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Entre Destinée et Fatalité de Malak



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» Auteur : Malak - Voir le profil
» Créé le 14/07/2019 à 11:38
» Dernière mise à jour le 29/12/2019 à 10:15

» Mots-clés :   Aventure   Guerre   Médiéval   Mythologie   Présence de Pokémon inventés

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Chapitre 11 : Le Prédicateur
An 1697, 13 septembre, 10h00, Mont Argenté, Château Royal de Johkania




La Cour Royale était réunie dans la salle du trône, où j’étais en train d’adouber la personne à genoux devant moi avec le bout de mon épée. Ça faisait longtemps qu’il n’y avait plus eu de cérémonie de ce type au château. Je n’avais plus trop la tête à ça, ces temps ci, avec tous les problèmes qui s’accumulaient dans le royaume, et mes anciens camarades qui se détournaient peu à peu de moi. Mais aujourd’hui était un jour spécial. Ma pupille, Valrika, qui avait accumulé les preuves de loyauté et d’efficacité au sein de mon armée, devenait ma générale en chef.

C’était la première fois, en près de cent-trente ans de règne, que je nommais une femme pour ce poste prestigieux. Ce n’était pas du goût de tout le monde, mais personne n’avait osé protesté publiquement. Il était bien connu que ces temps ci, les têtes avaient tendance à voler si on m’indisposait un peu trop. Par les temps qui courent, j’avais besoin de quelqu’un de digne de confiance pour commander mes armées, et Valrika avait démontré qu’elle était celle qu’il me fallait.

Elle était jeune, oui, mais elle était la fille d’un de mes anciens généraux, un homme mort pour moi pour qui j’avais eu quelques affections. Après sa mort, j’avais donc pris sa fille de sept ans à l’époque comme pupille, et elle avait été élevée ici, au château, devenant au passage très bonne amie avec ma fille Myrevia, de quatre ans son aînée. Myrevia était là bien sûr, avec son fils Ametyos, et applaudissait sincèrement son amie Valrika pour cette promotion ultime.

- Moi, Zephren Karkast Ier, souverain de Johkania, te nomme générale en chef des armées du pays, déclarai-je de mon ton royal.

La jeune femme aux cheveux rouges leva son visage vers moi, et ce que j’y lu me plut. J’y lu une adoration sans limite, et une loyauté infinie. Évidement, la fille était reconnaissante envers moi. Je lui ai tout donné. Je l’ai élevée dans le château, elle a reçu une éducation de princesse, et le jour de ses seize ans, je lui ai permit de rejoindre l’armée, en dépit de son sexe et malgré les protestations des soldats. Elle leur avait bien rabaissé le caquet depuis. Maintenant, à vingt-cinq ans seulement, une femme allait tous les diriger en mon nom.

- Mon roi, je suis votre éternelle servante, déclara la toute nouvelle générale. Je vous donne ma vie, dès maintenant et pour la fin des temps.

J’étudiai son beau visage et son corps aux courbes plaisantes plus attentivement. Une pointe de désir me toucha presque instantanément. Valrika était belle, oui. Plus que belle, même ; c’était un délice pour les yeux et pour mon entrejambe. Elle m’avait donné sa vie, donc elle serait sans doute honorée de partager ma royale couche ce soir non ? Depuis la mort de ma femme, je n’ai guère plus trop touché au sexe opposé, par respect pour son souvenir, mais le désir d’un corps féminin me guettait toujours.

Valrika était certes ma pupille, ma fille adoptive en somme, mais qui s’en souciait ? Pas moi. C’était tout ce qui importait. N’étais-je pas le roi ? Le tributaire de tout ce que ce royaume avait à offrir ? Nuits et jours durant des dizaines d’années, j’ai œuvré pour ce pays, je lui ai tout donné. Et pourtant, depuis quelque temps, le peuple se détournait de moi, à l’image de mon ami de toujours, Iskurdan. Des ingrats, tous autant qu’ils sont. Qui pourrait donc me reprocher de trouver quelques moments de réconforts dans les bras d’une femme jeune et désirable ? Dieu ? Heureusement pour moi, je n’en reconnaissais aucun. J’étais mon propre dieu.



