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Analyse d'auteure : Misa Patata



Arrivée sur le site en octobre 2017 sous le pseudo de Misakeyx, Misa Patata se fait d’abord connaître par sa participation sur le projet collectif Portrait de ville, avant de se lancer en solitaire avec ses premiers One-Shots. Elle se distingue bien vite des autres auteurs par son style et ses choix d'intrigue, qui révèlent toute l’étendue de sa personnalité et de son univers créatif original dans chacun de ses textes. Parallèlement, elle s’investit dans la communauté des auteurs grâce à son blog qui offre une zone de dialogue sur des sujets comme l’inspiration, la motivation, la lecture… Si sa propension à utiliser les fanfictions pour expérimenter de nouvelles choses à l’écrit peut décourager certains lecteurs, on espère que cette analyse saura vous convaincre de lire (ou relire) les textes de Misa Patata !

On remarquera assez rapidement l’imprécision qui s’étend sur l’ensemble de ses textes. Les ambiances, souvent inspirées du fantastique voire du western, laissent beaucoup de détails dans l’ombre ; on en devine souvent plus qu’on en voit réellement. Le récit s’axe fréquemment sur cette partie suggérée, ce qui lui donne une profondeur de lecture supplémentaire. Ainsi, chaque élément d’Au bout d’une corde peut avoir deux significations différentes selon qu’on connaît la fin ou non ; jusqu’au scénario, qui reste assez vague pour que deux points de vue différents puissent le transformer complètement !

Très vite, le lecteur est amené à s’interroger. Sur l’univers de Misa, en premier lieu : il parvient à être captivant dès la première lecture, mais se révèle bien plus large qu’on ne le pensait quand on revient dessus. Beaucoup d’éléments sont dans l’ombre, vite mentionnés, peu approfondis ; des éléments qui semblent d’abord secondaires, ne méritant pas un développement plus poussé ; mais qui, placés dans le contexte de l’histoire, pourraient presque offrir un récit entier à eux seuls. Aussi le lecteur s’interroge-t-il sur l’univers ; et par extension, comme celui-ci est très réaliste, on en vient souvent à s’interroger sur des sujets bien ancrés dans la réalité. Jusqu’où, par exemple, peut-on considérer que la dystopie du Diable au cœur est une métaphore de la société contemporaine ?

S’interroger sur l’univers de Misa Patata, mais pas le questionner. On pourrait croire à première vue qu’il manque des éléments, que les histoires sont incomplètes, que des pans d’intrigue manquent. C’est pourtant tout le contraire : le traitement est si réaliste qu’on n’a aucun mal à s’imaginer poursuivre le récit, où revenir en arrière pour étudier un autre événement. Les détails nombreux prennent ici tout leur sens, puisqu’à la fois ils ancrent l’histoire dans la réalité, et à la fois ils suggèrent d’autres histoires, comme liées à la première par des passerelles minuscules.

Là encore, le fait que les fics de Misa présentent de telles passerelles n’est pas sans conséquences : dans chaque part d’ombre laissée dans un récit, on se met à voir une autre histoire qui aurait pu avoir lieu. Une histoire dont l’imagination implique le lecteur dans le texte qu’il lit, ou qu’il a lu ; ces textes laissent donc des souvenirs toujours marquants. Par bien des aspects, les écrits de Misa Patata se laissent comparer au cinéma : impossible de se rappeler de tout, mais on voudrait bien que l’histoire continue. Difficile de saisir toutes les implications d’un texte au premier abord, mais les événements s’enchaînent toujours de manière claire et fluide, donnant envie de poursuivre la lecture.

Dans le cas des personnages, l’imprécision qui marque tout l’univers a des conséquences inattendues. Très loin d’être vides, ils semblent presque totalement imprévisibles, ce qui contribue à leur réalisme. Les personnages de Misa Patata ne sont pas beaucoup mis en scène ; ce qu’on sait d’eux peut aisément se résumer en quelques mots. Pourtant, là encore, on sent qu’il y a quelque chose de caché sous ces parts d’ombre. Mais surtout, à force de se demander quelles sont leurs motivations, on en vient à se mettre à leur place, à se projeter en eux. Leur apparente vacuité est en fait un moyen de permettre au lecteur de s’identifier à ces personnages qui pourraient sembler difficiles à appréhender. Quand on s’en rend compte, cette identification étrangement facile à des personnages si obscurs peut être assez perturbante, ce qui participe sans doute aux atmosphères particulière des récits de Misa Patata.

