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Prisonnier [O-S] de Kloana



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» Auteur : Kloana - Voir le profil
» Créé le 21/01/2017 à 20:36
» Dernière mise à jour le 01/03/2017 à 16:29

» Mots-clés :   Drame   Kalos   One-shot   Romance   Slice of life

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Le paradoxe du bonheur
Les bruits de la foule s’intensifiaient. De vives lumières chatoyantes éclairaient la scène. Un Galopa et son dresseur avaient fait leur apparition, incitant les spectateurs à crier de plus belle. L’homme, portant un costume de scène aux tons orangés, chevaucha le Pokémon et débuta le numéro qu’il avait longtemps préparé. Il exécuta plusieurs figures avec son Galopa, avant d’être rejoint par un autre dresseur et son Zeblitz. Ensemble, ils enchaînèrent les tours, sous les yeux émerveillés du public. La musique résonnait à travers le chapiteau, et se propageait à l’extérieur.
La nuit noire était parsemée d’étoiles scintillantes. Ce soir, la pleine lune illuminait le ciel. Les barreaux d’une petite cage un peu en retrait reflétaient la lumière argentée de l’astre vespéral.

Attachée par une lourde chaîne et tapie dans l’obscurité de la cellule, une petite créature tremblait sous le vent froid. Ses yeux ébène mi-clos, les oreilles rabattues, le petit Hélionceau faisait peine à voir. Ses os saillaient sous sa maigre chair ; mal nourri, il peinait à se lever. Mais il allait devoir trouver du courage et puiser dans ses dernières forces pour se mettre debout. Car bientôt il viendrait le chercher… Et il ne se ferait pas attendre… Le jeune Pokémon n’était pas en mesure de lui tenir tête. Sous sa fourrure charbonneuse se cachaient les multiples coups et blessures que celui-ci lui infligeait lorsque l’Hélionceau n’exécutait pas parfaitement ses ordres. En cette douce soirée, il ne supporterait pas le fouet de son « maître ». Sa vie ne tenait plus qu’à un fil.

Le Pokémon décida enfin de se lever, et d’une démarche gauche se dirigea vers sa gamelle contenant les restes de son repas, qu’il avait conservés précieusement pour les manger avant le spectacle. L’odeur et l’aspect de sa nourriture le rebutèrent quelque peu. Mais s’il ne mangeait pas, il maigrirait de plus en plus jusqu’à devenir un tas d’os. S’il n’obéissait pas, ses vertèbres se briseraient sous l’impact du fouet. S’il ne luttait pas pour sa vie, personne ne le ferait à sa place. Qu’importait ses actes, s’il n’agissait pas correctement, il mourrait tout simplement.
Des bruits de pas lourds se firent entendre non loin. Le petit Pokémon se dépêcha d’avaler sa dernière bouchée, et vint s’asseoir au milieu de la cage. Il fit de son mieux pour garder son calme et regarder droit devant lui ; mais ses yeux trahissaient son inquiétude grandissante. Il huma l’air et reconnut son odeur. Il était là… Son maître tyrannique, avec lequel il se produisait depuis un bon moment.

« - Allez, bouge un peu, sac à puces ! Ça va être à nous, j’espère que tu n’as pas oublié les mouvements que je t’ai appris, lança l’homme en pointant une cravache vers le chétif félin. Tu as intérêt à être à la hauteur, sinon, tu sais ce qui t’attend plus tard… »

L’homme détacha l’extrémité de la chaîne du Pokémon et saisit cette dernière, tirant dessus pour l’amener à l’intérieur du chapiteau. L’Hélionceau suivit l’homme du mieux qu’il le put, et se retrouva sur la scène. Une foule d’applaudissements l’y accueillit, et il se sentit un peu réconforté. Tant qu’il serait sous le feu des projecteurs, il ne tenterait pas de le frapper. Quand le dresseur enleva le lien, le jeune fauve se plaça au centre et attendit patiemment l’ordre de l’homme. A son signal, il décocha un premier Lance-Flamme tout autour de la scène, qui fut alors cerclée par le brasier. Le petit Pokémon se mit à courir près des rubans ignés, avant de rejoindre le centre et sauter dans un premier cerceau que son maître avait amené. Il ressentait la douleur dans chacun de ses muscles, mais ne laissa rien paraître.