***


Les deux Galopa attelés avaient galopé à bride battue tout l’après-midi pour atteindre Lavanville au plus vite. C’est dans un coucher de soleil orangé que la diligence de Lord Despero arriva dans la sinistre ville montagneuse qui servait de quartier général aux Agents de la Fatalité. Sinistre, c’était bien le mot. Une ambiance pesante semblait toujours régner sur cet endroit, composé de petites maisons de bois agglutinées à flanc de montagne, tout autour de l’imposante Tour Sombre des Agents.

Située à l’extrême est de Johkania, Lavanville était connue pour être la dernière étape avant la mort, et ce depuis des siècles. C’était donc avec une évidence certaine que les Agents étaient venus s’installer ici, et avaient pris possession de la Tour, un gigantesque tombeau déjà bâti sur une toute aussi grande nécropole souterraine. Dans cet endroit reposaient humains et Pokémon qui avaient servi Johkania et sa royauté depuis sa fondation.

Les habitants du village étaient tous illuminés par une certaine spiritualité, très liés aux esprits et aux fantômes, et encore aujourd’hui, les rares d’entre eux dehors saluaient l’arrivée de la diligence avec un profond respect. Loin de Destinal, la population locale était totalement acquise aux Agents, et pourtant, Despero souffrait de les voir. Il souffrait de venir dans ce gourbi, où des paysans aveugles prenaient pour guides des gens qui n’avaient pas plus de direction à suivre qu’eux.

Et pourtant, bien que n’ayant aucune obligation ou rémunération, les habitants de la ville vivaient en osmose avec les Agents, leur fournissant gracieusement vivres et biens matériels, en échange de leur protection et de leur capacité à apaiser les esprits de la Nécropole. Un simple échange de bons procédés, plus propres que l’aveuglement religieux de Destinal. Ainsi fonctionnait la Fatalité telle que Despero l’avait apprise. La liberté en maître mot, vivre sa vie sans aucune chaîne en attente de l’ultime libération : le souffle de la mort.

Lorsque Despero avait rejoint les Agents, il voulait lui-même s’affranchir. Se libérer d’obligations nobles qui le pesaient, et surtout, libérer son pays de la tyrannie de Zephren. Cela avait toujours été son seul et unique leitmotiv, et il avait été séduit par les discours libertaires du Prédicateur, Ivunio Grande. Il avait alors décidé de se joindre à lui en secret, suivant une formation et devenant l’espion des Agents aux côtés du Roi Éternel. Aujourd’hui, le Roi n’était plus là, mais le pays était toujours prisonnier. Prisonnier d’un conflit permanent entre Agents et Gardiens, que Despero tentait d’éviter tant bien que mal, avec l’ingérence du nouveau Prédicateur.

Les choses avaient bien changées depuis son engagement, songea-t-il. Et c’est pour remettre de l’ordre que Despero était revenu dans cet endroit, lui qui était bien plus à l’aise dans la ville moderne de Safrania. Lorsque sa diligence s’arrêta enfin devant la tour, il en descendit prestement avec l’Adepte Zorander, faisant signe au cocher d’attendre qu’il revienne. Il ne comptait pas être long.

À peine fut-il sorti que l’on vint à sa rencontre. Un homme dans la cinquantaine à l’air dur et sec, et au visage terne, parfaitement assorti à l’endroit. L’Agent Erdraven, formateur de Palyne Fedoren, et visiblement en attente du retour de cette dernière. Sous son masque de professionnalisme, Despero aurait juré voir un soupçon d’inquiétude sur son visage. Despero le connaissait peu, mais savait qu’il était un Agent raisonné et respectable, mais hélas pas très écouté au sein du Cercle.

- Lord Despero, salua-t-il. Nous avons bien reçu votre Cornèbre. J’attendais votre venue avec impatience, commença-t-il.

- Bien le bonjour Erdraven. Soyez rassuré, votre Adepte est saine et sauve, chez moi en compagnie de son frère.

Erdraven paru soulagé. Ce dernier avait eut une immense pression sur ses épaules quand on lui avait confié la responsabilité de s’occuper d’une Fedoren, et la perdre aurait été un immense déshonneur pour lui, Despero le savait. Et il valorisait le travail de cet homme, qu’il jugeait fiable et compétent.

- Est-ce que le Prédicateur Nukt est prêt à me recevoir ? Enchaîna Despero.

