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GREAT WARS T.1 : All men dream, but not equally de Eliii



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Informations

» Auteur : Eliii - Voir le profil
» Créé le 13/09/2017 à 16:24
» Dernière mise à jour le 13/09/2017 à 18:20

» Mots-clés :   Action   Alola   Guerre   Mythologie   Présence d'armes

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13- Marinade
« Leadership ; des lions menés par des ânes. »
— Erich Ludendorff (1865 - 1937) —


* * *


Vu de loin, le campement installé tout près des montagnes ne ressemble qu'à un amas de lueurs rougeoyantes ; les superstitions locales voulant que de terribles créatures rôdent dans le désert si on ne les tient pas à distance avec un feu.

Accroupi en haut d'une dune, jumelles à la main, le lieutenant Weigall fait un rapide tour d'observation des lieux. La lumière des flammes a ses limites, mais il est tout de même possible de discerner clairement les tentes et les silhouettes informes qui patrouillent d'un bout à l'autre.

« Quatre, s'entend-il murmurer d'une voix étrangement rauque, sûrement due au surcroît de fébrilité qu'il a commencé à ressentir depuis une poignée de minutes. Probablement quelques autres en train de dormir, mais ils ne poseront pas problème. »

Ses doigts se décrispent, et laissent à nouveau la paire de jumelles pendre au bout du cordon de cuir fin, autour de son cou. Le voilà d'ailleurs qui se gratte la nuque pour en déloger des grains de sable, à défaut de pouvoir se débarrasser de ceux qui irritent son cuir chevelu.

Le désert, c'est comme un second habitat naturel pour lui, mais parfois il aimerait que ce soit plus confortable.

A deux pas de là, allongé à même la dune, fusil à l'épaule, le général trafique les réglages de son arme pour pouvoir tirer le plus efficacement possible. Son œil exercé à voir dans le noir est l'idéal pour un assaut de ce genre, destiné à être mené rapidement et avec précision.

Dans un claquement sec, les cartouches sont insérées, et le canon prêt à tirer à vue sur n'importe quelle silhouette mouvante. Puis le silence se fait à nouveau, il n'y a que le bruissement du sable sous les bottes des militaires éparpillés alentour, arme au poing et pokéballs à portée de main.

Bien sûr, tout ce qui ressort de ce rassemblement diffus, ce n'est qu'une solide impression de nervosité ; elle est exhalée par chaque bouche, inspirée par chaque nez. Elle est là, omniprésente et à l'affût.

C'est peut-être normal, puisqu'au fond ils prennent des risques en mettant sur pied une telle opération. Ils ne sont que neuf, et s'attaquent, sans permission du QG, à un campement occupé par un nombre incertain d'ennemis, et un nombre encore plus incertain de pokémons.

A première vue, il n'y en a pas dehors, mais c'est très facile pour beaucoup des créatures locales de se dissimuler sous les épaisses couches de sable qui constituent le sol. Un escroco enfoui sous terre peut être aussi redoutable qu'une mine sur laquelle on marche.

« Lieutenant Weigall... »

Un haussement de sourcil soudain, et le blondinet se tourne vers le garçon qui lui parle — difficile d'appeler ça un homme, avec son regard fuyant et ses jambes un peu tremblantes. On dirait un gamin, c'est tout, effrayé à l'idée d'affronter quelque chose qu'il ne comprend pas.

L'agent du renseignement ne peut pas dire qu'il ne sait pas ce que ça fait, d'avoir peur que ça tourne mal. Une opération militaire, ça se passe rarement sans un blessé ou un mort, c'est souvent le strict minimum ; et c'est aussi souvent ce qui n'arrive jamais, parce qu'on sous-estime constamment ce qu'il y a en face.

D'un signe de main, geste impersonnel et glacial comme la nuit, il invite le jeunot à dire le fond de sa pensée. Autant le rassurer comme on peut, le galvaniser, n'importe quoi.

« Cette attaque, monsieur, c'est un peu risqué... Je veux dire... On est seulement neuf et eux, combien ils sont ? Même avec l'effet de surprise, ils resteront pas distraits très longtemps... »

Le gamin semble comme buter sur les mots, fait des pauses et parle de façon décousue ; on dirait presque qu'il reprend sa respiration après avoir couru un kilomètre à pleine vitesse.

