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Le Royaume de Kirazann : Les Sources de Vie de Lief97



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Informations

» Auteur : Lief97 - Voir le profil
» Créé le 04/02/2019 à 09:51
» Dernière mise à jour le 04/02/2019 à 09:51

» Mots-clés :   Aventure   Cross over   Fantastique   Médiéval   Mythologie

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Chapitre 21
« Le dragon du vide, froid et implacable,
À l’œil unique, punit les incapables.
Maître de l’ombre, il transperce les volutes,
Tel un démon, agite sa crinière hirsute. »
Poème du Néant, Almanach des Anciens, livre V, Les Trois Dragons des Astres, 13.



***


— Incroyable…

Ambre, éberluée, teste l’équilibre de l’épée du bout des doigts. Du pouce, elle effleure la lame sur sa longueur, et prend en main la poignée du sabre. Élio, gêné, attend son verdict.

— C’est de la très haute qualité. On dirait un alliage, mais… je ne saurais pas dire duquel il s’agit. Tu as dit qu’il disparaissait au bout de quelques minutes ?
— Oui, acquiesce Élio. Une dizaine de minutes, jamais plus longtemps.
— Et tu ne perds de l’énergie que pendant son apparition ? Tu as le temps de récupérer avant qu’elle disparaisse, cette épée ?
— Oui. Il suffit de trois ou quatre minutes pour que je récupère mon souffle.

Ambre, impressionnée, lui rend son sabre.

— Donc grossièrement, cinq minutes d’utilisation optimale. C’est plutôt bien. Surtout si, comme tu dis, c’est une capacité que tu n’as pas souvent pratiquée… tu devrais essayer de faire apparaître cette épée plusieurs fois chaque jour. Ça pourrait augmenter la durée, ou moins t’épuiser pour la créer.
— Oui, j’essaierai.
— Ça va bientôt être l’heure pour toi de retourner voir Phidius. Et si on terminait par un petit exercice ? Je vais utiliser mon hydrocanon sur toi. On va voir si tu peux esquiver l’attaque.

Élio hoche la tête. Ambre tourne les talons pour prendre de la distance ; il se sent pâlir légèrement. L’attaque d’Ambre a été particulièrement impressionnante à voir pendant le tournoi. Il est un peu effrayé à l’idée de devoir l’encaisser ; mais il est maintenant trop tard pour trouver une excuse et reculer.

La jeune femme s’arrête à distance ; le garçon se sent happé par ses yeux bleus l’espace d’un instant. Pendant une seconde, il se rend compte d’à quel point Ambre se détache du lot, avec un tel regard et des cheveux d’une nuance assez proche du violet. C’est une mutation presque magnétique… mais le charme de cette brève seconde est rompu quand elle lève le bras gauche.

Une sphère aquatique commence à se former au-dessus d’elle. Élio sent sa transpiration disparaître, et il aperçoit des filaments liquides dans la salle, se diriger droit vers la sphère. Cette dernière grossit rapidement. Il se concentre un instant, et se projette d’un bond dans les airs, environné de son halo d’étincelles.

L’air est devenu très sec. Ayfiel, un peu apeuré, s’est retranché dans les jambes de sa maîtresse ; sans doute n’aime-t-il pas l’eau, lui non plus. Forcément, si Ambre l’a sauvé de la noyade et qu’il la suit partout depuis, c’est qu’il doit s’en souvenir… et la sphère aquatique pourrait faire frémir n’importe qui n’étant pas un poissoroy sauvage.

— Tu es prêt ? prévient Ambre en haussant la voix.
— Oui ! répond-il en commençant à tourner dans la pièce à tout allure.

Un premier jet d’eau à haute pression fonce dans sa direction. Pris de court par la vitesse et la largeur du tir, Élio évite trop tard. Touché à la jambe, il est brutalement coupé dans son élan et propulsé vers l’arrière. Il sent de l’eau lui rentrer dans les narines, dans les yeux, et il perd un peu de hauteur.

