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GREAT WARS T.1 : All men dream, but not equally de Eliii



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Informations

» Auteur : Eliii - Voir le profil
» Créé le 06/09/2017 à 15:33
» Dernière mise à jour le 06/09/2017 à 17:33

» Mots-clés :   Action   Alola   Guerre   Mythologie   Présence d'armes

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12- Sous le voile obscur
« Je ne peux pas le comprendre, puisque après tout je suis seulement un genre d'homme très ordinaire. »
— Roi George V (1865 - 1936) —


* * *


« Vous êtes sûr de ce que vous faites ? »

Le drôle de ton de la femme, teinté d'un genre d'inquiétude mêlée à autre chose, couvre à peine le bruit de fond ; les bourrinos hennissent comme des chiens affamés depuis quelques minutes, sans raison apparente.

« Faites-les taire ! beugle Macarthur, agacé, les oreilles rendues douloureuses par de tels cris.
— Tout de suite, m'sieur ! »

D'un mouvement rapide, le docteur Marlowe fait sortir son cerfrousse de sa pokéball, puis lui ordonne vivement d'hypnotiser tous les bourrinos excités en vue de les calmer un peu. Le stratagème semble fonctionner ; les créatures s'affaissent une à une contre le sable chaud.

Alentour, il n'y a plus que les quelques neuf militaires tout juste réveillés, et le murmure incessant qui parcourt les dunes. Souvent, Weigall s'interroge à ce sujet ; les légendes racontent que ce sont les plaintes du pokémon gardien qu'ils viennent chercher, et que ça ferait figure d'avertissement pour repousser les envahisseurs du désert.

Si le jeune homme y croit, il n'en sait rien du tout. Les légendes se fondent souvent sur une part de vérité, mais sans la voir de ses yeux — ou l'entendre clairement —, il refusera de l'assimiler trop vite.

Sur ce plan-là, les deux officiers supérieurs sont encore plus récalcitrants, et c'est bien un miracle qu'ils veuillent s'en remettre à lui, d'ailleurs.

« Bah, s'ils ont été choisis pour ça, c'est qu'ils sont moins étriqués d'esprit qu'ils le laissent penser », songe l'homme sable à tête blonde en rajustant sa casquette, encore une fois de travers.

Bientôt, sur ordre du général, tous les membres de l'unité se rassemblent en une parodie de cercle, la plupart ne sachant pas de quoi il retourne. Des murmures désorganisés viennent rapidement fendre l'espèce d'harmonie dérisoire installée jusque là.

Vicky, comme d'habitude réticente à l'idée de rester dans sa pokéball, se contente de flâner au soleil, à quelques pas de son dresseur. Pour une fois qu'elle ne réquisitionne pas son épaule, il peut s'avouer soulagé ; pas besoin de penser à la corvée du soir qu'est l'éradication des poils perdus sur son uniforme.

Aussi aborde-t-il cette réunion matinale avec le plus serein des sourires — pour ça, et parce qu'il a tout à fait confiance en lui pour arriver à ses fins.

« Taisez-vous un peu, grommelle le chef, après avoir jeté sa cigarette dans le sable. La nouvelle a fait le tour du camp hier soir, j'ai pas besoin de vous le rappeler. On va très vite trouver une solution à tout ça, et puis on pourra reprendre la mission comme prévu. Des questions ? Non, parfait. »

L'irritation clairement perceptible dans sa voix dissuade tous les autres de faire le moindre commentaire. Si Joseph Macarthur brille par sa réputation de joyeux drille lors des réunions d'état-major, il n'en reste pas moins un supérieur sérieux.

« Weigall, c'est à vous, petit. »

Sans ajouter un mot de plus, il tire une nouvelle cigarette de son étui, l'allume, en recrache la fumée et laisse ses prunelles bleues glacées se poser sur le blondinet. Lequel semble le plus serein du tas, regard tranquille et demi-sourire confiant au visage.

Doucement, il déroule la carte qu'il tenait sous le bras à l'instant ; plusieurs paires d'yeux intriguées observent le mouvement, le papier qui coule sur le sable dans un drôle de froissement. La matière jaunie devient le centre d'attention sous le soleil brûlant.

« On va reprendre le campement des rocheuses au plus vite. »

Le doigt fin du lieutenant se pose sur la plus petite des deux croix noires, à une distance relativement courte des ruines de l'Essor où repose le pokémon gardien.

