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Entre Destinée et Fatalité de Malak



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» Auteur : Malak - Voir le profil
» Créé le 12/03/2019 à 19:13
» Dernière mise à jour le 12/03/2019 à 19:13

» Mots-clés :   Aventure   Guerre   Médiéval   Mythologie   Présence de Pokémon inventés

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Chapitre 1 : Cruel destin, fatalité favorable
Plusieurs milliers d’années plus tard…

An 1700, 15 août, 19h42, Mont Argenté, Cour du Château Royal de Johkania




La douleur était exquise.

Ça faisait longtemps que je n’en avais plus ressentie de pareille. Au fil des ans, on a tendance à oublier les sensations les plus simples. On a beau être puissant, honoré, obéi de tous, on finit à force par ne plus rien ressentir. On doute même d’être vivant.

Donc, si je souffre autant en ce moment, c’est que j’étais vivant ? C’est que j’étais un homme ? Amusant. J’ai passé une grande partie de ce siècle à convaincre les autres que ce n’était pas vrai, que j’étais bien plus qu’un homme, et aujourd’hui, j’étais comme rassuré de découvrir qu’au final, je l’étais vraiment. Un homme, ni plus ni moins. Un homme qui avait mal, à son corps, mais aussi à son âme. Car avec la douleur venait le désespoir, et c’était pour moi une forme de souffrance bien plus cruelle que le simple tiraillement physique.

Je gisais sur le sol de l’entrée de mon château, vaincu. Moi, le Roi Éternel, avait été jeté à bas après plus d’un siècle de règne sans partage. Dès que j’avais posé le genou à terre sous l’effet de l’épuisement, j’ai su que c’en était fini de mon règne. Déjà, les troupes de l’armée rebelle criaient leur victoire, et acclamaient leurs héros.

Ils se tenaient au-dessus de moi, m’entourant. Les Dix. Ces dix traîtres qui avaient mené la révolte contre moi. J’en connaissais beaucoup. Nombre d’entre eux furent mes sujets. Tous venaient d’horizons différents, parfois en conflit, mais ils s’étaient unis pour me défier. Et ce soir, alors que le soleil se couchait à l’horizon comme signifiant la fin de mon règne, ils m’avaient vaincu au terme d’un âpre combat.

Leur meneur, celui qui les avait tous rassemblés, et duquel était parti la révolte, me regarda avec son air de pitié et de noblesse. Lui, le traître ultime, celui que j’avais jadis appelé « mon ami ». Se pensait-il meilleur que moi ? Croyait-il que les choses allaient s’arranger sans moi ? Pauvre fou naïf ! J’étais la seule chose qui maintenait ce royaume en un tout unique. Tout allait se délier, maintenant. Quelle tristesse que je ne puisse pas être là pour me rire de lui.

- Zephren, le Roi Éternel, fit-il en levant sa magnifique épée rouge et or. Ton règne soi-disant sans fin s’achève. Il n’y aura plus de roi à Johkania. Nous reconstruirons ce que ta folie a détruit.

Je lui aurais bien ri au nez, si seulement il ne m’avait pas planté sa lame dans la gorge, me privant de toute possibilité d’émettre un son. Les neuf autres me donnèrent le coup de grâce à leurs tours. Oui, la souffrance était délicieuse. Tellement délicieuse qu’elle ne s’arrêtait pas, alors que tout fut envahi par les ténèbres.



***


Aujourd’hui, c’était le jour de gloire de Garneth Tenzio. Du moins c’était ce qu’il ne cessait de se répéter. Aujourd’hui, il quittait son petit bourg pour se mettre en route. En route vers où ? Vers quoi ? Dans quel but ? La réponse aux trois tenait en un seul mot : l’aventure. Du haut de ses seize ans, Garneth avait soif de défis, de rencontres, de paysages. Il ne se satisfaisait pas de cette vie calme et paisible dans ce village où il ne se passait jamais rien. Il voulait voir du pays, faire des combats épiques, protéger la justice et s’attirer l’admiration de tous, et des filles en particulier. Donc aujourd’hui, il quittait Ville Griotte pour de bon.