Il continua à courir et sauta dans un deuxième anneau, plus étroit que le précédent et plus haut. Il était déjà essoufflé, mais les cris enthousiastes du public l’encouragèrent, et le Pokémon se prépara à sauter dans le troisième anneau, embrasé par des langues ardentes. Il réussit sans aucun problème à le franchir, avant d’être appelé par le dresseur. Un Luxio se tenait près de l’homme et envoya une Fatal-foudre vers le haut. L’Hélionceau savait ce qu’il devait faire. Il répliqua avec un autre Lance-flamme, un peu moins puissant que le premier, qui vint heurter l’attaque adverse, provoquant une explosion de lumière se dispersant dans tout le chapiteau. Les spectateurs, ravis, se levèrent et applaudirent en criant ; le numéro semblait avoir été apprécié. Le petit lion sourit et poussa un soupir de soulagement tandis qu’il reprenait son souffle ; ce soir, tout s’était bien passé. Son maître n’aurait aucune raison de le réprimander. Les trois artistes se retirèrent et laissèrent place à une gymnaste et son Mysdibule. Des humains vinrent féliciter le dresseur, tandis qu’un autre récupérait son Luxio. Une jeune fille vint s’accroupir devant le petit Pokémon feu et lui remit sa chaîne autour du cou en lui donnant quelques caresses. Puis elle donna la chaîne à son collègue et celui-ci l’emmena vers l’extérieur.

Ils arrivèrent devant la cage. Hélionceau dressa ses oreilles, non mécontent de pouvoir se reposer. Quand soudain, il sentit qu’on le prenait par la peau du cou. Affolé, il s’agita mais l’emprise se fit de plus en plus forte et il commença à gémir de douleur. Le dresseur envoya le corps du Pokémon à l’intérieur de la cage, où celui-ci percuta violemment les barreaux. Il se releva difficilement, et pointa ses yeux ébahis en direction de son maître. La pauvre créature recula, baissa ses oreilles et se recroquevilla au fur et à mesure que l’homme s’approchait, la cravache à la main, le regard assassin.

« J’ai vu quelque chose dans ton regard, tout à l’heure… On aurait dit… de l’espoir ? »

L’homme leva le bras et frappa une première fois le dos du Pokémon avec sa cravache. Hélionceau poussa un gémissement de douleur et recula encore. Mais le contact glacial avec les barreaux de sa cage lui fit comprendre qu’il ne pouvait se retirer davantage. Il lança un regard interrogateur à son persécuteur ; qu’avait-il fait de mal ? Pourquoi méritait-il d’être puni ?

« Ne me regarde pas comme ça, sale bête ! »

Le pitoyable Pokémon fut rué de coups par l’être abject qu’était son maître. L’Hélionceau poussait des cris stridents, chaque coup de cravache rendait sa peau plus douloureuse encore. Le rire insensible du dresseur se mêlait aux plaintes du petit tas de fourrure. Après une bonne dizaine de minutes, l’homme se calma et contempla dédaigneusement son Pokémon. Les yeux humides de ce dernier étaient tournés vers le sol, n’osant plus regarder l’humain de peur d’être à nouveau battu.

« Arrête de te poser en victime. Ici, c’est la loi du plus fort. Les faibles n’ont que ce qu’ils méritent et rien à espérer. »

L’homme sortit de la cellule et la ferma avec un lourd cadenas. L’Hélionceau tremblait encore, sous le choc. Du sang perlait dans sa fourrure et de fines gouttelettes de ce liquide écarlate tombaient sur le sol. La respiration haletante, le Pokémon avança lentement vers le centre de sa cage d’un pas chancelant. Il s’assit et entreprit de se lécher afin de nettoyer ses nouvelles plaies. Il se retint de gémir quand sa langue râpeuse passa sur ses blessures. Après un bon moment, le saignement fut enfin arrêté. Le Pokémon s’approcha des barreaux, s’assit et leva ses yeux d’encre vers le ciel. La lune éclairait le petit lion et son pelage brun prenait des reflets argentés.


Pendant combien de temps encore vais-je subir tout cela ?
Pourquoi moi ? Qu’ai-je fait ?
Je ne veux plus mener cette vie…
Je n’en peux plus…
Quelqu’un…
Que quelqu’un m’aide !


Le vent apporta une douce odeur inconnue. Un parfum frais et délicat aux notes sucrées. Hélionceau baissa sa tête par instinct et ses yeux se posèrent sur une créature de la même taille que lui. A sa fourrure majoritairement rose, le Pokémon feu reconnut les traits d’une Skitty. Elle portait à son cou une clochette attachée avec un ruban en satin blanc. Un second grelot, un peu plus gros, était noué à sa queue par un autre ruban ivoire. Les rayons argentés de la Lune luisaient sur son magnifique pelage et l’inconnue semblait briller dans la nuit obscure. La jolie Skitty regarda l’Hélionceau et lui sourit. Surpris, il recula d’un pas, avant de revenir vers elle. Et il lui sourit en retour.

Je suis mort ce soir-là.

***
« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, merci à tous de votre venue ! »

Les artistes retournaient dans leurs loges pendant que le public se relevait en les acclamant. Les parents aidaient leurs enfants à remettre leurs vestes avant de s’habiller et de se préparer à quitter le chapiteau. Par son grand succès, le Cirque des Couleurs avait dû prolonger son séjour dans la ville de Yantreizh. Depuis près d’un mois, une durée assez exceptionnelle pour un cirque, les spectacles s’enchaînaient et les affaires prospéraient. Cette soirée était l’une des nombreuses à voir les gradins entièrement remplis.

