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Le Royaume de Kirazann : Les Sources de Vie de Lief97



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Informations

» Auteur : Lief97 - Voir le profil
» Créé le 15/10/2018 à 14:18
» Dernière mise à jour le 12/11/2018 à 17:17

» Mots-clés :   Aventure   Cross over   Fantastique   Médiéval   Mythologie

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Chapitre 7
« Qu’est-ce que le Gang des Ténèbres ? Une tribu en quête d’indépendance ? Un groupuscule tentant de faire tomber le Royaume par la terreur ? Nous l’ignorons. Nous ne savons rien d’eux si ce n’est leur art de la discrétion. Certains pensent qu’ils sont liés aux Kerchakh, d’autres qu’ils sont simplement des sauvages assoiffés de sang. Ce qui est certain — c’est d’ailleurs la seule chose dont nous soyons sûrs — c’est que ceux qui s’aventurent par-delà l’orée de la Forêt Noire n’en sont jamais ressortis indemnes. »

Extrait d’un cours dispensé à Sœlis Libellion.



***


Élio, pensif, passe doucement sa main sur le front livide de sa mère, pour en repousser la mèche qui balafre son visage fatigué. Sa peau pâle est froide au toucher. Une fine couche de givre recouvre ses mains et ses poignets. Il attrape une serviette et retire la glace avec des gestes doux. Plongé dans sa bulle, il retire tendrement toute trace de sa maladie.

Il s’arrête, et écoute la respiration sifflante avec inquiétude. Ses épaules s’affaissent. Aura-t-il vraiment assez confiance pour la laisser seule avec les sages-femmes ? Il ne sait même pas avec précision combien de temps durera le tournoi. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il doit y être avec un jour d’avance. Un jour entier, deux ou trois peut-être, sans voir une seule fois sa mère. Comment pourrait-elle le prendre, elle qui est quand même habituée à le voir venir régulièrement dans sa chambre ?

Il fait nuit dehors ; seul le chant de quelques pokémons insectes résonne à l’extérieur. Un chacripan miaule dans les environs, quémandant un abri pour la nuit. Élio tend l’oreille quelques secondes, et baisse les yeux sur ses vêtements. Il se rend compte d’à quel point ils sont usés. Il aimerait les changer, mais pour mettre quoi ? Il n’a pas envie de jeter la moitié de ses économies dans un nouveau pantalon. En plus, il angoisse. Que penseront les gens de son accoutrement, à l’amphithéâtre ? Le peuple y sera peut-être moins représenté que la noblesse. Il sera la risée de ce tournoi…

— Élio, c’est toi ?

Sa mère bouge un peu. Sa tête, lourde, se tourne lentement vers lui. Les yeux de sa mère, perdus dans le vague, peinent à rencontrer ceux du garçon. Ils vacillent.

Le garçon se penche vers elle.

— Oui, maman.
— Quelque chose ne va pas ? Tu ne dors pas ?
— J’ai du mal à trouver le sommeil.
— Que se passe-t-il ?

Élio remue sur son tabouret. Il est une fois de plus étonné de voir qu’elle garde l’esprit clair quand il ne va pas bien. Ces brefs moments de lucidité le prennent toujours au dépourvu.

— Je vais devoir m’absenter, tu te souviens ? Pour le tournoi. J’ai passé les qualifications.
— T’absenter…
— Oui. Quelques jours. Je reviendrai vite, promis.

Sa mère soupire.

Il s’attend à ce qu’elle lui dise quelque chose, mais sa tête retombe mollement sur l’oreiller. Elle s’est endormie. Le garçon secoue la tête pour se remettre les idées en place et se lève. Inutile d’essayer de lui faire comprendre les choses plus en détail. Ça la fatigue et elle oublie vite ce genre d’informations.

Tant pis, il faudra participer au tournoi sans songer à elle. Il n’a pas envie de perdre à cause d’un bête problème de concentration ; car tout ceci n’aurait alors servi à rien.

Il sait ce qui l’attend pendant les prochains jours ; il a besoin d’améliorer sa capacité d’acier. Se levant, il sort de la pièce, songeur.