- Le Prédicateur… est à son Perchoir. Mais il n’avait pas l’air plus concerné que ça à l’annonce de votre visite.

Les Perchoirs étaient le nom donnés aux cellules de chaque Agent, au sommet de la Tour, une sorte de quartier privé. Despero n’en avait pas, vivant à Safrania en permanence. À cette annonce, le Cinquième Héros fut doublement soulagé. Non seulement Nukt était présent, ce qui était loin d’être toujours le cas, mais en plus en parlant dans ses quartiers privés, il éviterait le fait que d’autres Agents s’immiscent dans leur discussion, tout comme ça aurait pu avoir lieu dans la salle du Cercle, lieu de réunion des principaux Agents, les douze qui formaient, avec Nukt, la base du pouvoir de Lavanville.

- Toutefois, sachez avant que vous n’alliez le retrouver qu’en ce moment, Erekiel et Jayzen sont dans nos murs, ainsi que l’inusable Eleonora.

Voilà une nouvelle qui contrariait d’avantage Despero. Tout comme lui, les Agents jouissaient d’une grande liberté d’action et n’avaient aucune obligation de demeurer à la tour, uniquement celle de s’y rendre sur l’appel du Prédicateur. Si certains comme Erdraven ou Eleonora, les deux principaux formateurs, y demeuraient en quasi permanence, les autres n’étaient là que lorsqu’ils en avaient envie. Et manque de chance pour Despero, deux de ceux qu’il voulait éviter étaient également présent.

- Je tâcherai de les esquiver. Merci du conseil. Je vous laisse prendre soin de l’Adepte Zorander, Erdraven. Pour ma part, je dois rappeler au Prédicateur qu’il y a des conflits que nous ne devons pas mener…

- Il est des luttes inscrites dans nos fondements mêmes, un devoir plus qu’ancestral, Despero. Ne l’oubliez pas.

Despero plissa les yeux en écoutant Erdraven. Il hocha la tête en guise de confirmation, mais au fond ne comptait pas se résoudre à ce genre de complainte toute faite. Il partit alors qu’Erdraven venait prendre en charge l’apprenti qui accompagnait Despero tandis que ce dernier s’engouffrait dans les méandres de la tour de Lavanville. Il avait plusieurs étages à parcourir, car bien évidemment, le Perchoir de Nukt était l’un des plus hauts, uniquement dépassé par le sanctuaire privé du Seigneur Falkarion. Un sanctuaire situé juste sous le toit et où personne n’avait le droit de se rendre, à part le Prédicateur lui-même.

Despero avait envisagé la possibilité d’essayer de s’y rendre quand même pour discuter directement avec leur maître à tous, mais cette tentative aurait été plus que follement risqué, tant le Seigneur Falkarion était connu, de réputation, pour son caractère lunatique. Et de toute façon, Despero doutait que leur dieu tout puissant soit là en ce moment. Il ne savait même pas à quoi il pouvait bien ressembler. Cela faisait quinze ans qu’il faisait partie des Agents, mais il n’avait jamais vu une seule fois leur chef suprême. Et bien sûr, les Prédicateurs, que ce soit Nukt ou Grande avant lui, ne parlaient jamais du Seigneur Falkarion. Le Pokemon Légendaire demeurait un mystère, certains Agents pensant même qu’il n’existait pas.

En entrant dans le hall sombre, froid et austère de la tour, Despero ne vit personne, à son grand soulagement. Il se dirigea vers l’escalier à peine éclairé par quelques Funécire en promenade, évitant soigneusement l’entrée souterraine de la Nécropole, laissée en libre accès à tous les habitants du pays pour venir se recueillir, mais où plus personne n’allait, trouvant désormais refuge chez Destinal. Triste réalité que celle d’un pays tellement aveuglé par un faux dieu qu’il en oubliait d’honorer ses morts et ses ancêtres.

Arrivant vers le troisième étage, l’ancien noble entendit une voix grinçante familière, qui le poussa à raser les murs. Cet étage comportait la salle d’étude d’Eleonora Fasm, la plus vieille Agent de l’organisation. Une antiquité vivante de plus de soixante-dix ans, qui avait formé presque tous les Agents actuels, Despero comprit. Il n’aimait pas sa compagnie, car plus le temps passait, plus elle devenait aigrie et désagréable avec tous et toutes.

