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GREAT WARS T.1 : All men dream, but not equally de Eliii



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Informations

» Auteur : Eliii - Voir le profil
» Créé le 03/02/2018 à 15:33
» Dernière mise à jour le 03/02/2018 à 15:33

» Mots-clés :   Action   Alola   Guerre   Mythologie   Présence d'armes

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33- Se brûler les ailes
« L'échec est l'opportunité de recommencer de façon plus intelligente. »
— Henry Ford (1863 - 1947) —


* * *


Assis avec une nonchalance irréelle, le jeune homme regarde fixement la ligne de sa canne à pêche, qui ne remue pas le moins du monde. Pas vraiment étonnant. Avec tout le vacarme récent, les pauvres poissons prennent peur et se font discrets.

Le lieutenant Weigall sait qu'il n'attrapera sans doute rien. Mais il ne bouge pas, ne se relève pas. Rien. Il se contente de regarder le mouvement paisible de l'eau qui remue au gré de la brise. Un peu plus loin, Vicky poursuit machinalement un charmillon qui semble vouloir s'amuser un peu.

Quelques nirondelles passent au-dessus de la ville ; l'humain entend leurs cris perçants, qu'il a appris à identifier. A quand ça remonte, déjà ? Sans doute loin. N'était-ce pas avant de recevoir sa fouinar en guise de cadeau d'anniversaire ?

Il se rappelle vaguement de l'air enthousiaste de cette cousine débrouillarde de quinze ans son aînée. Elle l'emmenait souvent pêcher, explorer les coins reculés d'Unys ou faire des tours à dos de pokémons. Il esquisse un sourire ; ça ne le rajeunit pas.

Le calendrier ne tardera d'ailleurs pas à lui donner une année de plus. Cette pensée ne lui fait plus rien, depuis le temps. Plus de petite fête en famille, plus de gros gâteau délicieux et plus de cadeaux offerts par les parents. Juste un chiffre qui change. Passer de vingt-deux à vingt-trois, puis de vingt-trois à vingt-quatre, et ainsi de suite...

Et bientôt de vingt-neuf à trente.

« Trente », prononce-t-il, lentement, calmement.

Les souvenirs de son enfance lui reviennent vaguement en mémoire. Cette époque où il pensait que trente, c'était déjà un vieil âge ; parce que c'était celui de ses parents. Maintenant qu'il y est presque, il se rend compte que non. Trente, c'est encore le début. Pour certains.

Le blond chasse de son esprit l'idée que des tas de gens de trente ans et moins se sont trouvés affalés non loin de sa position actuelle, sans vie. Morts à moins de trente ans. Morts si jeunes. Ses doigts se crispent lentement sur la canne à pêche. Il récupère la ligne, puis laisse l'outil sur le bois de la promenade, encore imbibé de sang il y a peu ; il reviendra plus tard.

Permission ou pas, hors de question de faire preuve d'oisiveté. A la réflexion, il préfère encore passer un mauvais moment à faire ce que Jackson attend de lui. Qu'il soit bientôt démis de ses fonctions ou non — selon Macarthur, c'est le cas —, ça ne change rien. Autant le faire, ne serait-ce que pour rendre service à sa curiosité personnelle.

Sans se presser, talonné de près par Vicky, il entame le chemin en direction du complexe hôtelier. Autour de lui, les rues vivantes lui semblent étrangement silencieuses ; il ne prête attention à rien d'autre qu'à son problème actuel.

Comment pousser Cilliana à lui dévoiler des choses au sujet de la légende de l'Astral ? Loin de tout savoir, il aurait bien besoin qu'elle l'aide à y voir plus clair. Un problème de taille se pose ; en tant qu'ennemie, l'aidera-t-elle sans qu'il ait besoin de lui caler un couteau sous la gorge ?

Pas certain. Qu'elle parle, ou bien que le couteau soit une menace suffisante... Mais s'il est nécessaire d'en arriver là, il ne tiendra sûrement pas la lame. D'abord parce que ce genre de chose ne lui plaît pas. On l'a élevé pour être plus sournois que violent, et il est hors de question pour lui de lever la main sur une jeune femme, qu'elle lui soit hostile ou non.

Et puis, c'est qu'il commence à réellement apprécier les traits d'esprits et le sang-froid de la demi-Alolaise. La plupart des prisonniers de guerre ne prendraient pas les choses avec un tel aplomb.

Et aucun ne tenterait de sauver la vie d'un ennemi mourant.