Le jet, bref, est vite interrompu. Élio se reprend et se projette plus en hauteur, rapidement. L’attaque l’a surpris, et il se sent un peu hagard, décontenancé par la violence de l’attaque. Il comprend pourquoi Natael a perdu contre une telle puissance de frappe. En plus, il avait pris la capacité après un rebond contre une paroi protectrice, au tournoi…

La sphère d’Ambre ne cesse de grossir ; elle récupère l’eau du jet précédent pour reformer son attaque. Un second hydrocanon fonce vers lui. Cette fois-ci, Élio s’y attend. Il esquive souplement.

Du coin de l’œil, il voit que le jet en question heurte une des colonnes ; et se projette dans sa direction. Ambre semble douée pour calculer ses angles d’attaque. Par réflexe, Élio se laisse tomber d’un mètre, et ne reçoit que quelque gouttes alors que l’eau file au-dessus de sa tête, comme douée de vie.

Mais là encore, Ambre le prend de court en projetant une troisième capacité avec ce qu’il a resté de la sphère ; le coup, moins dense, le prend toutefois de face. Se protégeant le visage d’instinct, il sent la violence du coup lui faire traverser la pièce de long en large. Il enrobe ses jambes d’étincelles pour dévier de la trajectoire de l’hydrocanon, et parvient à s’en sortir et à respirer de nouveau.

Ou plutôt à suffoquer.

Aveuglé par l’eau qui lui a irrité les yeux, il se dirige presque à l’aveuglette vers le sol. Il atterrit un peu brusquement et reste là, immobile, sur le dos, fixant le plafond en tentant de refouler ses émotions. Il toussote, et sent ses mains trembler doucement.

Ambre arrive en courant et s’agenouille près de lui. Passant une main dans sa nuque, elle lui redresse la tête, craignant peut-être que de l’eau ne l’empêche de respirer.

— Tu vas bien ? s’affole-t-elle. Rien de cassé ? Je suis désolée, j’y suis allé un peu trop fort…
— Non, ça va, j’ai rien. Ça m’a juste surpris…

Il se redresse de lui-même, mais la jeune femme ne le lâche pas du regard.

— Tu… hésite-t-elle. Je croyais avoir dosé mon troisième tir… je pensais que tu aurais pu t’en échapper plus vite que ça, pardon…
— Non, non, ne t’en fais pas. C’est de ma faute. J’ai paniqué.

Il baisse les yeux sur ses vêtements trempés. Ambre, suivant son regard, approche sa main gauche de lui ; l’humidité disparaît aussitôt. Une petite sphère flotte au-dessus d’eux. L’ex-sergente l’envoie négligemment s’éclater contre un mur sans arroser qui que ce soit.

— Tu n’es pas à l’aise avec l’eau, pas vrai ? devine-t-elle après un silence.

Étonné, il lève les yeux vers elle, et lit sur son visage un air grave et sérieux. Il ne répond pas, mais la réponse paraît évidente. Elle tend une main vers lui. Il l’accepte et se relève.

— J’ai failli me noyer aussi, quand j’étais petit, répond-il à mi-voix.
— … tu aurais pu me le dire. Je ne voulais pas te forcer à…
— C’est rien, rétorque-t-il rapidement, gêné d’avance par de potentielles excuses. Vraiment, pas la peine de t’en faire. C’est de ma faute d’avoir gardé ça pour moi.

Ambre semble saisir qu’Élio est passé sur la défensive. Elle se retient de le rassurer, ou de s’étendre sur le sujet. Heureusement, Ayfiel et ses cris de joie viennent mettre fin à cette poignée de secondes gênante.

— Je te raccompagne à la bibliothèque ? Phidius risque de s’impatienter.

Élio se contente de hocher la tête et de remonter avec elle les étages, en silence. Bien malgré elle, Ambre sent une pointe de culpabilité s’enfoncer dans son cœur, discrète, mais bien réelle.



***


— Bien. On en a fini pour aujourd’hui avec tout ça.