Son attaque a trois problèmes majeurs, en y réfléchissant bien. D’abord, elle lui demande plusieurs secondes de concentration pour être utilisée. En plus, elle lui pompe autant d’énergie que s’il se décidait à faire tout le tour de la cité des goélises en courant. Et l’épée créée ne restait qu’une poignée de minutes avant de disparaître.

L’entraînement pourrait sûrement pallier légèrement le premier problème ; mais les deux autres ? Est-ce qu’il pouvait lutter contre l’épuisement et la limite de temps de son attaque ?

Élio pose la main contre la porte de bois du cabanon. Il ne peut en être sûr qu’en essayant. Il est prêt à s’entraîner encore et encore s’il le faut. Il doit prendre conscience de ses limites s’il ne veut pas être déçu par une défaite au tournoi.

Résolu, il ouvre la porte et sort à l’air libre.



***


— Père ? Pourquoi avez-vous ordonné à mes serviteurs de vider leurs chambres ?

Le Roi relève la tête ; sa plume de bazoucan s’immobilise au-dessus de son vélin, l’interrompant en pleine rédaction d’une missive. Il fait signe à sa fille, restée sur le pas de la porte, d’entrer ; elle referme le battant derrière elle et s’avance dans la pièce.

C’est le bureau royal, où il s’installe lorsqu’il n’a pas rendez-vous avec des nobles ou quand il ne va pas à la carrière. La salle, grande, est entièrement recouverte d’un épais tapis auburn qui étouffe les sons des pas. Les meubles, de bois sombre, sont imposants, garnis de livres et de grands grimoires, mais aussi d’objets astronomiques extrêmement rares. Mharcus Libellion a toujours adoré les outils anciens, ou au rôle scientifique incertain.

Dévêtu de son habituelle cape rouge et or, le roi est installé dans un large fauteuil et surplombe son bureau impeccablement rangé. De grandes fenêtres sont situées au fond de la pièce, et sur sa gauche, donnant une vue imprenable sur la cour du château et les larges douves qui entourent la presqu’île.

C’est en jetant un coup d’œil vers les vitres que Soelis se rend soudain compte de la présence de quelqu’un d’autre. Elle met une longue seconde à reconnaître Kashim, qui est posté devant un rideau, à contrejour. Le Kerchakh incline la tête et porte un poing à son cœur. L’héritière n’a pas le temps de lui répondre. Son père intervient, étonné.

— Je pensais que tu aurais deviné.
— … comment ça ?
— Les trois chambres sont situées dans le même couloir que la tienne, n’est-ce pas ?
— Oui…

Soudain, Soelis à un déclic. Forcément. C’est forcément lié à ça.

— Oh, vous voulez dire que… il s’agira des chambres de mes protecteurs ?
— En effet. Les servants seront relogés à l’étage inférieur, tu n’as pas à t’en faire pour eux. Ils continueront de te proposer leurs services.
— Je vois. Je n’y pensais plus. Désolée de vous avoir dérangé pour si peu.
— Ce n’est rien, ma fille.

Elle s’approche du bureau et caresse le bois sombre du bout des doigts.

— Vous écrivez encore à la Doyenne ?
— Oui. J’ai quelques nouvelles à lui faire parvenir, de nouveau.
— Déjà ? s’étonne-t-elle. Auriez-vous trouvé d’autres artéfacts dans la carrière ?
— Non, rien à voir, malheureusement. C’est autre chose.

Le Roi fronce les sourcils et s’assombrit. Soelis remarque la tension sur le visage de son père. De la colère, aussi. Il pose sa plume près du vélin et s’enfonce dans son fauteuil en croisant les bras. Il a l’air soudain plus grave. Et même anxieux.

— C’est le Commandant Joyalis qui est venu me voir ce matin. Il n’a pas apporté une bonne nouvelle. Le Gang des Ténèbres a encore frappé.
— Quoi ? s’inquiète Soelis. Encore ? Où ça ?
— En plein cœur d’Arau.
— Mais, Arau… ce n’est même pas à deux heures d’Hymnus à pied !

Mharcus hoche la tête avec gravité.