« Si on part rapidement, on devrait y être avant la nuit, poursuit-il en levant les yeux vers Macarthur, peut-être pour chercher une quelconque approbation. La clé de l'opération, ce sera d'agir de nuit, pour avoir l'effet de surprise et l'obscurité en notre faveur.
— C'est risqué, réplique Snow en croisant les bras sur sa poitrine. L'ennemi connaît le terrain mieux que nous, et sans savoir combien ils sont... Enfin, vous comprenez l'idée. »

Le jeune homme acquiesce, en partie d'accord avec elle ; néanmoins, la nuit lui ayant permis de peaufiner son plan, l'éventualité lui a tout naturellement déjà traversé l'esprit.

« Ils connaissent le terrain ; pas nos plans. Et s'ils ont massacré tout le monde là-bas, personne ne pourra leur expliquer quoi que ce soit. Y a peut-être des notes qui traînent, et alors ? Ils ne parlent pas le langage militaire.
— En résumé, soupire le général, cette attaque doit être rapide et porter un coup fatal aux Alolais. J'aime pas trop la force brute, mais on n'a pas le choix pour le coup. On tire dans le tas et on pose les questions après, pas vrai ? »

Les lèvres de Weigall s'étirent un peu plus, dans une sorte de sourire amusé ; malgré la situation, l'agent du renseignement paraît tirer une sorte de satisfaction de cette équipée guerrière dans le désert.

Laissant un peu de côté la carte, il se redresse autant que sa petite taille et sa position assise le lui permettent, comme pour toiser l'assemblée de ses deux prunelles vertes. Oui, décidément, c'est bien un drôle de groupe, songe-t-il en laissant vagabonder l'ombre d'un ricanement au fond de sa gorge ; mieux vaut rester sérieux.

« Donc, l'idéal, reprend-il en laissant couler son regard sur chacun de ses équipiers, serait de partir dès que possible. Les paquetages sont prêts ou presque, plus qu'à charger les bourrinos et le tour est joué. »

Il reporte rapidement son attention sur le plan, et d'un geste lent, trace du bout des doigts le chemin invisible séparant leur position actuelle du campement occupé ; au vu de l'échelle, la traversée ne devrait pas être excessivement longue en y allant à bon rythme.

« Le trajet sera facile à effectuer. C'est après que ça devient difficile, parce qu'il faut agir sur une durée très courte pour exploiter au mieux notre effet de surprise.
— Une durée courte comment ? s'enquit la femme blonde en plissant les yeux, pas certaine de l'efficacité de ce plan encore flou.
— Quelques minutes, je dirais. Bien sûr, ça dépend du nombre d'Alolais sur place, mais ils se déplacent rarement en grands groupes. Et pour ce qui est de la luminosité, pas d'inquiétude, ils éclairent toujours tout à outrance le soir, surtout dans le désert, à cause de... tout un tas de superstitions locales. »

Weigall risque un coup d'œil vers le général ; sa moue contrite ne l'encourage pas à développer le sujet des légendes nocturnes du désert, aussi laisse-t-il tomber cette occasion d'en parler. Il y a un temps pour tout, et ce n'est certainement pas le moment de jouer les érudits.

« Si personne n'a d'objection à formuler par rapport à ces points, on continue. Colonel, il est indispensable que vos pokémons soient prêts à attaquer de la façon la plus efficace possible, quitte à endommager un peu les installations du campement. On doit juste sécuriser la zone, et la, euh... la débarrasser de l'ennemi. »

Il ne fait aucun doute que la légère hésitation marquée dans sa phrase n'est pas passée inaperçue au sein du groupe ; il n'est que trop conscient de sa drôle de réputation depuis qu'il occupe un poste bureaucratique au Hano-Hano.

Beaucoup de ses supérieurs se méfient de lui, peut-être à juste titre, à cause de sa tendance à voir les Alolais davantage comme un sujet intéressant que comme un ennemi à abattre.

Il a sans le vouloir endormi la méfiance de Macarthur en prétextant l'intérêt d'étudier leur mode de vie, mais doute un peu, le moment venu, de pouvoir mener sans sourciller une attaque contre ces gens-là, qui ne lui ont rien fait au bout du compte.

