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Observatrice du Poké-Univers [Recueil d'O.S] de MichikoAoneko



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Informations

» Auteur : MichikoAoneko - Voir le profil
» Créé le 14/02/2026 à 18:14
» Dernière mise à jour le 14/02/2026 à 18:14

» Mots-clés :   One-shot

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O.S. n°9 : L'apparition
[Attention : Cette One-shot peut être considérée comme choquante pour les plus jeunes !]

***

Un animal mignon.
Une photo de paysage.
Une personne qui prenait la pose pour recevoir des commentaires qui flatteraient son ego.
Un autre animal mignon.

Bref, il n'y avait rien d'intéressant sur Instagram.

Je scrollais sur les réseaux sociaux, affalée sur mon lit, depuis que j'étais rentré des cours. En temps normal, j'aurais dû m'atteler à mes devoirs depuis un bon moment déjà, mais pourquoi je me fatiguerais...?

Je n'avais jamais eu de très bonnes notes, mais cela ne m'avait jamais empêché de passer dans les classes supérieures. Mes parents avaient toujours fait de très généreuses donations à l'ensemble de mes écoles privées pour qu'on ne me fasse jamais redoubler. De toute façon, je me fichais bien d'obtenir des diplômes ou non, parce que je savais que les relations de mes parents m'assureraient un avenir brillant, tout tracé et digne de moi.

Tandis que je continuais à scroller machinalement, à la recherche de quelque chose d'au moins divertissant, je tombais sur une image qui changeait de ce que je voyais depuis plusieurs heures. En réalité, ces photos étranges circulaient depuis plusieurs jours, et leur nombre ne cessait de croître. Sur ces photos, l'on pouvait voir des sortes de créatures dont j'ignorais la provenance. Je croyais deviner des illustrations tirés d'un jeu vidéo ou d'un quelconque livre de geek.

Saoulée, je ne pus m'empêcher d'écrire un commentaire pour me foutre de la gueule de la personne qui venait de poster cette image. Du bout de mes doigts de fée, je tapotais :

«T'as rien de mieux à faire dans la vie que tes montages pourris ? Bouge-toi le cul et trouve-toi un vrai travail ! »

Les réponses négatives à mon commentaire ne se firent pas attendre, mais je les balayai d'un revers de main. La bave du crapaud n'atteignait pas la blanche colombe, après tout.

Étrangement, en continuant de scroller, je remarquai une autre image, très similaire à celle sur laquelle je venais de poster un commentaire. Décidément, certains n'avaient rien de mieux à faire de leur vie. Je trouvais ça d'une nullité affligeante. Ce post provenait d'un compte auquel j'étais abonnée. Pourtant, le pseudo ne m'évoquait rien. Par pure curiosité, je cliquai sur le profil, parce qu'une personne qui postait ce genre de chose, je n'avais pas plus envie que ça de la côtoyer ou d'être abonné à ces réseaux.

En parcourant les posts liés à ce compte, je reconnus une de mes camarades de classe : un petit rat de bibliothèque aux grosses lunettes. En temps normal, je ne côtoyais pas ce genre de personnes, mais elle s'était mise à me suivre comme un petit toutou depuis la rentrée. Et puisqu'elle me laissait copier sur elle et portait parfois mes affaires, je tolérerais sa présence. Ni plus, ni moins.

Mais après ce que je venais de découvrir, il allait peut-être falloir que je reconsidère cela. Ma bonté avait ses limites.

Je fus interrompue dans mes pensées par la sonnerie de mon smartphone. Sur l'écran d'accueil, il était écrit "Papa". Sans grande conviction, toujours allongée sur mon lit, je décrochais.


« - Oui...? Me contentai-je de répondre.
- Adèle ?! Tu...tu m'entends ?! Est-ce que ça v...!? Euh...Tout va bien ?! Hurla mon père, à l'autre bout du fil. »


Mon père s'exprimait d'une manière qui ne lui ressemblait pas. Sa voix était comme étranglée, entrecoupée de bruits de respirations intempestifs et agaçants. Il bégayait, ce qui ne lui arrivait jamais.


« - Oui, ça va !!! Qu'est-ce qu'il se passe, bon sang !?! Répliquai-je, agacée.
- Allo ?! Adèle ?! ....J'entends pas ! Il y a... catastrophe ! Tu dois... abri ! Vite ! »


Je ne comprenais pas la moitié de ce qu'il me disait. De multiples grésillements me laissaient entendre qu'une partie des mots de mon père.


« - Je comprend rien ! Répète ! »


Aucune réponse.


« - Allo ? Allo !?! Papa !?! »


Toujours aucune réponse.

Dans l'incompréhension, je regardais l'écran de mon smartphone pour voir d'où venait le problème. Et ainsi, je constatai que l'appel s'était tout simplement interrompu. Je tentais de rappeler mon père à plusieurs reprises, mais les appels n'aboutirent pas, comme s'il n'y avait plus de réseau.

Déconcertée par ce dernier appel, je me redressai d'un bond pour quitter mon lit. Je me mis à faire les cent pas, les yeux fixés au sol, ressassant ces questions sans réponse. Alors que je piétinais nerveusement, mon regard fut attiré par la fenêtre à laquelle je n'avais pas prêté attention depuis un moment. Au loin, une épaisse volute de fumée s'élevait dans le ciel.

Après une observation plus attentive, je vis qu'il n'y avait pas qu'une seule volute de fumée. En réalité, il y en avait une multitude, comme si plusieurs incendies s'étaient déclenchés en même temps dans tout le quartier.

Une sensation qui m'était inconnue s'empara de moi. J'avais l'impression que l'air manquait. Mon cœur, niché au plus profond de ma poitrine, semblait comprimé par une force invisible.

Qu'était-il en train de m'arriver au juste ?

Les dernières paroles que j'avais entendues de mon père résonnèrent dans ma tête. L'un des mots qu'il avait prononcé se démarqua soudain dans mon esprit : le mot "abri". Mais pourquoi avait-il parlé d'abri ?

