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GREAT WARS T.1 : All men dream, but not equally de Eliii



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Informations

» Auteur : Eliii - Voir le profil
» Créé le 23/08/2017 à 15:07
» Dernière mise à jour le 23/08/2017 à 15:07

» Mots-clés :   Action   Alola   Guerre   Mythologie   Présence d'armes

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11- D'une tactique l'autre
« Les pertes ? Qu'est-ce que j'en ai à faire, des pertes ? »
— Sir Aylmer Hunter-Weston (1864 - 1940) —


* * *


Bruyamment, les chaises raclent le sol ; bientôt, des officiers prennent place dessus, autour d'une large table agrémentée de petits plaisirs. Entre autres, alcools plus ou moins forts, cigarettes et morceaux de fruits frais — un peu trop — sucrés.

Il est bien connu, au sein des plus hauts cercles de l'armée unysienne, que les réunions sont bien plus appréciables avec une touche de confort. Et le général Jackson est d'ailleurs le premier à profiter pleinement d'un confort que d'aucuns jugeraient exagéré.

A la vérité, pouvoir vivre de la même façon que n'importe quelle personne riche est un moyen pour le leader de la colonie de se rassurer ; en pensant à ceux qui sont obligés de crapahuter dans le désert, comme Macarthur et Snow, il se sent toujours revigoré.

L'homme en question, en bon hôte, s'assoit le dernier dans son siège pourvu d'un épais coussin verdâtre, puis pose nonchalamment ses grands bras sur les accoudoirs, avec un regard conquérant. Tout dans son attitude rappellerait aux plus observateurs un arrogant monarque.

De ses doigts épais, il se prend à lisser sa moustache distraitement, tandis que son aide de camp se charge du rapport des séances précédentes — action parfaitement inutile, car la plupart des officiers présents s'en souviennent très bien. Cela ne remonte même pas à deux jours, après tout.

« Bien, vous pouvez vous arrêter là, Waller, je crois que ça suffira... Hum, bon, j'imagine que chacun de vous a envie d'en finir au plus vite. »

Personne ne fait montre de son assentiment, car ce serait là un manquement à la bienséance élémentaire, mais les visages traduisent avec bien assez d'efficacité le sentiment de chacun ; un genre d'ennui, à demi mélangé à l'attente pesante suscitée par les opérations prochaines.

Ou plutôt, personne, sauf l'officier au-dessus duquel plane une mauvaise réputation presque palpable. Visage inexpressif et sourire ironiquement revêche, le général Benny Brighton a toujours le moyen de se faire remarquer lors des réunions d'état-major.

Le plus calmement du monde, l'odieux bonhomme pose ses jambes bottées sur la grande table impeccablement propre, et s'enfonce dans son fauteuil, avec son habituelle grossièreté ostentatoire. Ses prunelles d'une couleur presque jaunâtre scrutent Jackson avec amusement.

« Si vous savez ce qu'on en pense, pourquoi nous imposer ces réunions ? raille-t-il, le mépris palpable dans chacun de ses mots. C'est vrai, c'est une perte de temps d'en tenir si souvent, monsieur... »

Le mot « monsieur » a glissé sur la langue d'une façon si offensante, presque comme une insulte, que plusieurs visages indignés — les rares totalement loyaux aux méthodes du général en chef — se tournent vers celui, moqueur, de Brighton.

Le principal objet de ces remontrances lâche un grognement maîtrisé, et d'un geste tranquille de la main, intime à chacun de rester calme ; hors de question de prolonger inutilement la réunion et de se donner en spectacle comme le fait ce... Aucun mot adéquat ne lui vient, à l'évidence.

« Général Brighton, si vous voulez bien me laisser présider la réunion, tout le monde ici vous en sera reconnaissant. Bien, laissez-moi vous exposer la tactique à laquelle nous avons abouti, avec Fischer et Davis... »

Les deux officiers concernés hochent brièvement la tête, satisfaits que, pour une fois, Jackson ne s'approprie pas tout le mérite d'une réflexion posée à plusieurs.

Étonnamment, l'arrogance habituelle du grand chef semble lui faire plus ou moins défaut, aujourd'hui ; comme s'il avait ravalé sa fierté, suite à la bravade de Brighton. Lequel semble satisfait d'avoir crée une tension dans la salle, d'ailleurs.