Quand il sortit de la grange de sa maison en tenant les rennes de son Bourrinos, il remarqua que quelques villageois étaient venus lui faire ses adieux. Garneth était bien connu ici. Peut-être parce qu’il était l’un des très rares jeunes de cette ville de vieux ? Peut-être parce que son père avait été un soldat engagé dans la Révolution d’il y a cinq ans ? En tout cas, tous aimaient bien Garneth et s’ils étaient peinés de son départ, tous avaient à cœur qu’il réussisse là où il se rendait, c’est-à-dire à la capitale.

- Bonne chance Garneth !

- Tu vas tous les impressionner, à Safrania !

- Je suis sûr que tu deviendras très vite le prochain chef de la Sainte Garde !

Garneth salua la foule avec un air qui se voulait modeste et charismatique à la fois. Le jeune homme aimait se regorger de l’admiration des autres. Depuis qu’il était tout jeune, il ne recherchait que cela. C’était pour ça qu’il s’était toujours fait remarquer en faisant mille et une bêtises ou choses dangereuses. C’était pour cela qu’il s’entraînait tous les matins très tôt à l’épée sur la place du village. C’était pour cela qu’il prenait un soin tout particulier à s’habiller et à travailler ses poses et ses gestes.

Derrière lui, sa mère lui dit adieux en agitant un mouchoir blanc. Elle était en larmes, sa pauvre maman. Bien sûr, elle voulait plus que nul autre que son fils s’élève dans la société, et donc pour cela il devait quitter Ville Griotte. Mais depuis la perte de son mari il y a quatre ans, lors de la Révolution, elle n’avait vécu qu’avec son fils, et allait se retrouver seule désormais. Garneth lui fit un signe victorieux, se promettant qu’il reviendrait souvent la voir, et à chaque fois avec des sacs d’argents et des récits haletants d’aventures. Car outre pour son envie personnelle de devenir quelqu’un d’important, Garneth partait aussi pour faire fortune. Ville Griotte était très pauvre ; plus encore depuis la chute de la monarchie.

Ce fut donc son épée dans le dos, la tête pleine de rêves et d’ambitions que Garneth grimpa sur la selle de Bourrinos d’une façon qui se voulait pleine de style et d’assurance. Sauf que… Bourrinos, agacé par son cavalier, se cabra d’un coup, faisant passer Garneth devant lui, dans une flaque de gadoue. Les sourires et adieux chaleureux des villageois cessèrent d’un coup. Tout le monde était très gêné. Parce que si tout le monde aimait bien Garneth ici, personne n’ignorait la chose la plus importante le concernant : Garneth Tenzio était, hélas, un perdant fini.

Le jeune homme se releva en maugréant et en s’essuyant le visage, tandis que Bourrinos semblait s’esclaffer. C’était toujours comme ça, malgré les efforts de Garneth pour l’apprivoiser. Ce fichu Pokemon s’en donnait toujours à cœur joie de le ridiculiser. Il avait toujours eu un sale caractère quand il était encore un Tiboudet, mais depuis qu’il avait évolué, il faisait montre d’une certaine mauvaise volonté à laisser Garneth le monter. Comme cette fois par exemple. Malgré toutes les tentatives de Garneth, Bourrinos refusa de le prendre comme passager, et finalement, Garneth dut quitter le village à pied en tenant les rennes du Pokemon.

- Je vais te mettre au pas, stupide canasson ! Fit-il entre ses dents une fois les limites du bourg franchie. C’était mon jour de gloire aujourd’hui ! Tu as encore tout gâché !

Bourrinos produisit un son moqueur, voulant sans doute signifier que Garneth n’avait généralement pas besoin de lui pour s’humilier tout seul. Garneth en était le premier conscient. Tout ce qu’il entreprenait se soldait par un échec, et sa chance était aussi inexistante que la vivacité d’un Ramoloss. C’était pour cela qu’il tentait toujours de se donner une bonne image : celle d’un homme valeureux et de grande classe. Pour ne pas le vexer, son entourage jouait le jeu en faisant mine d’être impressionné. Tellement obnubilé par son souhait d’être apprécié et adulé, Garneth avait fini par y croire lui-même.

