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GREAT WARS T.1 : All men dream, but not equally de Eliii



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Informations

» Auteur : Eliii - Voir le profil
» Créé le 13/12/2017 à 14:22
» Dernière mise à jour le 13/12/2017 à 14:22

» Mots-clés :   Action   Alola   Guerre   Mythologie   Présence d'armes

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26- Garde à vous
« Les lois sont muettes en temps de guerre. »
— Cicéron (106 av. J.-C. - 43 av. J.-C.) —


* * *


Comme toutes les nuits, le corps informe de la mer vient frapper les rochers de la côte, à la manière d'une main tendue qui cherche désespérément à atteindre la terre ferme. Les reflets luisants de l'eau, sous la lune, remuent à chaque seconde.

Et pourtant, ce n'est pas une nuit comme les autres.

On n'entend pas l'habituel bruit de ce fracas naturel, de ce combat qui s'éternise entre les fameux titans des légendes antiques, Kyogre et Groudon. Où sont les rugissements qui viennent déchirer la nuit ?

Absents.

Et pour cause, un tout autre combat se joue ce soir, entre deux forces peut-être pas aussi imposantes que les colosses du folklore hoennais, mais toujours non négligeables. Des secousses font trembler l'océan, à mesure que de drôles de formes grisâtres tombent dedans, provenant d'une énorme ombre noire.

Au contraire d'un Homme, la vaste étendue ne hurle pas sa douleur. Les impacts soulèvent des gerbes d'eau, qui s'élèvent à plusieurs mètres comme des geysers. Mais la mer, trop fière et trop impétueuse, ne poussera jamais les cris de son agonie.

« Bon sang de MERDE ! »

Le meuble de bois finement ouvragé tremble sous le poing qui vient de s'abattre dessus, comme un éclair foudroyant. Fatalement, le propriétaire de cette grande main regrette aussitôt son geste ; ses stylos s'éparpillent au sol, et une cuisante douleur lui fait serrer les dents.

Crispé, le général Jackson s'efforce de n'y prêter aucune attention ; il a plus important sur les bras qu'une broutille pareille. Il sent la sueur perler sur son visage, et ses cheveux collés à son front.

Une chance qu'il n'ait pas encore été se coucher, parce qu'autrement il aurait l'air bien idiot, réveillé par son aide de camp pendant que la ville est sous le feu ennemi. Fait heureux, les Kantonais ne savent probablement pas que tant de militaires occupent le Hano-Hano.

Le personnel des communications s'est bien assuré qu'aucun secret ne peut filtrer entre les murs épais du complexe hôtelier. Et puis s'il n'a pas bien fait son travail, tant pis. L'ennemi est bien connu pour préférer les attaques de front à l'espionnage.

Cet assaut surprise en est une preuve bien suffisante. Oser faire entrer un cuirassé dans la baie occupée par les navires unysiens, ça demande une sacrée dose de culot. Et de bêtise. Reste que le bateau a réellement pu s'approcher sans se faire repérer.

Ça, le grand homme a un peu de mal à l'avaler. C'est un peu tard pour ça, mais il se dit qu'il aurait dû étudier avec plus d'attention les stratégies adverses. C'est bien sa veine, que le meilleur spécialiste en la matière soit cantonné dans ce fichu camp de prisonniers de Kokohio.

Mais c'est un peu de sa faute. Il a promis au ministère de terminer ça rapidement, et voilà que finalement c'est lui qui est pris au dépourvu. Par Kanto. Kanto !

« Mon général, ne vous inquiétez pas. Le reste de l'état-major est au courant, et un groupe d'intervention vient d'être dépêché par—
— Oui, oui... Mais bon sang, Waller ! On se laisse attaquer sur notre territoire, sous nos yeux ! Bientôt, on va ramper devant ces arrogants, et on sera obligés de leur présenter nos excuses. Vous vous rendez compte, sergent ? Se mettre à genoux ! Une puissance colonisatrice comme la nôtre ! »

Il se rend compte que, peut-être, il n'aurait pas dû hurler ça, et surtout pas dans un moment pareil. Embarrassé, il quitte la pièce, suivi de près par le jeune homme hésitant.