« Hum, ne perdons pas plus de temps que nécessaire. Waller, la carte ! »

L'ordre, pas vociféré mais presque, manque de faire sursauter l'aide de camp, qui tâche de garder un minimum de contenance. Chose qui s'avère de plus en plus difficile à mesure que le conflit s'éternise, en même temps que la nervosité du général augmente.

Depuis quelques temps, tout le QG le soupçonne même de suivre un traitement médical pour pallier des crises de trop forte agitation.

Le jeune Waller songe souvent, avec amertume, qu'il serait trop facile de mettre le comportement du général sur le compte d'une quelconque maladie.

Et parfois, il se dit que ce serait préférable, comme ça on aurait une raison de le remplacer, mais le ministère de la Guerre s'avère apparemment satisfait, alors on lui laisse tout naturellement le commandement.

Jackson produit un acquiescement appréciateur lorsque le chevalet sur lequel repose une carte est placé juste à côté de lui, de sorte qu'il peut l'atteindre avec une règle métallique. Objet qui est d'ailleurs devenu son favori pour faire valoir le silence ; le taper contre la table est suffisant.

L'extrémité de la tige graduée se place dans l'espace maritime juste à l'ouest de Poni, là où attendent les vaisseaux kantonais.

Figurés en bleu foncé, du fait de la couleur des uniformes ennemis, ils détonnent avec les cuirassés unysiens dessinés en rouge — question de visibilité —, et disséminés dans le même espace de façon, semble-t-il, assez aléatoire.

« Là, c'est la partie occupée par Kanto selon notre dernière reconnaissance aérienne, effectuée hier soir. On a quelques photos, mais je suppose que tout le monde ici sait à quoi ressemble un navire de guerre kantonais ? »

Personne ne contredit l'affirmation du colosse, aussi laisse-t-il cela de côté, avant de passer à la suite. La pointe de la règle se déplace doucement, jusqu'à la plage de sable fin la plus proche, figurée dans un drôle de jaune un peu trop criard.

Toutes les paires d'yeux sont des plus attentives, sauf celle de Brighton, qui juge plus intéressant de jouer avec les cendres de sa cigarette ; lui faire une remontrance serait lui donner trop d'importance, aussi personne ne juge opportun de le faire.

« Et juste là, c'est le lieu clef de notre opération. L'idée, c'est de laisser un certain nombre de Kantonais débarquer sains et saufs sur la plage... Amirale Emerson ? »

La susnommée, l'une des rares femmes présentes dans la salle, est assise à quelques sièges de Jackson. Son visage impassible et ses cheveux bruns coupés au carré lui donnent un air austère, mais dans son regard saphir brille l'éclat de la loyauté.

« Si je puis me permettre... Pourquoi vouloir laisser les Kantonais débarquer, alors qu'on pourrait tout simplement se débarrasser d'eux à l'aide de nos cuirassés et nos avions ? On est forcément plus nombreux, même si leur escadron aérien nous est encore inconnu en terme d'effectifs.
— C'est pas compliqué, voyez...
— Général Brighton, laissez-moi parler, vous aurez votre mot à dire plus tard. »

Le roublard hausse un sourcil amusé, puis lève les mains en signe de reddition, peu désireux de s'attirer les foudres de son supérieur plus que ce n'est déjà fait.

De toute façon, au point où en sont les choses, il finira bien par se faire congédier avant la fin du conflit, songe le moustachu avec amertume, prêt à réfléchir à des excuses valables pour le renvoyer.

Tâchant de faire abstraction du grossier personnage, Jackson se tourne vers l'amirale avec un sourire calme, et entreprend de lui expliquer la marche à suivre.

« La bataille navale ne sera qu'un moyen de leur faire croire qu'ils ont l'avantage sur nous ; on se « laisse battre » par l'ennemi, et ça lui donnera l'impression qu'il est fort. Les Kantonais seront donc moins méfiants, et poseront le pied à Poni avec la certitude de leur victoire. »

Du bout de sa règle métallique, il tapote la plage avec satisfaction.

« Ils vont tomber dans notre piège comme de stupides rattatas courant après un bout de fromage.
— Monsieur, cela veut dire... On va devoir sacrifier des navires pour permettre un débarquement de la part de Kanto ? N'est-ce pas un peu risqué ? »

Tandis que la salle s'emplit de murmures d'accord ou de désaccord, le principal concerné passe d'épais doigts dans ses cheveux bruns grisonnants, l'air de réfléchir à ce problème épineux. Finalement, il laisse tomber sa règle sur la table dans un fracas sonore, et sourit.

