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Entre Destinée et Fatalité de Malak



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» Auteur : Malak - Voir le profil
» Créé le 02/02/2020 à 11:19
» Dernière mise à jour le 02/02/2020 à 11:19

» Mots-clés :   Aventure   Guerre   Médiéval   Mythologie   Présence de Pokémon inventés

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Chapitre 21 : Le seul et unique chemin
An 1678, 8 novembre, 22h23, Mont Argenté, Château Royal de Johkania



Elsora m'avait demandé d'aller coucher Kieran ce soir. Elle avait quelque chose à faire, m'avait-elle dit. Chose curieuse que cela, car ma reine ne manquait jamais à ses devoirs de mère envers ses enfants. Ne sachant guère m'y prendre avec eux, j'aurai été ravi de les confier à leur nourrice, mais ça aurait signifié affronter le regard sévère de mon épouse ensuite, désespérée à l'idée que son roi et mari soit un père aussi déplorable. Et après l'échec dramatique de notre premier né, je m'étais toujours efforcé de répondre plus ou moins aux attentes d'Elsora concernant les enfants.

Après donc avoir couché mon cadet en lui promettant une balade en Galopa le lendemain, je partis à la recherche de ma femme, curieux de savoir ce qui avait pu la retenir. C'est alors que j'entendis un cri à l'étage en dessous, suivi d'un bruit sourd, comme un choc ou un projectile. Ayant reconnu la voix d'Elsora, je me précipitais sur place, en amenant avec moi deux gardes et une servante que j'avais croisé en route. Et une fois que je fus arrivé dans le grand couloir des miroirs, qui menait à la salle du trône, je vis une scène qui, je le savais, allait me hanter jusqu'à la fin de mes jours.

Ma femme, Elsora, de son vrai nom Toprah Fedoren, ancienne Oracle de Provideum, gisait à terre dans son propre sang, son beau et noble visage figé en une dernière expression de peur et de douleur. Et au dessus d'elle se tenait un de mes plus anciens compagnons, l'artisan de la politique générale du royaume depuis des décennies : mon propre Haut Conseiller Breven.

Il aurait pu sembler inquiétant à n'importe qui d'autre avec sa taille imposante, son ample manteau sombre et son masque intégral d'où tombait une chevelure blanche, mais pas pour moi qui le côtoyait depuis près d'un siècle. Toutefois, à cet instant, il me fit l'effet d'un inconnu. Je tombais à genoux pour prendre Elsora dans mes bras. Si les pouvoirs que je tenais de la Johkanroc avait la possibilité de guérir, là je sus que je ne pourrais rien faire. Elle était bel et bien morte.

- Pourquoi ? Ne pus-je que demander d'une voix aussi morte que ma femme.

- Pour la même raison qui prévaut depuis notre rencontre, Zephren, répondit la voix profonde du vieil homme masqué. Pour le futur. Ta femme a eu une vision, une chose qu'elle n'aurai jamais dû voir. Elle aurait dû abandonner pour de bon ses anciens pouvoirs d'Oracle. Elle serait encore en vie aujourd'hui.

Je ne comprenais pas. En fait, j'avais jamais réellement compris ce que disait Breven, ni ses plans fumeux pour ce prétendu futur. Je m'en étais toujours fichu, à vrai dire, car Breven m'avait toujours aidé, et ce avant même que j'accède au trône. À cet instant, je ne comprenais qu'une seule chose : Breven m'avait arraché ma femme. Il m'avait pris Elsora, la seule personne en ce monde que j'avais réellement aimé.

Cet état de fait dissipa ma conscience pour la remplacer par la froide et infinie sauvagerie que mon corps recelait ; cette même sauvagerie, apparue après des années d'exposition à la Johkanroc, que j'avais réussi à cadenasser en moi. Mais aujourd'hui, le verrou sauta. Cette puissance endormie en moi se déversa sans barrière, et je ne fis rien pour l'en empêcher, trop heureux que de me perdre un moment dans cet état second.

Quand enfin je reviens à moi, je ne reconnus pas où j'étais. C'était pour ainsi dire un champs de ruine fumant. Le Couloir des Miroirs, joyau architectural de mon château, était totalement dévasté. Moi-même, j'étais nu, mes vêtements royaux ayant brûlé sous l'effet du déferlement. Des deux gardes et de la servante qui m'avaient accompagné, il ne restait que des carcasses fumantes méconnaissances. Seul le cadavre d'Elsora avait été épargné. La seule chose immaculé dans ce paysage de cauchemar. De Breven, il ne restait aucune trace, signe qu'il s'était échappé.

C'est ainsi que les gardes et le personnel royal me trouva : nu, étreignant le corps de ma femme en hurlant et maudissant tout le monde, au milieu de toute une aile du château dévastée. Personne ne fit de commentaire, mais tout le monde finit sans doute par croire que c'était moi, le meurtrier d'Elsora. Que, dans un coup de folie incontrôlé, je l'avais tuée, tout comme j'avais tué la cinquantaine de personnes qui se trouvaient à proximité à ce moment là. Je n’eus pas la force de faire taire ces rumeurs. Je n'eus plus la force de rien depuis; juste celle de chercher à me venger. De retrouver Breven, coûte que coûte.