Le regard encore dirigé vers les multiples volutes de fumée, je finis par murmurer :


« - Un incendie se serait-il propagé dans toute la ville ? »


Au moment même où je me posais cette question, une violente secousse fit trembler toute la maison, m'envoyant valser à genoux sur le sol.


« - Putain, c'était quoi ça !? »


Presque comme une réponse, un cri perçant et assourdissant, que j'étais incapable d'identifier, se fit entendre. Il fut suivi par une sirène qui, cette fois-ci, m'était plus familière. Cette sirène ressemblait fortement à celle qui sonnait tous les premiers mercredis du mois : la sirène des pompiers. Mais celle qui retentissait actuellement était quelque peu différente.

Je décidai de voir si je pouvais trouver une quelconque information sur les réseaux, mais Internet semblait également en panne, comme le réseau téléphonique.

Qu'est-ce que je devais faire ? Peut-être que sortir de la maison m'apporterait davantage de réponses ?

L'écho du cri strident que je venais d'entendre se joua dans mon esprit. Était-ce vraiment prudent de sortir ?

Pour répondre à cette question, je descendis au rez-de-chaussée. Puis, avec précaution, je m'approchais de la fenêtre pour observer ce qui se passait devant la maison. Ce fut à cet instant que je vis une foule immense de gens, se dirigeant dans une seule direction. Je n'avais pas le choix. Si je voulais obtenir des réponses, je devais sortir. Après tout, si le danger était immédiat, tout le monde serait en train de courir dans tous les sens, n'est-ce pas ?

Pour le moment, faire quelques pas devant la maison ne pouvait pas faire de mal.

Cette décision prise, je remontai précipitamment dans ma chambre pour prendre quelques affaires. J'enfilai une veste légère, glissai mon smartphone et mon portefeuille dans mon sac, puis dévalai l'escalier. Une fois mes pieds glissés dans mes bottines en cuirs, je franchis enfin le seuil de la maison.

Comme je l'avais précédemment constaté à travers la fenêtre, les rues étaient bondées de véhicules qui formaient, à eux tous, un gigantesque bouchon d'acier. D'autres personnes marchaient à pied, sur les trottoirs.

Soudain, un bruit de clé tournant dans une serrure attira mon attention sur la droite. Ma voisine, une femme d'une cinquantaine d'années qui vivait seule, sortait de chez elle. Je ne lui parlais pratiquement jamais. Elle était extrêmement désagréable, le genre de personne aigrie qui venait toquer à notre porte au moindre bruit. Pourtant, malgré mon aversion, je décidai d'aller à sa rencontre. Il fallait que je sache pourquoi tout le monde se pressait dans la même direction.


« - Oh, tu es... Adèle, c'est ça ? La fille de Monsieur et Madame de Villedieu ?
- Euh... oui. Est-ce que, par hasard, vous savez pourquoi tout le monde semble se diriger dans la même direction ?
- Il y a eu une annonce d'urgence à la radio. Ils nous indiquent de nous rendre dans l'établissement scolaire le plus proche pour être ensuite transférés vers un refuge. A priori, l'école la plus proche d'ici est le collège Notre-Dame du Rosaire. »


Je n'avais pas eu le réflexe d'écouter la radio avant de partir. J'ignorais qu'il fallait faire ça en cas d'urgence, et je ne savais même pas si nous en possédions une, d'ailleurs. Quant au collège dont elle me parlait... c'était celui où j'avais effectué une partie de ma scolarité. Il ne se trouvait qu'à un quart d'heure d'ici, à pied.


« - Je vois... Mais que se passe-t-il exactement ? Est-ce que vous le savez ? »


Je n'avais pas l'habitude d'être si polie avec elle, mais j'avais besoin d'informations donc je n'avais pas vraiment le choix.


« - À vrai dire... Rien n'était précisé. Ils se contentaient de nous dire de rejoindre les points de rassemblement, sans plus de justifications. Peut-être qu'ils ne voulaient pas nous affoler, ou bien... »


Et je ne l'écoutais déjà plus. J'avais obtenu ce que je voulais et je n'éprouvais aucune envie de prolonger cette conversation.

Je n'avais donc pas d'autre solution que de me rendre dans mon ancien collège. Était-ce cela que mon père essayait de me dire avant que la ligne ne soit coupée ? Probablement.

Mais devais-je réellement m'y rendre à pied ? N'y avait-il aucun autre moyen ?

Mon regard se déporta vers l'endroit où était garé mon scooter. Sans prêter plus attention à ma voisine qui continuait son monologue, je fis quelques pas en direction de mon véhicule. Les rues étaient peut-être saturées, mais je pourrais facilement me faufiler entre les voitures avec mon deux-roues.

***

Pendant quelques minutes, j'avais pu circuler rapidement, mais j'avais été vite ralentie avant d'être, à mon tour, totalement bloquée. Ainsi, je regrettai instantanément ma précédente idée.

Aussitôt, je me déportai sur le trottoir le plus proche. Puis, je m'arrêtai et garai mon véhicule là où je le pouvais. N'ayant pas pris mon antivol, je n'eus d'autre choix que de le laisser ainsi, tant bien que mal dissimulé. De toute façon, s'il était volé ou dégradé, Papa m'en rachèterait un.

À contrecœur, je me mis à marcher sur le trottoir. Mais à peine avais-je fait quelques pas que je fus stoppée net par une gigantesque foule. Sur plusieurs centaines de mètres, un nombre impressionnant de personnes s'agglutinait devant les grilles de mon ancien collège. Je me demandais même comment tout ce monde pourrait s'entasser à l'intérieur de l'établissement. Tout cela était particulièrement agaçant. J'espérais que cette comédie prendrait bientôt fin.

Je fus coupée dans mes pensées par une voix familière qui m'interpellait sur ma gauche.


