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Le Royaume de Kirazann : Les Sources de Vie de Lief97



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Informations

» Auteur : Lief97 - Voir le profil
» Créé le 03/09/2018 à 14:54
» Dernière mise à jour le 01/10/2018 à 18:26

» Mots-clés :   Aventure   Cross over   Fantastique   Médiéval   Mythologie

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Chapitre 1 [Arc 1 : L'Aube de la Trinité]
« Royaume de Kirazann : Nom donné à l’ensemble des terres et tribus ayant formé le pays actuel. C’est ainsi que l’on nomme l’ensemble des régions qui forme celui-ci, c’est-à-dire : la Plaine de Kirazann, les régions de Sýnoro, d’Écayade, d’Ankera et de Nucléos. Il existe aussi des tribus indépendantes réparties dans tout le Royaume, et parfois virulentes à l’égard du pays. »

Extrait d’Histoire et géographie générale de Kirazann



***


2 ans plus tard


Comme toujours, le vent balaye la prairie avec insistance. Les hautes herbes verdoyantes s’inclinent comme des milliers de danseuses après un spectacle, et des vagues végétales parcourent la plaine et les collines venteuses. Les voix et les cris des pokémons domestiques résonnent avec force dans les prairies mouvementées. L’agitation règne dans les rues de la cité des goélises.

La ville, étendue le long de la route qui coupe l’immense plaine de Kirazann en deux, forme comme un long arbok avec quelques rares ramifications le long des rivières et des petits canaux qui alimentent la bourgade. De la musique résonne dans un bar animé alors que c’est encore la matinée, des enfants jouent aux billes sur un espace sableux, tandis que des vieillards bavards discutent sur un banc, abrités sous un olivier noueux.

Plus loin, face au vent, un grand terrain d’entraînement permet à des dizaines de jeunes garçons, sous la surveillance d’adultes sévères, de s’entraîner au combat. Des éclats glacés, des éclairs miniatures et des sphères colorées sont projetées en direction de cibles en acier, pour tester la précision des attaques. Un petit public acclame chaque participant dès lors qu’une offensive fait mouche. Ça n’arrive pas très souvent.

Des gamins avec des étoiles plein les yeux regardent le terrain, admiratifs, sans pouvoir se joindre aux festivités : leurs pouvoirs sont sûrement encore endormis.

Élio, accoudé sur une des barrières entourant le terrain d’entraînement, est un peu dans la lune. Il n’aime pas trop s’entraîner devant un public, d’où sa résignation aujourd’hui. Mais il en profite pour observer les autres, distinguer leurs attaques, prévoir les trajectoires, les effets et la vitesse des tirs. Il analyse, en silence, sans vraiment le montrer. Pour les autres, il n’est qu’un simple spectateur, vêtu simplement, et issu, comme beaucoup dans la cité des goélises, d’une classe moyenne, voire pauvre. Et c’est bel et bien le cas.

Élio soupire quand un jeune homme d’une vingtaine d’années, comme lui, projette un liquide violacé vers une cible, d’une simple torsion du poignet. Un éclat, et hop ! L’acide surgit une seconde fois de sa paume intacte, immaculée même, et rate la cible de deux bons mètres, encore.

Il en a assez ; Élio fait demi-tour et rejoint tranquillement la route principale, « l’Avenue » comme se complaisent certains à la nommer. Ce n’est pourtant qu’un chemin couvert de gravillons, que les montures n’apprécient guère, et qui crissent sous les pas. Les jours de marché, on peut même croire qu’une avalanche se produit tant c’est bruyant sous les semelles des habitants.

En tout cas, c’est peut-être une rue de mauvaise facture, mais elle est longue, très longue même. Plusieurs dizaines de kilomètres en tout. Bien sûr, la ville n’est pas assez grande pour la suivre du début à la fin : mais les voyageurs qui partent vers le sud, ou au contraire en reviennent pour rejoindre la capitale, passent presque forcément par l’Avenue : c’est un moyen très efficace pour éviter de se perdre.

Les vastes plaines de Kirazann, qui sont le cœur et le noyau du Royaume, sont coupées en deux par cette grande route, depuis Hymnus au nord-est jusqu’à l’extrême sud de la région, plus méconnue. Et hors de portée pour quelqu’un comme Élio.