***




Le petit groupe d'infortune parvint tant bien que mal à sortir de la Grotte Sombre, aidé par les pouvoirs de Spookiaou, ainsi que le Cornèbre que ce cinglé de Corbarex leur avait prêté. Mais à la grande inquiétude de Garneth – et d'Ametyos également – ils étaient sortis du côté de Lavanville. Bien que la ville soient à une certaine distance, ils pouvaient voir la Tour Sombre s'élever au loin, bastion des Agents de la Fatalité. En se sachant si près des ennemis naturels de Destinal, Garneth raffermi sa prise sur Spinellie, toujours inconsciente, qu'il tenait entre ses bras telle une princesse endormie. Palyne elle, la seule à être dans son élément, prit un air guilleret.

- Vous avez de la chance que l'entrée de la grotte ne soit pas gardée aujourd'hui. Ce n'est pas souvent le cas.

- Doit-on s'attendre à ce que tu coures prévenir tes camarades ? Lui demanda Garneth.

L'Adepte hésita et échangea un court regard avec Ametyos, à qui elle devait la vie, puis déclara :

- Quoi que vous autres, les chiens de Destinal, vous pouvez penser de nous, nous sommes honnêtes et nous payons nos dettes. Je ferai mon rapport à mes maîtres, comme quoi j'ai été téléportée toute seule dans la Grotte Sombre.

- Et ça parle d'honnêteté... Mentir à ses supérieurs, c'est pas trop ça, remarqua Garneth.

Lui-même savait qu'il ne pourrait pas faire de faux rapport à Sainte Alysia. Il dirait toute la vérité, même si ça lui en coûtait. Le mensonge, alors qu'on prétendait être un soldat de l'Oracle, était un grand pêché.

- Vous pourrez partir vers l'est, fit Palyne. L'entrée de la ville est gardée bien sûr, mais en descendant directement, vous pourrez longer les murailles vers l'extérieur. Tâchez de ne pas vous faire avoir par contre. Je ne pourrai rien pour vous.

La situation était quelque peu étrange pour Garneth. C'était comme s'il s'apprêtait à se séparer de nouveaux copains comme si de rien n'était, alors qu'un était un criminel recherché en fuite, et l'autre une servante du culte ennemi. Enfin, techniquement, Palyne et lui servaient tous les deux le gouvernement du Conseil des Héros ; ils auraient donc pu s'allier pour capturer Ametyos. Mais le prince avait Spookiaou avec lui, et Garneth ne tenait pas à se mettre le petit Pokemon à dos.

- Alors... Ce fut une expérience intéressante, mais... au plaisir de ne plus jamais vous revoir, commença Ametyos en leur tournant le dos sans plus d'amabilité.

- Attend ! Fit Garneth. Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? Continuer à voler les Dix Héros ?

- Ce n'est pas ton affaire, maraud.

- Si tu persistes, tu te feras attraper pour de bon, et tu connaîtras un sort pire que la mort entre les mains de Dame Valrika, insista Garneth. Le seul espoir de survie pour toi, c'est de quitter le royaume. Va te cacher à l'étranger, hors de la juridiction de Johkania.

Le prince se retourna et transperça Garneth du regard.

- Je n'ai pas de conseils à recevoir d'un des toutous des Héros. Ses usurpateurs m'ont privé de ma vie et de ma famille. Il est hors de question que je me terre tandis qu'ils souillent mon royaume. La seule chose que vous puissiez espérer, tous les deux, c'est de ne plus jamais croiser mon chemin, car alors, je serai bien moins disposé à vous laisser la vie sauve.

Et il les laissa là sans un mot de plus. Spookiaou haussa les épaules, fit un vague salut de la main aux deux autres, puis suivit son compagnon humain de ses petites pattes. Garneth et Palyne restèrent tous les deux, en un moment quelque peu gênant.

- Euh... Bon ben je vais y aller moi aussi…

- C'est ça. Je t'aurai bien dit la même chose que ce connard de Karkast, mais étant donné que je vais sans doute rester un moment auprès de Lord Despero, et que toi tu sers de larbin à Alysia, on aura sans doute la malchance de se recroiser plus d'une fois à Safrania.

- Je tâcherai de détourner les yeux, conclut-t-il en raffermissant sa prise sur Spinellie et en commençant à tourner le dos à Palyne.

Mais visiblement, la jeune Adepte avait encore quelque chose à dire.

- Euh, et cet oiseau, il est avec toi ? C'est pas commun d'en croiser dans la Grotte Sombre. Ils vivent plutôt à Lavanville, sur la tour…

Garneth comprit qu'elle parlait du fameux Sire Cornèbre, qui était resté à ses côtés, à l'observer bizarrement.

- Il n'est pas à moi non. Allez, file, zouuuu ! C'est bon, tu nous as sorti, merci, tu peux retourner voir ton pote taré et parlant.

- De qui tu causes, crétin ? Questionna Palyne.

- Spookiaou et moi, on a croisé un drôle de Pokemon avant de vous retrouver. Une espèce de volatile humanoïde qui chantait et délirait, et qui disait s’appeler Corbarex.