Les atmosphères, en effet, sont une autre de ses signatures. Si elles sont toujours reconnaissables, chacun de ses textes a droit à un traitement différent de ce côté-là, dans lequel sont investis beaucoup de moyens : des variations légères du niveau de langage, la désinvolture du narrateur, certains détails récurrents… Mais tout ce travail est invisible. L’atmosphère proprement dite est amenée par quelques mots, puis entretenue et développée tout au long du texte. Au final, on ne remarque pas que les ambiances adaptées à chaque texte sont capables d’influer sur la perception qu’on en a : l’atmosphère se fait discrète, presque comme si l’intrigue n’était qu’une diversion pour elle. Et le lecteur ne se rend pas compte que le texte l’a pris en main et le guide à un endroit précis.

Avec la maîtrise de cet outil redoutable que sont les atmosphères, Misa Patata peut se permettre de varier les genres, de s’essayer à un peu tout. Ainsi, Au bout d’une corde s’inscrit nettement dans le western, tandis que les Songes de la Mer imitent une nouvelle fantastique, et que Les Jardins de Kashmir s’inspirent du courant Nouveau Roman. Cette curiosité pour de nombreux genres participe à la richesse et à la créativité de l’univers de Misa Patata, et à l’originalité de chacune de ses histoires.

Parmi toutes ces influences, le canon Pokémon est un peu en retrait. Il n’est pas rare de croiser des Pokémon qui pourraient être remplacés par des animaux domestiques : Misa Patata modère leurs capacités surnaturelles, et préfère se servir de détails sur eux pour construire ces personnages… et parfois tout son récit. Ainsi, si les Pokémon sont peu présents, ils sont tout de même nécessaires à l’histoire ; ce qui est particulièrement flagrant pour Extinction, laquelle est directement inspirée d’une description du Pokédex, mais peut se ressentir dans tous les récits de Misa.

De manière un peu plus anecdotique peut-être, on remarque que de nombreux détails rendent son univers plus riche. Des détails qui deviennent familiers au fur et à mesure qu’on lit de ses textes : pas récurrents, mais capables de réveiller des souvenirs d’autres histoires, comme autant de passerelles jetées entre toutes les fics de l’auteure. Ce qui contribue largement à rendre original cet ensemble, formé à partir d’inspirations variées et bien assimilées. Parmi ces liens discrets, on trouve quelques éléments récurrents, plus ou moins anecdotiques.

Ainsi le Vieux Château de Vestigion, qui revient plusieurs fois, ou une chamaillerie entre un Lixy et un Évoli, sont-ils sans grande incidence sur une histoire, là où la mort, les fantômes ou encore les dieux auront un impact plus marqué sur l’ambiance. Mais les thèmes qui font le mieux le lien entre plusieurs textes sont le métier d’écrivain handicapé par un syndrome de la page blanche, ou un rapport père/fils difficile ; des situations où le lecteur peut se projeter, fut-ce un instant dans le cours du récit, ce qui lui reviendra en mémoire la prochaine fois qu’il tombera dessus — et le marquera d’autant plus.

La seconde particularité importante de Misa Patata est son style, riche et travaillé, qui renforce tous les aspects évoqués précédemment : l’immersion dans ses textes, la sensation de flou parfois, la fluidité des événements… Sa plume, souvent, est clairement digne d’un bon roman. Elle la manie avec brio pour servir au mieux l’atmosphère, l’histoire, les personnages de ses fanfictions.

On peut déjà rappeler que son travail se caractérise par un certain nombre d’exercices de style : dans ses O-S, elle s’applique à tester des genres, des façons de narrer, ce qui procure à l’ensemble de sa production une diversité plaisante. Extinction et Au bout d’une corde sont vraiment présentés comme de purs exercices, mais tous ses autres écrits possèdent une part d’expérimental.

De manière générale, la description occupe une place majeure dans les textes de Misa Patata, ce qui concorde avec son envie de créer des atmosphères particulières et de rester dans des ambiances plutôt calmes. Néanmoins, aucun risque de s’ennuyer lorsque l’on préfère l’action : l’auteure manie trop bien les mots pour laisser l’occasion au lecteur de plonger dans la torpeur. Elle se débrouille notamment très bien pour la description en “tableaux”, ce qui se voit d’ailleurs bien dans son Livre d’Images où il lui arrive de narrer des instants qui semblent figés (le premier chapitre de ce recueil en est un bon exemple).

Mais plus fréquemment, elle procède à une construction du décor de ses histoires d’une façon plus particulière : elle commence par poser le cadre en peu de mots et de détails, ce qui instaure le flou caractérisant souvent ses écrits, puis y ajoute des éléments petit à petit. Le décor de départ étant laissé très incomplet, il permet deux choses : continuer à se construire peu à peu avec des nouveaux éléments qui trouvent leur place facilement dans ces lieux finalement assez “vides” au départ ; et laisser le spectateur s’imaginer les pans manquants de la scène, ce qui ancre fortement celle-ci dans son esprit. En se remémorant les histoires de Misa, on croit parfois les avoir suivies dans un film, en images, alors qu’il ne s’agissait en fait que de mots. Ce qui laisse démontrer son habileté à impacter le lecteur.