Si la guerre lui a appris une chose, c'est qu'il n'y a aucune place pour la pitié, se souvient-il, ayant un jour entendu Jackson prononcer ces mots. Non, la pitié ne sert à rien dans un tel monde.

« Poursuivons... » soupire-t-il, faisant comme il peut bonne figure.

L'espace d'une seconde, il jette un regard distrait en direction du ciel dégagé, puis baisse à nouveau la tête ; essuie la sueur de son front d'un revers de manche, et récupère un visage impassible.

Il est temps de la faire, cette guerre, et pour de vrai.


* * *

Bercé par le crépitement d'un feu, le colonel Evan Smith, en piteux état, ne peut que garder les yeux rivés au sol ; ces yeux qui piquent et qui ne peuvent plus s'ouvrir qu'à moitié à cause du manque de sommeil.

Dormir, il aurait pu le faire si on ne l'en avait pas empêché. Peut-être que Jackson ne perd pas la tête, finalement, se dit-il, l'amertume plein la bouche. Peut-être que les Alolais sont vraiment des « sauvages ».

Les membres contusionnés et douloureux, le corps rendu brûlant par le soleil, l'uniforme souillé de sang et collant à la peau, tout ça ne l'aide pas à se sentir plus en sécurité. Assis, ou plutôt affalé sur le sol au fond d'une tente, une jambe inerte, les mains liées, il n'a pas grand espoir de revoir le soleil se lever sans le craindre.

Tout ce qu'il peut faire en attendant qu'on revienne le « questionner », c'est attendre, et se concentrer sur ce qu'il entend pour ne pas devenir fou.

Même ouvrir les pans de la tente, impossible, avec son mollet infecté qui l'empêche de bouger ; et ce n'est pas le bandage sommaire enroulé autour de la plaie qui va suffire à le soigner, ça non.

Dans le désert, la moindre infection peut prendre des proportions dramatiques, alors un morceau de chair entier arraché à sa jambe... Même s'il avait l'occasion de le faire, il ne pourrait plus marcher normalement à nouveau, pas sans une canne, et encore.

Il ne lui reste pour seule distraction que le bruissement des flammes. Un instant il se demande pourquoi faire un feu en plein désert, parce que c'est pas la chaleur qui manque, mais après tout on ne fait pas cuire de nourriture sans allumer de braises.

Quand les effluves de la viande grillée s'infiltrent sous la toile brunâtre de la tente, il se rend d'un coup compte qu'on ne lui a pas apporté de repas depuis des heures. Combien il ne le sait pas, mais son estomac qui se serre en est une preuve suffisante.

Les dents serrées et la gorge sèche, il s'efforce de penser à autre chose qu'au festin — le terme lui paraît être judicieux compte tenu de sa situation actuelle — que les assaillants partagent dehors. Rien que de penser aux réserves d'eau sur lesquelles ils ont fait main basse...

Il aurait eu tout le loisir d'y penser pendant encore de longues minutes, s'il n'avait pas entendu le froissement de l'épaisse toile, puis la voix, douce mais sévère, d'une jeune femme. Celle-ci le gratifie d'un simple bonjour, sans mépris, sans haine, sans rien du tout, et lui tend une gamelle remplie de fruits découpés.

« Mangez, autant que vous soyez en forme avant qu'on parle. »

Puis elle baisse les yeux vers le sol, avant de s'asseoir sur une caisse de bois solide posée dans un coin, à seulement quelques mètres du prisonnier. Il se surprend à l'entendre parler parfaitement, sans la moindre trace d'accent étranger.

« J'ai appris ce que, euh... Ce qu'Asad et les autres ont fait la nuit dernière. Ils ont voulu vous interroger. »

Elle a appuyé sur le dernier mot, à la grande surprise de l'Unysien blond, avec une moue de dégoût, ou de quelque sentiment proche. En tout cas, rien laissant penser qu'elle approuverait ce dont elle parle sans regarder l'objet de ces traitements.

Tout en mâchonnant les fruits juteux et sucrés, il la fixe de ses prunelles bleues, comme si sa vie en dépendait.

« Vous devez penser qu'on est comme des sauvages, et qu'on sait pas se comporter comme vous autres les « civilisés », qu'elle soupire en triturant le bord de sa cape ample d'une drôle de nuance de bleu. Ces types-là donnent une image de nous assez sale, je vous l'accorde. »

Une parodie de ricanement nerveux a accompagné cette déclaration, et le prisonnier se prend à plaindre la jeune femme de faire partie d'un tel groupe ; après tout elle ne lui a encore rien fait, sinon lui poser deux, trois questions la veille.