Il pensait que ça ne dirait rien à l'Adepte, mais fut surpris de la voir écarquiller les yeux.

- Corbarex ? Tu veux dire LE Corbarex, le Maître des Cornèbre ?

- Tu connais cet énergumène ? C'est quoi, une sorte d'ermite de la grotte ?

- Je ne l'ai jamais vu, mais j'en ai entendu parler. C'est l'un des Douze du Cercle. Il a formé le Prédicateur Nukt en personne !

- C-comment ça ?

Le regard de Palyne lui confirma ses suspicions, bien avant qu'elle ne dise :

- C'est un Agent de la Fatalité. L'un des plus anciens.

Garneth resta un moment immobile, puis fut pris de frissons, et d'une furieuse envie de se laver pour se décontaminer d'avoir été aussi près d'un Agent de la Fatalité. Il fit un rapide signe de la main pour invoquer la protection de Provideum. Cela étant, même en sachant qu'il était de la Sainte Garde, Corbarex ne l'avait pas attaqué. Il l'avait même aidé. Bizarre…

- Vous avez des Agents ma foi fort étranges, vous autres, commenta finalement Garneth.

- Sire Corbarex passe pour être un original depuis très longtemps... Mais c'est étrange qu'il soit rentré si près de Lavanville, alors qu'il se balade toujours où il veut dans la région voir dans le monde. Je tâcherai d'en savoir plus à son sujet à la tour.

- C'est ça, mais ne prends pas la peine de me prévenir surtout, j'en ai assez appris sur vous autres hérétiques pour me valoir dix séances de confession. Sur ce…

Il s'apprêtait à partir, mais Palyne le retint encore une fois.

- Attend voir... Dans cette grotte, tu as risqué ta vie pour cette fille. Y'avait aucune garanti qu'elle ne t'explose pas le crâne. T'es un adorateur des grands destins écrits non ? Comment t'as pu risquer de mettre le tient à l'eau de la sorte ?

Ametyos se retourna, perplexe.

- C'est parce que j'ai foi en mon destin que j'ai agi, fille ignorante et hérétique. Je savais que Provideum ne me laisserai pas mourir ici, et que donc Spinellie n'était pas vouée à rester cette créature sauvage.

C'était ce que tout croyant de Destinal aurait dit, mais Garneth su que c'était un mensonge avant d'avoir fini sa phrase. Il n'avait jamais eu de telle certitude quand il avait écarté les bras pour enlacer Spinellie alors qu'elle aurait pu le tuer en une fraction de seconde. Il avait même cru qu'il allait mourir à ce moment. Il n'avait ni songer à son destin, ni à Provideum, seulement au fait qu'il ne pouvait pas abandonner Spinellie comme ça sans rien tenter. Il avait agi instinctivement, de sa seule initiative, sans se soucier des conséquences, comme l'aurait fait un Agent de la Fatalité. Ce constat le fit frisonner. Il allait devoir se confesser longtemps auprès du Père Cilis une fois de retour au Saint Monastère. Mais Palyne, elle, sembla croire à ses paroles, pourtant si éloignées de sa propre vision des choses.

- Ce doit être génial d'être persuadé qu'on va accomplir de grande chose dans le futur au point de jouer les suicidaires à la moindre occasion, fit-elle remarquer sur un ton mi-ironique mi-envieux.

- Qu'on en soit persuadé ou non ne change rien à ce qui est prévu pour nous. Tu ne crois pas au destin, pourtant le tient est tout aussi écrit que le mien.

- Alors pourquoi vivons nous, au juste ? Demanda Palyne. Si tout est écrit à l'avance, si tout ce qu'on fait n'a la moindre importance, qu'on ne peut rien changer à notre destin, pourquoi vivons nous ?

Garneth cligna des yeux, ne comprenant pas cette question.

- Mais... pour accomplir notre destin, évidemment.

- Moi je veux vivre pour moi, répliqua Palyne, pas pour les dessins fumeux qu'un quelconque dieu Pokemon a prévu pour nous. On est tous condamné à mourir un jour ou l'autre – c'est l'ultime fatalité, et la seule – alors autant vivre sa vie comme on le souhaite, non ?

Garneth secoua la tête. Il n'était certainement pas en état, à cet instant, de débattre de théologie avec cette infidèle.

- C'est la le cœur de nos différences. Vous voulez vivre pour vous. Vous êtes égoïstes par nature. Alors que nous, nous offrons nos vies au bien commun, à une vision bien plus large.

Il avait répété sans se mouiller ce que lui avait dit le Père Cilis lors d'une de leur fameuse séance de confession au sujet des Agents. Mais ce que lui répliqua Palyne le troubla.

- Bien commun, mon cul ! Ce sont les Agents de la Fatalité qui, les premiers, ont rejoint la rébellion des Héros, parce qu'ils ne supportaient plus les exactions du roi contre le peuple. Vous n'êtes arrivés que plus tard, par calcul politique. Nous ne sommes pas égoïstes. Nous défendons la vie, la vraie, pas la vision étroite et béate que vous imposez !