« - Adèle ! Adèle ! Cria la voix. »


Je tournais la tête en direction de cette dernière. Ainsi, mon regard se fixa sur cette fille, qui était la même personne dont j'avais scruté le compte Instagram avant de quitter précipitamment la maison : cette fille à lunettes, portant une coiffure à tresses particulièrement démodée, et dont j'ignorais le prénom.


« - Ah euh, salut... Euh... Bégayai-je, maladroitement prise au dépourvu.
- Tu vas bien ? Toi aussi, tu te rends au collège Notre Dame du Rosaire ?
- Oui, mais il y a l'air d'y avoir trop de monde... Répondis-je avec détachement.
- Et si tu venais t'abriter avec nous ?
- Avec vous ?
- Oui, mes parents possèdent un bunker, creusé au fond du jardin. Et mon père préfère que l'on s'abrite dedans, plutôt que de suivre les instructions à la radio. Alors, tu viens ? »


Elle trépignait, visiblement excitée par sa proposition, tout en me tirant par le bras. C'était quoi son problème ? Son attitude était dégoûtante. Je trouvais qu'elle me collait beaucoup trop en temps normal, mais là, c'était encore pire. Elle s'accrochait à moi comme si nous étions les meilleures amies du monde. Habituellement, je l'aurais poussée par terre en lui disant d'aller se faire des amis ailleurs, mais je me retins en repensant à sa proposition. Alors, je me contentai simplement de me dégager de son étreinte.

Je l'avais vu. Les abords du collège étaient bondés et il n'y aurait probablement pas assez de place pour accueillir tout le monde. Et je n'avais aucune envie de poireauter durant des heures. Tant pis pour ce qu'avait dit mon père, ce n'est pas comme si j'avais l'habitude de l'écouter, de toute façon. Au moins, dans ce bunker, nous ne serions pas les uns sur les autres. Et surtout, je n'aurais pas à patienter debout.


« - Alors, tu viens ? Insista-t-elle tout en me tirant davantage le bras.
- Euh... bon, d'accord...
- Super ! Suis-moi ! »


Pourquoi était-elle aussi enjouée ? Elle avait vraiment un grain, cette fille...

Tandis que je la suivais, un peu à contrecœur, je priais intérieurement pour que cette situation pourrie se termine très vite, et que je puisse enfin rentrer chez moi, loin de cette fille aux allures de stalkeuse. En marchant, je réalisai que nous nous trouvions déjà juste à côté de chez elle.


« - Cette maison avait déjà un bunker quand tes parents l'ont achetée ? Demandai-je, histoire de faire la conversation.
- Non, pas du tout. C'est mon père qui a voulu le construire juste après y avoir emménagé. »


Apparemment, le père était aussi chelou que la fille. Qui pourrait avoir l'idée de construire un bunker, à part un futur tueur en série ? Je me demandais d'ailleurs si le reste de la famille était de la même trempe.

Quelques secondes plus tard, nous étions devant le fameux bunker dont on ne pouvait voir que la porte d'entrée incrustée à même le sol. Avec difficulté, la fille dont je ne savais toujours pas le nom ouvrit la lourde porte métallique. À son ouverture, elle produisit un grincement extrêmement désagréable à mes oreilles. Le serpent à lunettes entra la première, sans même me proposer de passer devant. Quelle impolitesse...

Elle descendit via une échelle. Je le sentais, cette descente allait m'être pénible, mais bon, je n'avais pas d'autres choix...

Avec prudence, je posai un premier pied sur le premier barreau d'échelle, puis je descendis sans me précipiter. Me casser la jambe et tomber lourdement dans le bunker ne serait pas une brillante idée. En peu de temps, la quasi-intégralité de mon corps se retrouva sous terre.

Alors que je m'apprêtais à fermer la porte au-dessus de moi, je crus voir, du coin de l'œil, une tache blanche de forme inhabituelle qui flottait dans le ciel. Je tournai la tête vers la gauche et vis une sorte de gigantesque oiseau, à la fois blanc et bleu foncé, qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais.

Mon cœur loupa un battement et, au même instant, l'un de mes pieds glissa du barreau. Heureusement, je me rattrapai à temps.

Immédiatement, je me saisis de la poignée de la porte blindée et la refermai sans prêter attention à ce qui se trouvait dehors. J'avais mal vu, très mal vu. C'était la seule explication possible. J'étais simplement fatiguée.

Résolue, je descendis les derniers barreaux avec un peu de maladresse. Une fois les pieds à terre, je me sentis parcourue de tremblements. J'observais mes mains. Je tremblais comme une feuille. Ça ne m'était jamais arrivé avant. Je croisai les bras pour le cacher et me retournai pour mieux observer l'intérieur de l'abri. Cet endroit n'avait... rien de bien spécial.

Des lits superposés s'alignaient contre les murs, de quoi accueillir au moins six personnes. Une grande table trônait au centre, entourée de chaises. Il y avait des armoires fermées non loin d'une petite bibliothèque d'où débordaient des livres. Une porte semblait mener aux sanitaires. Une odeur désagréable de renfermé flottait dans l'air. J'avais l'impression de me trouver dans un trou de souris.


« - Papa, j'ai fait venir une amie ! »


Elle avait vu la Vierge ou quoi ? Depuis quand j'étais son amie, à celle-là ?

L'homme, qui nous tournait le dos, se retourna. Tout comme sa fille, il avait des cheveux noirs et portait une grosse paire de lunettes. Il arqua un sourcil de surprise en constatant que sa fille disait vrai. Il s'avança alors d'un pas lent dans notre direction, puis il se posta juste devant nous.


« - Apolline, j'aurais préféré que tu me demandes avant de faire venir une autre personne. »


En prononçant cette phrase, il me scruta comme pour me jauger. Cela ne dura qu'une poignée de secondes avant qu'il n'adopte un sourire bienveillant et n'ajoute :


« - Enfin, fort heureusement, notre bunker dispose d'un grand nombre de places, donc ce n'est pas très grave. Cette situation ne devrait pas trop s'éterniser de toute façon. »


À sa place, j'aurais jeté l'intrus dehors. Enfin, à cet instant précis, je n'allais pas déplorer qu'il ne pense pas de la même manière que moi.