Mais il était encore assez sensé pour savoir que son voyage n’allait pas être aussi facile que voulait bien le dire les villageois. Garneth ne partait pas pour un voyage initiatique avec des Pokemon, comme c’était parfois le cas des jeunes enfants. Non, il partait pour quelque chose de sérieux. Il se rendait à Safrania, la toute nouvelle capitale de Johkania, avec l’ambition d’intégrer la Sainte Garde. Garneth avait toujours été persuadé qu’il avait un destin hors du commun, grandiose, majestueux. Et ça tombait bien, car la Sainte Garde était justement composée des soldats de Destinal, la religion officielle de Johkania.

Destinal était une croyance assez simple : elle impliquait l’acceptation que chaque individu possédait un destin particulier, quelque chose à apporter à ce monde. Les fidèles de Destinal passaient donc leur vie à essayer de trouver et d’accomplir leur fameux destin, qui allait bénéficier au plus grand monde et apporter un peu plus de bien sur cette terre. C’était une vision positive de l’humain et de l’avenir, qui prônait le bien commun et la justice. Garneth y croyait dur comme fer, et il était persuadé qu’il trouverait son propre destin au plus près des dirigeants de Destinal. Exactement comme Sainte Alysia l’avait fait avant lui…

Ceci dit, Garneth doutait qu’Alysia - qui venait du même village que lui - ait quitté Ville Griotte couverte de boue, obligée de marcher à côté d’un Bourrinos indomptable et cynique. Pour parfaire le tout, la pluie avait commencé à tomber, et Garneth fut bientôt trempé de la tête aux pieds. Bourrinos, qui était un Pokemon Sol et qui donc n’appréciait guère l’eau, se montrait encore plus réfractaire à avancer en dépit des efforts de Garneth qui tirait sur ses rênes. Oui. Aujourd’hui, c’était le jour de gloire de Garneth, celui où il allait enfin à la rencontre de son glorieux destin. Mais en dépit de ça, et comme tous les autres jours de sa vie, c’était une journée de merde.

Au bout d’un moment d’efforts inutiles, le jeune homme renonça à essayer de faire bouger son Pokemon et le laissa aller s’abriter derrière un grand rocher. Ça aurait été si pratique s’il existait quelque chose qui pouvait contenir les Pokemon, pour qu’on puisse se déplacer avec sans problème. Mais, en dépit de l’avancée inventive du siècle dernier, Garneth doutait que ce genre de création voit le jour de sitôt. Il rejoignit Bourrinos derrière son haut rocher et s’assit en s’essorant.

- Tu n’es qu’un pleutre, Bourrinos, lui lança Garneth. Tu laisses quelques gouttes se mettre en travers de notre destin grandiose !

Le Pokemon l’ignora royalement en renâclant. Garneth sortit de son sac de voyage la carte du royaume de Johkania sur laquelle il comptait pour atteindre sa destination. Enfin, dire « royaume de Johkania » était inexact désormais, et ce depuis quatre ans que le roi Zephren, dernier souverain de la lignée des Karkast, avait été vaincu par les Dix Héros. Il n’y avait plus de roi, plus de monarchie, donc techniquement plus de royaume. Mais les gens continuaient à appeler la région ainsi, par habitude, et surtout parce qu’on ne savait pas trop ce qu’elle était réellement. Les Dix Héros avaient formé un conseil qui s’occupait des affaires courantes et politiques, mais il n’y avait pas réellement de vrai dirigeant.

La destination de Garneth était Safrania, la nouvelle capitale, à l’Est. Le plus simple aurait été de s’y rendre en bateau jusqu’à Carmin-Sur-Mer, mais Garneth n’avait certainement pas l’argent nécessaire pour un tel trajet. À pied, ou sur dos de Bourrinos si le Pokemon se décidait à faire son boulot, ça allait mettre longtemps. Garneth devrait longer la côte en passant par le Bourg de Geon, puis les chutes Tohjo pour ensuite remonter direction le Mont Argenté puis prendre à droite direction la ville de Jadielle. Quitte à passer par le Mont Argenté, Garneth comptait bien visiter le château du roi, aujourd’hui vide bien sûr depuis que Zephren était tombé par les mains des Dix Héros.