- Que voulez-vous que le Seigneur Falkarion fasse d’une bande de nuls comme vous ? Cracha la doyenne des Agents à ses disciples. Vous devez devenir robustes et impitoyables si vous espérez vaincre la Destinée et rependre la Fatalité ! Sinon… vous vous dépêcherez de mourir et de rejoindre mes chers esprits.

Il roula des yeux tandis qu’elle rabattait encore et toujours les mêmes idioties, tout en utilisant son Ascacomb pour vider l’énergie vitale d’un apprenti avec une attaque Vampirisme. Shaman de Lavanville, elle partageait la spiritualité des locaux et pensait que les impurs n’avaient pas le droit d’atteindre Giratina, et erraient sous forme d’esprit sur Terre pour l’éternité. Et elle ne se privait pas de rappeler aux nouveaux aspirants qu’elle les enterrerait tous. Elle avait dit la même chose en son temps à Despero, et la voir avec toujours autant de vigueur à son âge tendait à lui faire croire qu’en effet, il y passerait avant elle et qu’elle serait toujours là cent ans plus tard.

Despero passa le plus furtivement possible dans l’ombre de l’entrée de sa salle de classe, poursuivant son ascension vers son objectif. Au huitième étage, il arriva à la salle du Cercle. Éclairée par plusieurs Lugulabre, elle était composée de treize sièges en pierres, en hauteur, répartis en cercle auteur d’un immense bas-relief sculpté à même le sol. Depuis leurs sièges, les douze Agents et le Prédicateur pouvaient ainsi voir en permanence pendant leur réunion le symbole du Seigneur Falkarion, son visage fantomatique émergeant d’un croissant de lune, qu’ils portaient pour la plupart en broche sur leurs vêtements.

- L’héritier de Grande est de retour et vient faire son rapport, résonna une voix caverneuse dans la pièce.

Sursautant à cette voix qu’il ne reconnaissait pas, Despero regarda partout autour de lui à la recherche de son mystérieux interlocuteur. Espérant ne pas tomber sur Erekiel ou sur Jayzen, il fut soulagé lorsqu’il vit la silhouette assise sur un fauteuil derrière lui. Il s’agissait d’une femme portant une robe rouge sombre déchirée vers le bas, avec une cape et une capuche noire par-dessus, ne laissant voir que le bas de son visage. La broche de Falkarion pendait négligemment à la ceinture qui serrait sa robe à sa taille. Le fait le plus notable chez cet Agent était l’impressionnant Grahyena avec une bague portant le sceau de Falkarion autour de la queue qui était à ses côtés, la tête sur les genoux de la jeune femme, cette dernière caressant affectueusement le crâne du Pokémon.

- Nejara, Fendrys… Vous m’avez fait peur, souffla Despero. J’ai cru que c’était…

- L’Ordonnateur Erekiel et Jayzen, coupa la voix monotone et las mais féminine de Nejara. Fendrys et moi les avons envoyé interroger Zorander, pour que tu sois tranquille.

Despero avisa le Grahyena qui plongeait son regard animal dans le sien en frissonnant. Ce Pokemon n’était pas comme les autres et sa présence mettait toujours mal à l’aise Despero. Bien qu’elle soit d’une dizaine d’années plus jeune que lui, Despero ne connaissait pas bien l’histoire de Nejara, il savait juste qu’elle avait été formée par Grande, et que c’est lui qui l’avait du jour au lendemain autorisée à être accompagnée par tout par ce Grahyena nommé Fendrys, sans plus d’explications. Droit qui n’avait jamais été révoqué.

Despero avait du mal à situer cette jeune femme. Contrairement à Eleonora, elle n’appréciait pas du tout Nukt, mais pourtant ne faisait rien contre lui et ne venait que très rarement à la tour. Sa présence ce soir-là était exceptionnelle, d’ailleurs Erdraven ne l’avait pas mentionné, c’est qu’elle avait dû venir discrètement. Pour bien la plupart des gens de Lavanville, et même pour les Agents eux-mêmes, Nejara était une sorcière. Elle en avait l’accoutrement, et sa manie de ne parler qu’avec son Grahyena et d’agir de façon très mystérieuse ne faisait que renforcer cette impression.

- Va voir le Prédicateur l’esprit tranquille, s’ils reviennent, je les retiendrai, lui assura Nejara sans d’avantage le regarder.