Il se raidit en sentant les doigts de Weigall se refermer sur son épaule, comme un genre de réconfort fugace et maladroit. Une parodie de sourire étire les lèvres tandis que brille une drôle d'étincelle au fond de l'œil émeraude.

« C'est risqué, qu'il soupire en se grattant la nuque de l'autre main, mais qu'est-ce qui ne l'est pas en temps de guerre, hein ? Tout ce qu'on fait c'est baigner dans l'incertitude. On n'est même pas sûrs de quitter ce désert avec ce qu'on vient chercher. »

Il marque une pause, conscient de son effet, et laisse de côté ses démangeaisons.

« Et on n'est pas sûrs d'en sortir en vie non plus. La guerre c'est ça. »

D'un geste ample, il désigne tous ses alentours, les englobant dans une étreinte invisible. Les yeux grisâtres du vis-à-vis clignent plusieurs fois, un nœud se forme dans l'estomac. La main serre la crosse du pistolet, plus que de raison. Comme pour y trouver un semblant de quiétude.

« La guerre c'est la violence, le sang, la mort, la haine et la peur. C'est tout ça en même temps. Mais c'est surtout l'incertitude. On sait jamais quand on va mourir, si on va se réveiller demain. C'est court et long à la fois. Imprévisible. »

Le soldat au regard vacillant déglutit, ravale sa bile, produit un lamentable hochement de tête. On dirait un jouet cassé, se prend à penser le lieutenant avec un goût amer sur la langue. Un jouet cassé qu'on jette quand on n'en a plus besoin.

« Alors on va vraiment attaquer ce camp de front... Quitte à mourir... »

Dans la voix, le tremblement est perceptible, traduit tout ce que le jeunot ne dit pas. Son aîné ressent comme le besoin, le devoir de lui apporter un peu de paix.

« On aurait aussi pu nous déguiser en cornichons pour les amadouer, mais le plan n'aurait pas plu au général, alors on s'en tiendra là, plaisante-t-il, piètre manière de rendre service.
— En cornichons, monsieur ? » répète, incrédule, le sans grade.

Un sourire sincère étire les lèvres de Weigall, satisfait d'avoir pu détourner son attention de l'attaque imminente.

« Les Alolais en raffolent, et ont tendance à en mettre dans tous leurs plats... Enfin, pas sûr que ça aurait marché ceci dit, mais ç'aurait pu être drôle. »

L'autre s'apprête à répondre quelque chose, mais l'attention des deux est monopolisée par l'arrivée d'une silhouette qui monte la dune, d'un pas ferme.

Suivie de ses trois pokémons, le rapasdepic boitillant comme il peut dans le sable pour ne pas attirer l'attention en l'air, le colonel Snow rejoint rapidement la troupe.

« Tout est prêt ? Que fait le général ? »

D'un geste nonchalant du pouce, Weigall désigne la silhouette allongée dudit général, le fusil calé contre l'épaule, peaufinant les derniers réglages.

« Il prend un bain de sable avant l'offensive. Attention à ce qu'il n'en ait pas dans l'œil ! »

La femme rigide semble hésiter entre faire une remontrance et ne rien dire ; elle part finalement rejoindre son supérieur, laissant tomber le jeune homme et son humour piteux.

Le visage du soldat debout près de lui semble avoir retrouvé un peu de ses couleurs perdues, ce qui est déjà plutôt rassurant.

« J'ai jamais accordé trop d'importance aux pressentiments, souffle le blondinet en maintenant sa casquette sur son crâne, mais cette offensive devrait bien se passer. Connaisseurs du terrain ou pas, ces gens sont très peu efficaces la nuit. »

Sans ajouter quoi que ce soit, il donne une tape amicale dans le dos du plus jeune, et s'en va rejoindre son poste d'observation, à deux mètres à peine de Macarthur.

En tant que guide, donc élément essentiel au bon déroulement de la mission, on lui a interdit d'aller se battre avec les autres. A vrai dire, ça l'a plutôt rassuré, parce que tirer au pistolet ce n'est pas trop son rayon, et dresser des pokémons à combattre, encore moins.