Vaguement distrait, le jeune homme longe machinalement la route comme il en a l’habitude. Il salue de la main un vieil homme assis sur son perron, qui le voit passer devant lui tous les jours. Plus loin, Élio ramasse la balle que deux enfants ont fait rouler dans sa direction involontairement. Il la leur rend, remarque le balignon qui joue avec eux, mais ne s’attarde pas.

Il lui faut plusieurs minutes pour dépasser l’enfilade de bistrots et de tavernes qui attirent les poivrots et les voyageurs harassés ; puis plutôt que de continuer vers la maison de garde et les locaux des soldats de la cité des goélises, il emprunte une rue qui se faufile entre deux maisons de bois au toit bas.

Les gravillons sont remplacés par une terre sèche. Les pas d’Élio sont soudain plus silencieux. Le brouhaha de la ville s’atténue un peu quand il passe une haie, puis un petit verger dont la moitié des arbres sont morts. Des piles de déchets lui font profiter pendant quelques minutes de marche d’une forte odeur acide et désagréable, jusqu’à ce que les arbres se fassent plus denses. L’odeur s’éteint, les sons disparaissent au profit d’une harmonie plus agréable, entre chants des oiseaux et bruissements des feuilles. Élio sinue encore un petit moment entre les bosquets, les mains dans les poches.

La route s’arrête devant un pont de pierre plutôt branlant ; des fissures courent sur la construction de petite taille, et des blocs sont déjà tombés en contrebas, dans la rivière. On les aperçoit à travers l’eau claire.

Élio n’emprunte pas le pont à moitié détruit ; il tourne à droite et longe la rive rocailleuse du cours d’eau. Il aperçoit la silhouette effilée d’un bargantua qui s’enfuit à son approche, creusant quelques vaguelettes à la surface de la rivière. Le jeune homme laisse une distance de sécurité de trois mètres entre lui et l’eau, et continue sans même jeter un œil aux grands arbres qui s’alignent à sa droite.

Il tend l’oreille vers la cité des goélises, à la fois tout près et si lointaine. On entend à peine les voix et les rires de la cité. Le calme semble imprégner les lieux, et le vent s’est calmé lui aussi. Élio relâche un peu ses épaules tendues et aperçoit enfin celui qu’il est venu voir.

Au bord de l’eau, assis sur une pierre plate, se tient un homme, d’une soixantaine d’années. Avec sa tignasse grise et sa barbe mal rasée, il n’a pas l’air très affable et aurait fait fuir de jeunes enfants rien qu’en grimaçant. Mais Élio connaît bien Steban : ce n’est pas du tout son genre.

Vêtu d’une salopette crasseuse, et d’un pantalon remonté aux genoux pour pouvoir rester les pieds dans l’eau, Steban est légèrement courbé en avant, agrippé à sa canne dont l’hameçon est balloté par l’indolente rivière. Le vieux pêcheur entend les bruits de pas s’approcher. Il pivote un peu et esquisse un sourire.

Ses yeux noirs laissent transparaître toute sa gentillesse et sa générosité. Personne ne s’y serait trompé : Steban est l’homme le plus sympathique de Kirazann. Élio en est sûr et certain.

— Élio, comment qu’tu vas ? lâche le pêcheur d’un ton enjoué, tout en se reconcentrant sur sa canne.

Le jeune homme s’assoit sur une pierre juste au bord de l’eau, légèrement en retrait sur la droite de Steban.

— Bien, bien. Et toi, la pêche est bonne ?
— Comme tu vois ! Toujours aussi peu d’poiscaille dans c’te rivière.

Le seau posé à ses côtés est vide. Il n’a pas encore attrapé de proie. Pourtant, c’est déjà presque midi, et il doit être là depuis l’aube. Élio se demande comment Steban fait pour rester aussi patient, et attendre toute la journée qu’un magicarpe morde.

— J’te jure, faudra qu’on m’explique c’que fout Arceus, là-haut, grommelle Steban. Où qu’c’est qu’il a foutu les pokémons eau, hein ? J’aimerais l’savoir.
— Arceus, ricane faiblement Élio.

Steban se tourne vers lui et hausse les épaules :

— Arceus ou un autre, qu’est-ce que j’en sais ?
— Tu sais très bien ce que j’en pense, répond Élio à mi-voix.