Garneth ne trouva pas quoi répondre à temps, et Palyne poursuivit, accusatrice :

- Mes parents ont été tués par ordre de tes si preux et droits Gardiens de la Destiné. Ils n'avaient jamais fait de mal à personne, ils se contentaient de tailler des pierres. Leur seul défaut, c'était d'être nés Fedoren au service de Falkarion. C'était donc leur destin tu crois ? Ils sont nés du mauvais côté de l'échiquier, donc ils n'avaient plus qu'à mourir si tôt, selon le grand dessin de votre Provideum adoré ?

Troublé, Garneth ne put que répondre :

- Les mortels que nous sommes ne peuvent prétendre connaître les dessins de Provideum, ni leurs buts. La mort de tes parents devait servir un destin plus large, qui mène forcément vers un avenir meilleur.

Palyne eut un rictus désabusé.

- Ouais... La belle affaire pour la petite fille orpheline qui a dû grandir sans l'amour de ses parents, hein ? Vous vous permettez de nous donner les destins de merde sous prétexte que c'est la volonté de votre dieu, et si on ose se plaindre, on est de pauvres mécréants égoïstes ? Moi tu vois, je ne crois pas être promise à un destin grandiose. Je vais sans doute crever assez tôt, d'une façon commune et probablement à chier, et peut-être même pour que dalle. Mais j'aurai la conscience tranquille, parce que j'aurai vécu ma chienne de vie sans chercher à imposer aux autres comment vivre la leur, ni ce qui est bon ou mauvais.

Et elle planta Garneth ici. Le jeune homme resta un moment immobile, à la fois en colère et en honteux. Il avait été incapable de défendre correctement sa foi face à cette impie, mais surtout, il ressentait un certain malaise à l'idée que cette fille puisse sincèrement penser qu'ils étaient les méchants. Et de son point de vue, ça se justifiait. Aurait-il été à sa place, il aurait sans doute pensé la même chose. Alors, où était la vérité, au final ? Le Destin et la Fatalité se contredisaient-ils vraiment ? Ou était-ce simplement une vue de l'esprit, et ce qui importait, c'était ce qu'en faisait les humains ?

Garneth ne pouvait pas répondre pour le moment. Il tâcherai d'essayer de la trouver au Saint Monastère, et en ayant l'esprit un peu plus ouvert. Mais pour l'instant, il devait faire examiner Spinellie au plus vite, et faire son rapport à Sainte Alysia. Mais durant tout le trajet jusqu'à la capitale, il ne put s’empêcher de penser que cette Palyne n'était pas une créature maléfique et tentatrice comme on décrivait couramment les Agents de la Fatalité. C'était juste une fille normale qui essayait tant bien que mal de vivre sa vie. Penser cela était probablement une hérésie au regard de la foi de Destinal, mais si Garneth était incapable de penser par lui-même, comment pourrait-il embraser son futur destin grandiose qu'il pensait être le sien ?


***


Rufio, conformément aux ordres, rejoignit Lavanville le lendemain en fin de soirée. Être appelé par le Prédicateur en personne était en quelque sorte un grand honneur, mais le jeune Agent ne pouvait pas sincèrement affirmé que cette ville l'avait manqué. Elle, sa brume constante, ses Pokemon Spectres, sa tour déprimante qui ruinait le paysage déjà lugubre... Il préférait mainte fois la si bruyante mais bien vivante Safrania, et tout le confort qu'il avait tiré de la résidence de fonction de Lord Despero.

Mais bon, il n'était pas spécialement surpris par ce rappel. En dehors de Palyne qui n'était pas encore ordonnée, il était le seul Fedoren des Agents, et Nukt ne pouvait décemment pas laisser Despero se l'approprier. Avec son idéologie martiale qui le faisait se préparer à une guerre future contre Destinal, Nukt avait besoin d'Ascacomb en grande quantité en prévision. Et en bon paranoïaque qu'il était, le Prédicateur n'aurait pas pris le risque d'envoyer les Ascaline par transport jusqu'à Safrania pour qu'il les taille là-bas, si près des Gardiens. C'était comme ça. Rufio était un Fedoren, né pour tailler ces fichues pierres de pouvoirs. C'était sa fatalité, et il s'inclinait devant elle.

Et puis, son retour à Lavanville ne sera pas marqué du sceau de la solitude. Avant de quitter la capitale, il était allé prévenir Zali pour lui dire au revoir, mais la jeune Aura Gardien ne l'avait pas entendu de cette oreille, et avait déclaré qu'elle allait demander sa mutation pour Lavanville à l'Ordre G-Man d'ici le lendemain. Rufio avait bien tenté de l'en dissuader, en outre parce que les Agents ne verraient pas d'un bon œil que la fille du Second Héros rôde chez eux, mais depuis le temps qu'il la fréquentait, il aurait dû savoir que tenter de dissuader Aezalise Asuneos de quoi que ce soit était une cause perdue. Et puis, la savoir près de lui ne l'avait pas encouragé à se montrer trop persuasif.