Pas comme les autres qui ont attendu la nuit tombée pour le passer à tabac dans les règles sous couvert d'un interrogatoire à mener.

C'est que ça fait encore un mal de chien, ces bleus qui lui recouvrent les bras, le dos, la mâchoire. Rien que le fait de manger lui est douloureux, mais hors de question de courber l'échine et de se montrer faible.

Il l'a déjà assez fait en laissant ses subalternes se sacrifier pour sa vie ; pour ce qu'il en fait, maintenant ! Mary a cru en ses capacités jusqu'au bout, en sa hargne et sa loyauté, mais au bout du compte il a juste attendu en vain que la mort arrive vite.

Et maintenant le voilà à écouter une jeune adulte, ennemie qui plus est, qui s'apitoie sur son sort de prisonnier battu.

Peut-être qu'elle s'attend à gagner sa confiance et à lui soutirer des informations en étant gentille, songe-t-il avant de se dire que non, c'est absurde, elle est aussi capable de lui casser un bras que tous les autres dehors.

« Et quoi ? souffle-t-il dans une sorte de murmure rauque justifié par le manque d'eau ces dernières heures. Vous désapprouvez les méthodes de vos copains et vous allez me délivrer par remords ? »

Il s'attend à une réponse sèche, mais à la place c'est un petit rire, un vrai, qui parvient à ses oreilles.

Ce son lui paraît être le plus doux qu'il a entendu depuis des lustres, et lui rappelle étrangement le rire de Mary Jackson, aussi. Deux femmes aux dehors durs mais au cœur encore battant, au fond ; battant pour leur patrie et leurs idéaux.

« Ne soyez pas stupide, étranger. Vous refusez de parler par devoir, et je vous laisserai attaché ici pour les mêmes raisons. »

Constatant qu'il a terminé son maigre repas, elle récupère le récipient pour le faire tourner entre ses doigts, tout en sentant son regard peser sur elle ; il l'écoute avec attention, autant en profiter.

« Ce sont des excuses que je suis venue vous présenter. Au nom de mon groupe et de mon peuple, de ces hommes qui vous ont torturé. Ils ne rechignent pas à massacrer des militaires armés, et ça je peux le comprendre, puisque vous faites de même avec nous. Mais l'honneur m'interdit de tolérer qu'on brise un homme à terre. Peut-être que des Unysiens ne feraient pas la même chose avec un prisonnier de chez nous, mais... »

Sa voix est comme étranglée, cependant elle n'en laisse rien paraître. Son port altier et ses traits finement ciselés ne trahissent rien du tout.

« On m'a élevée avec des valeurs et ce serait comme un crime de les renier. Je ne vous dois rien, pas plus à vous-même qu'à votre peuple. Et il n'y a aucune garantie qu'Asad et ses amis ne recommencent pas à vous frapper, je n'ai pas le pouvoir de les changer. »

Sans dire un mot de plus, elle se lève et époussète sa cape et sa tunique couvertes de poussière, pour en rabattre la large capuche sur sa tête, par dessus ses mèches noires éparses.

Smith se dit qu'elle va quitter la tente, et qu'il se retrouvera à nouveau seul pour le reste de la journée ; et Arceus seul sait quelle heure il peut être ! A cette seule perspective, son regard s'assombrit.

Avant qu'elle ait le temps de filer, au moins...

« Merci, marmonne-t-il à mi-voix, incapable de faire mieux sans irriter sa gorge. Pour les excuses, pour votre sincérité. C'est... (Il secoue la tête, gêné.) Vous êtes une sorte d'ange parmi les démons. »

Intriguée, elle lève un sourcil face à cette drôle de déclaration. Puis se dit qu'après tout, ce n'est qu'un type blessé et peut-être malade, manquant cruellement de sommeil ; sans doute délire-t-il.

Elle s'apprête à sortir, la main déjà accrochée à l'étoffe de la tente, mais voilà qu'il en redemande :

« Qui êtes-vous ? »

La question résonne d'une façon étrangement solennelle, presque comme une dernière volonté. Pour ce prisonnier, c'est peut-être le cas, puisqu'il ne semble pas faire grand cas de son sort, plus maintenant.