« - Quoi qu'il en soit... Merci d'être l'amie de notre fille. Elle est timide, alors je sais qu'il n'est pas toujours facile de l'approcher, mais... »


Par pitié ! J'en avais strictement rien à foutre de ce qu'il racontait. Je commençais déjà à regretter d'avoir accepté l'invitation.

Visiblement, l'homme avait fini ses élucubrations à propos de sa fille, car il venait de retourner à ses occupations. Il semblait vérifier le contenu de l'un des placards dans lequel se trouvaient de nombreuses conserves. Apolline, quant à elle, se dirigea, guillerette, en direction de la petite bibliothèque, et se saisit d'une boîte. Puis, elle revint vers moi, toujours aussi guillerette.


« - Ça te dit un jeu de société pour passer le temps ? »


Je n'avais strictement aucune envie de jouer avec elle. Même si j'ignorais de quel jeu il s'agissait, je préférais encore m'occuper des placards avec son père.


« - Alors, en fait... Commençai-je en cherchant une manière crédible de me sortir de cet embarras.
- Allez ! Tu vas voir, il est super ce jeu, moi je l'adore ! Scanda-t-elle en tapotant la boîte contre mon abdomen à plusieurs reprises. »


Bon sang ! Elle allait me lâcher la grappe avec son putain de jeu inutile ? Pour l'instant, j'aimerais simplement qu'elle me fiche la paix ! Elle n'avait qu'à aller trier les conserves, s'enfermer aux toilettes ou faire quoi que ce soit d'autre, peu importait, tant qu'elle disparaissait de mon champ de vision. Sans parvenir à me contenir davantage, je donnai un grand coup du plat de la main sur la boîte. Elle tomba à la renverse sur le sol, déversant son contenu par la même occasion.


« - Je veux pas de ton jeu. Assénai-je d'un ton à la fois calme et froid. »


Le serpent à lunettes me regarda durant quelques secondes, les yeux écarquillés de surprise. Je crus apercevoir l'ombre de l'incompréhension passer sur son visage.

Merde. Je venais de perdre mon sang-froid. Dans un autre contexte, et seule avec elle, je ne m'en serais pas souciée le moins du monde. Mais la situation actuelle était différente et son père était présent. Il allait falloir que je rectifie ce malheureux écart.


« - Oh, excuse-moi, je ne l'ai pas fait exprès... Peut-être qu'on jouera plus tard, si tu le veux. Mais pour le moment, je suis un peu fatiguée et j'aimerais me reposer... »


Je priais intérieurement pour que cette justification, aussi bidon soit-elle, suffise à arrondir les angles.


« - Ah oui... je comprends... Tu peux aller t'allonger sur l'un des lits, si tu le souhaites. Je vais prendre un livre pour m'occuper, ne t'en fais pas. »


Sans dire un mot, je me dirigeai vers l'une des couchettes tandis qu'elle ramassait la boîte de son jeu toute seule. Parce que je n'allais certainement pas l'y aider.

Je me contentai de m'allonger sur l'un des lits du bas. Faute d'autre choix, mon regard se retrouva obligatoirement fixé sur le sommier au-dessus de moi. Le fond sonore était un habile mélange de portes de placard qui s'ouvraient et de pages de livres qui se tournaient. Je m'efforçais de penser à autre chose pour ne pas avoir à subir ces bruits agaçants, en repassant en boucle dans ma tête les derniers événements survenus quelques heures plus tôt.

Combien de temps tout cela allait-il durer ? Je voulais rentrer chez moi...

De minute en minute, mes paupières se firent de plus en plus lourdes. J'étais apparemment plus fatiguée que je ne le pensais...

J'étais apparemment plus fatiguée que je ne le pensais.

***

« - Adèle ? Adèle, réveille-toi ! Cria une voix. »


Un grognement fut ma seule réponse à cette voix qui m'appelait. Ouvrant péniblement les yeux, mon regard se retrouva dirigé sur... Mais qu'est-ce qui me faisait face ?

Me remettant rapidement les idées en place, je me souvins de ce qu'il s'était passé avant que je ne m'endorme.

L'appel de mon père.
Les étranges événements à l'extérieur.
Le collège dans lequel je devais me rendre à l'origine.
Et le fameux bunker dans lequel je m'étais finalement retrouvée.


« - Adèle, tu m'écoutes ?
- Hein ?! Quoi ?! Répondis-je, interloquée. »


Je me levai précipitamment en lui répondant, manquant de me cogner la tête contre le sommier du dessus. Malgré ma question, cette fille restait silencieuse. J'attendis encore quelques secondes, pensant qu'il lui fallait du temps pour formuler une phrase intelligible. Pourtant, il n'en fut rien. Ma patience avait ses limites, alors je pris les devants.


« - Bon ! Qu'est-ce que tu avais à me dire au point de me tirer du sommeil ?! Lui demandai-je d'un ton à la fois autoritaire et agressif. »


Une petite grimace se dessina sur son visage tandis qu'elle continuait à rester muette. Je l'avais visiblement déstabilisée. À sa non-réponse, je me contentai de lever un sourcil pour lui signifier que j'attendais des explications.


« - Et... et bien... mes parents ont préparé le repas et...il est l'heure d'aller manger... Et voilà... Balbutia-t-elle. »


Sans demander son reste, elle se dirigea vers la table en question et s'y assit sans un mot.

Je poussais un long soupir en constatant que je me trouvais toujours dans cette situation emmerdante. En allant me reposer, j'avais espéré qu'il serait enfin l'heure de rentrer chez moi à mon réveil. Pour couronner le tout, j'avais affreusement chaud sans raison valable. Mes cheveux blonds, d'habitude si soyeux et doux au toucher, étaient désormais collés à mon visage par la sueur, de quoi rajouter une couche à cette situation merdique.

Combien de temps tout ce cirque allait-il durer ? J'en avais vraiment marre.