Cette tentative de stabiliser l'état de Marlowe, dans le désert... Ça l'a touché plus qu'il ne pourrait l'exprimer. Elle a fait abstraction de ses griefs contre un Unysien pour venir en aide à un être humain, ni plus ni moins.

Weigall soupire. Cet interrogatoire s'annonce pénible. Seulement, c'est son devoir, et il n'a pas vraiment le choix dans l'immédiat. Tant qu'on ne lui demande pas de tuer qui que ce soit, autant obéir.

Une fois arrivé au Hano-Hano, il se laisse volontiers guider jusqu'aux quartiers réservés aux prisonniers. Pas réellement austères puisqu'un hôtel n'est pas censé disposer d'une prison, il s'agit simplement de chambres du personnel transformées tant bien que mal en cellules.

Les barreaux aux portes et aux fenêtres sont amplement suffisants pour dissuader qui que ce soit de s'y frotter.

Le soldat le fait entrer dans la cellule que la jeune femme occupe seule, et referme derrière lui, avant de se poster un peu plus loin dans le couloir.

Weigall fait le tour de la pièce, d'un regard. C'est une petite chambre ordinaire, assez semblable à celle qu'elle occupait au quartier général du village Toko. Cette fois, il y a une fenêtre, entravée par de solides barreaux noirs.

Un lit superposé, une petite table, une chaise et un placard verrouillé sont les seuls meubles. Aucun objet, à part un livre posé sur le lit. Même sa propre chambre, pourtant sobre, n'est pas aussi dénuée de vie que celle-ci. Plutôt normal, puisqu'elle est retenue contre son gré, mais ça le met tout de même mal à l'aise de songer qu'elle aurait pu avoir encore pire s'il n'avait pas été là...

La jeune femme est assise sur la chaise, les jambes croisées sous son ample tunique bleue grisâtre. On n'a pas jugé utile de lui lier les mains et les pieds ; on a précisé au visiteur que les prisonniers sont drogués à intervalles réguliers pour éviter qu'ils ne soient trop en forme. Le traitement lui paraît ignoble, mais que peut-il y faire ?

Cilliana ne paraît ni surprise de le voir, ni en colère contre lui. Son visage n'exprime que de la fatigue, de la lassitude. De toute évidence, elle s'en veut de s'être laissée ainsi capturer par l'ennemi. C'est ce que pense Weigall, sans en être sûr.

Avec des gestes lents et maîtrisés, il s'approche d'elle, restant debout à environ un mètre pour ne pas l'effrayer ou risquer un quelconque danger. Ce serait étonnant qu'elle attaque, vu son tempérament et son état, mais sait-on jamais...

Le blond déglutit avant de se lancer, tout en caressant machinalement le poil de Vicky.

« Désolé de devoir vous embêter, mais... Euh, inutile de tourner autour du pot ; j'ai besoin de votre aide. »

Cilliana ne répond pas immédiatement. Elle plante ses yeux noirs dans les siens et le fixe avec une étonnante intensité, comme si elle essayait de lire dans son âme. Troublé, l'officier se retient de regarder ailleurs.

« Vous avez besoin de moi. »

Sans ciller, il acquiesce.

« Oui.
— Vous parlez de vous-même ou de vos supérieurs ? C'est vague.
— Vous connaissez la réponse, mademoiselle. »

La réaction de son interlocutrice l'étonne quelque peu ; elle sourit, puis émet un léger ricanement. Il ne lui viendrait pas à l'esprit qu'une prisonnière de guerre trouve quelque chose de drôle à sa situation...

« Je connais la réponse... Mais je veux vous l'entendre dire. C'est pas amusant pour moi, d'être enfermée là toute la journée sans autre compagnie que celle d'un type qui me regarde manger... Faut me distraire un peu. »

Elle tousse un peu, puis reprend, toujours avec ce sourire en coin espiègle :

« Et je dois dire que vous êtes une bonne distraction. »

C'est au tour du jeune homme de ricaner, plutôt nerveusement. Il s'adosse au mur le plus proche, en jetant un bref coup d'œil au couloir à travers les barreaux serrés. Pas âme qui vive ici ; c'est en effet bien terne.

« Vous me trouvez ridicule à ce point ?
— Intéressant, corrige-t-elle.
— Dommage, qu'il réplique, reprenant son sérieux. A l'heure actuelle, c'est à vous d'être intéressante. J'ai besoin — mes supérieurs ont besoin, si vous voulez — de renseignements sur la légende de l'Astral, et je suis bien loin de tout savoir. »

Elle laisse échapper un « oh » circonspect, puis observe le ciel par la fenêtre barrée. Triste spectacle pour quelqu'un d'aussi énergique, habituellement. Weigall se sent désolé pour elle. Seulement, en l'état actuel des choses il ne peut pas l'aider.