C’était devenu un lieu de pèlerinage, autant pour ceux qui applaudissaient la chute du tyran que pour les nostalgiques de la royauté. Garneth avait bien envie de se tenir là où ce combat légendaire entre les Dix Héros et le Roi Éternel s’était déroulé, quatre ans plus tôt. Alysia, la femme que Garneth adulait, avait pris part à cet affrontement épique. Elle n’avait alors que vingt-trois ans, mais déjà, sa bravoure et son sens de la justice avaient fait d’elle l’un des Dix Héros qui gouvernent aujourd’hui la région.

Sainte Alysia était une légende aujourd’hui, mais il n’en fut pas toujours ainsi. Autrefois, elle n’était, tout comme Garneth, qu’une modeste paysanne de Ville Griotte. Garneth l’avait même un peu connu, avant qu’elle ne parte s’engager chez les Gardiens de la Destiné. Bien sûr, il était tout jeune à l’époque, et l’adolescente qu’était alors Alysia ne s’intéressait sûrement pas aux gosses de cinq ans. Mais Garneth pouvait dire qu’il avait connu Sainte Alysia, qu’il avait vécu dans le même village qu’elle. C’était pour lui une source inébranlable de fierté, et la certitude que si elle avait réussi à s’élever, lui aussi le pouvait.

Aujourd’hui, Alysia était la Quatrième des Dix Héros, un membre éminent des Gardiens de la Destinée qui avait l’oreille de l’Oracle elle-même, et enfin la commandante de la Sainte Garde, la milice spéciale de Destinal. Elle avait été surnommée « Sainte » par le peuple en raison de sa vertu, de son charisme, de son sens de la justice et de sa foi inébranlable envers Destinal et Provideum, le dieu des Gardiens. Toujours vêtue d’une lourde armure, ses cheveux dorés volant au vent, elle menait ses combats avec sa formidable épée bleue. Elle était le bras armée de la justice et de Destinal, et Garneth l’admirait. C’était la principale raison qui l’avait poussé à partir pour Safrania, afin d’intégrer la Sainte Garde et de servir sous les ordres de cette femme formidable.

Depuis la Révolution, la presse avait été libérée, et chaque semaine, même un petit village insignifiant comme Ville Griotte recevait les journaux hebdomadaires grâce aux Bekipan postiers. On y trouvait souvent volontiers un article sur Sainte Alysia et ses prouesses, parfois accompagné d’une image représentant la guerrière. Garneth les collectionnait toutes, quels que soient leur qualité ou l’artiste. Mais ce qu’il voulait par-dessus tout, c’était bien sûr la revoir en vrai. Il ne se rappelait évidemment pas de son visage à l’époque où elle habitait encore ici, mais on disait sa beauté aussi grande que son courage.

C’est en s’imaginant donc son visage que Garneth pressa Bourrinos d’avancer dès que l’averse se fut quelque peu calmée. Il ne reçut comme réponse que deux sabots dans les fesses qui l’envoyèrent à nouveau dans la gadoue, mais il n’était pas découragé pour autant. C’était là la principale caractéristique de Garneth Tenzio : malgré ses échecs à répétition, malgré les pires humiliations, il ne laissait jamais tomber. C’était peut-être le plus grand looser de toute l’Histoire, mais alors il était aussi le plus grand entêté.

- Ils verront tous, marmonna-t-il en retournant derrière le rocher. Ils verront de quoi je suis capable. Je serai le plus grand des soldats de la Sainte Garde, assez grand pour espérer un jour devenir carrément l’un des Gardiens de la Destiné ! Alysia ne pourra qu’être impressionnée. L’Oracle aussi, et même Provideum ! Mon destin sera grandiose ! Même toi tu seras obligé de l’admettre, fichu Bourrinos, et alors tu seras fier de servir un aussi grand maître que moi !