Steban hoche la tête :

— Ouais, toi et tous les jeunes d’votre génération… vous croyez plus en rien. J’crois que j’comprends, en fait. Vous avez p’t’être pas tort.
— Tu doutes encore ? s’étonne Élio. La dernière fois qu’on en avait parlé, il me semblait que tu n’y croyais plus du tout.
— J’avais dû avoir une mauvaise pêche c’jour-là !

Steban ramène la ligne à lui en grognant sous l’effort. Il tend le bras en arrière, et lance l’appât le plus loin possible. Un « ploc » retentit et la ligne retombe sur la rivière en projetant des éclaboussures aux alentours.

— Plus sérieusement, j’sais pas quoi penser d’ces conneries… le culte d’Arceus, tout ça. Chuis pêcheur, moi, j’y connais rien en mythes.
— Je te comprends.
— Comment s’porte ta mère ?
— Pas mieux.

Steban se tait, visiblement un peu inquiet. Un pli s’est creusé sur son front. Élio le remarque et ressent une profonde empathie pour le pêcheur ; Steban ne sait pas vraiment être sincère avec ses émotions, mais tout transparaît sur son visage trop honnête. Il a beau n’avoir vu la mère d’Élio qu’à de rares occasions, il continue de prendre des nouvelles et de s’angoisser pour sa santé.

« Y’a pas à dire, c’est vraiment un type bien » songe Élio.

— Elle arrive encore à s’geler elle-même ?
— De temps en temps. Mais avec l’argent que j’avais mis de côté, j’ai de quoi payer deux personnes pendant un an, ou presque.
— Ah, ouais, des sages-femmes, en gros ? Tu m’en avais parlé y’a pas longtemps.
— Oui, elles. Sans leur aide, je sais pas comment je pourrais m’en sortir.

Élio, un peu mal à l’aise à chaque fois qu’il doit évoquer sa mère trop longtemps, remue sur son rocher. Il jette un œil à un poissirène qui passe dans la rivière en ignorant l’appât. Steban grommelle un juron.

— Y’en a qui sont bigleux, en plus…
— Au fait, Steban.
— Ouais, Élio ?
— Tu as entendu parler du tournoi ?

Le pêcheur se tourne brusquement vers lui et lâche presque sa canne sous le choc.

— Attends, Élio… J’te connaît bien, et j’aime pas c’ton-là.
— Tu sais ce que c’est, au moins ? insiste le jeune homme sans prêter attention à l’inquiétude du pêcheur.
— Bien sûr qu’je sais ! Tout l’monde parle que d’ça depuis l’annonce du Roi. C’est dangereux, Élio. Me dis pas qu’tu veux participer ?
— Justement, si.

Steban bafouille un juron, reporte son regard vers la rivière, puis se lève d’un coup. Élio, surpris, se lève à son tour. Le pêcheur ramène sa canne, retire appât, hameçon et fil de pêche, avant de rétracter la canne dépliante et de l’accrocher dans son dos. Il ramasse son seau et fait signe au jeune homme de le suivre vers les arbres derrière eux.

— Tu fais quoi ? s’étonne Élio. Et ta pêche ?
— Ça attendra l’après-midi, la pêche ! Ces cons d’poissons peuvent bien vivre sans moi, nan ?
— On va où ?

Steban ne répond pas. Il avance à grands pas entre les arbres, et Élio ne parvient pas à voir son visage dans la pénombre environnante. Les bruits de la ville résonnent de nouveau, proches.

Les deux comparses émergent des fourrés et se retrouvent dans une arrière-cour déserte. Un ivrogne est avachi près d’une poubelle et baragouine des phrases incompréhensibles en dodelinant de la tête. Steban ne ralentit qu’à peine pour enjamber l’inconnu et atteindre une ruelle, Élio sur ses talons.

— On va où ? répète le garçon.
— Tu vas voir, ‘spèce d’impatient ! Suis-moi, c’est pas loin.

Le pêcheur et le garçon rejoignent l’Avenue. Les quartiers militaires sont en face, mais il y a tout de même quelques boutiques et échoppes pour égayer la zone. Ici, les maisons sont plus hautes, plus propres qu’au sud. C’est le bout de cité des goélises, côté nord. L’endroit le plus bourgeois. Pour autant, les riches d’ici ne sont vêtus que de loques en comparaison d’Hymnus.