Ils s'étaient fait une promesse : Rufio achèverait ce que désirait le Prédicateur de lui, quoi que ce fut et quelque soit le temps que cela prendra. Puis il quitterait les Agents à tout jamais. Zali en ferait de même avec l'Ordre des Aura Gardiens. Ils s'en iront tous les deux, loin de Johkania, pour y vivre leur vie de couple, sans aucune pression d'un côté ou de l'autre, ni risque de conflit. Rufio devrait quitter sa sœur, mais Palyne était cent fois plus débrouillarde que lui. Et il n'y avait aucun risque de Nukt se venge sur elle du départ de son frère, vu qu'elle serait la dernière Fedoren servant les Agents. Ce sera tout autant difficile pour Zali de laisser tomber son père et les Aura Gardiens, mais ils en étaient venus à la conclusion que pour que leur amour soit possible, ils devaient couper tous les liens qui les rattachaient à ce royaume maudit. Et Rufio aimait Zali, de tout son cœur.

Aussi, quand il grimpa les marches de la sinistre tour dans laquelle il avait passé une bonne partie de sa triste enfance, ce fut à elle qu'il pensa, pour se donner du baume au cœur. Faut dire que la Tour Sombre ne recelait pas les meilleurs souvenirs de sa vie. Surtout les dortoirs des Adeptes, qu'il évitait désormais comme la peste. En tant qu'Agent attitré, il possédait désormais ses propres quartiers dans la tour, mais ce n'était qu'une petite chambre modeste. Il n'était pas l'un des douze du Cercle, le conseil des Agents qui siégeait auprès du Prédicateur. Et vu ce que Lord Despero lui avait raconté sur les imbroglios politiques et les rivalités sans fin au sein du Cercle, faisant passer le Conseil des Héros comme un modèle de politesse et de raison, Rufio ne comptait absolument pas l'intégrer, même si on lui offrait un siège.

Au huitième étage, juste avant les escaliers menant au Perchoir, il tomba sur l'Ordonnateur Ezekiel, justement l'un des Douze, et pas des moindres. Selon Despero, cet homme décharné, chauve et au regard hanté était celui à qui le Prédicateur prêtait le plus son oreille. Fanatique, mais aussi immensément orgueilleux ; une combinaison généralement assez inquiétante. L'Ordonnateur était en train d'écrire sur une grande page de parchemin quand il leva ses yeux laiteux vers Rufio, qui déglutit difficilement.

- Seigneur Ordonnateur, j'ai été mandé par le Prédicateur, signala-t-il inutilement.

Ezekiel hocha la tête sans cligner une seule fois.

- Va, dit-il en montrant l'escalier.

Trop heureux de ne pas s'imposer plus longtemps la présence de cet homme sinistre, Rufio monta à toute vitesse le dernier escalier en colimaçon jusqu'aux appartements du Prédicateur. Il frappa, et attendit son invitation pour rentrer. Malgré son masque qui couvrait la partie supérieure de son visage, Nukt mettait Rufio bien plus à l'aise que nombre des autres Agents, dont Ezekiel. Bien que mystérieux, le Prédicateur avait une certaine bonhomie, le sourire facile, et semblait plus proche de l'âge de Rufio que la majorité des autres Agents. Il était en train d'observer le paysage depuis sa fenêtre et accueillit le jeune Agent avec un franc sourire et sa voix douce et presque féminine.

- Ah, Rufio mon ami. Entre donc. Prends un siège.

- Je vous remercie, Prédicateur. Je suis de retour, comme vous l'avez ordonné.

- Oui, désolé de te faire revenir si soudainement de la capitale, mais je ne pouvais pas laisser notre cher Cinquième Héros monopoliser éternellement notre tailleur attitré d'Ascacomb. Ton séjour à la capitale a-t-il été plaisant ?

- Avec ses qualités et ses défauts, répondit prudemment Rufio. Mais il a été instructif, cela est certain. J'en ai plus appris sur la politique et l'administration en deux ans avec Lord Despero qu'en quinze ici.

- Des sujets passionnants, à n'en point douter. Notre brave Despero y baigne depuis sa plus tendre enfance, et est passé maître là-dedans. Un verre ? Fit-il en tendant une coupe en bronze forgée d'un liquide ambré.

Rufio le prit avec reconnaissance et intimidation. Jamais le maître de la Tour Sombre ne l'avait accueillit de façon si amicale.

- Mais hélas, poursuivit Nukt, aussi doué que soit Lord Despero aux petits jeux de la politique, il ne fait guère de doute que cet état de flottement dans le royaume ne va pas durer longtemps. Il nous faut nous préparer à l'avenir... et aux batailles qui en découleront.

Rufio avala difficilement l'alcool brûlant pour demander :

- Vous voulez parler... d'une guerre ?

- Encore une, oui. Les guerres sont l'une des nombreuses fatalités de l'humanité. Cette coexistence forcée entre nous et Destinal sur un même territoire est contre-nature. Iskurdan a beau tenté de combler les brèches au fur et à mesure qu'elles apparaissent, ce barrage rafistolé nommé « paix » va bientôt partir en morceau. Je ne tiens pas à déclarer la guerre avant l'Oracle Joanne, mais je veux me tenir prêt. C'est pourquoi je t'ai fait revenir, Rufio. Pour tes talents.

- Oui, Prédicateur. Je suis prêt à me remettre au travail et à vous créer plusieurs nouvelles Ascacomb.