« Comprenez-moi, j'ai les mains liées. Si cette bataille ne tourne pas à notre avantage, je prends peu de risques en disant que ça aura de grosses conséquences.
— Certainement, mon général, admet l'aide de camp, peu désireux de s'attirer les foudres de son supérieur. Mais il n'y a pas de raison que... »

Jackson le dévisage, alors le gamin marque une pause.

« Eh bien ? Il n'y a pas de raison que... ?
— Que ça tourne mal... Je veux dire, on a de meilleurs équipements qu'eux. Et il faut penser au fait qu'ils se battent pour les Alolais, mais pas avec eux, ce qui nous laisse face à un nombre beaucoup plus restreint d'ennemis... Euh, ai-je dit quelque chose de mal ? »

Le général pose sa grande main sur l'épaule de son subordonné, et sourit sous son épaisse moustache, pas peu fier. On dirait le même homme que celui qu'il était avant la tragique mort de Mary.

« Au contraire, Waller ; je crois que vous devriez parler plus souvent. Allez, venez. »

Il n'attend pas le jeune homme interloqué pour descendre les escaliers quatre à quatre et déboucher dans la vaste cour de l'hôtel, avec ses petits bassins, et puis les parasols que personne n'a osé enlever.

On aime garder un souvenir de ce qui a été, et ces évidentes références aux foules de touristes qui ne viennent plus arpenter les plages sont suffisamment éloquentes. Sous la légère brise nocturne, les toiles colorées remuent faiblement.

Comme des linceuls, se surprend à penser le général avant de balayer cette pensée morose.

Derrière lui, un bruit de cavalcade lui annonce que son aide de camp a fini par le rattraper ; il est vrai qu'il a marché plutôt vite. Essouflé, le sergent se plante à ses côtés, le visage un peu rougi. C'est qu'il a dû faire plusieurs fois le tour du complexe en peu de temps, avec cette terrible attaque.

Au loin, l'on distingue assez difficilement les bâtiments de la ville portuaire. Leurs silhouettes apparaissent plus clairement lorsque les assauts ennemis laissent entrevoir des éclairs lumineux. A en juger par l'absence de fumée et de bruits de bombes, ils sont venus avec des pokémons.

Thomas Jackson serre les poings jusqu'à s'en faire mal. Si ça ne tenait qu'à lui, il serait aux commandes du détachement envoyé sur place, et pas juste là, à se tourner les pouces dans un complexe hôtelier cinq étoiles.

Mais là est le problème ; ce n'est pas à lui de décider. Le ministère de la Guerre veut qu'il reste à son poste de chef d'état-major, et on ne lui demande rien d'autre. Soit. Il doit obéir, même si cela le dégoûte d'envoyer des gens de l'âge de sa propre fille suivre le même chemin qu'elle.

Cette attitude, il en est conscient, lui vaut l'animosité d'un certain nombre de ses subalternes. Peut-être même son propre aide de camp. Lui poser la question lui coûterait trop, en fierté comme en appréhension à l'idée de recevoir une réponse blessante. C'est qu'il s'est attaché à ce gamin.

Il pourrait presque le considérer comme son propre fils, dans d'autres circonstances. Mais dans ce boulot, c'est dangereux de s'attacher. On est tous dans le même bateau. Une barque en bois pourri qui menace de couler à la moindre occasion.

Le jeune homme, tout près de lui, garde ses yeux rivés sur le triste spectacle au loin, la bouche entrouverte ; en signe de choc, de désapprobation, sûrement. Il doit avoir envie d'en découdre, lui aussi, de montrer à ces satanés Kantonais que ça ne restera pas impuni.

Chose exceptionnelle, le grand moustachu se sent comme obligé de lui offrir un peu de réconfort. Pour s'en apporter aussi à lui-même, probablement.

« Ça va aller. Ils n'ont aucune chance face à nous. »

Malgré ses dires, le ton de sa voix ne trahit aucune certitude. Le doute est peint sur son visage, immobile comme celui d'une statue de cire, éternellement figée dans cette expression douloureuse.

Il ne reste que l'attente.


