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GREAT WARS T.1 : All men dream, but not equally de Eliii



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Informations

» Auteur : Eliii - Voir le profil
» Créé le 05/07/2017 à 13:28
» Dernière mise à jour le 04/09/2017 à 21:51

» Mots-clés :   Action   Alola   Guerre   Mythologie   Présence d'armes

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4- Sur quel pied danser ?
« L'arme la plus puissante sur Terre est l'âme humaine lorsqu'elle est enflammée. »
— Ferdinand Foch (1851 - 1929) —


* * *


« J'ai pas tout à fait confiance en ces bestioles, moi... Tu crois qu'on peut s'y fier ? souffle un jeune homme en uniforme sable, la voix trahissant comme de la crainte.
— Ça j'en sais rien, mais s'il dit qu'on peut monter dessus sans avoir peur de tomber, ça devrait aller... Comme sur une balançoire. »

Un vent tranquille venu de la mer, au sud, surplombe la large oasis, étendue d'eau fraîche au beau milieu de la sécheresse. Deux, trois groupes de touristes traînent aux alentours, visiblement peu inquiétés par la menace du conflit, tenues légères et chapeaux en paille sur le crâne.

Ces gens-là, les officiers les considèrent souvent avec une once de mépris au fond de l'œil. Ils sont là, sur un champ de bataille, mais n'en ont pas conscience. Personne ne leur dit, et surtout pas Jackson, car en tant que « protecteur d'Alola », c'est lui qui en pâtirait si plus personne ne visite ses îles.

Si Joseph Macarthur le considère avec autant de dégoût, c'est en partie pour cet appât du profit qui prime sur la sécurité de ses compatriotes. S'il pouvait seulement y faire quelque chose, voilà des mois qu'on ne verrait plus l'ombre d'un vacancier sur les plages alolaises.

Néanmoins il ne peut que se vautrer dans son impuissance, en considérant avec soulagement le fait que ses enfants soient saufs en métropole. Cela si, bien entendu, les stratégies de guerre kantonaises ne prévoient aucun assaut sur Unys. Les officiers de transmission ennemis se font si discrets qu'il est très difficile de les espionner, et c'est une raison de plus pour inquiéter l'état-major.

Au fond, le seul qui paraît ne pas s'inquiéter de tout ça, c'est bien Weigall. Le drôle de petit bonhomme, fouinar sur l'épaule et casquette de travers, est comme une erreur, il n'a en somme rien à faire là, et pourtant il est essentiel au bon déroulement de la mission.

Malgré tout, se dégage de lui un drôle de magnétisme, comme s'il attirait sans le vouloir la sympathie. Même les gens du village Toko, la veille au soir, ne dardaient pas sur lui des yeux aussi suspicieux que sur une Snow ou un Macarthur craints et peu appréciés.

Vicky en revanche, perchée sur l'uniforme, ne se prive pas de fixer d'un mauvais œil tout étranger qu'elle aperçoit ; ce qui vaut au sein de l'unité une mauvaise réputation à l'animal vindicatif. Plusieurs soldats y réfléchiront maintenant à deux fois avant de s'approcher d'elle, le message étant très bien passé avec les crocs mordant leur main, maintenant recouverte d'un bandage.

Pour cette raison-là, les membres de l'unité — excepté les officiers supérieurs, qui savent plus ou moins à quoi s'en tenir — restent méfiants à l'égard du jeune blondinet à l'œil pétillant et aux airs guillerets, perché sur un bourrinos comme un véritable autochtone.

Le voilà d'ailleurs qui descend avec dextérité, preuve de son aisance avec les bêtes quadrupèdes des montagnes. L'équidé s'ébroue un moment, et d'un pas lent va s'abreuver dans la source fraîche de l'oasis. Alentour, les silhouettes couleur de sable observent avec appréhension l'enclos plein de ces bêtes calmes et pataudes.