Le Pokemon émit un bruit grossier et s’étala au sol. Garneth soupira à nouveau. Ce fichu canasson… Garneth aurait mille fois préféré un Ponyta qu’il aurait élevé et entraîné jusqu’à qu’il devienne un merveilleux Galopa plein de grâce, comme ceux que montaient les personnes importantes comme Alysia. Mais ce Bourrinos était le dernier né de celui du père de Garneth, avec qui il était parti pour la Révolution. Le père de Garneth avait réussi à devenir un héros en montant un Pokemon aussi disgracieux, et le jeune homme, qui vouait une profonde admiration pour son père, comptait donc bien en faire de même.

Et puis Bourrinos pourrait aussi lui être utile en combat. Car naturellement, le métier de soldat de la Sainte Garde n’était pas de tout repos. Il fallait combattre tous les ennemis de Destinal, et donc en premier lieu les sinistres Agents de la Fatalité et leurs adeptes. Ces gens étaient l’antithèse des Gardiens de la Destinée ; une secte vivant dans l’ombre qui enseignait que le destin était une chose à combattre, et que le seul existant était celui, inévitable et fatal, de la mort. Si le légendaire Pokemon Provideum était le maître de la Destinée, Falkarion était celui de la Fatalité. Si l’Oracle était la dirigeante en chef de Destinal, le Prédicateur commandait lui aux Agents de la Fatalité. En apparence donc, ils semblaient similaires, mais leurs idéaux ne sauraient être plus opposés.

Destinée et Fatalité s’étaient combattues des années durant, jusqu’à s’allier pour la toute première fois de leur existence afin faire tomber le roi Zephren il y a quatre ans. Depuis, les deux camps étaient officiellement en paix, chacun proclamant sa religion loin de l’autre. Si Alysia était une Gardienne de la Destinée au conseil des Dix Héros, ce dernier avait aussi en son sein un membre de la secte de Falkarion. Évidemment, la réalité était loin d’être rose. Malgré la paix instaurée, les deux camps ne cessaient de se tirer dans les pattes à la moindre occasion, sans jamais pour autant dépasser la limite. Mais Garneth se doutait qu’un jour, cette fameuse ligne rouge serait franchie, par un camp ou par l’autre. Il comptait donc bien, ce jour-là, se battre pour les idéaux qu’il croyait juste, à savoir la grandeur de la Destinal.


***


Erdraven prit la pierre bleue entre ses mains, et en étudia les courbes sous toutes ses coutures. Il la fit passer d’une main à l’autre, caressant sa surface lisse, observant son éclat, recherchant la moindre petite imperfection, tout cela sous l’œil inquiet de Palyne, son adepte attitrée. Finalement, l’Agent de la Fatalité hocha la tête, l’air approbateur.

- C’est un bel ouvrage que voici, Adepte Fedoren.

Palyne put enfin relâcher son souffle. C’était la toute première Ascacomb qu’elle taillait. Si Erdraven, son maître référant, avait trouvé ne serait-ce qu’un minuscule défaut sur la pierre, Palyne aurait passé un sale quart d’heure. Soulagée et fière de sa réussite, la jeune femme se permit de tapoter la tête de son partenaire Pokemon et associé dans la fabrication d’Ascacomb, Ténéfix.

- Merci maître, remercia Palyne.

- Remercie ton frère d’être un si bon professeur, répliqua Erdraven. Et remercie aussi la fatalité qui fait que tu sois née Fedoren.

Palyne hocha la tête. Oui, fatalité, c’était bien le mot. La plupart des gens de Johkania, qui avaient adopté Destinal comme religion officielle, auraient plutôt employé le terme de « destin ». Mais pas ici. Pas à Lavanville, siège des Agents de la Fatalité. Ici, « destin » était un mot tabou, une insulte, un blasphème. Le destin n’existait pas. Il n’y avait que la fatalité de la vie, puis de la mort.