« Si tout va bien, ce ne sera pas nécessaire. Vous n'avez qu'à donner l'ordre d'un repli, et comme ça les troupes ennemies se croiront en position de force. Évidemment, cette embuscade repose sur un pari risqué, mais je connais bien les généraux kantonais. Ils ne sont pas des plus... fins, en ce qui concerne la stratégie, alors on peut sans doute l'emporter s'ils sont toujours aussi fonceurs. »

L'amirale Emerson hoche la tête, visiblement satisfaite de la réponse donnée. Autour de la table, la plupart des officiers semblent s'ennuyer ferme, peu concernés par l'opération ; la plupart d'entre eux restent à l'hôtel, ou bien s'occupent des autres îles.

Jackson recule son fauteuil et se lève, rapidement suivi par les autres qui l'imitent. Les mains posées à plat sur la table, le corps penché sur la surface miroitante, il adresse un regard d'avertissement à Brighton. Lequel lève ses prunelles jaunâtres au ciel.

« Le commandement des opérations maritimes et terrestres sera confié à Emerson et à Brighton. L'escadron aérien est déjà formé sur place, sous la responsabilité du Blizzi. Ne faites rien qui ne soit pas en accord avec ce dont nous avons discuté, est-ce clair ? »

L'assentiment se manifeste immédiatement par des « oui » et des signes de tête impersonnels.

« Bien, je vous verrai plus tard dans mon bureau. En attendant, rompez, messieurs dames. »

Dans un claquement de bottes, la salle est vidée de ses effectifs ; la guerre, la vraie, est sur le point de vraiment commencer. Kanto n'a qu'à bien se tenir.


* * *

« Si vous voulez en parler au général, faites donc... Mais je continue à penser qu'il ne vaut mieux pas s'embarrasser d'une mission supplémentaire, lieutenant. Récupérer ce camp est une priorité et je le comprends très bien, mais ça n'est pas à nous d'en assumer la responsabilité. »

Face au visage impassible, voire austère du colonel, Vicky aurait presque envie de sauter de l'épaule de son dresseur pour lacérer la femme. Elle est en évident désaccord avec Weigall, et la pokémon n'apprécie pas beaucoup cela.

Depuis qu'il la connaît — c'est-à-dire depuis la naissance de la bête —, le jeune homme n'a jamais réussi à la domestiquer complètement, et lui a toujours laissé la liberté de gambader où elle le veut.

En a résulté un certain attrait pour la chasse, et une impressionnante véhémence ; il se souvient bien de l'époque, alors qu'il était encore adolescent, où elle lui rapportait des tournegrins morts entre ses mâchoires...

Trop conscient de la situation présente, il tâche d'oublier sa fouinar un moment pour se concentrer sur les paroles de sa supérieure.

Depuis qu'il travaille sous ses ordres — très peu de temps, à la vérité —, il n'a toujours pas réussi à se faire une idée claire sur elle. Excellente dresseuse, avec les connaissances que cela implique, pragmatique et assez froide, mais tout de même soucieuse du bien être de l'unité... Non, décidément, impossible de bien la cerner, il n'en sait que trop peu.

« Je persiste à croire, madame, que c'est une erreur de laisser trop de temps aux indépendantistes. Voyez, ils ne sont pas stupides, contrairement à ce que le général Jackson raconte partout. Si leur instinct militaire n'est pas aussi développé que le nôtre, ils ont le terrain et les pokémons locaux pour eux, et ça n'est pas rien. »

Il s'interrompt, le temps de laisser digérer à l'autre ce qu'il vient de dire, et tripote distraitement sa casquette, comme souvent entre ses mains et non sur son crâne. Elle semble disposée à l'écouter encore, une main soutenant son menton comme si elle réfléchissait.

« Et à votre avis, qu'est-ce qui nous fait défaut par rapport à eux ? Le terrain, vous le connaissez bien, et nous avons beaucoup de pokémons puissants avec nous.
— La cohésion avec la nature, répond le blondinet de but en blanc, avec l'air le plus sérieux qu'il est capable d'adopter. Je veux dire, on ne connaît pas les écosystèmes aussi bien qu'eux, et comme ils vivent de concert avec la nature, ils savent en tirer profit. Les pokémons sauvages, par exemple, leur font tellement confiance qu'ils peuvent user de leur potentiel à un niveau jamais vu. Certains pokémons psy sont à même d'emmener quelqu'un avec eux lors d'un processus de téléportation, ou bien des capacités de soin, habituellement toxiques sur l'organisme humain, peuvent fonctionner comme sur des pokémons... Les possibilités sont très larges, pour ne pas dire infinies. »

Intriguée autant que stupéfaite par ces informations dont elle n'avait pas connaissance, Winnie Snow se surprend à battre des paupières comme une enfant découvrant le monde. Elle passe des doigts fatigués sur son visage, puis dans ses longs cheveux blonds.