Finalement, je me levai, n'ayant rien de mieux à faire. Puis je me dirigeai vers la table et m'assis à la dernière place disponible, à côté de la fille aux lunettes et en face du père. Une personne que je n'avais pas encore rencontrée était également assise à table. Il s'agissait très probablement de la mère d'Apolline. Cette dernière n'avait pas un atome de ressemblance avec elle. Dans mon champ de vision se profilait une femme assez forte, coiffée d'un carré châtain et portant un tailleur d'une teinte rouge si criarde qu'elle agressait ma rétine. Elle n'avait visiblement pas l'air surprise de ma présence.

Elle ne m'adressa aucun mot, et il ne fallait pas qu'elle s'attende à ce que je la salue de mon propre chef. Elle restait parfaitement muette à mon égard. J'avais envie de dire « telle mère, telle fille », mais je n'allais clairement pas l'exprimer à voix haute.

Perdue dans ces réflexions, je n'avais pas encore prêté attention au contenu de mon assiette. Un seul coup d'œil me fit instantanément penser :

« Qu'est-ce que c'est que ce truc ? »

Il n'y avait nullement besoin d'y goûter pour constater que c'était dégueulasse. Au sein de mon assiette trônait une espèce de bouillie rougeâtre, remplie de tout un tas de morceaux de taille irrégulière. Je n'avais aucune idée de ce que ça pouvait bien être. Je jetai un rapide coup d'œil à ma voisine de table. L'aspect de la nourriture, si on pouvait vraiment la nommer ainsi, ne semblait aucunement la rebuter, bien au contraire. Elle enfournait, à tour de bras, plusieurs cuillères de l'horrible mixture. Les bruits de mastication qu'elle produisait me dégoûtèrent encore davantage, m'arrachant un léger haut-le-cœur.

Elle finit par remarquer que je la regardais.


« - Tu ne manges pas ? Tu n'as pas faim ? Me demanda-t-elle, soucieuse.
- C'est que j'ai mangé une collation en rentrant après les cours, donc je n'ai pas très faim... Mentis-je.
- Oh, mais tu es toute maigrichonne ! C'est important de bien se nourrir à ton âge ! S'écria le patriarche d'un ton moralisateur. »


Mais de quoi se mêlait-il ? Qu'est-ce que ça pouvait lui faire ? Je n'avais clairement pas envie de ressembler à une baleine bouffie comme sa femme. Il devrait plutôt se soucier de l'alimentation de cette dernière et lui suggérer de débuter un bon régime, au lieu de m'emmerder.

À contrecœur, je finis par enfoncer ma fourchette dans le mélange douteux, puis j'en soulevai une quantité raisonnable avant de la porter à ma bouche. Au final, ce n'était pas aussi infâme que je me l'étais imaginé. Le goût était correct, sans plus. Je reconnus une saveur prononcée de tomate, mais j'étais bien incapable d'identifier les autres ingrédients du plat. Au fur et à mesure que j'avalais le contenu de mon assiette, de cuillère en cuillère, j'avais de plus en plus chaud. Y avait-il des épices dans ce plat ? Pourtant, ma langue ne me piquait aucunement. Et de toute façon, j'avais commencé à ressentir cette sensation de chaleur avant même le début du repas. Mais alors, pourquoi avais-je si chaud ?

J'avais l'impression que la chaleur ambiante ne faisait qu'augmenter de minute en minute, me faisant me sentir à l'étroit dans mes propres vêtements. Je me sentais suintante, dégoulinante. Cela me rappelait la dernière fois qu'une grippe m'avait clouée au lit avec une forte fièvre.

Est-ce que j'avais chopé un virus dans ce trou à rats ? Tout ça commençait sérieusement à me taper sur les nerfs.

Relevant la tête, qui jusqu'alors était dirigée vers mon assiette, j'eus l'intention d'indiquer à la tablée que je souhaitais aller m'allonger, en expliquant que je ne me sentais pas très bien. Ce fut alors que je remarquai que je n'étais visiblement pas la seule victime de cette chaleur insoutenable. Je m'apprêtais à en faire la remarque, mais le serpent à lunettes qui me servait de voisine de table s'exprima la première.


« - Papa, je meurs de chaud... Tu n'aurais pas mis le chauffage trop fort ? Lui demanda-t-elle en se plaignant.
- Alors, je ne suis pas le seul à crever de chaud ? Je pensais avoir de la fièvre ou être fatigué...
- Non, tu n'es pas le seul, chéri... Tu ne voudrais pas jeter un coup d'œil ? Il y a peut-être un dysfonctionnement... Suggéra la mère.
- Oui, je vais faire ça... Ça devient vraiment intolérable... »


Ce dernier se dirigea vers une sorte de petit placard collé au mur. À l'intérieur, je crus distinguer comme des fusibles.


« - Je ne comprends pas... Il ne peut pas y avoir de dysfonctionnement avec le chauffage, car celui-ci n'est pas allumé. Mais qu'est-ce qui se passe ? Chuchota-t-il dans sa barbe. »


Hein ? Mais pourquoi faisait-il aussi chaud, alors ? À ce rythme-là, on allait littéralement finir par cuire.

Le père, lui, semblait plongé dans une profonde réflexion, les sourcils froncés. Quant à moi, je m'abstins de tout commentaire. Je n'avais aucune envie de gaspiller mon énergie. Et plus que cela, j'avais l'étrange conviction que je devais économiser mes forces.

Je m'attendais à ce que le patriarche propose la solution qui me paraissait évidente : sortir de ce bunker qui s'était transformé en four à taille humaine. Mais au lieu de cela, il se contentait de se murer dans le silence. Quant à la mère et la fille, ni l'une ni l'autre ne semblait décidée à prendre une quelconque initiative. Cette situation d'inaction dura de trop longues minutes. Je n'en revenais pas de devoir être celle qui prenait les devants, alors qu'il y avait deux adultes ici. Moi, j'étais fermement décidée à sortir d'ici, et tant pis si cela faisait de moi une personne malpolie.