Palyne était née en tant que Fedoren, une très vieille famille aujourd’hui quasiment décimée qui était la seule à savoir tailler les Ascalines en Ascacomb. Ce n’était pas le destin qui l’avait décidé, juste le fruit d’un pur hasard, qui s’était transformé en fatalité. Palyne était une Fedoren ; elle n’y pouvait rien, et ne pouvait y échapper. C’était donc une fatalité. Tout en ce monde n’était que fatalité…

Palyne Fedoren, dix-sept ans tout juste, était une Adepte des Agents de la Fatalité. Ça voulait dire qu’elle était en formation, en quelque sorte. Elle avait pour maître un Agent de la Fatalité attitré qui lui enseignait la façon d’être des Agents. Et un jour, si elle s’en montrait digne, elle deviendrait un véritable Agent elle-même, tout comme son grand-frère Rufio. Les deux avaient perdu leurs parents en bas âge, et avaient dû grandir en cachant leur nom. Y’avait-il pire fatalité que cela ? C’étaient les Gardiens qui avaient pris la vie de leurs parents du fait de leurs origines. Ils avaient donc grandi en prenant leur suite et leur héritage : en rejoignant Lavanville pour devenir Agents.

Ils n’avaient pas été les premiers Fedoren à s’engager du côté de la Fatalité, loin s’en faut. C’était même une chose relativement courante, pour les membres de cette famille. Très ancien clan de tailleurs de pierre, connu pour leurs yeux particuliers aptes à discerner les plus infimes variations dans la roche, les Fedoren étaient les seuls à avoir su travailler ces pierres très rares et précieuses qu’étaient les Ascalines. Et aussi les seuls à savoir les trouver. En effet, les Ascalines à leur état le plus brut étaient des pierres d’une grande rareté qui se formaient dans les couches inférieures de la croûte terrestre. Et seuls leurs Ténéfix spécialement dressés étaient à même d’aller les trouver et les ramener.

Ensuite, tout était affaire de talent. Ils s’étaient vite aperçu que ces pierres étaient dotées d’une propriété unique : s’accaparer les propriétés de ce qu’elles touchaient. Ils avaient découvert que selon la façon dont elles étaient taillées, cette propriété se manifestait différemment. Ainsi, les premiers Fedoren se mirent au service de Provideum, qui employa leurs services pour stocker ses visions dans les gemmes. Puis une querelle survint dans le clan Fedoren sur l’utilisation des Ascalines. Un schisme sépara le clan en deux, entre Agents de la Fatalité et Gardiens de la Destinée.

Et bien évidemment, chaque camp trouvait indigne l’utilisation des Ascalines de l’autre. Ainsi s’était organisé de chaque côté depuis des siècles une traque des Fedoren servant l’autre cause. Palyne et son frère Rufio avaient eu leur fatalité toute tracée. Ils étaient du clan Fedoren qui avait juré loyauté envers Falkarion. Ils étaient des Enfants de la Fatalité. Mais au final, était-ce si important, quel dieu Pokemon servir ? Les Fedoren avaient toujours taillé des Ascalines, et il continuerait à le faire jusqu’à qu’ils s’éteignent totalement, que ce soit pour Provideum ou Falkarion.

Palyne ne se considérait pas comme la plus convaincue des croyantes de Fatalité, mais le message que proféraient le Prédicateur Nukt et Falkarion au sujet de la linéarité éternelle et intouchable de la vie résonnait plus en elle que la vision béate et naïve qu’avaient les serviteurs de Provideum sur le destin. Palyne était la première à dire que la vie à Lavanville, dans la Tour Sombre, base des Agents de la Fatalité, était loin d’être une partie de plaisir. À l’inverse des fidèles de Provideum qui vénéraient l’ordre et la justice, il n’y avait pas de telles entraves chez les Agents. Comme la vie n’était que fatalité, il fallait la vivre le plus librement possible, sans règle, sans bienséance, sans égalité. En clair, c’était la loi du plus fort qui régnait ici.

Chacun prenait ce qu’il désirait. Comme toute vie conduisait inévitablement à la mort, il fallait vivre sa vie intensément, comme on le voulait, et même aux dépends des autres. Évidemment, dans ce genre de système proche de l’anarchie, les faibles ne faisaient pas long feu. Palyne avait vite appris à se débrouiller pour survivre, et ce n’était pas tous les jours facile. Mais elle ne regrettait pas son choix d’avoir rejoint les Agents. Vivre ici l’avait endurci, alors que si elle avait grandi du côté de la Destinée, qui valorisait l’égalité des droits et la défense des faibles, elle serait devenue comme ces mauviettes qui ne juraient que par un destin obligatoirement bénéfique des plus imaginaires !