Phidius laisse Élio reposer son carnet de notes, refermer son encrier et reposer sa plume de bazoucan. Le garçon, épuisé par son travail continu — et sans pause ! — et par l’entraînement avec Ambre, a de plus en plus de mal à rester bien attentif. Heureusement, Phidius est trop absorbé dans ses discours et ses conseils pour remarquer quoi que ce soit.

— Avant que tu ne partes, j’aimerais quand même évoquer quelque chose avec toi, mon garçon.

Élio, respectueux, se contente de hocher la tête. Le sinistrail de l’érudit, qui a changé de place depuis la veille, lévite tranquillement à moins d’un mètre du jeune homme et le regarde fixement de son œil unique. Intéressé.


Le jeune Gardien a rapidement compris que le pokémon n’est pas méchant, juste curieux. Il a fini par s’habituer à son regard appuyé et son air un peu ahuri ; mais difficile de dire ce qu’il pense réellement. Il n’a ni bouche ni aucun organe visible, à part cet œil fixe perpétuellement grand ouvert…

Phidius replace une petite pile de livre en équilibre sur le bord de la table, en veillant à les aligner parallèlement avec d’autres. Puis redresse la tête. Une lueur malicieuse s’allume dans ses yeux noirs.

— C’est à propos de votre mission, à vous les Gardiens. Je sais ce qui motive cette aventure inhabituelle, et à quel point Mharcus compte sur vous pour éveiller les pouvoirs de Sœlis. Et je sais quel sera votre première destination.
— Oh, vraiment ? s’étonne Élio.

Il connaît les différentes régions du Royaume seulement depuis la veille ; même si à son grand regret, il n’a pas retenu autant d’informations qu’il l’aurait voulu. La fatigue n’aide pas.

— Nous connaissons depuis longtemps l’emplacement de trois Sources de Vie, les fameuses Larmes d’Arceus, selon nos légendes. Mharcus, motivé par les Kerchakh et la Doyenne qui les dirige, a choisi votre première Larme. Il s’agira de la plus facile d’accès, bien qu’elle se trouve assez loin dans les régions reculées du Royaume.
— Où ça ? Vers Écayade, dans le sud ?
— Non. Nous connaissons mal le sud, et les rares recherches là-bas n’ont jamais rien donné en termes de lieux sacrés. Nous avons mieux cartographié l’océan du sud qu’Écayade-même… c’est une région bien trop inextricable et dangereuse pour de simples cartographes.

Phidius, comme d’ordinaire enfoncé dans son fauteuil avec une paire de grimoires sur les genoux, se gratte le menton d’un air pensif.

— Vous allez devoir traverser la bien connue région de Nucléos. Tu la connaissais avant que je t’en parle hier, n’est-ce pas ?
— Oui. Elle est au sud-est des plaines de Kirazann. Il faut traverser le ravin des Monts Jumeaux pour s’y rendre.
— Parfaitement. C’est la région avec laquelle nous commerçons le plus, et sans doute la plus sûre et la plus peuplée après nos plaines. Et c’est au nord de Nucléos, dans les Hauteurs des Wailords, que se trouve Kohork, le grand village Kerchakh. Mais votre voyage ne vous mènera pas au nord de Nucléos, mais encore plus loin à l’est, là où l’Armée a moins d’influence.
— Donc vous devez parler de… euh… Sýnoro ? C’est bien ça ?

Élio n’en est pas certain. Il a parfois du mal à comprendre certains mots employés par l’érudit, notamment des noms qu’il ne connaît pas ; il ignore si ça vient de son âge ou de son léger accent, mais Phidius articule parfois difficilement.

Il est rassuré quand l’érudit, emballé par sa réponse, se penche en avant en tapant dans ses mains :

— Je suis heureux d’avoir un élève aussi assidu que toi, Élio ! Tu peux déjà déchiffrer des textes simples, et en plus tu retiens tout ce que je te dis, c’est fabuleux !

Élio esquisse un sourire gêné, songeant à tout ce qu’il n’a pas retenu de ses deux premiers jours d’apprentissage ; et il y a un paquet de choses. Inutile de le révéler à Phidius ; il est trop enthousiaste pour que le garçon ose le contredire.