« - Bon ! Il faut que l'on s... ! Commençai-je. »


Mais je pus à peine achever ma phrase qu'un bruit sourd, similaire à celui d'un poids s'écrasant sur le sol accompagné d'un fracas de verre brisé, m'interrompit dans mon élan. Je tournai la tête vers la droite et vis qu'Apolline s'était effondrée. Son verre d'eau, tombé non loin d'elle, avait volé en éclat en déversant son contenu.


« - Apolline ! Tu ne te sens pas bien, ma chérie ? Cria la mère en s'agenouillant près de sa fille qui venait de s'évanouir. »


À sa question, Apolline ouvrit les yeux et reprit doucement conscience.


« - J'ai du mal à respirer... Gémit-elle.
- Chéri, il faut qu'on sorte d'ici ! Elle ne va pas pouvoir supporter davantage cette chaleur ! »


Je ne pris pas la peine de reprendre ma phrase. Ce qui se passait allait exactement dans le sens de ce que je voulais dire initialement. Le père de famille réfléchissait encore, tout en secouant nerveusement sa chemise, lui aussi en proie à la chaleur. Piétinant avec anxiété, il jeta un coup d'œil furtif en direction de sa fille, puis finit enfin par trancher :


« - Bon, on n'a pas le choix... Monte pour ouvrir la porte, moi je vais la porter. Ordonna-t-il à sa femme. »


Enfin, il se décidait à agir. La matriarche acquiesça silencieusement avant de se relever pour se diriger vers l'échelle menant à la sortie. Le père, quant à lui, s'accroupit aux côtés de sa fille avant de la soulever, puis il se dirigea à son tour vers l'échelle. Je les imitai et me postai non loin d'eux, prête à sortir d'ici. L'un des bracelets, particulièrement de mauvais goût, que portait la mère de famille s'entrechoqua avec les barreaux en acier de l'échelle, produisant un cliquetis peu agréable. Elle posa sa main droite sur la poignée de la trappe au-dessus d'elle et poussa. Mais hormis un léger grincement, la porte restait close.


« - Je n'arrive pas à l'ouvrir ! S'énerva-t-elle en tapant rageusement sur l'acier.
- Tu as bien déverrouillé la serrure ? Demanda son mari.
- Oui, mais ce n'est pas la serrure qui pose problème. J'arrive à l'entrouvrir à peine, mais c'est comme si quelque chose de très lourd se trouvait dessus et en empêchait l'ouverture. Expliqua-t-elle. »


L'homme soupira, ajoutant d'un air quelque peu condescendant :


« - Tu ne dois pas pousser assez fort... Fais un effort...
- Au contraire, je pousse de toutes mes forces ! Viens à ma place si tu ne me crois pas ! Vociféra la mère. »


Il soupira une nouvelle fois en levant les yeux au ciel.


« - Franchement... Bon, descends, je vais m'en occuper. Ce sera vite réglé. Affirma-t-il avec assurance. »


Je crus entendre une insulte à peine audible sortir de la bouche de la mère, mais je n'en étais pas certaine. Elle descendit, faisant de nouveau tinter ses breloques contre les barreaux métalliques. Le père prit sa place après lui avoir confié Apolline et grimpa rapidement, certain de pouvoir ouvrir cette porte sans encombre. Il se saisit de la poignée, et poussa la porte à son tour. Mais seul un bruit sourd se fit entendre, suivi d'un râle de douleur. Plusieurs coups successifs suivirent, ponctués de jurons étouffés. La porte n'avait pas bougé d'un pouce. L'homme secoua sa main droite comme pour en chasser la douleur.


« - C'est pas vrai ! Qu'est-ce qu'elle a, cette foutue porte ? Pesta-t-il. »


Il recommença à pousser la porte plusieurs fois, frénétiquement, espérant probablement à chaque tentative qu'elle s'ouvre, et pestant à chaque nouvel échec. La chaleur devenait de plus en plus insoutenable, détériorant davantage l'ambiance.


« - Bon, ça ne sert à rien d'insister, tu vois bien qu'elle est complètement bloquée ! S'écria la mère.
- Je fais ce que je peux ! Tu as peut-être une meilleure idée à proposer plutôt que de te plaindre ?!
- Ce n'est pas moi qui ai insisté pour me terrer dans ce bunker. C'est de ta faute si on est coincés ici, Monsieur le complotiste !
- La ferme ! »


Une telle dispute ne m'étonna pas. Il ne m'avait fallu que quelques minutes pour comprendre que les parents d'Apolline ne s'entendaient pas. Je le savais parce qu'ils se comportaient de façon similaire aux miens.

À l'insulte qu'il venait de lui proférer, je vis la matriarche devenir rouge de colère. Alors qu'elle s'apprêtait sans nul doute à répliquer par de nouvelles injures, un tremblement des plus violents nous secoua, mettant fin à tout conflit.

Aussitôt, le père se cramponna à l'échelle pour ne pas se vautrer. En ce qui me concerne, le choc sismique s'étant déclaré sans prévenir, je m'étais salement rétamée au sol, dans une disgrâce innommable.


« - Bon sang, qu'est-ce qui se passe !?! Hurla la mère, elle aussi projetée à terre. »


Je tentai de me relever à plusieurs reprises pendant de pénibles secondes, sans y parvenir, comme si je venais d'apprendre à marcher. Malgré mes échecs, je retentais autant de fois que possible, car le sol était effroyablement brûlant, rendant la position allongée insupportable. Mais mes efforts restaient vains.

Brusquement, la lumière s'éteignit, nous plongeant dans le noir complet et aggravant la confusion ambiante.

Les secousses ne faisaient que s'amplifier, m'obligeant à cesser mes tentatives de me relever. Je dus rester plaquée au sol malgré l'horrible sensation de brûlure à laquelle ma peau était confrontée. Je ne trouvai qu'une chose à faire : caler ma tête entre mes bras pour me protéger. Mais même ce geste simple se révélait extrêmement compliqué.

