqu’à la forêt d’Obscurance), elle fait preuve d’ingéniosité sans trop avoir à se renouveler, et on n’assiste qu’à une seule évolution. Dans le dernier segment (après Iral), on se retrouve avec une Lucille qui sait ce qu’elle fait, peut-être un peu plus au fait des réalités du combat, et avec une équipe presque pleinement évoluée. Et… aucun défi majeur pour mettre sa compétence à l’épreuve. Elle a évolué, et c’est un choix tout à fait valide de ne pas montrer cette évolution, mais on n’en voit pas bien le résultat non plus. Et ça, c’est très dommage pour un voyage initiatique. En tant que personne, en tant que Dresseuse, en tant que jeune adulte, elle n’a finalement pas appris grand-chose.
51 chapitres lus, évalué en 01/2026
Note : 15.6 / 20