« Un bourrinos est bien plus stable qu'une balançoire, et moins vulnérable au vent, réplique le lieutenant en retirant sa casquette, la jugeant bien mieux dans sa main que sur son crâne, et ce malgré le soleil persistant. Si vous devez craindre l'un des deux, craignez la balançoire. Combien de fois je suis tombé étant petit... »

Avec vigueur il secoue la tête, reniant l'importance d'une telle information, et adresse un sourire tout à fait confiant aux jeunes soldats du groupe. En l'absence de Macarthur et de Snow — apparemment partis régler quelques affaires au quartier général —, c'est lui qui commande, mais certains ont du mal à voir en lui l'étoffe d'un chef.

C'est à peine si lui-même y croit, d'ailleurs, car il s'adresse avec une semi-familiarité à ses subalternes. La hiérarchie et lui n'ont jamais été en très bons termes ; sa seule tendance à se montrer audacieux face à ses supérieurs en est une preuve bien assez éloquente.

« Combien sommes-nous exactement, neuf ou dix ?
— Neuf monsieur, c'est tout. »

Weigall produit un simple hochement de tête, et se laisse tomber à même le sol dur et sec, jambes croisées et regard émeraude tourné vers son équipe. A quelques pas de là, son camerupt somnolent et Vicky, roulée en boule sur son dos, flânent au soleil. S'il n'y avait pas ces uniformes, on prendrait ce singulier bonhomme pour un touriste fatigué, ou un aventurier dépité.

Le vent chaud secoue un instant ses mèches blondes, mais ça n'a aucune importance ; il ferme les yeux et apprécie tranquillement la sensation de l'air contre son visage, comme s'il voyageait dans un autre monde. Là par terre, assis avec toute la nonchalance du monde, il est dans son élément, il n'est plus le pitre du quartier général de Hano-Hano.

Rien qu'un homme en mission qui sait ce qu'il doit faire, et qui le fera sans faillir — à sa façon, comme tout ce qu'il entreprend. Les supérieurs sont là pour surveiller les écarts, c'est peut-être la seule chose qui le gêne vraiment ; impossible de parler à un vendeur alolais sans se faire gronder, ça n'est pas tout à fait à son goût.

Seulement il doit faire avec, parce que ce sont les ordres, et qu'on n'a pas à les contester, surtout quand ils viennent d'un général. Ces trois bandes rougeâtres au col, ce n'est pas pour plaisanter, ça représente l'autorité sous sa forme la plus brute. On obéit et on ne discute pas, on file droit, c'est comme ça que ça marche et pas autrement. On s'y accommode avec le temps. Plus ou moins.

Finalement, lorsque la fouinar juge le moment opportun pour se hisser loin du dos caillouteux de son partenaire avachi contre la terre, il sort de sa torpeur et laisse la bête s'enrouler sur ses épaules comme elle le fait sans arrêt.

Weigall grimace l'espace d'une seconde, incertain quant au sort de la créature durant la traversée à dos de bourrinos. La garder comme ça, avec la chaleur du désert, c'est insensé. Déjà que le port de l'uniforme est requis avec une si haute température... Il y a bien l'alternative de la pokéball, mais encore faut-il que la fouine l'accepte sans rechigner ; facile à dire, difficile à mettre en œuvre.

« Monsieur, peut-être qu'on peut... commence l'un des soldats, hésitant. Monsieur ? »

Le jeune homme à tête blonde bat des paupières et dévisage l'autre comme il peut, levant la tête dans sa direction. Non, décidément il vaut mieux être debout. Se relève donc d'un geste vif, époussète au passage son bel uniforme brun clair, et tend l'oreille.