A l’extérieur, une brise fraîche caressait aigrement le visage de l’Hélionceau. Retourné dans sa cage, après quelques insultes et coups de pieds de son dresseur, celui-ci était maintenant en train de discuter avec la jolie Skitty. En cette douce nuit, les rubans qui maintenaient ses deux clochettes étaient de couleur parme. Chaque soir, elle venait lui rendre visite, attendant que les humains s'éclipsassent pour le rejoindre. Depuis le soir où ils s’étaient rencontrés, le petit Pokémon Feu avait retrouvé sa joie de vivre. Cette adorable amie lui insufflait son énergie pour tenir jusqu’au lendemain. Leurs discussions étaient assez variées, Hélionceau aimait écouter la jeune Skitty lui parler de ses participations au Music-Hall de Méanville. Pour certaines raisons, son dresseur et elle étaient revenus dans leur ville d’origine pour un bon moment.

Depuis combien de temps es-tu dans ce cirque ? Tu dois être sacrément agile !

Il ne savait quoi lui répondre à cet instant.

J’y suis depuis aussi longtemps que je ne m’en souvienne… J’ai appris de nombreuses choses, c’est sûr.

Il se leva et commença à marcher sur ses pattes avant. Les yeux de son amie reflétaient son admiration. Hélionceau continua à marcher de la sorte, avant de se remettre à quatre pattes.

C’est incroyable !

La Skitty s’était rapprochée. Le fauve se sentait gêné.

Ce n’est pas si difficile, avec de l’entraînement…

Elle essaya à son tour, mais retomba lourdement sur le dos. Elle se mit à rire, et il en fit de même.

Je suis sûr que tu y arriveras un jour !

Vraiment ? Je m’entrainerai et te montrerai ça, alors !


Hélionceau la regarda avec des yeux attendris. Skitty détourna le regard, embarrassée. Puis elle se rapprocha de la cage et releva sa tête, plongeant ses prunelles dans les siennes.

Je suis vraiment contente de t’avoir rencontré.

Les murmures du Pokémon à la fourrure rose semblèrent être sortis de l’imagination du petit félin. Et pourtant… Il savait qu’il ne les avait pas rêvés.

Moi aussi… je suis heureux de te connaître, Skitty.

La nuit avançait et il fut l’heure pour le Pokémon Chaton de rentrer. Comme à chacun de ses départs, elle vint coller son museau contre le sien, à travers les barreaux. L’un comme l’autre rougirent, avant qu’elle ne se retournât, le grelot tintant d’un son apaisant, et ne s’éloignât du petit lion, puis du chapiteau. Le Pokémon feu la suivit des yeux, s’assurant qu’elle parvînt à quitter cet endroit sans encombre. Perdu dans ses pensées, il fut soudain surpris par des bruits de pas proches. Deux hommes, plutôt baraqués, encadraient une jeune fille aux cheveux bruns légèrement ondulés, attachés en couettes basses. Ses yeux céruléens trahissaient sa peur. Les deux hommes l’emmenèrent dans la cage vide près de celle de l’Hélionceau. L’un d’eux sortit son trousseau de clefs de sa poche, ouvrit la porte et jeta littéralement la jeune fille dans la cellule.

« - Vous pensez vraiment qu’en m’enfermant, ça changera quelque chose ? » leur envoya-t-elle tandis que les deux gardes s’éloignaient.

La jeune fille se releva péniblement et s’approcha des barreaux de sa cage. Elle resta figée, ne prêtant plus attention à ce qui l’entourait. Comme piégée dans son propre monde. Le vent faisait doucement flotter les mèches de cheveux qui n’avaient pas été attachées. En la regardant de plus près, Hélionceau constata que cette fille avait sûrement dû être réprimandée avant de venir ici. Sur son bras droit se dessinaient les marques de nombreux coups. Sa légère robe blanche à bretelles était déchirée, sale, tout comme son gilet noir et épais. Ses pieds nus viraient au rouge à cause du froid mordant. Sa main se mit à bouger ; il la vit détacher ses cheveux et laisser retomber les élastiques au sol. La fille afficha une expression indéchiffrable sur son visage.

Pourquoi est-elle ici ?

« - Je ne suis pas normale. Quand les hommes font une découverte qui dépasse l’entendement, ils préfèrent l’ignorer ou bien la faire disparaître. Dans mon cas, ils ont opté pour la première option. J’ai de la chance, ils n’ont pas encore décidé de me tuer.»

De quoi parle-t-elle ?