— Oui, c’est effrayant, je le concède. Il y avait deux individus. Ils ont attaqué des soldats en pleine rue, et ont réussi à tuer un gradé dans la manœuvre.
— Vous les avez arrêtés ?
— Non. Ces assassins sont parvenus à s’enfuir. Ils étaient dotés d’une faculté proche de l’invisibilité et certains témoins disent même en avoir vu un traverser un mur. Sûrement des types ténèbres et spectre. Je ne vois pas d’autre explication. L’intangibilité est un don rare.
— C’est terrible… s’horrifie Soelis, abasourdie.
— Je ferais un discours demain à Hymnus. Je dois rassurer les nobles. Je ne pense pas qu’ils seront plus alarmés qu’en temps normal. Arau est réputée pour sa sécurité minimale, après tout. Et c’est la ville la plus septentrionale du Royaume, elle est en première ligne face au Gang. Sans parler des mercenaires qui y trouvent refuge, et aggravent la situation…

Le Roi soupire et hausse les épaules, dépité.

— Que veux-tu, ces sauvages du Gang ne savent faire que ça, tuer, tuer, et encore tuer. C’est désolant.
— Je ne comprends même pas pourquoi ils font ça…
— C’est un mystère que j’essaie d’éclaircir depuis des années, et que nos ancêtres ne sont jamais parvenus à élucider depuis six cent ans que Kirazann existe. Je doute qu’ils aient une véritable raison, ces mauvais bougres !

Soelis se tait, un peu déstabilisée à l’idée que des membres du Gang des Ténèbres soient parvenus à tuer un sergent en pleine ville. Et attristée par l’air abattu de son père. Si même lui dit qu’il ne peut rien y faire…

— Je vous laisse, père. Je retourne à mes études.
— Travaille bien, ma fille. Et n’oublie pas, nous partons dans trois jours pour l’amphithéâtre. La carriole va parader le long de l’Avenue pendant deux journées entières, il faudra être en forme. Pense à te reposer, hm ?
— Je sais, père. Bon courage à vous.

Mharcus esquisse un sourire. Soelis fait un signe de tête poli vers Kashim et se retire sans plus dire un mot.



***


Natael d’Orthalos se tourne et se retourne devant le miroir ; son costume sur mesure doit lui aller parfaitement. Il desserre un peu son col pour se donner un air légèrement décontracté. Il vérifie ses manches cousues d’un fil doré censé imiter le plumage d’un légendaire oiseau arc-en-ciel, craignant qu’elles ne soient pas assez remarquables. Il passe une dernière fois un coup de peigne dans ses cheveux courts et clairs, et élimine d’une pichenette la poussière qui vient de tomber sur son épaule droite.

Il se tourne et se retourne devant le miroir, avant d’afficher un sourire confiant à son reflet. Il sait que c’est une grande occasion. Se rendre à l’amphithéâtre n’est pas donné à tout le monde. Sa carriole va partir une heure avant celle de la lignée royale des Libellion. Il doit être prêt, se faire remarquer à Hymnus, et même par ces gueux de la cité des goélises. Il sait que son escorte, impressionnante, est presque semblable à celle du Roi et de sa fille.

Sa fille. Natael ne peut s’empêcher d’être déçu dès lors qu’il songe à elle.

Soelis Libellion aurait dû être sa femme, après tout. Le mariage, arrangé par son père peu de temps après sa naissance, n’est plus du tout d’actualité. La famille d’Orthalos, à cause de sa forte tendance à être de type ténèbres, spectre, ou même les deux, a été soupçonnée bien longtemps d’être de mèche avec le Gang des Ténèbres. Quelle mauvaise plaisanterie ! Toutes ces histoires ont eu pour seul but de les discréditer.

Mais voilà qu’il y a quelques mois, le chef de famille d’Orthalos a été éliminé par un vulgaire assassin en pleine nuit. Natael sait qu’il s’agit d’un meurtre orchestré par la noblesse. Depuis, il est méfiant envers tout le monde… et il a perdu sa chance d’avoir la main de la princesse, et l’occasion de devenir mari de la future reine du Royaume de Kirazann. Le meurtre de son père n’a fait qu’attiser le doute envers sa famille.

C’est la raison pour laquelle il lui faut tout donner, se montrer au grand jour, et ne pas avoir honte de son nom. Ce tournoi, il doit le gagner. Avec de la chance, finir premier lui permettra de récupérer son honneur, et d’épouser Soelis.