L'Alolaise reste figée, les yeux dans le vague. Il n'ose pas troubler sa quiétude ; il a la drôle d'impression que s'il le faisait, ça se retournerait inévitablement contre lui. Alors il s'éloigne sans un bruit du mur pour aller s'asseoir au bord du matelas. Pas si inconfortable qu'il l'aurait cru.

Il jette une brève œillade sur le livre à la reliure brune rougeâtre qu'un garde a consenti à lui apporter. Un roman classique unysien. Sans trop savoir pourquoi, ça lui donne un pincement au cœur. Condamnée à lire les bouquins de ses ennemis !

Elle finit par laisser tomber sa contemplation pour poser sur lui des yeux brillants. Un instant, il croit qu'elle a versé des larmes en toute discrétion, mais c'est juste la lumière du soleil qui crée des reflets dans les prunelles sombres.

« Je suis trop fatiguée pour vous raconter tout ça... Si vous ne savez rien d'autre que la légende des gardiens des îles, ça va prendre du temps. »

Le blondinet hoche la tête, trop conscient de ce fait.

« Heureusement que j'en sais un peu plus, alors. On m'a un peu raconté ce qu'est l'Astral... Un pokémon légendaire qui prendrait une forme différente le jour et la nuit. Pour le faire apparaître, il faut réunir les gardiens des quatre îles... Et c'est là que vous entrez en scène. Que fait-on, après ?
— Vous espérez... Vous espérez sincèrement que je vous réponde ?
— C'est pour ça que je suis là, admet-il avec un haussement d'épaules.
— Et si je vous mens ? »

La jeune femme le darde de son regard noir perçant. Mais ça ne l'effraie pas ; il sourit, l'air désinvolte. Il se donne une allure confiante, alors même qu'il ignore l'issue de cet entretien.

« Vous le feriez ? »

Pour toute réponse, Cilliana lève les yeux au ciel.


* * *

Pensive, Winnie Snow repousse d'un geste son assiette vide. Ce n'était pas mauvais ; mais elle peine presque à se rappeler précisément du goût de ce qu'elle a avalé. Il se passe bien trop de choses en ce moment pour accorder de l'importance à la nourriture...

Elle lance un regard aux alentours. Le restaurant de l'hôtel est presque vide, vu l'heure qu'il est. Pas loin de quatorze heures, selon l'horloge. Elle préfère manger plus tard histoire d'éviter le moment d'affluence. C'est moins désagréable.

Quelques officiers flânent autour d'un café, mais autrement, personne. Elle s'apprête à soupirer quand l'un d'eux s'assoit en face d'elle avec sa tasse, mais se ravise en reconnaissant le général brun. Pas de cigarette au coin des lèvres, aujourd'hui.

« Vous n'avez pas l'air dans votre assiette, constate-t-il en guise de bonjour. La situation actuelle vous met sur les nerfs, vous aussi ? »

Elle attend qu'il se soit installé convenablement sur sa chaise, et tripote machinalement sa fourchette qui crisse contre son plat vide. Le bruit lui déplaît, mais l'aide à garder un pied dans le monde réel ; elle a tendance à fatiguer rapidement, depuis peu.

Finalement, la blonde acquiesce lentement.

« Je me fais un peu de souci, comme tout le monde. Le QG est à cran, et ne parlons pas du ministère...
— Le ministère est toujours à cran pour rien, observe Macarthur avec un sourire en coin.
— Mais là, il a une raison de l'être. Kanto a perdu la bataille, mais on n'est pas grands vainqueurs pour autant. Il n'y a qu'à voir toutes les pertes essuyées... On raconte même que des aviateurs ont disparu.
— Hm, le Blizzi... Bah, ils s'en sortiront. Ces petits sont des durs à cuire, à ce qu'on dit. »

Dubitative, Snow hausse les épaules d'un mouvement qui ne trahit pas sa nervosité.

« Tous nos soldats sont censés être des durs à cuire, et pourtant... »

Un silence gêné fait suite à cette remarque, d'une parfaite justesse. Effectivement, les militaires unysiens sont parmi les mieux entraînés au monde. Mais cela n'a pas suffi à épargner une bonne partie d'entre eux. Les pauvres bougres, pas bien vieux, laissent derrière eux un monde d'une cruauté sans pareille...