« Je vous écoute.
— Oui, monsieur... Eh bien peut-être... On pourrait utiliser nos propres pokémons, pour traverser le désert ? J'ai un arcanin, et...
— Inutile, j'ai déjà pris les dispositions nécessaires hier soir, au QG. Les braves bêtes — il jette un regard sur le bourrinos — sont à nous jusqu'à notre retour. N'épuisez pas vos pokémons pour rien, on pourrait en avoir besoin en cas d'attaque ennemie. »

Constatant les moues déconfites de ses collègues, il peine à retenir un soupir agacé. Si même lui en a assez, alors qu'il est connu pour sa tolérance à toute épreuve, c'est lourd de sens.

« Écoutez, vous n'êtes plus des gamins — a priori. Vous êtes des hommes, non ? Eh bien agissez comme tels au lieu de jouer les mijaurées. Je ne sais pas, ce ne sont que des pokémons, et tout à fait dociles en plus. Le colonel Snow vous dirait la même chose, et vous savez à quel point elle est douée avec les bêtes. Faites-moi plaisir et comportez-vous comme les militaires que vous êtes, ça m'évitera de vous gronder comme on aurait dû le faire il y a des lustres. »

Sur ces mots il tourne le regard, pour justement voir arriver ledit colonel, droite et fière dans ses bottes cirées luisantes sous le soleil. Lunettes noires sur les yeux et cigarette aux lèvres, elle exhale une aura de leader. Les jeunots la saluent avec tout le respect qu'elle inspire, et la regardent attentivement se frayer un chemin jusqu'à la bête chevaline, le museau dans l'eau limpide.

Doucement elle pose sa main sur le flanc solide, et tapote avec aisance le dos de l'animal, qui pousse un hennissement joyeux. Un sourire satisfait vient aussitôt étirer les lèvres fines de Weigall.

« Voyez, c'est aussi simple que de caresser un ponchien — même encore plus. Au moins les bourrinos ne mordent pas. »

Tous les yeux se posent sur Vicky, qui se lèche la patte sans y prêter attention ; une étincelle d'amusement éclaire les yeux du dresseur, qui n'est que trop conscient de la crainte qu'elle inspire chez les autres.

« Bien, il serait temps de vous familiariser avec vos futurs compagnons de voyage, lance Winnie Snow de but en blanc. Vous ne voudriez pas froisser le général Macarthur ? »

Les visages blêmes sont une réponse assez satisfaisante pour la quadragénaire, qui se retient à grand peine de lever les yeux au ciel.


* * *

Au village, des bannières colorées volent au vent, comme les senteurs d'épices qui parfument l'air et rendent les lieux si uniques. Le calme qui règne, le bruissement doux des remous de l'eau de mer en contrebas, le sentiment d'appartenance à une grande famille, sont tant de raisons pour lesquelles les habitants ne quitteraient la bourgade pour rien au monde.

Des Alolais qui aiment la ville, il y en a bon nombre, mais les coutumes de ce peuple ont toujours rapproché ces individus de la nature et des pokémons, plutôt que de la technocratie propre aux colonisateurs.

Les conditions de vie des natifs citadins ne sont d'ailleurs pas si enviables, puisque l'envahisseur unysien a toujours la priorité ; en somme le colonisé doit courber l'échine devant le « plus fort », qui porterait tout aussi bien le nom de « plus fourbe ».

Ce que les indépendantistes racontent à propos de l'ennemi — car eux les considèrent comme des ennemis à part entière et pas simplement des étrangers comme la plupart des Alolais —, ça se résume souvent à des vagues d'insultes et de haine vociférées sous leurs fenêtres.

Il y a bien sûr les encouragements à la révolte, aussi. « Sans leurs armes, leur technologie, ces Unysiens ne tiendraient pas une semaine contre nous. L'avantage du terrain et le maniement des armes blanches, ça ils ne peuvent pas compter dessus ! » dit la parole de l'Alaka'i.