- Merci de ton assistance. Je dois remettre les points sur le i de Fatalité.

Il se dirigea alors vers le siège du Prédicateur, reconnaissable à la lourde porte en pierre présente derrière, qui menait au neuvième étage, lieu de son Perchoir, et seul accès au sanctuaire du Seigneur Falkarion. Prenant une grande aspiration, il poussa la porte puis la referma derrière lui. Il gravit alors l’escalier qui se présentait à lui, entendant une musique qui venait de plus haut. On jouait d’un instrument, un clavecin, sur une mélodie assez entraînante et à la fois dérangeante.

Une fois arrivé au neuvième étage, il entra dans une pièce plus chaleureusement éclairée par des lustres de lumière naturelle ainsi que des torches non spectrales. La salle en elle-même était un salon de réception assez richement décoré qui rappelait presque à Despero ceux de son manoir. Sur le côté traînait un guéridon avec une chaise de chaque côté, au centre du guéridon une pierre finement taillée, aux lueurs de ténèbres. De l’autre côté de la pièce, des meubles clos contenant divers papiers. Aux abords de l’ouverture qui faisait guise de fenêtre, un Cornèbre posé dans son nid observait un homme, au front et aux yeux masqués, doté d’une longue chevelure blanche attachée en queue de cheval et d’un ensemble de vêtement sombre, en train de jouer sur son clavecin posé pile au centre de la salle, ne prêtant aucune attention à l’arrivée de Despero.

- Prédicateur, fit Despero en hochant respectueusement la tête. Je suis revenu de Safrania, et je sollicite une audience avec vous.

L’homme masqué ne lui répondit pas, terminant son morceau de musique avec entrain, dans une mélopée qui commençait à casser les oreilles de l’ancien noble. Lorsque le Prédicateur eut enfin fini, il se leva, et fit un sourire quelque peu insolent à Despero.

- Ah, Despero, le glorieux Cinquième Héros… Comment as-tu trouvé cette petite composition ? Lui demanda Nukt de sa frêle voix.

Avec un gabarit et une voix digne d’un adolescent, on aurait pu croire que Nukt sortait à peine de chez ses parents, et pourtant il avait forcément déjà un certain âge, car il était déjà là quand Despero avait rejoint les Agents. À cause de son masque cachant aux yeux des autres la partie supérieure de son visage, Despero était incapable de lui donner un âge. Mais il ne pouvait s’empêcher de le considérer comme plus jeune que lui, surtout après la succession de décisions calamiteuses qu’il avait prises ces deux dernières années.

Nukt avait toujours été très secret, même quand il n’était encore qu’un simple Agent. Malgré toutes les recherches discrètes que Despero avait pu faire sur lui, il n’avait rien trouvé. Nukt pouvait très bien être un faux nom. La seule chose qui semblait vraie, c’était qu’il avait été formé par Corbarex, le seul Agent de la Fatalité qui était un Pokemon. C’était assez rare pour le souligner, car il était bien connu que le si désinvolte Corbarex ne prenait jamais d’Adepte.

- Très artistique, tenta Despero, pressé de passer à autre chose. Mais je viens pour parler avec vous de l’incident du château.

- L’incident, dis-tu ? Oui, j’ai entendu parler de la mort du fils de Jayzen, mais je suis convaincu qu’il s’en remettra. La mort nous ouvre les bras à tous. C’est là la fatalité ultime, le but de toute vie…

- Prédicateur, sauf votre respect… Pourquoi avoir ordonné une telle mission ? Vous avez ruiné tous mes efforts diplomatiques et mes avancées notables au Conseil des Héros. Si c’est Erekiel qui…

- Erekiel n’a rien à voir dans cette histoire, coupa Nukt. Cette mission était la volonté du Seigneur Falkarion lui-même. Il en avait assez d’entendre tes sempiternelles promesses de réussite, Despero.

L’ancien noble fronça les sourcils, tandis que le Prédicateur allait s’asseoir à son guéridon, l’invitant à faire de même. Il s’exécuta tout en ne dissimulant pas son mécontentement d’apprendre que leur Seigneur et maître était déçu de son travail. Enfin, si toutefois c’était réellement le cas. Nukt aimait se faire le messager du Seigneur Falkarion, mais vu que personne ne le voyait, bien malin était celui qui pourrait confirmer ces propos. Despero décida donc de laisser couler.