De toute façon, rien de tout ça n’intéresse Steban. Le pêcheur traverse la rue, forçant Élio à courir pour le rattraper. Un ponchiot endormi sous un porche ouvre un œil sur leur passage mais refuse d’aboyer ; sûrement par pure fainéantise.

Steban et Élio longent un mur de briques et quittent l’Avenue par une rue déserte, et étroite. Encadrée de deux hauts mur infranchissables, l’endroit paraît austère. Steban continue, sur plusieurs mètres…

Puis le mur de droite laisse place à un grillage solide. Derrière ce grillage se trouve une grande cour herbeuse. Des soldats et des apprentis-gardes s’entraînent. Comme au terrain d’entraînement réservé au peuple, d’autres cibles sont alignées dans cette vaste prairie dédiée aux militaires.

— Tu vois, ces gens ? grogne Steban. T’sais qui ils sont ?
— Évidemment, réplique Élio, piqué au vif.

Il a déjà tenté d’en devenir un, de soldat. Une histoire qui s’est plutôt mal finie, d’ailleurs.

— Et bah figure-toi qu’eux aussi veulent participer à ton fichu tournoi.
— Je sais.
— Tu l’sais ? Et, Élio, ouvre les yeux, bordel. Regarde-les, ces zigotos. Regarde-les bien !

Au loin, une jeune femme déclenche un torrent de flammes à travers ses mains. La cible métallique noircit à vue d’œil. Une autre, occupée à projeter des ball’ombre, atteint une cible à vingt mètres de distance. Plusieurs garçons cassent des briques à mains nus ou s’entraînent à léviter au-dessus du sol.

— C’est rien comparé à ceux qu’tu r’gardes au terrain près d’chez toi, là. C’est contre eux qu’tu vas t’battre pendant c’tournoi, Élio. D’vraies machines de guerre, crois-moi.
— Écoute, Steban, je comprends très bien que tu t’inquiètes pour moi, c’est très gentil de ta part… mais j’y ai déjà beaucoup réfléchi. Gagner ce tournoi m’apportera à la fois de l’argent pour payer les soins de ma mère et… et me prouver que je suis capable de faire quelque chose de ma vie. Tu comprends ? C’est… important pour moi. Ça fait trop longtemps que je m’enfonce dans un quotidien déprimant, sans jamais rien réussir… Ce tournoi, c’est ma chance de briller.
— J’te jure, une vraie tête de mule, marmonne Steban en secouant la tête.

Élio pivote vers le grillage, et tend le bras pour désigner la caserne et les gardes :

— Tous ces soldats et militaires ne participeront pas, en plus. Il va y avoir une sélection. Ils veulent du sang neuf. Donc peu de chance que je me retrouve face à un vétéran.
— J’sais bien, Élio, mais quand même. Certains d’ces gars-là s’entraînent depuis leur enfance. Tu t’rends comptes ? Comment qu’tu vas faire, contre eux ?
— Je m’entraîne souvent.
— Seul.
— Oui, et alors ? C’est différent… et de toute façon j’ai un avantage.
— Ah ouais, lequel ?
— Mon double-type.

Steban soupire de dépit, et semble laisser tomber.

— Bon, rien t’fera changer d’avis, pas vrai ? J’m’en doutais. Tu comptes t’inscrire quand ?
— C’est déjà fait.
— J’avais pas d’grandes chances de t’persuader d’abandonner, alors !
— Désolé, Steban, lâche Élio avec un sourire contrit.

Le pêcheur laisse ses épaules s’affaisser, et pousse un gros soupir.

— Fais attention, quand t’y seras.
— Si j’y parviens oui, je te promets de rester sur mes gardes. Il y a les qualifications du peuple, avant le vrai tournoi. J’ai encore le temps de me préparer.
— J’viendrai t’encourager, Élio.

Le garçon hoche la tête, pensif mais plein de gratitude envers le vieil homme.

La seule figure paternelle qu’il a jamais eue s’éloigne en grommelant, sa canne dans le dos et son seau vide à la main.

— À plus, Élio !
— Je passerai peut-être demain ! lance le garçon.

Steban lève le bras en signe d’assentiment et disparaît dans l’Avenue. Le jeune homme fait demi-tour, mais tourne une dernière fois son visage vers le terrain des soldats.