Ce mystérieux chef de guerre qui fait parler de lui partout dans la région, maintenant, personne ne sait de qui il s'agit. Les indépendantistes trop bavards racontent qu'il ne vient jamais aux réunions, et qu'il envoie quelqu'un parler pour lui à la place ; forcément, au moins les envahisseurs ne peuvent pas l'attraper s'ils surprennent un rassemblement.

Malgré tout ce qui se passe sur Ula-Ula, notamment du côté de Kokohio, une ville tranquille servant désormais de gigantesque camp de prisonniers à l'ennemi, les populations des petits villages comme Toko ont tendance à rester à l'écart des ennuis.

Peu d'entre les habitants de ce hameau comptent parmi les rangs des rebelles, et moins nombreux encore sont ceux qui viennent s'en vanter ; l'ancien maire, destitué de ses fonctions par la nouvelle forme de gouvernement, prône à qui veut l'entendre la paix et l'adaptation, quand bien même son propre peuple risque d'être suspecté si quelque chose arrivait aux Unysiens.

Néanmoins, bien que cette perspective de paix semble avoir fait son chemin dans les esprits des villageois, les sujets de discussion abordés tournent souvent autour des colonisateurs. Particulièrement lorsqu'il y en a plus qu'à l'accoutumée, comme c'est le cas ce matin-là.

Si le marché du village n'est pas exceptionnellement grand ni riche en produits venus de partout, il s'y trouve toujours beaucoup d'animation, si bien qu'un moment de distraction suffit à se perdre dans toutes les conversations répandues alentour.

Des effluves exotiques flottant dans l'air aux couleurs vives des baies et diverses épices, le spectacle offert par cette grande place circulaire entourée d'étals est des plus alléchants.

Chaque habitant vient discuter avec vendeurs ou autres clients, et ça finit par devenir un brouhaha sans nom dans lequel il règne pourtant un soupçon d'harmonie, apporté par la proximité de la nature et de tous les pokémons sauvages environnants.

« Ces Unysiens, qui sont arrivés hier au soir, qu'est-ce qu'ils font ici ?
— J'ai entendu dire qu'ils ont loué un certain nombre de bourrinos au quartier général local... Ils vont dans le désert ?
— Avec la réputation qu'il a, ce désert, m'étonnerait qu'ils aillent y faire un tour... Les étrangers en reviennent rarement avec toute leur tête... »

Les mains tâtonnant une à une les baies mepo, pour s'assurer qu'elles sont bien mûres, se crispent en entendant les bribes de phrases. Leur propriétaire, jeune femme d'une vingtaine d'années à la peau moins hâlée que la plupart des habitants, fronce le sourcil et tend un peu plus l'oreille pour capter d'éventuelles informations supplémentaires.

Depuis un bon mois qu'elle s'est installée dans le village, elle ne s'est pas tout à fait adaptée au climat paisible qui y règne, et encore moins à la façon presque détachée dont on aborde ces militaires venus de loin. Pas de haine dans la voix, pas de rancœur, juste un genre de curiosité et de méfiance mélangées.

Sur Mele-Mele, ce n'était clairement pas la même histoire, elle pouvait entendre chaque jour la haine déversée comme des coulées de lave sur ces intrus indésirables. A la vérité, elle avait fini par s'y habituer, et à voir cela comme quelque chose de normal, mais sa récente arrivée à Toko l'a confortée dans une idée différente.

Elle, ainsi que deux ou trois autres villageois qu'elle connaît, fait partie de ces rares indépendantistes convaincus qui se font discrets dans les environs. Elevée dans la méfiance des étrangers depuis toujours, cette attitude a fini par se muer en haine au fil des ans.

Côtoyer des gens aux idées révolutionnaires aura inévitablement fini par entacher le peu de compassion qui pouvait lui rester pour l'armée couleur sable.

La seule chose qu'elle peut reprocher à son peuple d'origine, c'est bien la violence ; combien d'Unysiens a-t-on retrouvé couverts de sang dans la nature, ces derniers mois ? Si encore c'étaient tous des militaires elle ne dirait rien, mais certains semblaient civils...