- Malgré tout… Il y avait je pense plus intelligent que d’envoyer des Adeptes pour cela. Surtout la jeune sœur de Rufio. Les Fedoren ne poussent plus vraiment sur les arbres, par les temps qui courent.

- J’en suis certain, vu comme tu couves égoïstement son frère pour le garder à ton service, fit remarquer Nukt.

- Il était plus prudent de les séparer, et il est en sécurité avec moi à Safrania. Et c’était une décision de votre prédécesseur.

- Mon prédécesseur a décidé bien des choses, pas toujours bonnes… Quoi qu’il en soit, ne croit pas que j’ai été idiot ou imprudent. J’ai bien évidemment envoyé l’un des nôtres épier nos Adeptes pour veiller à la réussite de leur mission, pour intervenir au besoin.

- L’un des nôtres ? Questionna Despero en plissant les yeux.

Nukt se mit à caresser la pierre noire au centre du guéridon du bout des doigts, tout en marquant une pause avant de répondre à Despero.

- Corbarex s’est porté volontaire pour les suivre. Et c’est de loin notre meilleur espion.

- Corbarex ? Répéta Despero comme en un ricanement. Je vois. Pas étonnant qu’un des Adeptes soit mort et que les deux autres se soient fait capturés alors. Vous n’ignorez rien je pense, de son incapacité totale de se concentrer, et de considérer toutes missions comme un jeu ?

Le Roi des Corbeaux, comme il s’était lui-même autoproclamé, était l’un des plus anciens membres de l’organisation - peut-être même plus vieux qu’Eleonora - mais il était bien connu pour son caractère laxiste et désinvolte, et son incapacité à suivre des ordres convenablement. Il faisait plus office de mascotte pour les Agents qu’autre chose. Il fallait aussi lui reconnaître une certaine capacité à dénicher les personnes appelées à briser les chaînes du destin. Même s’il n’avait jamais pris d’Adepte à part Nukt lui-même, il avait recruté pas mal de futurs Agents.

- Il est vrai qu’il n’est toujours pas rentré, mais il aura probablement une bonne excuse, comme toujours, dit Nukt avec amusement.

Le souci avec le Prédicateur, c’était qu’il semblait avoir hérité de la désinvolture de son ancien maître. Despero s’efforça de conserver son calme. Les discussions qu’il avait avec son propre supérieur menaçaient bien plus sa patience pourtant très vaste que sa rivale Alysia elle-même !

- Prédicateur… Je ne sais pas si vous vous rendez bien compte, mais désormais le Conseil nous a dans le collimateur. J’ai pu négocier pour faire retomber la responsabilité de cette prise d’otage sur les Adeptes eux-mêmes, mais si Jyren n’était pas mort, les Gardiens auraient pu faire passer de graves sanctions contre nous sans la moindre difficulté.

Nukt haussa les épaules, apparemment guère concerné.

- C’est donc que la Fatalité a de nouveau frappé comme elle le devait en prenant la vie de cet apprenti. Une fatalité qui nous a été bénéfique pour le coup, et nous ne pouvons que remercier notre Seigneur Falkarion pour cela.

Despero était incapable de voir si Nukt était un fanatique ne jurant que par la Fatalité, ou s’il faisait semblant pour servir ses intérêts.

- Nous ne pouvons pas tout justifier par la Fatalité, répliqua Despero. Que je sache, notre religion n’a jamais été de s’en remettre au hasard en espérant qu’il nous soit favorable.

- Te voilà théologien maintenant ? S’amusa Nukt. Tes talents sont réellement infinis. Mais dis-moi, « Lord » Despero, pourquoi est-ce que tu t’imagines capable de stopper un conflit millénaire, qui a débuté bien avant que le premier Agent de la Fatalité voit le jour ?

Despero fronça les sourcils, ne saisissant pas la question.

- Mais… parce que c’est ce que nous devons faire. Nous œuvrons pour la liberté, celle de vivre sa vie comme nous l’entendons avant que l’ultime fatalité nous emporte tous. Et les guerres, ça nous prive toujours de notre liberté… et bien souvent de notre vie. Nous l’avons toujours fait par bien des manières. Comme Hayden le Brave, qui mit fin à l’expansion de l’Empire de Sinnoh. Comme Minerva Sans-cœur qui empêcha le monde d’être enfermé dans la corruption, ou encore Elfin l’illustre qui libéra les Fedoren des Gardiens !