L’un d’eux vient de littéralement faire exploser une des cibles métalliques.

Un frisson parcourt l’échine d’Élio, avant qu’il ne se décide à retourner chez lui.



***


La porte du cabanon grince terriblement à son entrée. Élio retire ses chaussures terreuses sur le tapis, et referme le fragile battant de bois derrière lui. La lumière du soleil filtre entre les planches, et par une fenêtre à la vitre recouverte de poussière et de traces de doigts.

Il fait frais ici, et l’odeur de poussière et de renfermé agresse les narines d’Élio. Il a beau vivre ici, il ne s’habitue jamais.

La pièce, en longueur, est presque vide. Deux paillasses se disputent un coin du cabanon, ainsi qu’une table et deux paires de chaises de mauvaise facture ; un bac rempli d’eau servant à la toilette se trouve dans un coin, et quelques ustensiles de cuisine sont posés sur une plaque de pierre brute qui occupe un coin du salon.

Élio ne reste pas ici et se dirige vers le fond du cabanon. Une porte ouverte dévoile un lit grinçant, recouvert de couvertures et de draps qui forment un matelas plutôt conséquent pour une famille pauvre de la cité des goélises ; une femme est allongée sur ce fatras, et dort à poings fermés.

Mince, pâle, maladive, elle a les cheveux bruns plutôt courts, et elle est vêtue chaudement, avec plusieurs couches de vêtements. Élio regarde sa mère avec embarras, mais il est en même temps rassuré. Elle ne s’est pas congelée elle-même, aujourd’hui.

Une servante apparaît soudain ; elle sort de derrière la porte d’armoire où elle est visiblement occupée à ranger des affaires. En voyant Élio, elle lâche un « bonjour » un peu sec. Elle est payée mais n’a jamais montré beaucoup de respect envers lui. Élio ne lui répond même pas et s’avance vers sa mère. Il tire un tabouret et s’assoit à son chevet.

Il pose une main sur un front trop froid, et écoute le souffle de sa respiration sifflante. Elle parait si détendue, quand elle dort. Elle ne crie pas. Elle ne lui demande pas où ils se trouvent, ni ne lui demande qui il est.

— Tu lui as donné son infusion ? demande Élio.

La servante — qui n’a que cinq ou six ans de plus que lui, dans les vingt-cinq ans — continue de ranger et répond sans se retourner.

— Oui.
— Elle n’a pas gelé ?
— Non. Elle est endormie il y a deux heures.
— Tant mieux.

Élio touche du bout des doigts la main glacée de sa mère. Il est au fond de lui presque heureux de ne pas avoir hérité de ses pouvoirs de type glace. Ça lui rappelle trop de mauvais souvenirs.

La porte de l’armoire se referme dans un claquement sec. La servante se tourne enfin vers Élio. Il évite le regard plein de défi qui le dévisage, et soupire.

— Quoi ?
— Tu me payes quand ? dit-elle abruptement.
— Demain, pourquoi ?
— J’ai besoin d’une avance. Ce soir.
— Non.
— Pourquoi ?
— On me l’a déjà faite, celle-là, réplique-t-il avec lassitude. Prendre l’avance, ne plus jamais revenir. Non, désolé, je peux pas.
— Pff. Je vais acheter à manger.

La servante quitte la pièce dans un coup de vent. Élio soupire, et prend sa tête entre ses mains. Il en a marre de devoir tout gérer tout seul, dans ce cabanon, depuis des années. Le tournoi est la seule possibilité qu’il lui reste. Il n’aime pas l’idée de devoir laisser sa mère entre les mains des deux servantes qui alternent sa garde, mais il n’a pas le choix. Ce ne sera peut-être pas très long, après tout. Élio doute de tout, y compris de ses capacités à passer les qualifications.

Mais malgré tout, il doit essayer.

Tout le monde ignore la réelle finalité du Tournoi, mais l’annonce royale promet des récompenses et du spectacle ; de quoi sortir du quotidien, et probablement de l’argent en perspective. Élio n’a pas le droit de passer à côté d’une telle occasion.

Et en plus, ça fait bien longtemps qu’il n’a pas eu autant envie de prouver à tout le monde, et surtout à lui-même, qu’il est capable d’entreprendre quelque chose de sa vie.