« - Hélionceau, tu n’as pas besoin de parler si doucement. Je t’entends, et je te comprends. »

Ces mots surprirent le petit Pokémon. Ses yeux d’encre fixaient désormais ceux de l’humaine. Celle-ci détourna la tête et plongea son regard azuré dans celui du Pokémon feu.

« - J’ai une question pour toi. Avant que je n’arrive, j’ai cru voir un Skitty se faufiler entre les buissons. Tu connais ce Pokémon, n’est-ce pas ?
- C’est pas tes affaires ! répondit-il, piqué au vif.
- Donc je ne me trompe pas. Pourquoi lui parles-tu ?
- Elle est mon amie, j’aime discuter avec elle, je suis heureux quand je la vois, assure-t-il en soupirant.
- Tu dis que tu es heureux, mais sais-tu au moins ce que c’est, le bonheur ?
- Pourquoi me demandes-tu…
- Tu peux y réfléchir, mais tu ne pourras répondre, le coupa-t-elle. Le bonheur, on a tous l’impression de le connaître, mais il s’agit en réalité d’un concept indéterminé. Même si tu cherches à être heureux, tu ne pourras jamais dire en termes précis et cohérents ce que tu désires réellement. Car on n’est jamais satisfait de ce que l’on possède déjà.
- Mais pourquoi me parles-tu de tout ça ? Je ne comprends rien ! Et mes histoires ne te regardent pas !
- Je ne fais que t’expliquer un fait. Nous vivons dans un endroit où n’existe pas la compassion. Je ne te dis pas ça pour t’embêter, mais pour te faire garder les pieds sur terre. »

Le petit Pokémon se retourna, contrarié, et décida de ne plus écouter sa nouvelle camarade de cellule. Il se coucha sur son flanc droit et ferma les yeux. L’image de sa douce amie vint l’apaiser et lui permit de s’endormir rapidement.

***
Un saut. Puis une roulade avant de se relever et de tenir sur les deux pattes arrières. Un anneau enflammé, une vrille pour le traverser. Une course qui s’enchaînait, un autre saut pour grimper sur un fil de fer épais. Tenir en équilibre tout en continuant d’avancer. Atteindre l’autre bout et terminer la chorégraphie en faisant un salto avant pour retomber au sol. Voilà le nouveau numéro de l’Hélionceau, qu’il s’efforça d’exécuter du mieux qu’il pût, malgré sa fatigue cuisante. A chaque fois que le Pokémon posa une de ses pattes sur le fil, celui-ci oscilla et il parvint difficilement à rester dessus. Il utilisa alors sa queue en tant que balancier et s’appliqua à rester bien droit, en respirant calmement. Le regard fixe, il avança petit à petit, toujours plus loin avant de vaciller et de tomber. Pour une fois, son « dresseur » était occupé avec un autre de ses Pokémon ; le petit lion s’entraînait donc seul.

« - Oh, c’est là que tu te trouves ! »

Hélionceau reconnut cette voix familière. Il s’agissait d’Asuna, la jeune fille récemment devenue sa camarade de cellule. Il se demanda ce qu’elle lui voulait, cette fois-ci. Dotée d’un don qui selon elle lui empoisonnait la vie, cette fille était capable de comprendre le langage des Pokémon. Elle l’utilisait donc pour parler de temps en temps avec l’Hélioceau. Dès qu’ils discutaient, soit elle lui faisait la morale sur des sujets qu’il ne comprenait pas, soit elle divaguait complètement et lui parlait de choses totalement insignifiantes, voire enfantines. Il avait parfois du mal à la suivre, mais l’appréciait quand même. Tout comme lui, elle était une victime de ce monde odieux. Le Pokémon feu pensait qu’ils devaient s’entraider pour survivre. Dans cet univers impitoyable qu’était le monde du spectacle, ils étaient obligés d’obéir aux ordres s’ils voulaient rester en vie ; un être incapable d’accomplir son rôle de marionnette était inutile.

Hélionceau avait déjà vu plusieurs Pokémon mourir suite aux nombreux coups reçus de leur maître. Si les spectateurs ne se doutaient jamais de la souffrance que les Pokémon enduraient, c’était parce que ceux-ci ne devaient rien laisser paraître. Un jour, un Medhyèna s’était effondré sur scène, sous les yeux ébahis du public ; Hélionceau ne l’avait jamais revu par la suite. Alors, quand il entrait dans l’arène du cirque, il souriait et faisait tout ce qu’il pouvait pour amuser la galerie. Un faux pas et tout s’écroulerait.

Je ne veux pas mourir…
Je vivrai pour la revoir…


« - Hého, tu m’écoutes, Hélionceau ? »

Le petit Pokémon sursauta ; plongé dans ses pensées, il n’avait pas écouté un mot de sa camarade. Il leva vers elle des yeux fatigués, remplis à la fois de tristesse et d’interrogation : que lui voulait-elle ?