Ceci dit, tout n’était pas noir, à Lavanville. Même si les Agents vénéraient la mort comme but ultime de toute existence, ils respectaient intensément la vie. De ce fait, les meurtres étaient choses assez rares. Et parmi les douze Agents de la Fatalité qui restaient en poste à Lavanville, il y en avait certains qui étaient vraiment de braves types. Le maître de Palyne, par exemple. Erdraven était attentionné à son égard. Strict, certes, mais il ne faisait jamais montre de cruauté inutile. Après l’avoir encore observée un moment, l’Agent rendit l’Ascacomb à son adepte.

- Conserve-la, lui dit-il.

- Vous êtes sûr, maître ? S’étonna Palyne. C’est le Prédicateur Nukt qui distribue les Ascacomb, et je ne suis qu’une adepte…

- C’est toi qui l’a taillée, et c’est ta première. Elle te revient donc.

Cela lui alla droit au cœur. C’était un cadeau précieux. Palyne était bien placée pour savoir que les Ascacomb se faisaient rares désormais chez les Agents de la Fatalité. Beaucoup avaient disparu lors de la Révolution, quand les Agents s’étaient ligués avec les Gardiens pour faire tomber le roi Zephren. En outre, ils n’avaient plus eu de Fedoren en leur sein depuis près de trente ans, et donc personne pour en tailler de nouvelles.

Les Ascacomb était la base de la puissance des Agents de la Fatalité, tout comme les Ascagarde l’étaient pour les Gardiens de la Destiné. Ces deux types d’Ascalines pouvaient, à leur façon, stocker les pouvoirs d’un Pokemon et permettre à leur possesseur de les utiliser. La seule différence entre les deux, c’était que les Ascagarde enregistraient les pouvoirs d’un seul Pokemon jusqu’à la mort de ce dernier. Les Ascacomb, plus pratiques, permettaient de changer souvent de Pokemon et donc de pouvoirs, mais du coup avaient une durée de vie moindre que leurs sœurs Ascagarde. Elles finissaient par imploser seules à force d’une trop grande utilisation.

Pour utiliser son Ascacomb, Palyne devrait trouver un Pokemon et lui faire toucher la pierre. L’Ascacomb aspirerait alors ses pouvoirs. Si d’aventure Palyne avait besoin d’autres pouvoirs, il lui suffisait de toucher avec un autre Pokemon. Les pouvoirs du premier quitteront la pierre au profit de ceux du second. Après bien sûr, tout dépendait de la pierre en elle-même, et de la maîtrise avec laquelle elle a été taillée. Il y avait des Ascacomb de piètre qualité qui se déchargeaient très vite, mais d’autres qui pouvaient carrément stocker plusieurs pouvoirs à la fois. Ces dernières étaient bien sûr réservées aux Agents eux-mêmes. Celle que Palyne avait faite était une Ascacomb classique. Mais la jeune femme lui trouverait certainement une utilité.

- Merci maître, fit-elle en s’inclinant. J’en prendrai soin.

- Tu auras sans doute l’occasion de t’en servir très bientôt. Tu as été choisie par le Cercle pour une mission, avec deux autres adeptes.

Par ces simples mots, Erdraven eut toute l’attention de Palyne. C’était chose rare, que les adeptes écopent d’une mission sans la tutelle d’un Agent.

- Moi, maître ?

- Toi.

- Mais… je ne sais que tailler les Ascalines. Et je ne suis guère sociable…

Ça, c’était le cas de le dire. Ce n’est pas que Palyne n’aimait pas les gens, c’est qu’eux ne l’aimaient pas elle. Tout du moins c’est ce qu’elle se disait pour se rassurer. Il est vrai que la plupart du temps, elle préférait rester seule dans son atelier sombre à travailler ses pierres avec son Ténéfix. Même Ténéfix lui-même, parfois, elle ne pouvait pas le blairer. De plus, son langage laissait souvent à désirer. Elle faisait un effort quand elle était en présence de Maître Erdraven, mais en temps normal, elle s’exprimait comme la dernière des paysannes et avait à son actif une très impressionnante collection de jurons.