- Oh, ce n'est pas vraiment d'Ascacomb qu'il s'agit. Chacun de nos plus éminents Agents en possède une, et on pourra bientôt compter sur la participation de ta sœur une fois qu'elle sera ordonnée. D'ailleurs, en parlant de Palyne... Tu la trouveras à l'infirmerie de la tour, une fois qu'on en aura fini ici.

Rufio se leva presque de son siège, étonné et inquiet.

- Palyne ? Mais... elle était encore à Safrania hier soir ! Comment a-t-elle pu arriver ici avant moi ? Et pourquoi ?

- C'est une longue histoire, et haletante qui plus est. Je vais lui laisser le soin de te la raconter. Mais ne t'en fais pas. Elle souffre que d'une blessure légère à la jambe. Une fois qu'elle sera remise sur pied, je la renverrai à Despero à ta place, où elle demeurera jusqu'à que le Cercle la juge digne d'être ordonnée. Mais revenons à notre sujet. J'ai un travail important pour toi. Je dirai même capital.

Nukt se leva, et alla fouiller dans la grande bibliothèque circulaire qui entourait son bureau.

- Vois-tu mon ami, si guerre avec les Gardiens il y a, je crains qu'en l'état, nous ne soyons pas de taille. Certes, nos Agents sont plus nombreux. Nous sommes une cinquantaine à peu près dans tout Johkania, alors que eux, ils sont sept, dont un qui reste en permanence aux côtés de Joanne à Rosalia. Nous avons aussi plus d'Ascaline qu'eux. Mais ils ont quelque chose qui nous fait cruellement défaut.

- Une milice, répondit Rufio en songeant à la Sainte Garde.

- Plus que ça. Ils ont une armée. En dépit de ce que veut bien croire naïvement Despero, si un conflit se présente, la majorité des Héros soutiendront Destinal. Les Soldats de la Paix se rangeront à ses côtés. Et il va sans dire que les Gardiens, plus particulièrement Alysia, lèveront des conscriptions plus ou moins obligatoires dans les villes soumises à Destinal, qui sont majoritaires dans la région. Bref, ils nous surclasseront en nombre. Alors, dis moi Rufio, si on ne peut pas les battre par le nombre, que nous reste-t-il ?

Comme Rufio restait silencieux, Nukt revint vers lui et déposa une petite liasse de documents sur son bureau.

- Le savoir. Et surtout, le pouvoir.

Rufio étudia les parchemins. Ils étaient jaunis par le temps, et avaient été écris à la va-vite. On aurait dit des notes éparses, avec divers schémas.

- Qu'est-ce que c'est ? Osa-t-il demander.

- Les observations et les instructions d'un membre de ton illustre famille au sujet d'une Ascaline très spéciale. Il avait commencé à la tailler, mais n'a pu achever son œuvre, ayant été tué avant. J'aimerai que tu le fasses, toi.

Rufio parcourut rapidement les notes sous les yeux. Certaines étaient très sibyllines, et d'autres le dépassaient totalement. Il lui faudrait un sacré moment avant de déchiffrer et de comprendre tout ce que ce Fedoren avait annoté. Mais il remarqua déjà quelque chose qui l'intrigua.

- Le modèle de transformation est celui d'une Ascacomb, mais il ne suit pas la procédure normale, commenta-t-il. Le tailleur, semble-t-il, a largement improvisé sur de nombreux points.

- En effet. C'était un Gardien de la Destiné, vois-tu. Il n'était donc pas très au point concernant la conception des Ascacomb.

- Mais pourquoi un Gardien voudrait-il tailler une Ascacomb ? Ils les considèrent comme impures.

- Celui-ci était un peu plus ouvert d'esprit que ses pairs. Il a comprit que cette Ascaline ne servirait à rien ou presque en tant qu'Ascagarde. Elle est destinée à devenir une Ascacomb, la plus puissante de toute. En fait, elle surpasserait même mon Ascacomb de Cobalt.

Nukt fit un geste vers la pierre sombre posé sur son guéridon, censée abriter une partie des pouvoirs du Seigneur Falkarion lui-même.

- J'ignore encore ses réelles capacités, poursuivit Nukt. Ce n'est pas mon domaine de prédilection. Mais tu es parvenu à créer l'Ascacomb de Rubis à Despero, qui permet de stocker les pouvoirs de plusieurs Pokemon à la fois. Peut-être cette Ascaline permet la même chose, mais à un niveau bien plus grand.

- C'est possible, Prédicateur. Tout dépend de la pureté de la pierre et de sa composition. Puis-je la voir ?

- Elle n'est pas ici. Je l'ai faite amener en secret dans l'un des souterrains de la tour, qui était condamné jusqu'à présent. Ce sera ton atelier, désormais. Tu devras œuvrer dans la plus grande discrétion, Rufio. Personne, même les Agents du Cercle, ne devront être au courant. Il s'agit là d'un ordre de notre Seigneur en personne. Tu en réponds devant moi, et uniquement devant moi. Est-ce clair ?

- Très clair, mon seigneur, répondit automatiquement Rufio, quoi que surpris.