Vicky, sentant que la femme s'est radoucie, daigne cesser de gigoter sur l'épaule de son dresseur, et se laisse tomber sur ses genoux dans un drôle de bruissement. Le regard émeraude glisse un instant sur elle, pour revenir à la quadragénaire incrédule.

« Bien, merci pour ces informations, lieutenant. Je saurai maintenant qu'il ne faut surtout pas négliger le mode de vie de ces gens-là, si ça s'avère utile pour les combattre... Vous n'avez qu'à faire part de tout cela au général, il vous écoutera sûrement. Je n'ai pas tellement mon mot à dire dans cette histoire, au fond. Bonsoir, Weigall. »

Le susnommé hoche la tête, se relève, et la gratifie d'un salut respectueux avant de quitter la tente, sa fouinar sur ses talons. Le fourmillement de la bête sur le sable produit de petits sons qui apportent une touche amusante à l'atmosphère mystique du désert autour d'eux.

D'un pas assuré mais relativement lent — le temps pour lui de réfléchir à sa façon de présenter les choses —, le jeune homme traverse le campement inanimé, seulement peuplé de deux soldats de garde et leurs pokémons.

Le mince rai de lumière qui filtre sous la tente du général est une indication suffisante, qui l'incite à s'annoncer d'une voix claire et sans tremblement. Si le ton maussade de l'autre n'est guère engageant, sa détermination n'est pas entamée pour autant.

Une fois entré dans l'habitacle à la chaleur étouffante, Weigall s'installe en tailleur à même le tapis, tandis que, comme d'habitude, son supérieur se repose sur des coussins entassés pour soulager ses lombaires. Le doux murmure du vent est tout ce qui leur parvient de l'extérieur.

« Il commence à se faire tard, petit. Qu'est-ce que vous voulez ? »

La façon presque familière dont il s'adresse à lui, ça lui rappelle un peu une figure paternelle. Macarthur n'est pas tout à fait assez vieux pour prétendre à ce rôle par rapport à quelqu'un de presque trente ans, mais c'est le sentiment qui demeure chez le blondinet.

Tranquillement, avec tout le charisme dont il sait faire preuve lorsqu'il s'agit de convaincre un supérieur, il répète le discours qu'il a tenu à Snow quelques minutes auparavant.

L'homme brun suit l'exposé sans mot dire, donnant deux, trois hochements de tête durant la longue tirade. Puis, une fois qu'il a terminé, se laisse aller à une expression de totale incrédulité, comme sa subalterne avant lui.

« Par Arceus ! Pourquoi personne n'a songé à étudier le comportement et le mode de vie de ces gens ? Oh, bien sûr, Jackson n'y aurait donné que des objections... Bah, au moins vous avez su faire preuve d'initiative en vous renseignant sur eux. Désolé de, euh, vous avoir blâmé au marché, l'autre soir. J'imagine que ça faisait partie de votre... « étude ».
— Si vous souhaitez voir les choses ainsi... Qu'en est-il de votre décision par rapport au campement, alors ? »

Le général saisit une cigarette et l'allume, puis en tire une longue bouffée, avant de se plonger dans sa réflexion. Si les Alolais disposent d'un tel niveau de cohésion avec les pokémons, il semble impératif de s'en débarrasser avant que les rangs ne grossissent et que le camp devienne imprenable.

Cela dit, impossible de savoir combien ils sont là-bas, et avec seulement neuf personnes, difficile de reprendre un camp... Cependant, tout dans l'attitude du blondinet laisse penser qu'il a déjà songé à un plan d'attaque. En tout cas, ces prunelles déterminées ne sont pas celles d'un idiot.

« Fort bien, finit-il par concéder, en serrant d'un air solennel la main du plus jeune. Vous m'exposerez ce plan au matin, Weigall, et on verra bien s'il est réalisable. »


* * *

Le tangage familier du HMS Wailord requinque rapidement le capitaine, qui s'appuie au bastingage, trop heureux de retrouver la mer. Tous ces salamalecs écœurants à l'hôtel, il en a sa claque, il est bien mieux dans son élément.