— Sýnoro, oui. Une région montagneuse, moins peuplée. Pourtant, il y a un laboratoire royal là-bas, au pied de la célèbre Montagne Sérac.
— La Sérac…

Élio, soufflé, ne pipe mot.

Il a entendu le nom de cette montagne souvent, depuis son enfance. Qu’il s’agisse de contes liés au légendaire Artikodin, de récits de voyage entendus au gré des promenades sur l’Avenue, ou même de témoignages incroyables… la Montagne Sérac est entourée de mythe. Au point où, à ses yeux, elle est elle-même devenu un mythe.

— Vous n’aviez pas parlé de la Sérac, hier, constate le garçon. Je ne savais même pas qu’elle existait vraiment.
— Par la barbe de mon sinistrail, bien sûr qu’elle existe ! C’est le deuxième point culminant du monde connu. Une montagne continuellement entourée de brumes et de neige. Les tempêtes y sont nombreuses, et réputées assez terribles. Mais vous trouverez des guides là-bas, notamment au laboratoire royal.
— Une Source de Vie s’y trouve ?
— Oui, au sommet de la Montagne, ou presque. C’est un sanctuaire sacré, personne n’a le droit d’y mettre les pieds selon les lois du Royaume. Personne, sauf la lignée royale.

Phidius s’engage ensuite dans des descriptions détaillées de certains lieux environnants, recueillis au fil des années grâce aux voyages d’explorateurs de renom. L’attention d’Élio, réveillée à la mention de la Montagne Sérac, chute de nouveau pendant une bonne demi-heure. Il aurait préféré peaufiner sa lecture et son écriture que d’écouter des choses aussi factuelles ; mais impossible d’interrompre Phidius une fois lancé. C’est à peine s’il se serait rendu compte de quoi que ce soit si Élio avait décidé de quitter la pièce.

Finalement, le monologue se mue en conversation, et la discussion s’oriente rapidement vers Élio lui-même. Puis vers le tournoi. Phidius semble de mauvais poil en évoquant l’évènement.

— Je n’y ai pas assisté, et pour rien au monde je ne m’y serais rendu !
— Pourquoi ? Vous n’aimez pas les combats ? Je peux le comprendre.
— Je déteste ça, même. Non pas que je sois jaloux — même si mon propre pouvoir est ô combien inutile ! — mais je n’en comprends pas l’intérêt. Défendre le Royaume, c’est sans doute une bonne idée, mais si nous instaurions des écoles, il n’y aurait pas d’illettrés, et sûrement moins de voyous !

Phidius pousse un gros soupir. Élio, surpris par son changement d’attitude, se demande ce qui peut l’irriter à ce point. Mais il ne dit rien, car il commence à connaître l’érudit. Il va encore dénoncer quelque chose qui lui déplaît, c’est évident.

— De toute façon, ce tournoi était truqué. En grande partie.
— Quoi ? s’étonne Élio. Truqué, comment ça ?
— Oh, ne sois pas étonné. Un évènement de cette ampleur a forcément été truqué. Pas forcément par le Roi. Ce n’est pas son genre et il n’aurait rien gagné à le faire. Mais il a délégué l’organisation à ses conseillers, qui sont issus de la noblesse. C’est la famille Tanix qui avait la mainmise dessus. Le père de famille, Helbert, est un véritable séviper… un menteur et un manipulateur. J’en suis persuadé. Même si, je l’avoue, il est très difficile à cerner…
— Je n’ai jamais entendu parler d’eux.
— Oh, les Tanix savent être discrets. Ils sont pourtant très influents dans l’économie d’Hymnus. Ils ont financé la prison, sur l’île artificielle, et même une partie de la carrière. Ils n’ont pas fait que de mauvaises choses, et il arrive même qu’Helbert agisse intelligemment et pour le bien du plus grand nombre. Mais je le soupçonne fortement d’être derrière l’assassinat du père d’Orthalos.