- Tu n’auras pas besoin d’être sociable sur ce coup-là, lui assura Erdraven. Ce n’est pas spécialement une mission diplomatique. Le Prédicateur Nukt vous envoie, toi et les adeptes Jyren et Zorander, au Mont Argenté.

Le Mont Argenté… ou la Montagne du Roi, qui avait longtemps abrité le château des Karkast. Il y était toujours d’ailleurs, bien que partiellement détruit suite au combat titanesque avait opposé le roi aux Dix Héros il y a quatre ans. Palyne n’y était jamais allée. Elle n’avait guère bougé de Lavanville, d’ailleurs. Le monde l’effrayait un peu. Voyager, ce n’était pas son truc. Et le Mont Argenté, ce n’était pas spécialement la porte à côté.

- Que devrons-nous faire là-bas, maître ? Demanda-t-elle.

- Les Agents de la Fatalité vont revendiquer le château de Zephren. Vous prendrez possession des lieux. Vous ferez sortir les civils présents, sans trop de violence. Le Prédicateur ne veut pas de mort. Ça pourrait poser problème auprès du Conseil des Héros.

- Sauf votre respect, ça ne risque pas déjà d’en poser ? Nous allons prendre le château du roi, symbole de Johkania, et le Conseil va nous laisser faire ?

- Ça fait un moment que nous avons proposé une motion en ce sens au Conseil, expliqua Erdraven. Lord Despero a dûment argumenté auprès de ses pairs, comme quoi nous autres Agents avons énormément contribué à la chute de la monarchie, mais sans en retirer la moindre récompense, alors que les Gardiens de la Destinée se sont remplis les poches. Eux, ils ont leur tout nouveau Saint Monastère à Safrania, dont la construction a ruiné le pays, alors qu’ils avaient déjà leur Temple à Rosalia. Une basse manœuvre politique pour se rapprocher de nous et nous narguer. Nous voulons donc l’ancien château de Zephren pour en faire notre nouvelle base.

C’était vrai que les Agents seraient plus à leur aise dans ce château énorme et grandiloquent que dans cette Tour Sombre de Lavanville qui commençait à pas mal fuiter par endroits.

- Le Conseil des Héros a donc refusé ? Voulu savoir Palyne.

- Non. Ils font ce qu’ils savent faire le mieux : ils débattent. Les Gardiens, par la voix d’Alysia, font bien entendu tout ce qu’ils peuvent pour retarder la décision. Ça n’a que trop duré. Nous allons donc prendre le château, même sans autorisation officielle. Le Conseil fera part de son mécontentement, mais sera bien obligé de laisser couler une fois que nous serons dedans.

- J’ai compris. Mais… vous pensez que ça va aller, seulement trois adeptes pour s’emparer de ce château ?

Erdraven fit un geste méprisant de la main.

- Le château est devenu un parc d’attraction. Il n’y a que des visiteurs, et seulement quelques gardes chargés de prendre soin des lieux pour la forme. Le Conseil refuse de financer l’entretien de ce symbole de la monarchie. Ils fileront tout bas dès que vous arriverez. Nuls manants ne sauraient s’opposer aux Agents de la Fatalité si les Gardiens de la Destinée ne sont pas derrière eux pour les soutenir.

Palyne hocha la tête. Oui, en dehors des Gardiens eux-mêmes, les Agents n’avaient rien à craindre de personne. Et les Gardiens n’allaient certainement pas briser les premiers la paix précaire que leur vénérée Oracle Joanne avait appelé de ses vœux lors de l’alliance contre Zephren. Mais cette paix allait finir par voler en éclat, un jour ou l’autre. De ça, Palyne en était certaine. Destinée et Fatalité étaient le contraire de l’autre. Ils avaient su s’allier contre ce tyran cinglé de Zephren pour sauver le royaume de lui-même, mais ils ne pourraient pas coexister bien longtemps…