« - Qu’est-ce que tu marmonnes, depuis tout à l’heure ? Une formule magique pour invoquer un Pokémon super rare et très fort ? »

Les yeux de la jeune fille scintillaient comme ceux d’un enfant. Elle avait l’air sérieuse quand elle prononça ces paroles. Le Pokémon feu ne sut quoi lui répondre ; Asuna était repartie dans ses délires incompréhensibles. Décidément, cette fille était vraiment bizarre, se dit-il. Il ne fit plus attention à elle et la laissa parler dans le vide. Il se concentra à nouveau, inspira et expira profondément. Il n’avait pas de temps à perdre en écoutant les paroles saugrenues de son amie : il devait maîtriser son enchaînement avant la fin de la journée.

Hélionceau se tapit au sol avant d’effectuer un bond prodigieux qu’il enchaîna avec sa roulade. Il continua ensuite son numéro jusqu’au passage le plus difficile : tenir en équilibre sur le fil. Il entendit vaguement les dires de la jeune fille ; elle était toujours en train de se demander si Hélionceau prévoyait d’invoquer un Pokémon surpuissant ou une créature inconnue à ce jour. Le petit lion poussa un soupir : la jeune fille restait elle-même quelle que fût la situation. Il sourit à cette pensée, et entama sa progression sur le câble. Gonflé par sa motivation, il canalisa son énergie et resta calme : il avança lentement et sûrement. Il fit le vide dans sa tête, ne se concentra que sur son équilibre. Son épaule droite bascula légèrement ; il utilisa sa queue pour se repositionner. Le cordon tangua ; il s’arrêta un instant, puis repartit encore plus déterminé. Le temps sembla se figer autour de lui. Jusqu’à ce qu’il parvînt enfin à atteindre l’autre bout, pour la première fois depuis le début de son entraînement.

J’ai réussi !

Il termina avec son salto avant et se réceptionna avec perfection. Ses pattes tremblaient d’émotion, son cœur battait la chamade. L’espoir brillait dans ses prunelles ébènes. Avec cet enchaînement si bien réalisé, le dresseur de l’Hélionceau ne pourrait lui faire de remarques ou le rouer de coups. Il vit une silhouette féminine s’approcher de lui.

« - Alors, est-ce que ton invocation a fonctionné ? »

Asuna lui demanda ceci en plongeant ses yeux azurés dans ceux du Pokémon. Il sourit ; l’insouciance démesurée de la jeune fille, sa folie enfantine l’apaisait sans qu’il ne comprît pourquoi. Après tout, elle animait les journées de l’Hélionceau. Ses sautes d’humeurs, ses monologues incompréhensibles lui faisaient un peu oublier qu’il risquait sa vie chaque jour. Et ses rendez-vous nocturnes avec Skitty lui donnaient la force de se lever chaque matin.

« - Ce n’est pas une formule pour invoquer un Pokémon, mais pour transformer un humain en Pokémon, répondit-il à la jeune fille, une leur amusée dans son regard.
- Nooon, ne me transforme pas en Chenipotte, s’il te plaît ! »

Hélionceau se mit à rire. La jeune fille prit les paroles de son camarade au sérieux, et tomba à genoux, en pleurant comme une enfant. Le Pokémon vint frotter sa joue contre celle de son amie pour la réconforter. Son cœur se réchauffa, son angoisse s’apaisa le temps d’un moment. Car un bruit fracassant résonna dans les oreilles du Pokémon. Il tourna la tête pour voir ce qu’il se passait.

« - Tu fais encore des fausses notes ! Mais quand vas-tu apprendre, saleté ?! »

Un homme aux cheveux blonds et aux yeux ambrés venait de frapper avec un fouet une Kirlia, qui gisait au sol, impuissante.

« - T’es vraiment qu’une bonne à rien !!! »

Le claquement du fouet sur la peau du Pokémon psy fit écho aux cris déchirants de la Kirlia. Le son horrible de ses plaintes assomma le petit lion. Une vision d’horreur s’offrit à lui. L’homme rua de coups de fouet et d’insultes la pauvre créature qui ne pouvait même pas se défendre. Un liquide écarlate tacha le t-shirt du dresseur suite à un ultime coup de sa part. Il lança un dernier regard méprisant vers son Pokémon avant de s’éloigner. Hélionceau était tétanisé. Le corps de la Kirlia était inerte, ses yeux vides. Il déglutit péniblement et s’approcha, ses pattes le portant à peine. Il s’assit près d’elle et la renifla. Une odeur acerbe émanait du corps. Il poussa doucement son bras du museau. Aucune réaction de la Kirlia. Il l’appela faiblement, en espérant qu’elle l’entendît. Seul le silence lui répondit.