L’action, elle, est donc moins présente. On sent une volonté de Misa de ne pas donner dans le spectaculaire : ses finals sont souvent très sobres, ce qui n’enlève pourtant rien à leur efficacité. Elle privilégie souvent une atmosphère calme et posée, ou une tension sous-jacente, à une scène d’action époustouflante. On n’observe d’ailleurs que quelques combats de Pokémon (dans Songes de la Mer et l’un des O-S du Livre d’images), qui sont malgré tout bien gérés.

De la même façon, les dialogues ne sont pas énormément représentés. Il n’arrive pas souvent qu’ils soient complètement absents (à part dans Extinction et le premier O-S du Livre d’Images), mais sinon, leur présence se fait discrète. La plupart du temps, Misa s’en sert plus comme un outil pour donner vie à ses scènes que comme un moyen de communiquer des informations ; les échanges entre ses personnages, souvent décalés, contribuent grandement à l’ambiance de ses textes un peu surréalistes. Dans ses écrits plus ancrés dans le réel, elle réussit également à rendre ses dialogues crédibles grâce à sa maîtrise du langage parlé : il est facile de le constater dans sa participation au projet collectif Portrait de Ville, où elle rend très vivant et intéressant le long monologue d’un personnage.

Pour finir sur une dernière particularité du style de Misa, on remarquera qu’elle gère à merveille l’impact de ses phrases. Cette caractéristique encore sert parfaitement ses ambiances, avec les images fortes que dégagent certaines de ses formulations par des métaphores très évocatrices. Mais surtout, la dernière phrase de chacun de ses textes est souvent lourde de sens, concluant ses histoires d’une façon qui ne laisse pas indifférent.

Au fil des lectures, il est possible de deviner quels sont les œuvres ou les artistes qui nourrissent l’univers créatif de Misa. Sa passion pour le cinéma lui permet notamment d’illustrer certaines fics avec des plans iconiques de films en noir et blanc, ce qui a le mérite d’être original sur un site comme Pokébip. Plus pertinent, la lenteur relative et l’ambiance d’un texte comme Au bout d’une corde ou certains passages de Le Diable au cœur ne sont pas sans rappeler le western spaghetti. De même, les dialogues tendent parfois vers la théâtralité du septième art, ce qui rend leur oralité plus percutante.

L’influence de la peinture apparaît très clairement dans le Livre d’images, puisque chaque histoire qui compose ce recueil se base sur un tableau, présenté en fin de chapitre. À partir de ce concept insolite, Misa Patata parvient à des résultats très différents, soit en calquant son texte sur ce que représente le tableau (Dernier souffle d’un bateau à vapeur) , soit en construisant l’intrigue autour du titre du tableau (Un tricheur sachant tricher...), voire même en donnant sa propre interprétation fictionnelle de ce qu’elle voit (pour les deux textes inspirés des travaux de Magritte). Dans le dernier cas, le lecteur est surpris de découvrir à quel point le tableau figure métaphoriquement tout le contenu du chapitre. Dans tous les cas, la présence du tableau à la fin permet d’offrir deux lectures d’un même texte.

Les inspirations littéraires ne sont pas en reste, d’autant que Misa Patata s’essaie à différents genres. Que ce soit voulu ou non, ses nouvelles fantastiques rappellent celles du XIXe siècle, difficile donc de ne pas y voir une influence de Poe par exemple. Même chose avec Songes de la mer, dont le malaise croissant jusqu’à l’horreur peut évoquer Lovecraft. Bien loin d’imiter des auteurs connus, Misa Patata nous prouve avec son propre style qu’elle a su assimiler bien des œuvres et d’en tirer un univers créatif unique.

Pour résumer, Misa Patata est une auteure qui aime sortir de sa zone de confort, tout en arrivant à garder ses lecteurs dans la leur. Son style très immersif permet d’aborder son univers sans difficultés malgré la richesse de celui-ci ; et même si on pourrait regretter de ne pas avoir plus à lire, il reste énormément à imaginer.


Citations :

Au bout d'une corde [One-Shot]
Le Diable au cœur
Songes de la Mer
Les Jardins de Kashmir [One-Shot]
Extinction [One-Shot]
Livre d'images [Recueil de One-Shot]
Georgette [Portrait de Ville]




Par Ramius et LunElf

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