Si le Prédicateur voulait cacher l'existence de cette Ascaline jusqu'à son fidèle Ordonnateur, c'était que cette pierre était vraiment précieuse. Sans doute craignait-il que les Gardiens apprennent qu'il l'a possédée. Un travail probablement dangereux en perspective pour Rufio, surtout si le précédent Fedoren à l'avoir fait était mort. Il soupira par avance, en se disant que ce serait le dernier qu'il ferait pour les Agents avant de fuir très loin avec Zali. Ensuite, et seulement ensuite, le Prédicateur serait libre de mener sa guerre avec sa super Ascaline si ça lui chantait. Rufio n'avait plus d'espoir en Johkania. Il ne pouvait qu'espérer que Palyne serait assez intelligente pour se tenir à l'écart quand cette poudrière allait exploser.

Rufio finit son verre et prétexta sa volonté de se mettre au travail au plus vite pour prendre congé. Nukt le lui accorda, et quand il fut seul dans ses quartiers, il retira son masque et tomba négligemment dans son fauteuil. Il fit alors circuler entre ses doigts deux pièces d'échecs finement ouvragées, en marbre. C'étaient ces « porte-bonheur », les deux seuls objets qu'il avait conservés de son enfance maudite. Ces pièces étaient les deux reines, une noire, et l'autre blanche. Elles représentaient beaucoup de choses pour lui. Le pouvoir, la dualité, la lumière et les ténèbres. Il posa la reine noire près de son Ascacomb de Cobalt, et se mit à regarder la reine blanche avec intérêt et ironie.

- Bien. Les pièces centrales commencent à trouver leurs places, et la dernière étape a débuté. Que va faire l'Oracle Joanne maintenant ? Oui, que va-t-elle faire…

Le Prédicateur haussa les épaules, et avec un ricanement, posa la reine blanche devant la noire, toutes les deux s'observant en silence, comme attendant qu'une fasse le premier geste.

- Suis-je bête ! Vous le savez n'est-ce pas, Seigneur Falkarion ? Joanne agira selon son destin, évidemment. Elle suivra celui que Provideum a tracé pour elle, pour le meilleur ou pour le pire. Mais comment lui en vouloir ? Elle est si pieuse, la pauvre…

Comme s'il trouvait cela du premier comique, le Prédicateur Nukt éclata de rire, et son gloussement incontrôlé fit s'envoler les Cornèbre au sommet de la tour.


***


Le Temple de Rosalia n'était plus tout jeune, mais respirait toujours une certaine aura divine. C'était légitime, après tout. C'était là la demeure d'un dieu. Celle de Provideum, Maître de la Destinée, et de sa porte-parole, l'Oracle de Destinal. Comme à son habitude, cette dernière méditait dans le Sanctum, la pièce sacrée où étaient entreposées toutes les Ascagarde qui renfermaient des siècles de visions de diverses Oracles, toutes données par Provideum.

C'était là le plus grand trésor de l'humanité. Des prophéties de tout âge, dont la majorité ne se sont pas encore réalisées, éternellement stockées dans des Ascaline toutes spécialement conçues pour abriter les visions de Provideum. La première d'entre elle, qui a donné naissance aux Gardiens de la Destinée, avait une place de choix, au centre de la pièce, sur un coussin dorée. C'était la fameuse vision que Provideum a donné à celle qui allait devenir sa première Oracle, Symenelis, il y a près de neuf cent ans. La vision du retour de Bahageddon, le Premier Fléau de l'Humanité, et sa défaite des mains d'un mystérieux élu.

Joanne, l'Oracle en titre, aimait réfléchir aux mystères du destin dans cette salle. Elle aimait en outre être entourée de toutes ces Ascaline. Son nom véritable, auquel elle avait renoncé en devenant Oracle, était Lisielle Fedoren. Même si elle n'avait jamais véritablement eu le temps de s'initier à l'art du taillage d'Ascaline, c'était dans son sang. Elle aimait ces pierres, et la sensation d'en avoir plein autour d'elle. En ce moment, elle en avait une en particulier devant elle, celle dans laquelle elle s'était plongée pour contempler la vision qu'elle contenait.

Elle réfléchissait à cette vision depuis trois heures maintenant. Une prophétie donnée par Provideum à Helvredia, la 7ème Oracle, en l'an 1084. Comme toutes les visions que le Seigneur Provideum offrait aux mortels, celle-ci était on ne peut plus sibylline. Joanne y avait vu une silhouette indiscernable être aspirée dans une sorte de tourbillon. Peu après, la même silhouette avait changé, était devenu plus grande et plus sombre, et était entourée de plusieurs autres qui s'étaient agenouillées devant elle. Puis il y avait eu des flammes, des cris, et enfin plus rien.

C'était assez complexe à interpréter, mais ça révélait de toute évidence une catastrophe provoquée par une personne en particulier. Bien sûr, comme c'était Provideum qui donnait ces visions, et en maître de la destinée qu'il était, il en connaissait toutes les réponses. Mais jamais il ne donnait d'éclaircissement précis aux humains. C'étaient à eux de réfléchir à leur destin et de le prendre en main. Il aurait été futile donc que Joanne lui demande des réponses.