C’est… C’est impossible…

Asuna avait rejoint le Pokémon feu. De son air grave, elle ferma les prunelles de la Kirlia, qui ne verraient plus la lumière désormais. Elle prit délicatement le corps du Pokémon, et l’emmena avec elle. Hélionceau ne savait où la jeune fille se dirigeait, mais il était incapable de réfléchir. La mort venait de foudroyer à nouveau un être innocent. Le cirque, l’égoïsme des hommes avait fait une nouvelle victime. Il sortait et rentrait ses griffes, les larmes lui montaient aux yeux. Il avait été impuissant. Il n’avait pas osé bouger pour l’aider, il avait eu peur de ce qui pouvait lui arriver en représailles. Tout ce qu’il voulait, c’était vivre. Même si pour cela il devait abandonner les siens.

Le reste de l’après-midi passa à une vitesse fulgurante. L’Hélionceau accomplit machinalement les tâches qui lui avaient été assignées. Le soir, il montra sans envie l’enchaînement pour lequel il avait tant travaillé. Il n’entendit pas les cris et applaudissements du public quand il termina son numéro. Son esprit était obnubilé par la Kirlia. Le contact de son museau avec sa peau avait été glacial. L’odeur mortelle du Pokémon le hantait. Maintenant assis dans sa cage, Hélionceau peinait à manger. Il se força néanmoins, car s’il ne le faisait pas, il risquait de s’affaiblir davantage. Il renifla bruyamment ; cette fois, l’odeur de la pluie emplit ses narines. Des nuages gris menaçants avaient envahi le ciel. Bientôt l’orage éclaterait. Un premier éclair apparut brièvement à travers les nuages avant que le grondement du tonnerre ne retentît. Un vent violent vint secouer les arbres, emportant les fines gouttes qui avaient commencé à tomber. Elles s’abattirent sur le visage de l’Hélionceau à travers les barreaux. Il se secoua et plissa ses yeux d’encre ; ce soir, la jolie Skitty ne viendrait pas. Anéanti et épuisé, il se mit en boule dans un coin de sa cage et repensa à sa journée.

Je…
Je ne veux pas…
Mourir…


Un bruit dans les fourrés attira son attention. Il releva la tête et aperçut avec surprise l’être qu’il voulait le plus voir à cet instant…

Que fais-tu ici ?!

Le pelage de la Skitty ruisselait déjà à cause de la pluie. Elle secoua sa tête, sa clochette résonna doucement.

Je ne peux pas rester longtemps… Mais je voulais te voir !

Hélionceau se sentit défaillir. Ces mots… il les avait tant espérés, tant attendus… Etait-ce réel ? Elle avait bravé le froid et la pluie… Pour venir le voir. Il ne lui en fallait pas plus.

Tu vas attraper froid, si tu restes ici !

Hélionceau sortit les griffes ; il regretta aussitôt ses paroles. Plus que tout au monde, il voulait qu’elle restât avec lui, juste un instant de plus…

Je le sais bien… Mais laisse-moi te voir… Encore un peu, s’il te plait !

Le fauve passa son museau à travers les barreaux. Il ne désirait qu’une chose : pouvoir s’échapper et être auprès d’elle. Skitty approcha son museau du sien et ils se touchèrent. Elle avait un regard triste.

Je dois partir… Mais je reviendrai vite.

Elle s’éloigna un peu avant de se retourner.

C’est vraiment douloureux… Je voulais rester plus longtemps.

Skitty partit précipitamment, les gouttes tombaient avec encore plus d’intensité. Le petit félin poussa un cri de rage et de désespoir ; pourquoi fallait-il que la pluie tombât ce soir-là ? Il posa ses pattes sur les barreaux et se mit à les griffer comme il pouvait.

Laissez-moi… la rejoindre… Je veux juste… La revoir…. Encore…

Hélionceau se résigna après quelques minutes, et se dirigea d’un pas traînant vers le centre de sa cage. Il s’y allongea, posant sa tête sur le sol glacé. Alors que la petite créature fermait les yeux, il entendit une voix lui parler. Il releva la tête et se tourna en direction de la cellule voisine.