* * *

Installés contre le grillage, non loin du général et d'autres pontes de l'armée qui n'ont pas l'intention de se rendre sur le terrain, Stella et son coéquipier Clyde observent eux aussi le ciel, périodiquement embrasé par de drôles de lumières.

« Des attaques de pokémons, note le trentenaire sans détacher son regard clair des couleurs multiples illuminant le noir de la nuit.
— Comme on pouvait s'y attendre venant de Kanto, renchérit sa comparse dans un grommellement. N'empêche, c'est bizarre, ce délire. Qu'un gros bateau ait pu s'introduire dans la baie comme ça... »

Elle ne termine pas sa phrase, jugée suffisamment éloquente. De toute évidence, l'autre partage ses craintes et interrogations ; qui ne s'étonnerait pas d'un tel revirement de situation ? Les cuirassés, des navires pesant des tonnes, ne sont pas tellement taillés pour la discrétion.

Finalement, pour avoir eu recours à un quelconque stratagème ingénieux, c'est que les Kantonais ne doivent pas être si stupides que les généraux le disent. Peut-être une idée du mystérieux chef de guerre qu'on appelle l'Alaka'i...

La jeune femme se décolle du grillage, et se met à faire les cent pas, comme souvent. Elle ne tient pas en place, alors autant évacuer son surplus d'énergie en bougeant un peu. A défaut d'avoir été appelée pour contribuer à la riposte...

« Comment tu crois que c'est possible, un truc pareil ? souffle-t-elle à mi-voix, à moitié dans ses pensées.
— Je vois que les pokémons, réplique l'homme de sa voix traînante, en allumant distraitement une cigarette. Selon un de nos capitaines, le navire ennemi était à moitié entouré de brume. Ça doit venir d'une attaque « brouillard », ou quelque chose du genre. Pour ce qui est du reste, par contre, va falloir t'adresser à Kanto directement.
— M'est avis que c'est à quelqu'un d'autre de s'y coller, à ce genre de tâche... »

Comme de juste, son partenaire ne relève pas, parfaitement conscient que cette plaisanterie n'en est pas une. Stella a beau essayer de se détacher de ce qu'elle a vu, c'est plus facile à dire qu'à faire, en réalité.

Avec nonchalance, elle continue à arpenter les dalles impeccables de la cour, en prenant garde à éviter les parasols agités par le vent comme des palmiers ou des noadkokos régionaux, au cou étrangement allongé.

Soucieuse, elle s'efforce de ne prêter aucune attention aux quelques généraux qui discutent pendant que leurs subalternes se font massacrer sur le champ de bataille, probablement fauchés par des balles ou lacérés par des griffes de pokémons.

Rien que de penser à ces gens et au fait qu'elle se trouve elle-même là, à ne rien faire, ça la rend malade. Il y a bien un moyen de se rendre utile, mais...

« Merde après tout ! grommelle-t-elle en cessant de marcher. Hé, Clyde. »

Le concerné, toujours occupé avec sa cigarette, lève tranquillement les yeux vers sa coéquipière. Il ne dit rien, se contente d'attendre qu'elle parle. Elle se dit qu'il sait sûrement où elle veut en venir ; il la connaît trop bien.

Elle lui adresse un sourire en coin, et se rapproche de lui pour ne pas être entendue par Jackson et ses ouailles.

« Je crois qu'on devrait faire tourner un peu ce foutu vent, hein ? »

Le trentenaire accueille la proposition en silence, seulement entrecoupé d'une expiration fumante. Un instant, elle croit qu'il ne manifeste aucun enthousiasme, mais le bâtonnet de tabac est vite jeté et écrasé sous sa semelle.

Il serre un peu plus son foulard gris autour de son cou, sensible au froid, et fourre ses mains gantées de cuir dans ses poches.

« Je te suis, mais on dira que c'était ton idée quand Jackson nous hurlera dessus. »

Ravie, la jeune femme hausse les épaules.