Ces grands noms parmi tant d’autres étaient ceux de Prédicateurs qui avaient tous mené les Agents de la Fatalité à l’époque de leur âge d’or. C’est en lisant leur histoire et leurs faits d’armes que Despero eut envie de rejoindre les rangs du Seigneur Falkarion. Pour lui aussi empêcher une personne d’imposer sa volonté au monde et de décider seul de son destin. À chaque fois qu’il en parlait, il sentait sa foi en eux grandir, et il y aurait bien rajouté son mentor Ivunio Grande s’il ne savait pas que c’était un nom qui irritait Nukt.

- Et penses-tu sincèrement que ces noms que tu cites avec une grande ferveur auraient été ravis de vous voir assis à une table à gentiment négocier avec nos ennemis ? Demanda Nukt.

Même si les yeux de Nukt étaient masqués, Despero pouvait sentir son regard qui le perçait de part en part. Il ne pouvait pas répondre à cette question car au fond il savait que le Prédicateur avait raison en disant qu’il était impie et dur à supporter pour les Agents que de devoir négocier avec les Gardiens. Beaucoup dans la Tour mourraient d’envie de partir en guerre contre leurs ennemis héréditaires. Mais pas Despero. Il avait la guerre en horreur, car il était un négociateur dans l’âme. Et la guerre, c’était la pire forme de négociation qui soit.

- Cette guerre que tu redoutes, poursuivi Nukt, elle est inévitable. Elle aura lieu, que tu le veuilles ou non. Que ce soit dans un mois, dans un an, dans dix. Et tu sais pourquoi ? Parce la Fatalité en a décidé ainsi. C’est le devoir de tout bon Agent de la Fatalité que de libérer le monde d’une Destinée telle que la voit Provideum. C’est notre fardeau, et on ne peut y échapper.

- Si guerre il doit y avoir un jour, alors ainsi soit-il, fit Despero. Si je suis toujours en vie à ce moment là, je me battrai avec la foi et la ferveur qu’il sied à tout serviteurs de Falkarion. Mais actuellement, ce n’est pas le bon moment, Prédicateur. Vous savez bien que nous ne pouvons pas lutter. Nous serions écrasés. Ils sont bien plus nombreux et forts que nous. Ne me faite pas croire que le Seigneur Falkarion ne le voit pas !

Nukt perdit son sourire et caressa plus nerveusement la pierre sombre posée sur le guéridon, tandis qu’une aura sombre de ténèbres commença à en sortir. Ce qui provoqua un mouvement de recul de la part de Despero, inquiet de voir le Prédicateur faire montre de son pouvoir.

- Tu t’oublies, Lord Despero, susurra le Prédicateur. L’Ascacomb de Cobalt ici présente est la preuve de ma légitimité. De mon lien avec notre Seigneur et Maitre à tous. Je suis son envoyé, sa voix. En remettant ma parole en doute, tu doutes directement de lui.

Despero serra les dents, observant la pierre sombre, ultime création des Fedoren pour le compte des Agents de la Fatalité. Elle était la plus puissante gemme au monde car porteuse d’un fragment des pouvoirs de Falkarion lui-même, en cadeau pour son élu, le Prédicateur. Sa composition complexe faite à partir d’un fragment d’Ascaline unique la rendait inestimable, et surtout inimitable. Et il voyait l’aura sombre qui commençait à l’entourer et à le faire suffoquer, ressentant une grande pression sur son corps. Cela dit, Despero n’était pas homme à se coucher, et il savait très bien que Nukt ne lui ferait rien. Despero, en tant que Cinquième Héros et représentant des Agents au conseil, était irremplaçable.

- Je ne remet pas en cause votre titre, mais comprenez ma perplexité. Le précédent Prédicateur, Ivunio Grande, agissait comme vous selon les paroles et les décisions du Seigneur Falkarion non ? Et il a œuvré pour la paix. Ce changement brutal de politique dès que vous l’avez remplacé voudrait donc dire que le Seigneur Falkarion lui-même veut la guerre à présent ? Si c’est réellement le cas, alors je n’ai bien sûr rien à y redire.