Élio se sent un peu perdu. Il fronce les sourcils, et, intrigué, se penche en avant, vers la table basse qui les sépare. Sinistrail émet un cliquetis et tourne enfin son regard vers son maître, qui a l’air réjoui d’attiser ainsi la curiosité.

— Comment ça, un assassinat ? Le père de Natael a été tué ?
— Oui, il y a quelques mois de cela. Certains ont soupçonnés le Gang des Ténèbres, ces scélérats, mais impossible pour eux d’empoisonner quelqu’un jusque dans la citadelle, n’est-ce pas ? Un noble est derrière tout ça. Il a agi pour empêcher la famille d’Orthalos de trop s’épanouir ; elle devenait la plus puissante de toutes. Un mariage était secrètement arrangé pour faire de Natael le futur époux de Soelis… et le prochain Roi. Mais qui était en train de se faire dépasser par les d’Orthalos ?
— Les Tanix, devine Élio. Votre raisonnement a l’air logique… mais c’est un peu trop évident, non ? Il doit y avoir des preuves, s’ils sont vraiment… impliqués.

Le garçon esquisse un très léger sourire d’autosatisfaction ; il a réussi à placer un de ces mots qu’il ne connaît que depuis peu. Écouter Phidius des heures durant tous les jours commence vraiment à changer sa façon de mettre des paroles sur ses pensées.

Phidius referme les derniers ouvrages sur ses genoux et les place sur l’accoudoir de son fauteuil. Il hausse les épaules :

— Pas que je sache. C’est vrai que ce pourrait être d’autre nobles. Mais au fond, je ne sens pas Helbert Tanix. Je ne peux pas m’empêcher de le croire coupable. Mais les enquêtes n’ont rien donnés. Mharcus a préféré ne porter aucun jugement. Surtout qu’Helbert est l’un de ses plus fervents conseillers, avec moi-même et le Commandant Joyalis…
— Mais alors, quel rapport avec le tournoi ?
— Des soldats ont du vous dire que les participants avaient été répartis aléatoirement dans les arbres de combat, non ?
— Oui, je crois…

Phidius écarte les bras comme s’il avait affaire à une évidence.

— C’étais probablement faux. Helbert Tanix a truqué tout ça. Il a volontairement mis Ambre dans l’arbre opposé à Natael, pour éviter d’empêcher ce garçon d’atteindre la finale. Et il a mis très peu de soldats dans l’arbre de Natael, principalement des débutants ou des gens du peuple comme toi. Pour lui ouvrir la voie vers la finale, à lui aussi.

Élio secoue la tête, pas très convaincu. Il ne trouve pas la logique derrière ces agissements.

— Pourquoi lui offrir la victoire, s’il a assassiné son père ?
— En tuant le père, il a fait naître des rumeurs sur la famille d’Orthalos. Des rumeurs sur des liens présumés avec le Gang des Ténèbres, vu que leur famille possède des attributs spectre et ténèbres. Et avec le tournoi, en offrant à Natael le poste de Gardien, il lui enlève la possibilité de diriger sa famille dans les finances et le commerce, ou même de se marier avec la princesse. Helbert savait déjà quelle serait la récompense, évidemment. Et être Gardien fait de lui un garde du corps très gradé… pas un fils de bonne famille bon à marier.

Voyant la mine déconfite d’Élio, Phidius semble à la fois amusé et grave. Il se relève, et invite le garçon à le suivre dans les rayonnages de la bibliothèque, pour le raccompagner dehors. Il jette négligemment, par-dessus son épaule :

— Tu sais, mon cher Élio, le milieu de la noblesse est sans doute pire que ta cité. En apparence, tout semble plus confortable, plus beau, plus riche. Mais méfie-toi de tout le monde, ici. Même de moi. On ne sait jamais ce qui peut arriver dans les couloirs du château. C’est dur à dire, mais c’est la triste réalité…



***



— Oh, Phidius, c’est vous. J’ai cru qu’il était arrivé quelque chose de grave.