« Vendu ! »


* * *

« Qu'est-ce que c'est que ce foutoir ?
— Kanto a vraiment attaqué ? Je les prenais pour des lâches !
— A ton avis, comment ils ont pu entrer dans la baie ? Le colonel disait que c'était bien gardé... »

Dans toute la pièce, le murmure de conversations affolées. Tout le quartier général du village est en effervescence depuis la communication du Hano-Hano ; un bref message de l'un des gradés de l'état-major indiquant sommairement la situation.

Et depuis, plus rien. Les opérateurs essaient désespérément d'obtenir des informations sur les faits, mais Jackson a insisté pour que personne ne se rapproche des lieux de l'attaque, histoire de limiter les pertes.

Le colonel Winnie Snow comprend cette initiative, et la respecte. Si ç'avait été à elle de prendre la décision, elle n'aurait pas fait autrement. Ce n'est pas qu'elle manque de courage, au contraire, mais comment devenir appréciée lorsque les subalternes voient en vous quelqu'un de cruel qui n'hésite pas à envoyer ses hommes au casse-pipe ?

En somme, pour faire un bon officier et gravir les échelons, il faut savoir s'attirer les bonnes grâces de ceux qui sont au-dessus, mais aussi en-dessous. Plus positives sont les rumeurs, mieux on est perçu par l'état-major et son chef.

L'ambition, lui a-t-on toujours appris, que ce soit son père ou ses professeurs, c'est une science. Et pour maîtriser une science, quoi de mieux que d'étudier et de faire ses preuves ?

Elle interrompt son flot de pensée pour observer à nouveau ses alentours, constamment ramenée à la réalité par les intarissables échanges entre soldats. Pas trace du colonel Sterling, le chef de ce quartier général, qui doit probablement s'entretenir avec le Hano-Hano par téléphone.

Son propre supérieur, Macarthur, passe d'un groupe de subordonnés à l'autre, sans jamais vraiment participer aux conversations. Elle le voit glisser un commentaire de temps à autre, un sourire paternel et une tape sur l'épaule d'un heureux élu.

Pas certain que ça suffise à calmer ces jeunes gens, mais l'intention est louable. Elle, pour sa part, n'en serait pas capable. Ça demande trop de qualités qu'elle n'a pas. A quoi bon s'embarrasser de bonhomie quand un autre le fait mieux ?

Agacée par le bruit constant de ces discussions animées, elle se décide à quitter le salon destiné à se reposer pour déboucher dans le grand hall, avec ses banquettes, ses étagères remplies de bouquins sur les pokémons ou la stratégie militaire, et surtout, son calme.

Le silence bienvenu lui vrille un moment le crâne, étant donné la transition brutale, mais elle ne tarde pas à se sentir totalement soulagée. Elle se laisse tomber sur l'un des canapés, fourbue. Tant pis si tous les officiers sont réunis au salon, elle se fiche bien de cette bataille, pour le moment.

Toute cette équipée dans le désert, ça l'a beaucoup plus épuisée qu'elle ne le laisse entendre ; pas une seule fois elle ne s'est plainte de fatigue, tout simplement car ça lui fait horreur. Mais elle est obligée d'admettre qu'il lui faut du repos.

L'incident dans les ruines, en particulier... Ce n'est pas tant la mort du docteur Marlowe qui l'a secouée, car elle en a vu des dizaines, de cadavres, au cours de sa vie.

Non, ce qui la gêne, c'est l'insubordination ; lorsqu'elle a ordonné à Weigall de ne pas faire marche arrière, le concerné s'est empressé de désobéir. Avec des intentions louables, certes, mais qui contrevenaient aux ordres.

Or les ordres, c'est ce que l'on doit suivre. Pas de place pour les sentiments et les décisions impulsives.

Bien entendu, ce qui découle de cet événement, c'est une remise en question partielle de sa propre compétence en tant qu'officier supérieur. Est-elle trop mauvaise pour qu'on suive ses ordres ? Ou bien est-ce en rapport avec le fait qu'elle est une femme ?

Non. Sans doute pas. Ça fait des années qu'elle est militaire, et ses états de service admirables, ses nombreuses distinctions ainsi que son professionnalisme lui valent le respect de n'importe quel homme du milieu.

Peut-être que ce qui lui fait défaut, c'est justement ce qu'elle croyait être un problème dans un tel contexte ; avoir du cœur. En voyant le respect qu'ont les autres pour le bon vivant Macarthur, elle en vient à se demander...