- Le Seigneur Falkarion, commença lentement Nukt, se soucie peu des matérialités de ce monde. Un être immortel et tout puissant comme lui n’entrevoit que pour nous, faibles humains, la seule fatalité ultime. Comment elle arrivera n’est pas son problème. De fait, il a toujours laissé une grande liberté de décision à ses différents Prédicateurs. Mais il a néanmoins toujours attendu une chose de nous : que nous luttions contre le destin. C’est notre raison d’être. Ivunio Grande s’est allié aux Gardiens pour faire tomber Zephren, ce fou qui se prétendait au dessus de l’ultime fatalité. C’était sans nul doute une nécessité. Mais une fois le Roi Éternel mort, il a continué à œuvrer pour la paix avec Destinal, s’aplatissant de plus en plus devant leurs exigences. C’était là une faute. Il a fait preuve de couardise, et a été récompensé par le baiser de la Fatalité.

Despero ne manqua pas de remarquer que Nukt taisait la façon dont Grande était mort. Était-ce le Seigneur Falkarion qui l’avait puni… ou bien Nukt lui-même pour prendre sa place ? Ceci dit, malgré les doutes de Despero, le Héros ne pouvait pas croire que Falkarion l’aurait laissé amener les Agents sur une voie qu’il n’approuvait pas. Cette certitude dans l’esprit, aussi déplaisante soit-elle, l’amena à baisser respectueusement la tête.

- Je vais donc continuer à servir le Seigneur Falkarion du mieux que je le peux, selon sa volonté, se résigna presque l’ancien noble.

- Comme il se doit, acquiesça Nukt en laissant retomber la pression de son Ascacomb. Mais rassure-toi, nous ne sommes pas sourd à tes remarques.

- C’est-à-dire ?

- Tu as bien évidement raison en parlant de notre souci d’infériorité numérique. C’est pourquoi j’ai une mission spécifique à te confier.

Despero haussa un sourcil, craignant le pire de la part du Prédicateur. Ce dernier marqua une pause, comme s’il s’assurait de la pleine attention de Despero, puis il reprit en pointant son doigt vers lui.

- Tu vas utiliser ta proximité avec les Héros pour tenter d’en joindre certains à notre cause. Ne laisse pas les Gardiens prendre l’avantage avec ce Karion. Et surtout… ne manque pas de saper l’autorité de cet insupportable Iskurdan qui leur accorde tout.

- J’ignore si l’Oracle compte faire officiellement de Karion un Gardien. Mais si ça se fait, vous pouvez être sûr que je demanderai qu’il soit destitué du conseil. Iskurdan a beau se coucher pas mal devant Joanne, il a le souci de la paix et de l’équité. Il ne laissera pas faire un Conseil des Héros avec deux Gardiens pour un seul Agent.

- C’est accorder trop de crédit à cet Aura Gardien, grinça Nukt. On le surnomme Cœur d’Or, mais il a toujours été un lâche, incapable de s’opposer aux décisions de ceux qu’il ne veut pas froisser.

Nukt serra les poings. Un geste qui n’échappa pas à Despero, signe que le Prédicateur semblait avoir une aversion toute particulière pour le Second Héros.

- Si c’est tout, tu peux te retirer, Despero, conclut Nukt. Et n’oublie pas de me renvoyer Rufio Fedoren. Le Seigneur Falkarion a grand besoin de ses services. Tu n’as qu’à garder sa sœur à la place, maintenant que tu l’as à disposition. J’en toucherai un mot à Erdraven.

Il recommença à jouer de son clavecin, et Despero ne put que s’incliner avant de prendre congé. Cette entrevue ne lui avait pas plut, de même que les manières et les directives du Prédicateur. Mais que pouvait-il faire ? Il ignorait la teneur exacte du plan du Seigneur Falkarion, et il ne pouvait contester les décisions de Nukt, censé être son messager. De plus, il lui fallait agir prudemment avec le Prédicateur. Despero soupçonnait qu’il n’ait pas une très grande estime pour la vie humaine, en plus d’être peut-être un peu… téméraire, pour ne pas dire dérangé. Et si des années de politique au service du Roi Éternel avaient bien appris quelque chose à Despero, c’est que rester vivant était le seul moyen de pouvoir avoir une chance de changer les choses.