Elle lui adresse une parodie de sourire, un étirement de lèvres maladroit mais naturel.

« Quelqu'un qui aurait pu être ailleurs en ce moment. »

Et d'un pas leste elle se glisse hors de la tente ; d'un pas digne d'une vraie femme du monde, se prend à songer l'ombre humaine au fond de sa geôle.


* * *

« L'amirale Emerson et le général Brighton, mon général », annonce la voix étouffée du sergent Waller derrière la porte fermée.

D'un ordre proclamé un peu trop fort, Jackson lui intime de les faire entrer sur-le-champ, puis de se retirer pour la journée. Dehors, le soleil commence déjà à s'effacer dans le ciel teinté d'orange, au grand soulagement du grand chef ; la journée a été harassante.

Une grande femme austère coiffée en carré brun et un type à la mine sombre, exception faite de ses prunelles jaunes brillantes, s’assoient en face de lui sans mot dire ; il n'y a que le crissement des pieds de chaises pour briser le silence.

Le cinquantenaire tire une dernière bouffée de son cigare, et le jette sans ménagement par la fenêtre, sans se soucier de ce qui peut bien se trouver en-dessous. Son regard en revanche, traduit autre chose que sa désinvolture feinte.

« Amirale, tout est prêt du point de vue logistique ? On n'a sûrement pas beaucoup de temps devant nous, et comme vous embarquez dans moins d'une heure...
— Tout a été réglé comme prévu, mon général, réplique la femme sans sourciller, ses yeux d'une couleur indéfinissable fixés dans ceux plus sombres du chef d'état-major.
— Bien, ça nous évitera d'avoir à régler des formalités supplémentaires... Tout est au point avec l'aviation aussi ? Vous avez pu vous entretenir avec les commandants Waller et Jonson ?
— C'est fait, monsieur, tout est en règle. »

Un simple hochement de tête de la part du général paraît satisfaire l'officier de marine rigide. Installé plus nonchalamment qu'elle sur sa chaise, Brighton ne manque pas d'esquisser un rictus moqueur en les voyant échangers ces salamalecs somme toute inutiles.

Chacun d'entre eux connaît la raison de cet entretien, et ce n'est certainement pas de s'enquérir des dispositions logistiques prises en vue de l'embuscade sur Poni.

Le damné bonhomme à l'œil torve voit plutôt ça comme une sorte d'humiliation que Jackson voudrait lui faire subir, sans réel succès ; les avertissements, ce que Brighton en fait, c'est une boule de papier jetée dans un coin, une corbeille ou encore un vif feu de cheminée.

A la réflexion, ce soir il n'a pas envie d'entendre ces récriminations stupides, il les connaît déjà trop bien.

« Puisque vous allez me mettre en garde et me demander de ne « pas trop en faire », souffle le type aux cheveux noirs et au maintien négligé, pas la peine d'aller au bout de votre discours. Ce que je ferai, comme d'habitude, c'est nettoyer le champ de bataille avec toute mon efficacité habituelle. Voyez, j'ai retenu vos leçons, général. Bonne soirée. »

Sous l'œil consterné de son supérieur, le voilà déjà qui déserte sa chaise et la pièce, sans fermer la porte derrière lui. Emerson, qui désapprouve cette conduite, interroge du regard Jackson ; d'un geste il lui signifie qu'elle peut disposer, et une fois partie, il enfouit son visage dans ses mains moites.

La future confrontation ne pourrait pas mieux se porter, avec des officiers aussi compétents que ces deux-là, et pourtant il y a comme une ombre, un pressentiment répugnant qui lui retourne le cerveau.

Quelque chose d'horrible est arrivé ou est à prévoir, et ce sera peut-être la fois de trop. Il n'a plus qu'à espérer que ce ne sera encore qu'un des écarts de conduite de Brighton, et pas quelque chose de plus grave.

La mort d'un être cher, par exemple.

« Si celle-là ne me tue pas, faudra me faire jurer de plus jamais faire la guerre », marmonne-t-il en allumant un autre cigare, faute de pouvoir faire mieux.

Toute l'attention est focalisée sur les volutes informes de la fumée, et l'odeur pénétrante du tabac. Le reste n'existe provisoirement plus.

Parfois, s'éloigner du monde fait du bien.