Le voilà justement qui s'installe non loin d'elle, sur un autre canapé, un traité sur les pokémons d'Alola entre les mains. Il lui adresse un sourire et un hochement de tête ; pas de cigarette en vue, étonnamment.

« Vous n'avez pas dormi, colonel ? Il est près de deux heures du matin.
— Le grabuge m'a réveillée, répond-elle du tac au tac, se forçant à ne pas laisser paraître sa fatigue. Et j'aime mieux ne pas être au pays des mushanas pendant que Kanto nous attaque sur une autre île...
— Je vous l'accorde, autant rester là et attendre. On saura rien avant que ce soit terminé, j'imagine. Mais entre nous... »

Il pose son livre à côté de lui, et se penche en avant, comme s'il avait l'intention de lui confier un secret d'Etat. Même si son visage est serein, ses yeux bleus reflètent tout de même un genre de trouble inqualifiable ; peut-être la fatigue, puisque lui non plus n'a pas ou peu dormi.

« Pas besoin de s'inquiéter. Jackson a beau être plein de défauts, il sait faire preuve de bon sens quand la situation l'exige ; y a pas plus compétent que lui pour défendre le quartier général et pour limiter la casse. Le port sera peut-être hors d'usage un moment, mais il ne laissera pas ces enfoirés détruire la ville. »

Snow, malgré ses propres réticences, ne peut s'empêcher d'être rassurée par ce propos. C'est vrai qu'on est toujours tenté de faire confiance aux discours de ce genre, et puis le général paraît si convaincu...

Elle se contente d'un hochement de tête, histoire de signifier qu'elle est bien décidée à suivre son conseil, puis s'enfonce un peu plus contre le dossier confortable du canapé. Du coin de l'œil, elle voit que son supérieur a commencé à feuilleter son livre.

La vision se brouille à mesure que ses paupières s'alourdissent, et son corps tombe dans un engourdissement bienvenu. Sa respiration ne tarde pas à devenir tout à fait régulière au rythme de son sommeil.

Ça fait du bien de se laisser porter, après tout ça...


* * *

Combien de temps ça fait, qu'elle regarde le plafond de cette chambre qui sent le renfermé ? Au moins une heure. Elle dormait bien, et voilà que ces imbéciles de militaires se mettent à faire du bruit dans les couloirs.

Peut-être qu'il se passe quelque chose. Enfermée comme ça, elle n'a aucun moyen de le savoir. La pièce n'a aucune fenêtre, et la porte est solidement verrouillée ; elle n'a même pas cherché à toucher à la poignée, mais elle le sait. Il y a sûrement un garde derrière, en plus.

Au moins, ce surplus de précaution de la part des Unysiens les a conduits à laisser tomber les menottes ou toute forme de liens pouvant lui entraver bras et jambes. Elle ne s'en plaindra certainement pas.

Elle s'apprête à poser une énième fois sa tête sur l'oreiller trop moelleux, quand elle entend la porte s'ouvrir ; d'un bond, elle se redresse, intriguée, pour constater que le battant n'est qu'entrouvert.

« Mademoiselle Cilliana ? Je me demandais si vous aviez faim... »

Surprise d'entendre cette voix après des heures de solitude, elle répond un laconique « un peu ». Il ne faut que quelques secondes à l'intrus pour s'introduire dans la chambre avec un plateau repas. Le type devant la porte la referme d'un claquement sec, pour signifier qu'il est encore là et qu'elle ne risque pas de se faire la malle.

Faute de table, le lieutenant Weigall pose la nourriture sur le couvre lit, et allume la lumière ; malgré l'austérité des chambres d'officiers, elles sont équipées d'un éclairage électrique. La jeune femme plisse les yeux, le temps de s'habituer à l'éclat de l'ampoule.

Le visage fin et impassible du militaire blond lui apparaît, aussi détaché que d'habitude. Ses yeux émeraudes soulignés de cernes trahissent sa propre fatigue. Il a dû changer d'uniforme, aussi, parce qu'il n'a plus une trace de sable. Il manque juste sa fouinar, qui somnole sûrement dans sa chambre.