D'un seul coup la voilà rappelée à l'ordre par le vendeur en face d'elle ; le sourire aux lèvres et l'étincelle joueuse dans le regard, il semble attendre quelque chose. Après quatre, cinq battements de paupières fatigués, elle scrute un instant ses mains pleines de baies mepo, et les tend docilement à l'homme d'âge moyen.

« Tu as l'air exténuée, aujourd'hui, remarque-t-il en fronçant légèrement le sourcil, creusant par là même un pli soucieux sur son front mate. Est-ce que tu dors comme il faut, au moins ? »

Elle répond d'un hochement de tête distrait, et s'efforce d'étirer ses lèvres en une parodie de sourire. Si le marchand n'est pas dupe, il a assez de tact pour ne rien en dire.

« Et voilà, trois baies mepo bien mûres. Voyons, ça te fera... deux pokédollars. Argh, j'ai du mal avec cette monnaie étrangère, encore maintenant...
— C'est long de s'habituer à l'inconnu, mais j'imagine que viendra un jour où l'on saura tous combien coûte chaque fruit en pokédollars », fait remarquer la jeune femme sur un ton badin, espérant avoir tort en son for intérieur.

Pensif, le vendeur lui renvoie son léger sourire. Avec ses mèches noires ornées de plumes de piclairon sauvage, et son regard couleur d'encre, elle sait s'attirer la sympathie de n'importe qui. Personne ne connaît son histoire, et rares sont ceux qui ont un jour posé la question, depuis qu'elle est là ; il hésite un moment, mais elle ne semble pas en avoir fini.

« Dis voir, Karel... »

Elle a soufflé les mots à mi-voix, du bout des lèvres, comme par crainte qu'on l'entende. La voilà d'ailleurs qui jette un regard circulaire alentour, pour s'assurer de la relative tranquillité du marché ; les clients commencent à repartir chez eux, parfait.

« Il y a un problème ? Ohé, Cill, tu me fais peur là...
— Désolée, c'est juste... laisse tomber. Je préfère ne pas trop être entendue, on pourrait m'assimiler aux... enfin, tu sais, si je pose trop de questions... »

Aussi agacé qu'intrigué, l'homme croise ses bras sur sa poitrine, laissant le vent caresser sa barbiche noire. Ses yeux auparavant rieurs sont teintés d'une inquiétude bien visible, et ses traits se durcissent.

« Vas-tu en venir au fait, enfin ? Si d'autres clients viennent par ici, tu vas t'enfuir ?
— C'est juste... l'officier qui est venu te voir, hier...
— L'offi— oh, le petit blondin à l'air impressionnable. Eh bien quoi ? Ne me dis pas que tu le trouves tout à fait à ton goût !
— Ne dis pas de bêtise ! pouffe-t-elle avec une étincelle de reproche au fond de l'œil. Non, non. C'est qu'on raconte des choses au sujet des Unysiens, comme quoi il vont aller dans le désert... Et que lui, il est là pour les guider... Enfin j'ai entendu d'autres villageois en parler comme s'ils l'avaient déjà vu dans le coin, je n'en sais rien... »

Interloqué, le quinquagénaire se gratte la tête, n'ayant vraisemblablement pas compris où elle voulait bien en venir avec toutes ces phrases entremêlées. Seulement, avant qu'il n'ait le temps de lui poser la moindre question, elle tourne les talons et lui intime d'oublier cette conversation inutile.

« Cill...! Bon sang, mais qu'est-ce qui peut bien lui prendre ? »


* * *

L'odeur de cigare est bien vite dissipée, à la fois par le parfum délicat propagé par le cériflor, et par l'air entrant à travers la large fenêtre.

Le général de division Jackson a toujours mis un point d'honneur à s'accorder le plus de confort possible, et ses pokémons y contribuent pleinement, en lui rendant des services triviaux plutôt qu'en combattant pour lui — sa réputation de très mauvais dresseur n'est d'ailleurs pas usurpée.