Il sourit une dernière fois à son reflet, puis appelle un serviteur ; il est temps de partir.

Il a grande hâte.

Une nuée de gouvernants et autres servants entrent dans la pièce. Il leur suffit de quelques minutes de rangement synchronisé, dans un étrange silence, pour terminer les deux valises de Natael. Ce dernier sort dans le couloir. Étant logé, comme tous les autres nobles, dans les quartiers secondaires, il n’a que quelques volées de marches à descendre pour atteindre la cour du château.

Il passe près de l’observatoire sans mot dire, et entend les voix des gardes depuis la caserne la plus proche ; il est toujours suivi de ses serviteurs à la trace. D’un geste poli de la tête, Natael salue quelques nobles dans un large corridor ouvert sur l’extérieur. Ceux-ci portent un poing à leur cœur mais ne disent rien. Tous pareils. Tous des hypocrites. Ils ne lui montrent qu’un faux respect, à lui, le fils indigne de la famille indigne.

Ils riront moins, dans l’amphithéâtre, quand Natael ridiculisera leurs fils et leurs filles en combat. Et quand il vaincra les soldats d’Hymnus. Sans parler des quatre gueux.

Il ne comprend toujours pas pourquoi le Roi a eu l’excentrique idée d’inviter le peuple à l’évènement. Que vont-ils faire, à part brailler et, pourquoi pas, créer une émeute dans les gradins ? La violence est incrustée dans le sang de ces déchets de la société. Même l’odeur.

Natael sort à l’air libre, par les grandes portes ouvertes du château. Les battants d’acier, aux formes élancées, presque gothiques, et qui rappellent la silhouette d’un lakmécygne, sont encadrés par un attroupement de soldats royaux en formation. Tous sont en armure d’apparat, d’un or rutilant que les casques à plume de flambusards mettent parfaitement en valeur. Natael ne les regarde même pas s’incliner sur son passage alors qu’il descend les derniers escaliers au milieu d’eux.
Plusieurs carrioles richement décorées sont alignées dans la cour, prêtes à passer les portes et le pont qui relie l’île du château au reste de la citadelle. Natael se dirige vers la première, d’un blanc éclatant veiné de noir et d’or. Le véhicule, tiré par quatre galopas sublimes — l’un d’eux est même un spécimen extrêmement rare, aux flammes céruléennes — est sous la surveillance d’un cocher et de douze soldats armés, équipés de leurs montures.

Natael remercie l’homme qui lui ouvre la porte et entre dans la carriole sans mot dire. Il suffit de quelques secondes pour ranger les valises dans le porte-bagages, et deux serviteurs restent avec le garçon dans le véhicule pendant que les autres se retirent dans le château.

Bientôt, la carriole vacille et démarre au pas. Natael se tourne vers la fenêtre, tout sourires. Il se sent bien. Ce tournoi, il se sent prêt à le gagner haut-la-main.



***


L’Avenue est encadrée par une foule dense, bien plus dense qu’au jour des qualifications. Impossible de traverser la route ou même de trop s’en approcher, vu le monde. Sans compter que les soldats surveillent l’Avenue et menacent quiconque ose y poser une semelle.

Élio, comme beaucoup, est monté sur le toit d’un cabanon fragile pour voir le passage des carrioles de la noblesse. Il est stupéfait par la taille des roues, la beauté des engins, et la grâce des pokémons qui accompagnent le long cortège.

Il voit passer plusieurs carrioles, toutes plus grandioses les unes que les autres, en écoutant distraitement les annonceurs royaux scander le nom de chaque famille passant devant eux.

Élio les entend à peine. De toute façon, ça ne l’intéresse pas beaucoup. Il se demande pourquoi les nobles partent si tôt à l’amphithéâtre. Le tournoi n’est que dans trois jours ; et les carrioles peuvent l’atteindre en une dizaine d’heures à un rythme moyen. Peut-être comptent-ils sur cette avance pour s’entraîner sur place ? Ou est-ce juste pour le plaisir de se montrer au peuple et de lui rappeler son infériorité ?