A ses côtés, plus loyal que n'importe qui, son officier de transmission scrute son bras bandé d'un air inquiet. Il ne connaît que trop bien les habitudes du marin, et ne serait pas étonné que la plaie se rouvre à cause de sa négligence ; qu'il oublie de faire changer son bandage, que ça s'infecte...

« Arrêtez de vous inquiéter à outrance, Harper, grommelle le presque sexagénaire, ayant suivi son regard. Mon bras va très bien, ce n'est qu'une vulgaire coupure.
— Même les vulgaires coupures peuvent provoquer la mort, dans les environnements exotiques ou en mer. Vous le savez, les infections...
— Oui, je sais. Hé, ne vous en faites donc pas. »

Penaud, le trentenaire produit un hochement de tête mou et sans conviction. Il a déjà eu très peur lors de la confrontation d'Eaton avec les Alolais, et pourtant le capitaine ne semble pas choqué par ce qu'il a vécu — ce qu'il aurait pu subir.

Pour un homme de la mer, mourir sur la terre ferme est sans doute la chose la plus redoutée. Un homme de la mer comme lui, à tout le moins, qui serait davantage à l'aise sur un rafiot miteux que dans un hôtel quatre étoiles, avec tout le gratin de l'armée.

Le jeune rouquin ne peut pas dire qu'il le comprend pleinement, car lui, la mer, il ne la connaît pas très bien — voilà seulement une dizaine de mois qu'il est au service direct du grisonnant grincheux.

Cependant, le sentiment lui paraît légitime ; on aime mieux mourir dans un lieu connu et apprécié, sans doute. Bah ! Penser à la mort en un moment pareil n'est de toute façon pas judicieux.

« Qu'avez-vous appris d'intéressant par rapport à l'embuscade imminente, monsieur ? »

Le plus âgé hausse un sourcil, surpris par le soudain changement de sujet, puis émet un soupir contrit, comme il le fait souvent lorsque l'on évoque quelque chose de déplaisant.

« Jackson n'a pas voulu me laisser assister à la réunion d'état-major, alors j'en sais pas grand chose. Cet enfoiré ne pense sûrement qu'à me remplacer, parce que je commence à me faire vieux...
— Sans vouloir me montrer insultant envers monsieur le général Jackson, souffle Harper, il n'a que quelques années de moins que vous...
— Ça n'a pas d'importance, ça, mon garçon. Bah, concernant l'embuscade... L'amirale Emerson m'a informé de quelques détails, comme quoi la bataille navale ne serait là que pour donner l'illusion de notre faiblesse, et que le véritable plan consiste à choper des Kantonais vivants pour les interroger, ou qu'en sais-je. »

Nerveux, il tire un cigare de son étui, et l'allume, les mains tremblantes. Le halo rougeoyant est vite happé par l'épaisse et odorante fumée qui s'en échappe.

« C'est Brighton qui va s'occuper de l'aspect terrestre de l'embuscade, lâche finalement le capitaine, sans entrain, d'une drôle de voix blanche. Croyez-le ou non, mais j'en viens à plaindre les gars de Kanto. »

Wilfred Harper ne peut qu'être d'accord avec son chef, n'ayant entendu que des choses déplaisantes à propos de ce général Brighton. Il l'a d'ailleurs rencontré, une fois, et garde un souvenir fort mauvais de ses yeux jaunâtres braqués sur lui comme sur une proie à l'aspect délicieux.

A présent que les voix se taisent, les seuls bruits audibles sont les cris persistants des oiseaux marins tournant autour du bateau dans une sorte de ballet aérien, et puis les machineries du navire. Quelquefois, on entend un marin traverser les coursives en vitesse, aussi.

Le capitaine Eaton observe l'horizon teinté de bleu, ciel comme mer, le regard d'acier luisant d'un triste éclat. On lui refuse la guerre, on ne lui laisse que l'attente interminable de la paix.

Juste là, accoudé au bastingage de son cuirassé, il se sent plus lâche qu'il ne l'a jamais été en cinquante-huit ans de vie.

« C'est la nouvelle ère qui commence, laisse-t-il échapper dans un murmure. La vieille torche s'éteint, et on en allume une nouvelle. »

Et, comme pour appuyer son propos, il balance le cigare à moitié consumé dans les eaux claires, qui seront bientôt salies par la mort et la destruction.