Dans un sens, c'est peut-être mieux pour eux, là où ils sont. La quadragénaire n'a jamais vraiment cru à toutes ces bondieuseries arcésiennes, mais sa famille très croyante lui a quand même donné une éducation « comme il faut » ; aussi, dans certains accès d'inquiétude, se surprend-elle à espérer que ce fichu dieu existe.

Elle lâche tranquillement sa fourchette, et regarde fixement ses doigts pâles. Sa peau, qui avait un peu foncé dans le désert, a retrouvé sa teinte très claire naturelle. Comme si elle n'y avait jamais mis les pieds, au fond.

C'est vrai qu'en y repensant, cette drôle d'aventure ressemblerait presque à un rêve — ou un cauchemar. Un petit groupe de militaires qui crapahutent au fin fond du redoutable désert Haina pour mettre la main sur une créature légendaire...

Et pourtant, elle a bien tenu la pokéball flambant neuve dans sa main. Elle l'a lancée, la sphère a remué, s'est immobilisée et Tokotoro repose bien dans un tiroir du bureau du chef d'état-major. Le colonel, en se rappelant ses rêves de gosse, frémit. Si elle pensait rencontrer une créature mythique dans de telles conditions !

Bah, ça n'est pas le moment de ressasser. Le présent, et surtout le futur, attendent qu'on se batte. Et elle se battra.

En face, le général fait consciencieusement tourner sa petite cuillère dans sa tasse, pour diluer le morceau de sucre qu'il a laissé tomber dedans avec un « plouf » étouffé. Elle s'amuse un instant de l'air concentré qu'il arbore en exécutant sa tâche. Méthodique comme toujours.

« Vous croyez que la rumeur est fondée ? lance-t-elle de but en blanc, oppressée par le silence.
— La rumeur ? s'étonne l'autre sans lever les yeux de son breuvage. Au sujet de Jackson ? »

Snow hoche la tête, avant de réaliser qu'il ne la regarde pas.

« Précisément. »

L'homme ne répond pas tout de suite. Il finit de touiller son café et en absorbe une gorgée, avant d'étudier son interlocutrice de ses yeux d'un bleu vif. Son regard ne reflète aucune pensée, aucune émotion. Elle s'attend presque à ce qu'il ne réponde rien.

Finalement, il pose la tasse sur la soucoupe, et appuie son visage contre son poing à la manière d'un étudiant ennuyé.

« Bah, autant ne pas faire de secret avec vous. C'est vrai, notre bon vieux chef d'état-major a été répudié par le ministère. Je ne sais pas dans quelles conditions ça a pu se passer. En temps normal, Jackson aurait rugi et on aurait entendu ça dans tout le QG, mais avec ce qui lui est arrivé, il n'est plus lui-même. »

Il boit encore un peu, et soupire.

« C'est peut-être pas plus mal pour lui. Il a perdu sa seule famille.
— Vous auriez réagi comme lui, si un de vos enfants avait trouvé la mort dans une bataille ? Ou bien vous auriez fait taire le sentiment pour rester digne de votre fonction ? Je trouve la question difficile... On ne peut pas savoir avant d'en passer par là, j'imagine.
— Très juste, admet Macarthur. J'aime mes enfants, et je serais le premier à les pleurer s'il arrivait ce genre de chose... De toute façon, hors de question que l'un ou l'autre suive une voie militaire. Autant les préserver. »

La blonde hoche la tête en silence, et songe à ses propres enfants. Son fils, étudiant discret et peu attentif qui n'aspire qu'à devenir artiste peintre et à exposer ses œuvres dans les galeries du monde entier ; et sa fille, encore sur les bancs de l'école, drôlement mûre pour une enfant de son âge. Sans eux, effectivement, le monde ne tournerait plus bien rond.

Sentant le terrain devenir de plus en plus escarpé, elle change rapidement de sujet :

« Et alors ? Qui sera l'heureux élu pour remplacer Jackson ? »

Le général vide sa tasse sans se presser, puis la repose une dernière fois. Il esquisse un léger sourire.

« On dit que c'est Winters. Connaissant l'efficacité du bonhomme, ça ne m'étonne pas ; en fait, ce qui me surprend, c'est qu'on l'ait relégué à la prison de Kokohio plutôt que de lui donner un meilleur poste.
— Les erreurs comme celle qu'il a commise ne pardonnent pas, mon général, observe Snow. Mais je suis rassurée que ce soit lui. Il est compétent... et il a ses méthodes. »

Nouveau silence. Lourd, pesant comme du plomb. Il n'y a que le tintement de la cuillère avec laquelle le brun s'est mis à jouer. Snow l'étudie avec intérêt. Les yeux dans le vague, la mine soucieuse...