L'Oracle était une petite femme frêle mais au port royal. Tout son corps était dissimulé derrière sa longue robe de fonction, mais elle laissait tout de même entrevoir ses formes voluptueuses. Ses cheveux blancs coiffée avec moult détails encadraient un visage pâle, noble et déterminée. Ses yeux noirs étaient deux puits sans fond de sagesse, et elle portait sur le front la marque de Destinal. Enfin, sa tiare dorée d'Oracle, symbole de son autorité sur tous les croyants, trônait fièrement sur sa tête.

Joanne abandonna la réflexion de cette vision quand la porte du Sanctum s'ouvrit. Une seule personne aurait pu déranger l'Oracle durant sa méditation : c'était le seul Gardien de la Destinée présent avec elle, à Johto. Son fidèle Ivoran, son garde du corps et ami. Un géant de plus de deux mètres, aux cheveux blonds coupés court, portant une armure d'ivoire où étaient encastrée son Ascagarde. Il s'inclina respectueusement devant elle.

- Votre Sainteté. Nous avons eu la confirmation par message psychique d'Alysia. Son écuyer, Garneth Tenzio, ainsi que son amie Spinellie sont bien rentrée indemnes au Saint Monastère.

- Voilà qui est rassurant. Merci, Ivoran. Le destin nous a mis ces précieuses âmes sur notre chemin. Il ne s'agirait pas de les perdre.

- L'écuyer Garneth va faire son rapport, et Alysia autorisera sans doute qu'Iskurdan examine la fille…

Joanne fit un geste de la main, signifiant que c'était sans importance.

- Qu'il examine autant qu'il souhaite. Il ne trouvera rien. Il n'a jamais rien vu, de toute façon, même si la fille est restée juste sous son nez pendant des années.

- Ne serait-il pas prudent de placer la fille sous bonne garde, Votre Sainteté ? Il ne faudrait pas que l'incident qui a eu lieu dans la Grotte Sombre se reproduise…

- Il s'est produit parce que le destin en a voulu ainsi, rétorqua Joanne. Le sceau ne s'est pas brisé pour autant. Il y a certaines conditions à remplir, qui ne sont connues que de moi seule. Mais effectivement, maintenant que nous l'avons entre les mains après tant d'années, autant ne pas la laisser filer. Dis à Alysia de la garder à l’œil. Dis lui que j'ai eu une vision d'elle, quelque chose de très important, et qu'on doit donc s'assurer de sa sécurité en prévision de ce moment.

Si jamais Ivoran fut choqué d'entendre l'Oracle proférer un mensonge pour justifier ses ordres, il n'en montra rien et s'inclina parfaitement.

- Il faut laisser les choses se dérouler, à présent, continua Joanne. Le destin est en marche, et nul ne saurait le stopper.

- Votre Sainteté !

Ivoran se frappa le torse en signe de salut, et quitta la salle, laissant l'Oracle seule avec toutes les Ascaline. Mais Joanne n'était jamais vraiment seule, car dans la salle d'à côté se trouvait le Maître de la Destinée. Et comme l'Oracle était toujours liée à son dieu où qu'elle soit, elle pouvait entendre sa voix comme s'il se trouvait à côté d'elle.

- Tu as toujours autant confiance en ton destin, Joanne ? Fit la voix du Pokemon divin.

- Bien sûr, car c'est d'abord en vous que j'ai confiance, mon seigneur, répondit l'Oracle.

- Je ne fais que voir l'avenir, mais je n'ai pas de prise sur lui. Un destin peut être modifié par un autre destin, encore plus imposant dans la trame du réel.

- J'en suis consciente. Et c'est ce que je fait depuis des années, n'est-ce pas ? Je modifie le destin des autres, pour laisser place à celui qui m'a été annoncé, à moi et à ce monde. La fatalité ne me touchera pas.

Joanne avait une vision claire, sans tâche ni obstacle. Elle savait où elle devait aller. Et elle irait, car elle avait la foi. Une foi inébranlable, une foi totale. Et parce que sa foi était totale, sa vision devait à terme être adoptée par tous. Le destin ne souffrait pas de contrevenants. Tous devaient marcher à l'unisson dans la même direction, celle désignée par l'Oracle, grâce à la clairvoyance du Seigneur Provideum. C'était là la nature de Destinal. C'était là l'ambition de Joanne. Elle s'agenouilla et croisa les mains avec reconnaissance.

- Que votre nom soit sanctifié, mon maître. Le temps où l'humanité n'aura plus besoin de vous approche. Par ce monde que je vais forger, vos visions cesseront enfin, et vous serez enfin libre. Car l'humanité aura atteint le point idéal et final où présent et futur resteront les mêmes pour l'éternité, où plus rien ne changera, car tout sera déjà parfait ! J'incarnerai cette perfection, en votre nom, ô tout puissant.

- Tu incarnes déjà beaucoup de choses, Joanne, rétorqua Provideum. Des choses trop souvent antagonistes. Tout en toi n'est que conflit et négation.

L'Oracle sourit.

- J'incarnerai toutes les choses du monde si nécessaire. Non... je deviendrai moi-même le monde, dans toute sa diversité. Je serai tout le monde, et personne à la fois. J'endosserai ce fardeau avec reconnaissance. C'est le destin qui est le mien.