Élio se souvient d’avoir aperçu la liste des participants au tournoi. Malheureusement, ne sachant pas lire, il n’a même pas su dire où était inscrit son propre nom. Mais il sait, pour l’avoir entendu à plusieurs reprises, qu’il y aura donc bien quatre gens du peuple — d’ailleurs il n’a revu aucun des trois autres depuis les qualifications —, mais aussi une dizaine de jeunes nobles, et plus de quinze des meilleurs soldats d’Hymnus. Il va sans dire que les favoris font partie de ces derniers.

Élio regarde passer une énième carriole, puis un mouvement de foule capte son attention. Il aperçoit du coin de l’œil des porte-drapeaux. Ça veut dire…

Une carriole sublime arrive avec lenteur. L’escorte est impressionnante. Soldats royaux, feunards, arcanins, dracos et drakkarmins encadrent un véhicule qui semble presque recouvert de paillettes d’or. Élio, par habitude, fait comme tout le monde. Il porte un poing à son cœur et s’agenouille sur le toit du cabanon, alors que la foule tout entière l’imite autour de lui.

Le peuple a beau être souvent en colère contre le pouvoir, le respect royal fait partie des traditions les plus fortes et les plus ancrées dans les mœurs. Personne n’aurait osé rester debout ou essayer de voir le Roi et la princesse derrière les vitres de la carriole. Croiser leur regard, ne pas leur montrer le respect qui leur est dû… tout ça, c’est aussi le risque d’être arrêté ou exécuté ; bien que Mharcus soit réputé pour sa clémence à ce niveau-là.

La carriole royale passe, et le peuple se relève, dans un silence harassé et subjugué. Il va sans dire que cet évènement restera longtemps gravé dans les mémoires.

Le Roi est passé sur l’Avenue, au cœur de la cité des goélises.

Si ce n’est pas une première, ce n’est en tout cas pas arrivé depuis très, très longtemps.

Élio se sent soudain oppressé par la foule alors que d’autre carrioles arrivent ; il descend du cabanon en vitesse et s’éloigne entre les tentes rapiécées. Il va combattre dans l’amphithéâtre, face à ces gens qui ont des moyens faramineux. Il va affronter ses adversaires devant un public certainement plus impressionnant que pendant les qualifications… et avec le Roi lui-même dans les gradins.

La pression qui s’abat sur ses épaules lui paraît soudain bien difficile à encaisser.



***


Ambre Karalune enfile son sac à dos sur ses épaules avec agilité, et rejette sa longue natte de cheveux bleutés derrière son épaule. Vérifiant le glaive à sa ceinture et sa gourde d’eau, elle se retourne, enfin prête à s’en aller ; face à elle se tiennent quinze soldats, hommes et femmes, jeunes et vieux. Alignés comme le veulent les cérémonies officielles, ils forment l’une des garnisons les plus petites et hétérogènes d’Hymnus ; mais pas la moins importante.

— On a confiance en vous, sergente, se permet de dire son bras droit. Vous n’avez pas besoin de vous inquiéter. Contentez-vous de tout donner, comme aux entraînements ! Vous avez l’habitude, maintenant.
— Oui, sergente, vous pourrez les battre, on est avec vous !

Ambre, émue malgré elle, baisse la tête en souriant.

— Merci à vous, souffle-t-elle, la gorge un peu nouée. J’essaierai de faire entendre votre voix. J’honorerai notre garnison.

Elle ne peut s’empêcher de penser qu’elle aurait voulu les voir l’encourager dans l’amphithéâtre. Mais ce sont des soldats avant tout ; et Hymnus aura besoin d’eux pendant l’évènement. Par malchance, aucun d’eux ne fait partie du processus de renforcement de l’Avenue, ou de la sécurité du tournoi. Ils vont s’occuper de sécuriser Arau, à cause de l’incident récent avec le Gang des Ténèbres.

Au moins, si elle perd bêtement, aucun d’eux n’aura à ressentir de la honte pour elle, puisqu’ils ne la verront pas à l’œuvre.

Soudain, entendant des encouragements plus discrets de ses hommes, elle se redresse, les épaules droites. Et sourit. Un sourire franc, honnête, comme elle sait si bien les faire. Tendant le bras devant elle, elle ferme le poing et dit avec solennité :

— Je jure sur cette garnison de porter vos espoirs avec moi dans mes combats.