Bah, ça ne l'étonne qu'à moitié que cette bestiole hyperactive puisse réussir à dormir, maintenant, étant donné l'énergie dépensée dans le désert. Elle-même regrette de s'être autant économisée. Ce satané boucan...

Un éclair jaillit dans sa tête ; et si lui, il savait ce qui cause cette effervescence ? Autant le lui demander, puisqu'il a obligation de rester avec elle le temps qu'elle mange, pour ne pas qu'elle garde avec elle les couverts.

Cela dit, si l'envie lui en prenait, elle pourrait tout aussi bien essayer de l'égorger maintenant... Non, s'il a pris le risque de lui apporter un vrai repas avec un couteau et une fourchette, c'est qu'il place une absurde confiance en elle. Et elle est peut-être tout aussi stupide de vouloir honorer cette confiance.

Bah.

« Dites, il se passe quoi exactement ? J'ai l'impression que tout le monde est réveillé, et il doit pas être loin de deux ou trois heures. A moins que ce soit habituel pour les gens de votre pays », souffle-t-elle en épluchant distraitement une baie mepo.

Voyant qu'il ne répond pas, elle s'interrompt un instant dans sa tâche pour le regarder. Son visage est un peu plus livide qu'à l'accoutumée, et l'étincelle intelligente qui brille habituellement dans son regard paraît l'avoir déserté.

« Hé, v'vous sentez pas bien ? »

Le jeune homme semble réaliser qu'elle s'adresse à lui, et la regarde, s'excusant avec un bref sourire.

« Désolé. C'est, euh... Kanto a lancé une attaque sur l'une de n— sur une ville d'Akala. »

Cilliana hausse les sourcils, étonnée ; elle a rêvé, ou bien il allait dire « l'une de nos villes » et s'est corrigé ? A-t-il changé sa formulation par délicatesse envers elle ou par conviction profonde, elle l'ignore, mais le geste ne la laisse pas indifférente. Après tout, elle s'est battue elle aussi pour cette cause.

Même si à présent, c'est surtout une impression de futilité qui ressort de ce conflit. C'était plus simple en tant de paix, finalement, quand ces touristes nonchalants dans de belles tenues arpentaient le bord de mer bras dessus, bras dessous, et qu'on entendait de drôles d'accents amusants.

C'est bizarre, mais maintenant elle aimerait revenir en arrière.

« C'est horrible, finit-elle par soupirer, en réaction au propos du lieutenant.
— Ce ne sont pas les vôtres qui sont en train de se faire attaquer.
— Pas plus que les vôtres, j'ai l'impression. Vous êtes pas dans votre élément, chez ces gens. »

La pique paraît l'amuser, puisqu'il esquisse un genre de sourire en coin. Son regard semble avoir repris un peu de sa vie.

« Qu'est-ce que vous trouvez horrible, alors ? La violence, la mort, l'absurdité de tous ces dégâts ?
— Ouais... ouais, c'est ça, qu'elle admet en baissant les yeux sur sa baie toujours pas entamée. Je veux dire, des gens meurent, et des pokémons aussi. Et les pokémons n'ont rien demandé, peut-être bien qu'ils s'en fichent de la cause... Je devrais m'en foutre aussi, moi qui ne suis ni alolaise ni unysienne, juste un mélange des deux. Tout ce sang versé, c'est dégueulasse. Je m'en moque un peu que les pires salauds se fassent massacrer, mais peut-être que même eux ont une famille qui les attend et les aime quelque part. Et j'avoue que... Ce qui s'est passé avec votre ami docteur, là, ça m'a secouée. »

Rendue mal à l'aise par ce genre de bavardage dont elle n'a pas l'habitude, elle émet une parodie de ricanement et s'intéresse de nouveau à sa nourriture. Le jeune homme comprend sans doute, puisqu'elle ne cherche pas à relancer la conversation.

Seul le son du couteau raclant la peau de baie brise le silence cordial installé entre eux, ainsi que le son étouffé de militaires agités dans le reste du bâtiment.

« J'ai plus faim, je crois. »