« - Eh, Hélionceau… Arrête de te morfondre. Tu as pu la voir, finalement. Et ce que nous avons vu aujourd’hui n’est que la triste réalité. C’est pourquoi, tu peux te dire que tu as eu de la chance. Celle de ne pas mourir aujourd’hui. Mais qui, sait peut-être que demain ce sera moi, ou bien toi ?
- Tais-toi ! Parvint-il à lui crier après plusieurs heures sans prononcer le moindre mot.
- Ca y’est, tu reparles enfin, répondit-elle en riant. Tu sais très bien que je ne dis que la vérité, je n’ai aucune raison de te mentir. La vie, qu’elle soit humaine ou Pokémon, est précieuse. Ton existence même n’est pas anodine, Hélionceau. Alors, je vais juste te donner un conseil, qui pourrait te servir plus tard. N’oublie pas que tu existes. Tu es ce que tu es.
- Je ne suis rien, dit-il sèchement. Je ne suis même pas capable de sauver quelqu’un. Je suis trop lâche pour ça. J’ai trop peur… Peur de mourir en étant oublié de tous. De toute façon, c’est ce qui m’attend…
- Comment peux-tu dire ça ? Tu as quelqu’un pour se souvenir de toi ! s’emporta-t-elle. Si tu devais mourir maintenant, tu penses que tu n’existeras plus et que ta vie n’aura pas valu la peine d’être vécue. Mais je ne suis pas de cet avis. Cette Skitty qui vient te voir tous les soirs… Elle, elle ne t’oubliera pas. Tu as encore quelque chose à quoi t’accrocher. Moi je n’ai rien. Personne pour pleurer ma mort ou pour se souvenir de moi. Alors…
- Je ne comprends pas pourquoi tu me dis ça !
- Ce que je veux dire, c’est que même si tu meurs, tu continueras d’exister.
- Hein ? Mais c’est impossible ! Arrête de dire n’importe quoi, tu délires encore !
- Je suis sérieuse. On dit qu’exister c’est être là, présent dans le temps et l’espace. Mais un défunt qui reste figé dans les mémoires de ses proches n’est-il pas plus vivant qu’un être doté d’une vie où il n’a personne pour se souvenir de lui ? »

Le Pokémon feu ne sut plus quoi lui répondre. Il se contenta de baisser la tête et poser les yeux sur ses pattes brunes, tandis que l’humaine observait le ciel voilé dans sa cellule. Il n’avait plus le cœur à parler. Et il n’avait pas besoin de se disputer inutilement avec Asuna. Ce qui était arrivé aujourd’hui l’avait suffisamment bouleversé.

« - N’aie pas peur de la mort. Donne un sens à ton existence avant d’entamer la nuit éternelle. »

Asuna s’allongea et ferma les yeux. Sa respiration se fit régulière et le sommeil la gagna. L’Hélionceau l’observa, avant de se coucher à son tour. Il réfléchit aux paroles de la jeune fille. En fermant les yeux, l’image de la Skitty apaisa son esprit tourmenté et fatigué.

Je vivrai pour toi, pour te revoir…
Alors ne m’abandonne pas, s’il te plaît !


***
Après l’entracte, une Milobellus majestueuse venait de plonger dans un bassin d’eau, situé au milieu de la scène. Les vitres de la cuve étaient transparentes, les spectateurs contemplaient les mouvements gracieux du Pokémon. Celui-ci nagea de plus en plus vite, avant de remonter à la surface et d’exécuter un saut prodigieux. Ses écailles luisantes et sa beauté naturelle faisaient l’émerveillement du public. Elle retourna dans l’eau en vrille, puis adressa un puissant Hydrocanon aux cieux tout en continuant de tourner. Les spectateurs assistèrent à la formation d’une magnifique fontaine. Un arc-en-ciel apparut grâce à la lumière des projecteurs. Les cris et les applaudissements de la foule retentirent. Puis une femme, qui semblait être le dresseur de la Milobellus, envoya deux autres pokéballs : des Draco en sortirent. Avec la Milobellus, ils accomplirent une danse aquatique, sous les regards charmés du public. Ils terminèrent leur numéro et savourèrent leur moment de gloire. La dresseuse s’inclina, puis rappela ses Pokémon. Ils se retirèrent et laissèrent place à un couple d’humains qui allait présenter lui aussi des enchaînements aquatiques.

Attaché à une chaîne en attendant son passage, le petit Hélionceau resta assis à observer ses compagnons. Une jeune fille, arrivée nouvellement dans le cirque, lui avait donné un bain et l’avait brossé pour lui donner meilleure allure. Il avait passé un bon moment avec cette gentille personne. Maintenant, il patientait en étudiant les mouvements de ses camarades. Certains répétaient avant leur passage, d’autres se reposaient, tout comme lui. Il chercha des yeux son amie Asuna, mais ne parvint à la distinguer parmi ses semblables. Il soupira ; le temps s’écoulait lentement de son point de vue. Les minutes défilèrent, jusqu’à ce que son maître vînt le chercher et l’emmenât sur scène. Le petit lion reproduisit son numéro avec perfection, apprécia les acclamations des spectateurs puis retourna en coulisse. Son enchaînement avait été éphémère, comparé à sa longue attente. Et, comme chaque jour, l’homme ramena le Pokémon feu dans sa cage, lui donnant quelques coups de pieds au passage.