Dans ce chaos, je demeurais incapable de la moindre action.

Alors que je me demandais comment m'en sortir, un craquement sec et particulièrement audible vint absorber toutes mes réflexions. Il fut accompagné d'un gémissement lourd sur ma droite. Et avant que je ne puisse en comprendre la provenance, un poids massif s'écrasa sur mon dos, m'arrachant un cri de douleur. La douleur me paralysa totalement, projetant comme des éclairs à travers l'ensemble de mon corps. L'entièreté de mon corps me paraissait affreusement lourd. Aucun mot ne parvenait à sortir de ma bouche. J'étais incapable du moindre mouvement. Puis d'un coup, j'eus l'impression de m'enfoncer doucement dans le sommeil, et bien que je luttais pour rester éveillée, c'était peine perdue. Progressivement, je plongeai dans des ténèbres encore plus sombres que l'obscurité ambiante.

***

Un cri bien lointain.
Un insupportable bourdonnement dans mes oreilles.
Une chaleur suffocante.
Un sol particulièrement dur contre ma peau.

Je dus faire preuve d'un effort surhumain pour relever la tête et entrouvrir les yeux. Aussitôt fait, je regrettai instantanément de m'être réveillée. La vision qui s'imposait à moi se révélait des plus cauchemardesques. Elle me donnait l'impression d'être tombée tout droit en Enfer.

Dans mon champ de vision, le rouge dominait l'espace.

Le ciel affichait une teinte écarlate, à laquelle s'ajoutait un filtre opaque provoqué par la fumée. Des amas de débris jonchaient le sol tout autour de moi. Il y avait des véhicules détruits, retournés et calcinés. Des cris fusaient de toutes parts, et plusieurs personnes appelaient à l'aide d'un ton désespéré.

Quel était cet endroit dans lequel je me trouvais ? M'étais-je réellement réveillée ou étais-je plongée dans un cauchemar particulièrement réaliste ?

Il me fallut de longues minutes pour rassembler mes souvenirs malgré l'horreur ambiante, et me rendre compte que j'étais bel et bien réveillée et non dans un songe atroce. Le flash du choc sismique qui s'était déclaré sans prévenir dans le bunker se rejoua dans ma tête.

Mais alors, comment je m'étais retrouvée à l'extérieur ? Je n'en avais aucune foutue idée.

Un gros bruit sourd résonna au loin.

Ainsi, un autre souvenir me revint en mémoire, celui de l'objet, probablement une des armoires, qui m'était tombé dessus, avant que je ne tombe inconsciente. Mais cela ne m'aida en rien à comprendre ma situation actuelle. En revanche, une chose était certaine. Je ne pouvais pas me contenter de rester là, couchée à terre, sans rien faire. Je devais me lever pour trouver des réponses à mes questions.

Dans ce but, je reculai mes avant-bras pour tenter de me redresser. Mais ce simple geste se révéla extrêmement compliqué. Le moindre de mes mouvements me faisait un mal de chien. Malgré cela, je serrai les dents et continuai d'amorcer le mouvement. Une fois mes bras repliés au niveau du milieu de mon buste, je pris une grande inspiration en vue de l'épreuve de force qui m'attendait. Puis, j'ancrai mes mains dans les fissures du sol bétonné et usai de toute la force dont je disposais pour soulever le haut de mon corps. Mais la douleur et les tremblements incontrôlés qui parcouraient mon torse rendirent l'entreprise particulièrement difficile. Souffler à intervalles réguliers, de manière intempestive, était la seule façon que je trouvais pour m'aider à tenir bon.

Je savais cependant que je ne pourrais pas me relever complètement en utilisant uniquement la force de mes bras. Il allait falloir que j'use également de mes jambes pour y parvenir. Jusqu'à présent, le bas de mon corps était resté parfaitement immobile. Malgré cela, j'initiai un léger mouvement depuis mon bassin, pour tenter d'éveiller mes jambes. En premier lieu, je commençai par ma jambe droite. Elle était lourdement endolorie. Au prix d'un effort acharné, je finis par réussir à la bouger, plus ou moins adroitement. C'était un bon début, mais il fallait que je parvienne à faire de même avec ma deuxième jambe, sinon, c'était peine perdue. Mais à l'instant même où je tentai de mouvoir ma jambe gauche, une douleur fulgurante se projeta dans tout mon être, m'arrachant un cri de douleur que personne n'était, à priori, là pour entendre.

Hormis cette jambe que j'avais été incapable de bouger, le reste de mon corps se tendit dans un spasme mêlant paralysie et choc, avant que je retombe lourdement, mon front percutant le sol avec violence.

La douleur à la tête provoquée par cette chute me parut bien minime par rapport à la douleur qui irradiait ma jambe gauche. Je n'avais strictement aucune idée de qui était arrivé à mon membre inférieur pour que j'en souffre autant, et je ne pouvais même pas me retourner pour le savoir. Et pour être honnête, je n'étais pas certaine que je souhaitais le savoir.

Perdue dans mes réflexions, le visage plaqué contre le béton, la sensation d'une brûlure diffuse au niveau de mon front, ajouta de l'inquiétude à mes pensées. Avec prudence, le souvenir de l'horrible douleur à ma jambe encore bien ancré dans mon esprit, je relevai une nouvelle fois la tête pour comprendre d'où provenait cette sensation. Je sentis quelque chose couler le long de mon visage : de mon front à mon menton, en passant par l'arête de mon nez et mes lèvres. Un goût de fer envahit ma bouche, suivie par le bruit caractéristique d'une goutte s'écrasant au sol. Penchant légèrement la tête pour comprendre le pourquoi de ce bruit, la vision d'une tache rouge s'imposa à mon regard.

Mon premier réflexe fut de porter la main à mon front, mais je me ravisai aussitôt. J'avais constaté quelques secondes plus tôt, que dans mon état, le moindre mouvement superflu était une très mauvaise idée.

Dans l'incapacité de me lever, le champ de mes possibilités se réduisait drastiquement.