Elle croise des regards confiants, et leur fait un signe de la main.

— Portez-vous bien !

Elle tourne les talons, et sans oser jeter un regard en arrière, elle quitte l’intérieur immense de la caserne d’Hymnus pour se retrouver dans une allée pavée qui mène au-delà des murs de la propriété Joyalis.

Des montures attendent les seize soldats choisis par la noblesse. Ambre repère le zéblitz qu’elle est habituée à monter lors de ses missions à l’extérieur de la capitale. Elle le caresse en lui murmurant des mots doux, et la bête, intelligente, frémit d’excitation à l’idée de se dégourdir les pattes.

Ambre se juche sur la selle, et attend quelques minutes sous les doux rayons du soleil. Elle aperçoit les grilles ouvertes sur un joli boulevard d’Hymnus. Des femmes se promènent, avec des éventails ou des ombrelles de dentelle, parfois épaulées ou précédées par d’élégants hommes en costume, ou de serviteurs courbés.

Quelques pokémons de compagnie sont présents dans les rues. Hymnus est probablement la seule ville où ils se mêlent autant aux hommes ; rarement les autres habitants du Royaume parviennent à en domestiquer. Les pokémons sont des animaux plutôt considérés comme des proies à chasser ou des bêtes dangereuses. Ambre rejette la tête en arrière, vers les toits pentus de la caserne.

Cette dernière, en pierre brute, est d’un gris pâle, un peu sale. Ses toits de tuile bleus, eux, la rendent reconnaissables entre mille, tout comme les deux hautes tours carrées qui la surplombent au nord et au sud. C’est vers l’une d’elles que le regard d’Ambre se tourne. Son sonistrelle doit se trouver là-haut, dans la volière.

Comme d’habitude, il est introuvable dans les moments fatidiques. Ambre aurait aimé avoir son pokémon avec elle pour le voyage, et pourquoi pas même à l’amphithéâtre. Mais Ayfiel est un sonistrelle paresseux… et indomptable. Il aime sa semi-liberté plus que tout, et pour rien au monde Ambre ne l’aurait forcé à venir avec elle.

— Prêts à partir ? lance soudain un soldat monté sur un grand chevroum.

Ambre remarque que tout le monde est là, prêt pour le départ. Le groupe de soldats commence à quitter la caserne avec lenteur ; la jeune sergente laisse les autres passer devant et se décide à fermer la marche. Le zéblitz n’en peut plus d’attendre. Ambre calme ses ardeurs d’un petit coup de talon, et le pokémon se reprend aussitôt.

C’est lorsqu’elle arrive dans le boulevard qu’Ambre entend Ayfiel ; un cri strident, qui perce les tympans, mais qui reste trop bref pour être dérangeant. Soudain, le petit sonistrelle surgit de nulle part et tombe presque dans les bras de la sergente, surprise.

— Toujours aussi doué pour les atterrissages, à ce que je vois, se moque-t-elle en caressant les grandes oreilles du pokémon.

Ayfiel ne rétorque rien, et se contente de s’agiter sous ses mains, visiblement excité.

— Tu veux m’accompagner ? On va faire pas mal de route, tu sais.

La chauve-souris lâche de petits cris en battant maladroitement des ailes ; frappant les bras de la jeune femme au passage, qui lâche un petit rire.

— D’accord, j’ai compris. Tu viens, mais sois plus discret, compris ?

Le pokémon acquiesce et s’envole ; avant de brutalement atterrir sur le haut du sac à dos d’Ambre. Le poids du sonistrelle s’ajoute à celui de son bagage, mais la jeune femme a connu pire. Elle sent Ayfiel gigoter encore un moment, avant de trouver une position confortable, presque contre sa nuque, pour se reposer. Ses petites pattes se cramponnent à ses épaules, et la présence de son compagnon rassure étrangement la jeune fille.

Bien vite, les sublimes maisons et terrasses végétales d’Hymnus laissent place à une route qui file droit vers le sud-ouest ; des champs, forêts et plaines s’étendent presque à perte de vue, parfois interrompues par une colline ou un groupe d’aspérités rocheuses.

Le groupe de soldats lance ses montures au galop, sans même réveiller Ayfiel, qui a déjà sombré dans un sommeil de plomb.