Au bas des dunes, la surface plane et calme du campement paraît presque rassurante. A vue d'œil c'est comme avant, un amas de tentes et de matériel qui occupe l'espace jusqu'à une sorte de caverne rocheuse un peu plus loin.

Ce qui change, c'est juste les occupants, finalement.

En repensant, juste une seconde, aux gens qui doivent maintenant pourrir au soleil ou quelque part sous ce sable, sa gorge se serre, ses mains se crispent sur les jumelles au bout du cordon.

Pas de pitié, se rappelle-t-il encore une fois. Pas de pitié à la guerre, pas de pitié dans la vie non plus. C'est une route trop difficile à emprunter, et rien n'est plus beau que la facilité.


* * *

« Bon sang, on y est pas allé de main morte, grogne le général en mâchonnant le mégot coincé entre ses dents. Et comme si ça suffisait pas, on a tué un des nôtres. »

Les prunelles bleues coulent doucement sur un corps inerte, posé sur un tapis coloré. Le teint est blanc, les yeux encore ouverts et les cheveux blonds sales collent au front à cause de la sueur et du sable.

L'étincelle déterminée qui brillait autrefois dans les yeux du colonel Evan Smith n'existe plus. De même que celle qui animait Mary Jackson, sûrement enfouie quelque part dans le sable, ou bien Arceus sait où.

« Merde, que quelqu'un me passe un drap pour le recouvrir... On peut pas le laisser comme ça, va falloir l'enterrer ou quelque chose... »

D'un mouvement rageur, le bras se tend et jette la cigarette dans le sable. Snow constate le geste avec circonspection, et jette un œil tranquille au ciel sombre, qui s'éclaircira dans quelques heures.

La prise du camp n'a pas duré bien longtemps ; tout s'est fini au bout de vingt minutes, et ç'a été bien plus facile qu'escompté.

La plupart des Alolais avaient saisi des armes à feu, sans savoir que retirer la sécurité était plus difficile que ça en avait l'air. Résultat, une vraie hécatombe, et deux blessés dans le camp unysien.

Assis à quelques mètres de là, Weigall retient à grand peine son dernier repas. La violence, il en a toujours été conscient, mais y faire face d'une telle façon... La casquette rabattue sur ses yeux, il paraît plus affecté que jamais face aux horreurs de son métier.

Rien que de jeter un œil au cadavre de son ancien collègue et ami, ça lui donne une nausée formidable. De voir un type plein de vie comme Smith étalé par terre, bras le long du corps, jambes à moitié calcinées par une attaque feu mal calibrée...

Il aurait presque envie de s'adresser au responsable, tiens. Le dresseur de l'arcanin n'est peut-être pas dans un meilleur état d'esprit que lui, mais difficile de penser à autre chose quand cette odeur de brûlé règne à plusieurs mètres à la ronde.

Et ironie du sort, les seuls rescapés de ce massacre sont une jolie jeune femme qu'on a retrouvée à proximité du corps du colonel, et un type entre la vie et la mort sous une tente.

Prostrée comme elle l'était à côté du militaire mort, murmurant de drôles d'excuses, elle aurait presque fait figure d'amie proche, mais son teint et sa tenue n'ont trompé personne.

Encore maintenant, la voilà assise à même le sable, contre une lourde caisse ayant échappé aux flammes. Le visage rongé par une crinière de cheveux noirs, appuyé contre la grande boîte, elle ressemble à une enfant boudeuse.

De là où il se tient, à seulement quelques mètres, Weigall peut voir ses yeux tout aussi noirs. Injectés de sang, rougis autour des paupières et humides. Elle a pleuré, songe-t-il. Forcément, presque tous ses amis sont morts dans un vrai bain de sable, de flammes et de cendres.

Hagard, il se lève comme il peut et va la rejoindre d'un pas mal assuré. On lui a lié les pieds avec une corde solide, mais il le sent, elle n'a aucune intention de s'échapper de toute façon. Dans son spectre de regard, il n'y a qu'une sourde résolution.

Le blondinet s'accroupit devant elle, et les traits de son visage se décrispent un peu. Il ne pousse pas le vice jusqu'au sourire, mais a l'air un peu plus serein. Une mèche de cheveux tombe sur son front, la casquette est perdue quelque part dans ce fouillis, tant pis.