Dès neuf heures le matin, il apprécie de déguster un petit-déjeuner copieux dans le vaste bureau qu'il a pu extorquer au directeur de l'hôtel, non sans plaintes de la part de celui-ci. S'ensuit un moment de détente, au cours duquel il allume la radio et...

« Bon sang ! » grogne-t-il tandis qu'on frappe à la porte.

Un moment il songe à se lever et à dire ses quatre vérités à la personne qui ose le déranger lors de son début de matinée, mais la pensée qu'il peut s'agir de quelque chose d'important le remet bien vite sur le chemin de ses responsabilités. D'une voix plus calme il intime au visiteur d'entrer, et tâche de paraître serein dans son fauteuil.

Apparaît alors son jeune aide de camp, encore peu familiarisé à son uniforme qui ne lui sied pas tout à fait — la ceinture de travers étant une récurrence chez lui. Du haut de ses vingt-deux ans, air fringant et dévoué, le sergent Stan Waller est le subalterne rêvé pour tout officier ayant tendance à déléguer de temps à autre.

L'œil brun alerte du général se pose brièvement sur la serviette que le jeunot a sous le bras, et lui lance un regard lui signifiant d'expliquer la situation. L'autre acquiesce et pose son bien sur la surface boisée.

« J'ai ici la transcription de l'appel passé par le général Macarthur, à sept heures quinze ce matin, mon général.
— Eh bien ? soupire Jackson en lissant sa moustache, sourcil froncé.
— Voulez-vous que je vous le résume...? »

Un léger ricanement de l'officier supérieur, et voilà l'aide de camp tout rouge et décontenancé.

« Allons, Waller, c'est ce pourquoi je vous paie, faites donc. Le temps de retrouver mes lunettes, vous pourriez l'employer à me résumer ça une dizaine de fois. Je vous en prie. »

A dire vrai, ce n'est pas lui-même qui paie ses subalternes, mais le dire d'une telle façon lui semble avoir plus d'impact sur le pauvre jeunot qui ne sait pas où se mettre.

Le sergent tâche de retrouver sa contenance, et récupère le dossier posé sur le bureau pour y jeter de nouveau un œil — par crainte de négliger des éléments, ce que Jackson ne manquerait pas de lui reprocher plus tard. S'éclaircissant la voix au préalable, il se tient droit et regarde le supérieur attentivement.

« Eh bien tout semble bien se passer au village Toko, monsieur, aucun incident notable... Mis à part à propos de Weigall, le général semble satisfait.
— Le lieutenant Weigall ? Allons bon, il a encore fait peur aux jeunes recrues ?
— Non, ce n'est pas ça monsieur... Ce qu'en dit le général Macarthur, eh bien, il serait un peu, euh, dissipé. C'est-à-dire, il semble peu hostile à l'égard des natifs alolais, et peut-être que ça pourrait poser problème... »

Le général semble réfléchir un moment, les yeux perdus dans la contemplation du paysage par la grande fenêtre. Puis se retourne tranquillement vers Waller, pour balayer le problème d'un revers de main ; surpris par le geste vif, l'aide de camp réprime tout juste un sursaut.

« Laissez ça de côté pour le moment, ce n'est pas un problème à l'heure actuelle. Croyez-le ou non, mais s'il se retrouve face à des Alolais qui veulent sa peau, il n'hésitera pas à appuyer sur la détente. Peut-être pas pour la cause, mais pour sa vie, ça oui. Bien, vous pouvez disposer.
— A vos ordres mon général ! »

Aussitôt dit aussitôt fait, le jeune bureaucrate en uniforme disparaît derrière la porte, qui se ferme dans un claquement sec.

La main du général tourne le bouton de la radio, et laisse la pièce s'emplir d'une musique douce.