Le Roi fait signe à Kashim de les laisser seuls dans son bureau ; le garde du corps s’incline et quitte la pièce en refermant derrière lui. Le souverain invite son hôte surprise à s’asseoir dans un fauteuil, avant de l’imiter.

— Alors, comment se sont passés ces deux premiers jours avec Élio, mon cher Phidius ?
— Par ma moustache, très bien, répond l’érudit en souriant. Il est à l’écoute, il retient bien les choses et s’adapte rapidement à la plume. Il pourra bientôt écrire comme le ferait un bourgeois d’Hymnus, je n’en doute pas.
— Je vois, je vois. Que me vaut donc votre visite ? Ce n’est pas dans vos habitudes de quitter votre bibliothèque, pourtant. C’est à propos de Sœlis, peut-être ?

L’érudit secoue la tête ; ses rides sont plus marquées que d’ordinaire. Il travaille toujours trop lorsqu’il s’agit d’enseigner ce qu’il aime à qui que ce soit. Il paraît évident que la fatigue s’est accumulée depuis l’arrivée d’Élio. Le Roi se promet de lui octroyer du repos à la fin de la semaine ; à son âge, Phidius force parfois un peu trop.

— Non, non, rien à voir, Mharcus. C’est d’Élio que je viens parler, justement. J’aime beaucoup ce garçon, et il m’arrive de digresser pour en apprendre plus sur lui et sa vie dans la cité des goélises. J’ai été choqué d’apprendre sa situation familiale quand on a évoqué le sujet. Je suis venu te demander si tu étais au courant.
— Hm, je vois. Je ne sais que peu de choses sur ce garçon, il est assez secret. Il m’a dit que sa mère était malade, mais je ne sais rien d’autre.
— Justement, c’est bien le problème ! s’emporte un peu l’érudit.

Mharcus, surpris par son air grave et sa colère naissante, se penche en avant, intrigué.

— Dites-moi tout, Phidius. Il y a quelque chose de grave ?
— La maladie de sa mère, oui ! Elle a l’air de subir un contrecoup énergétique à cause de ses pouvoirs. Sûrement à cause d’un choc traumatique de longue date. C’est bien plus grave que ce que vous avez semblé comprendre ! Élio m’a dit que vous comptiez offrir une maison à sa famille, il serait temps de lui offrir les soins également. Le pauvre enfant n’a même pas pu retourné à la cité depuis la fin du tournoi, et il commence à se morfondre dans son coin…

Le Roi s’enfonce dans son fauteuil avec anxiété. Passant une main sur son front, il se souvient encore de sa discussion bien brève avec Élio, seul à seul. Il est vrai qu’il n’a pas saisi la gravité de la situation. Et avec tout ce qu’il a à penser, il n’a pas jugé utile de s’attarder sur ça au plus vite.

— Je suis navré, j’ignorais que c’était ce genre de maladie. Je vais tout de suite dépêcher Kashim pour appeler des soignants. La maison est déjà prête, normalement. Il suffira à Élio de nous préciser où il vit et à quoi ressemblent ses proches… il ne vit pas qu’avec sa mère, je suppose ?
— Si, bien sûr. Il n’a pas parlé de son père, mais je suppose qu’il est mort ou a quitté sa femme très tôt. Il a parlé d’un ou deux amis de confiance, cependant. Ils vivent dans la misère, eux aussi.
— Bien, je vais me renseigner auprès de lui. Offrir un logis digne de ce nom à ces gens est la moindre des choses que je puisse faire. Si tu vois Élio avant moi, n’hésite pas à le rassurer. Sa famille aura des soins et un toit solide dès demain.

Phidius Anhlir acquiesce énergiquement avant de sauter au pied de son fauteuil. Après quelques autres formalités, le petit érudit quitte le bureau royal en marmonnant à voix basse, comme toujours. Mharcus, souriant, suit du regard son ancien maître, celui-là même qui l’a formé aux arts dans sa jeunesse.

Que ferait-il sans son meilleur conseiller et le plus grand érudit que le Royaume de Kirazann n’a jamais connu ?