« C'est quoi, votre nom ? »

La demande, formulée à mi-voix et sans intonation, étonne la jeune femme. Elle ne redresse pas sa tête, qu'elle laisse entre ses bras engourdis sur la surface dure de la caisse, mais son regard s'illumine d'un éclat de vie.

« Pourquoi cette question ? »

Finalement, elle consent à bouger un peu, pour gratter sa joue couverte d'une croûte de sable qui se décolle difficilement sous ses ongles.

« Vous nous avez presque tous tués et maintenant vous faites ami-ami ? Oh, oui, je suis une femme, il doit pas y en avoir beaucoup dans le désert... » murmure-t-elle comme pour elle-même.

Les prunelles vertes s'écarquillent légèrement, puis fuient les noires l'espace de quelques secondes. Une parodie de sourire vient égayer un peu sa face terne ; le petit jeune homme prend ça comme un signe encourageant.

« C'est quoi, votre nom ? »

Même phrase, même intonation. A croire qu'il a rembobiné et débité à nouveau la phrase sans aucun changement. L'Alolaise cligne des yeux, intriguée.

Difficile à dire avec la nuit qui l'empêche de bien voir, mais elle croit reconnaître le drôle d'étranger aperçu au village. Le même à propos duquel elle a été poser des questions au marché, le même qu'elle a espéré revoir quand on lui a parlé du prisonnier.

Pourquoi elle l'a espéré, ça, elle n'en sait rien du tout. Après tout, les rumeurs qu'elle a entendues à son sujet ne sont sûrement pas fondées. Les Unysiens ce sont tous les mêmes.

Le jeune homme ne repose pas la question, se contente d'attendre, un sourcil haussé. La désinvolture de l'expression n'enlève pas les cernes sous ses yeux rougis et fatigués, mais atténue quelque peu l'aspect pitoyable de ce visage sans éloquence.

Un visage somme toute plutôt banal, mais qu'on n'oublie pas. Ou bien est-ce le regard qui est trop perçant et caractéristique. Toujours est-il qu'elle s'entend répondre, et qu'il l'observe comme s'il savait qu'elle le ferait.

« Cilliana. »

Un autre demanderait son nom de famille ; lui hoche la tête et lui tend une main aux doigts fins, qui paraît blême, presque argentée, sous les rayons de la lune.

« Weigall. Enchanté. »

Circonspecte, elle observe ces doigts sous tous les angles, histoire d'être certaine qu'il ne la piège pas ; mais que pourrait-il faire de toute façon ? Lui broyer sa propre main à la rigueur, mais vu sa carrure, difficile de l'imaginer. Elle-même n'aurait aucun mal à le mettre par terre.

Elle lui tend sereinement la sienne, et réprime un frisson au contact de la peau froide de l'autre. C'est qu'il est aussi glacé qu'un cadavre !

« Dites, vous êtes tout froid... »

Il ne retient pas un ricanement, et elle se demande un moment si elle a dit quelque chose de drôle. Oui, bien sûr, songe-t-elle, les gens « civilisés » sont si guindés, ne disent jamais tout haut ce qu'ils pensent.

Seulement celui-là, il a l'air plus intéressant que l'Unysien moyen. Elle en a vu passer des touristes, tous plus stupides les uns que les autres, avec leurs yeux grands ouverts et leurs sourires jusqu'aux oreilles.

Ce drôle de bonhomme-là est juste terne, diablement ordinaire. Et pourtant dégage une sorte de magnétisme. Autant s'en méfier.

Comme attirée par la forme qui gît à quelques mètres, elle jette de nouveau un œil à la dépouille fraîche du prisonnier capturé par ses camarades. Ce corps sans vie avec lequel elle a discuté à peine quelques heures plus tôt...

« C'était votre ami ? » se surprend-elle à demander.

Suivre son regard suffit au lieutenant pour comprendre sa question.

« On peut dire ça... Ami, camarade, collègue, qu'importe. Je l'aimais bien. »

Les mots sortent tous seuls en saccades, sonnent bizarrement à ses propres oreilles. Pourquoi faire la causette à une Alolaise qui aurait eu toutes les raisons valables de tuer Smith, après tout ?