Je fermai les yeux pour me concentrer le plus possible, essayant de trouver une solution, même la plus improbable, mais rien ne me vint à l'esprit. Serrant les poings de frustration, toujours accompagnée du goutte-à-goutte de mon propre sang, un léger bruit, à la fois lourd et régulier, me parvint aux oreilles. Pensant qu'il s'agissait de quelqu'un, je tentai de l'interpeller, mais seule une violente toux sortit de ma gorge. Après avoir pris un petit temps pour reprendre mon souffle, je parvins à crier :


« - Y'a quelqu'un !?! »


Ma question resta sans réponse. Pourtant, je pouvais toujours entendre ce bruit, à la fois lourd et régulier. Je l'entendais même plus distinctement qu'auparavant.

Peut-être que cette personne ne m'avait pas entendue ? Mais devais-je vraiment insister ? Devoir dépendre de l'aide d'une personne que je ne connaissais pas ne me plaisait pas du tout. Mais, dans mon état, je devais bien admettre que je ne pouvais pas me débrouiller seule. Je n'avais pas d'autre choix que de mettre ma fierté de côté, de chercher de l'aide et donc de réessayer d'appeler cette personne, en y mettant toute ma voix cette fois-ci.

Ainsi, je pris une grande inspiration.


« - Hé ! Est-ce que quelqu'un m'entend !?! Je suis blessée ! »


Je hurlai de toutes mes forces, avec la désagréable impression de me déchirer les cordes vocales. J'en fus de nouveau prise d'une grosse quinte de toux. Et pourtant, malgré toute la voix dont j'avais usé, je n'obtins, encore une fois, aucune réponse. Mais ce bruit lourd et régulier était toujours là, et de plus en plus audible.

Malheureusement, il existait la triste possibilité qu'une personne m'entende bel et bien, mais ignore complètement mon appel. Après tout, dans une même situation, je n'étais pas certaine que j'irais aider qui que ce soit.

Le bruit, toujours lourd et régulier, se faisait entendre encore davantage. Et maintenant que le son se faisait plus proche, je pouvais en déterminer sa provenance : il venait de devant moi.

Mais plus que sa direction, quelque chose d'autre me frappa. Ce qui produisait ce son incessant devait peser une tonne. Une personne de corpulence moyenne ne pouvait pas produire un tel bruit, en marchant. Mais alors, qu'est-ce qui se déplaçait au loin et en face de moi ?

Une forme qui commençait à se dessiner à travers la fumée environnante, semblait être un début de réponse à ma question.

Cette silhouette, d'abord informe, finit par devenir plus précise, mais pourtant, j'étais incapable de déterminer ce dont il s'agissait. C'était grand. Ça mesurait au moins plus de trois mètres de haut. C'était massif. Et ça se dirigeait vers moi.

J'en étais désormais sûre : ces pas lourds venaient de cette ombre immense à travers la fumée. À cet instant précis, alors que je venais de comprendre ce fait, une peur viscérale s'empara de l'intégralité de mon être.

Mon souffle en devint court et saccadé, tandis que de multiples tremblements incontrôlés me secouaient. Et enfin, lorsque l'ombre se fit au plus nette, elle émergea de la fumée.

Ce qui se trouvait devant mes yeux relevait de l'impossible.

Un monstre rouge, semblable à un dinosaure, me faisait face. Une créature bipède, qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais, s'avançait lentement vers moi. Elle n'était pas là par hasard. Elle avait, sans aucun doute, été attirée par mes cris. Et maintenant, elle se rapprochait en m'observant de ses yeux jaunes et perçants, tout en affichant un sourire carnassier.

Putain ! Qu'est-ce que c'était que cette chose !?! Qu'est-ce qu'elle me voulait !?! Pourquoi elle venait vers moi !?!

Un pas lent après l'autre, l'entité pourvue de pattes aux énormes griffes, continuait sa progression dans ma direction, toujours me fixant de son regard animal.

J'étais paralysée, incapable d'une réaction utile, me contentant de respirer bruyamment. Je ne pouvais pas maintenir mon regard sur cette scène, c'était tout bonnement insupportable. Alors, je finis par fermer les yeux. Mais continuer à entendre les pas de ce monstre, sans savoir avec précision à quelle distance il se trouvait, m'était tout autant insupportable.

Plongé dans l'obscurité que j'avais moi-même crée, mon esprit matérialisa une vision encore plus cauchemardesque que la réalité.

Alors, je rouvris les yeux.

Ma respiration se coupa lorsque je constatai que la créature ne se trouvait plus qu'à environ cinq mètres, et continuait son avancée.

Elle venait pour moi.

En désespoir de cause, ignorant l'état de ma gorge, je hurlai :


« - Casse-toi ! Laisse-moi tranquille ! Dégage !!! »


Mais cela n'eut aucun effet. L'entité demeurait impassible. Sa forme se troubla lorsque ma vision se brouilla de larmes.

Qu'est-ce que j'avais fait pour mériter ça ?

À l'instant même où je me posais cette question, ma courte vie défilait devant mes yeux. Oui, je n'avais pas fait beaucoup de bonnes actions, bien au contraire. Je m'étais particulièrement mal conduite la plupart du temps. Mais, est-ce que je méritais un tel châtiment pour ça ? Selon moi, non.

Je ne pouvais finir ainsi à cause d'un mauvais karma ou une connerie du même genre. Cela m'était inconcevable. Je ne méritais pas un tel destin, peu importe tout ce que j'avais pu commettre de mal.

Le bruit des pas s'arrêta enfin. Mais cela n'augurait rien de bon. Cela signifiait que le monstre était désormais si proche de moi, qu'il ne pouvait plus avancer. Tel un mort-vivant, je relevais la tête. Mon regard croisa celui de la créature. Je pouvais entendre son souffle, semblable à un étrange sifflement.

Et alors qu'il abaissait sa gueule en direction de mon crâne, je maudissais cette punition divine dont j'étais la victime.