De toute évidence, c'est lui qui n'est pas dans son assiette, et pas elle. Mais s'il avait voulu s'en entretenir avec elle, ce serait déjà fait. Quelque chose pèse sur sa conscience, mais quoi ? Lasse, elle se contente de le saluer et de débarrasser son plat.

Rien ne va plus...


* * *

Noir. Froid. Douleur.

Il ne sait pas où il est ; ni pourquoi ; et encore moins pourquoi il a si mal. Un simple mouvement de ses doigts engourdis lui demande un effort curieusement insurmontable. Peut-être que remuer un peu les paupières sera plus facile ?

L'une d'elles paraît plus lourde que l'autre. Du moins, il sent sa présence distinctement, qui pèse sur son œil droit. En temps normal, il aurait dégluti avant de faire ce qu'il s'apprête à faire. Mais hors de question de tenter le diable deux fois de suite. Les yeux sont plus importants.

Lentement, sans grande difficulté, les fins rideaux de peau se soulèvent. Une lumière qui semble aveuglante dessine comme un flash blanc, qui s'estompe peu à peu. Ça pique, mais il garde les yeux ouverts.

Ce qu'il voit n'est pas bien éloquent. Du bois, sûrement un mur. Un peu de blanc dans le bas de son champ de vision ; un drap ? Une impression curieuse s'empare de lui. Pourquoi voit-il si peu de choses ?

Comme s'il lui manquait un œil...

La pensée même le fait frissonner. Son corps affalé contre un coussin tremble, douloureusement. Au prix d'un effort qu'il estime haletant, ses doigts viennent toucher la paupière gonflée, couverte d'une sorte de croûte. Un genre de cicatrice, longiligne, est à côté, près du nez.

Il déplace à grand peine la main vers l'orbite, pour constater le vide auquel il s'attend. Seulement, il y a bien un globe oculaire. Il y a quelque chose, mais qui ne fonctionne plus. Un œil aveugle.

Clyde Jonson ouvre la bouche pour hurler. Aucun son n'en sort. Ses mâchoires lui font mal ; il tire dessus, mais n'arrive pas à produire de bruit. Conséquence du choc, sûrement. Quel choc ? Tout est flou.

Il se rappelle un cryptéro, des arbres, un entrepôt, le ciel, le feu, la fumée, Stella... Stella ! Où peut-elle être ? Doit-il risquer de se lever, de jeter un regard aux alentours au risque de douleurs aux épaules, au cou...?

Autant observer son propre état, peut-être. Ce doit être un drap qui lui couvre les jambes. Précautionneusement, il touche chacune d'entre elles, pour s'assurer qu'elles répondent toujours. Une sensation de fourmillement le rassure.

Des bandages couvrent sa poitrine. A-t-il été blessé gravement ? Pas de sang dessus. En revanche, il discerne vaguement une tache foncée sur sa chemise grise sale. Sûrement un résultat de l'entaille au visage...

Finalement, il regarde d'un côté et de l'autre de la pièce. A gauche, une fenêtre, une petite table où sont posés sa veste et son pantalon, et une chaise en bois à l'air bancal. A droite, une autre chaise, occupée. Le corps affaissé, vêtu d'un uniforme, a le visage caché par une masse de cheveux bruns.

Il la reconnaît sans effort. Stella. L'une de ses mains est crispée sur un morceau du drap. Elle a dû s'endormir. Malgré son état critique, il ne réalise pas pleinement la situation. Il est content, c'est tout. Content qu'elle s'en soit tirée un peu mieux que lui.

Mais à mesure que l'étourdissement s'estompe, une amertume croissante lui donne un goût immonde dans la bouche. Va-t-il vomir ? Non, peu probable. On n'a pas dû lui donner à manger de force ; Stella aurait protesté contre n'importe quel médecin.

Son regard se perd dans le vide, et sa main vient instinctivement se poser sur celle de son amie. Elle ne tarde pas à remuer les doigts. D'un geste presque nonchalant, elle balaie les mèches désordonnées de son visage, et plante ses yeux verts dans les siens — le sien.

Sa bouche est entrouverte dans un mutisme éloquent. Lui aussi ouvre la bouche. Elle est pâteuse, il a mal aux dents et sa langue paraît brûlante. Sa voix lui semble différente, aussi, comme si ce n'était pas vraiment la sienne :

« Stella... Est-ce que je suis mort ? »