« Je crois que je l'aimais bien aussi, marmonne-t-elle en baissant les yeux vers ses chevilles liées par une corde. Il était... remarquablement sincère, pour un Unysien. Vous vivez dans le mensonge et la corruption tout le temps.
— C'est votre expérience personnelle qui vous l'a fait dire ? (Il hausse un sourcil et prend un genre d'air condescendant.) Ou bien la parole sacrée de l'Alaka'i ? »

Elle tressaillit l'espace d'une seconde. De froid ou de gêne elle ne sait pas, la sensation s'estompe tout de suite après. Il n'en dit rien, l'étrange étranger.

« J'imagine que ça n'a pas d'importance, soupire-t-elle. Tout ce qui compte c'est que ce soit un fait avéré. Les « civilisés » ce sont des menteurs et des cachottiers. Pire, parfois. Des gens sans morale qui laissent les autres derrière eux. »

Aucune réponse ne vient plus troubler le semblant de quiétude de la fin de nuit. Le silence est roi sous la lune, seul le crépitement des flammes persiste.

Weigall détourne le regard, se tait, observe ses mains pâles et entend encore et encore les intonations accusatrices de la voix douce et ferme. Attend la suite imprévisible d'une discussion qui ne continuera pas.

La guerre c'est l'incertitude.


* * *

Les lumières blafardes de la grande maison sur pilotis sont le seul éclairage à des kilomètres à la ronde. Sur Poni, les nuits sont plus dangereuses encore qu'au fin fond du désert, et ce même au petit village en bord de mer ; les nosféralto sont légion dans les environs, venus chasser des petites proies sur le rivage.

Au mur de la pièce encore occupée trône une grande carte de l'île et de ses alentours maritimes, quadrillée de long en large et codée par des lettres et des chiffres. Une parfaite carte maritime en somme.

Debout avec un air professoral, une grande femme au carré austère et à la mine sévère l'étudie, la regarde sous toutes les coutures, comme si elle attendait que l'image des terres sauvages prononce un mot quelconque.

C'est plutôt l'homme à l'allure nonchalante, jambes étendues sur le bureau, qui le fait à sa place.

« On pourrait peut-être remettre ça à plus tard, non ? Il est quatre heures du matin. »

Comme pour appuyer son propos, il laisse échapper un long bâillement que sa main ne parvient pas à étouffer.

« Vous travaillez beaucoup trop, c'est pas sain. On va se faire laminer par Kanto si on dort pendant qu'ils arrivent...
— On doit terminer ça au plus vite et c'est non négociable, général. Et de grâce... Pour une fois, pliez-vous un peu aux exigences de Jackson. »

Le bonhomme indolent se raidit d'un seul coup, et lance un regard acéré comme une lame de couteau à la quadragénaire. Les prunelles jaunes reflètent soudainement un drôle d'air inquiétant, qui n'émeut pas la femme pour autant.

Elle n'a jamais été du genre à se laisser impressionner, et encore moins par ce genre de trouble-fête qui ne pense qu'à s'amuser.

« Me « plier un peu aux exigences de Jackson », qu'il répète en détachant chaque mot du précédent. Votre sens de l'humour est... bah, aussi déplorable que l'idée que j'en avais. Même ce connard est plus amusant, c'est dire. »

L'amirale Emerson ouvre la bouche pour répliquer, mais le sinistre personnage se lève et repousse la chaise vide d'un coup de talon ; les pieds vacillent un instant, puis l'objet se stabilise. Une nouvelle œillade mauvaise vient se jeter sur elle.

« Vous êtes chez moi, ici, madame. Si j'avais un conseil à vous donner... »

Un rictus moqueur vient déformer son visage devenu jaune, ainsi éclairé par la lampe de plafond ; elle ne cille pas.

« Faites attention à ce que vous dites. Certains de mes hommes me trouvent un peu susceptible. (Un rapide coup d'œil à sa montre, et il reprend un air affable.) Bien, bonne nuit, on réglera ces broutilles plus tard. »

La porte s'ouvre et se referme, et le bruit des talons contre le plancher de bois finit par s'estomper. La femme restée seule laisse enfin échapper le soupir qu'elle a retenu tout ce temps ; il s'estompe comme tout le reste dans le grand vide de la salle.

Bientôt la lumière s'éteint, et avec eux les inquiétudes de madame ; elle aura bien le temps de s'en occuper demain...