Il tourna la tête en direction de la cage voisine, mais n’y découvrit personne. La petite bête soupira, puis entendit un bruit venant d’un fourré. Il en sortit l’adorable Skitty qu’il côtoyait depuis maintenant un mois. Hélionceau se précipita vers les barreaux de sa cellule et y passa à travers son museau. Le Pokémon rose s’approcha et l’effleura avec sa truffe. Il sourit, elle aussi. Le cœur du lion battait d’excitation.

J’ai l’impression de ne pas t’avoir vu depuis une éternité, Hélionceau !

Skitty lui souriait joyeusement. Sa queue se balançait, montrant son impatience et son enjouement. Elle le regardait, fixant les prunelles de son ami.

Tes yeux sont si beaux, Hélionceau…

L’expression attendrie du Chaton fit chavirer le petit fauve. Il ne s’y attendait pas. Le concerné baissa la tête, sentant ses joues le chauffer.

Que… pourrais-je dire de toi… Skitty ?

A son tour, elle fut embarrassée. Le cœur de l’Hélionceau battait si fort qu’il pouvait lui-même l’entendre. Il s’avança à nouveau en la regardant et lui sourit. Skitty releva la tête et ils restèrent ainsi un moment… Puis le Pokémon à la fourrure rose engagea la discussion, non sans cacher sa gêne, qui était évidente…

Alors qu’ils discutaient de leur journée, les deux Pokémon entendirent des bruits de pas. A regret, la jeune Skitty écourta sa visite et s’enfuit dans les fourrés. Agacé, Hélionceau scruta l’obscurité pour voir qui avait interrompu son unique moment de joie et de détente de la journée. Deux hommes, dont l’un d’eux était son dresseur, entouraient Asuna. Ils la jetèrent dans sa cellule, avant de tourner les talons, le dresseur lançant un regard noir au Pokémon feu quand il passa devant sa cage. Celui-ci se précipita vers Asuna, qui affichait un sourire aux lèvres.

« - Héhéhé… J’ai réussi à avoir des feuilles et un stylo… Je vais avoir de quoi m’occuper ! »

Hélionceau la vit gribouiller sur le papier blanc. Il se demanda ce qu’elle fabriquait encore.

« - Hélionceau… Le cirque s’est enfin décidé à changer de ville. Pour être honnête, il était temps, ça fait déjà deux mois qu’on est ici. J’ai entendu une conversation tout à l’heure, et nous allons partir pour une autre région d’ici une semaine. »

A ces mots, le Pokémon se mit à trembler. S’il devait quitter la ville, alors cela signifiait qu’il ne pourrait plus voir la Skitty. Il s’assit, et tenta de réfléchir calmement à la situation. Mais l’idée de quitter son amie emplit peu à peu ses pensées, au point que son cœur commençât à lui faire mal.

« - Je… Je ne veux pas…
- Je sais, Hélionceau.
- Je ne peux pas partir ! Je veux rester avec elle ! Pourquoi… Pourquoi maintenant… »

Les larmes noyèrent ses yeux de jais. Jamais une telle douleur ne s’était emparée de lui. Comme en réponse à ses plaintes, le ciel se couvrit de nuages menaçants, voilant la lune et plongeant les deux êtres dans une obscurité encore plus profonde. Le vent s’agitait et ébouriffait les poils du lionceau. Les cheveux d’Asuna semblaient danser, tandis que ses yeux bleus fixaient le pauvre Pokémon.

« - Les miracles n’existent pas, tu sais. Par contre, tu peux provoquer ta chance. Mais si tu souhaites que quelque chose de bien se produise, un tas de mauvaises choses arriveront. Je suppose que c'est la façon dont le monde reste en équilibre ; bonne ou mauvaise, tout reste à zéro. Tu y as déjà pensé, n’est-ce pas ?
- Hein ? De quoi est-ce que tu parles ? répondit-il en ayant à peine compris les paroles de la jeune fille.
- T’enfuir de cet endroit.
- Oui, j’ai déjà essayé même, mais…
- Eh bien, ce sera l’unique occasion qui se présentera. On va s’enfuir ensemble. Mais avant, je vais écrire mon testament, que tu conserveras si je ne parviens pas à m’échapper…
- Hein, quoi ? Attends, que veux-tu dire ?
- Toi aussi, tu devrais écrire une lettre. On ne sait jamais, acheva-t-elle, ses yeux bleus plongeant dans ceux de l’Hélionceau. Et ne t’inquiète pas, je t’explique mon plan juste après.
- Asuna… soupira-t-il, lassé et vaincu. Très bien. Si ça te fait plaisir…
- C’est surtout pour toi, Hélionceau. Si mon plan ne fonctionne pas et que je suis la seule à m’échapper, je pourrais au moins remettre un message de ta part à cette Skitty. Si au contraire, c’est toi qui t’échappes et moi qui reste ici, tu pourras donner ma lettre au premier humain que tu croiseras. Bien sûr, l’idéal serait que ces deux lettres nous soient inutiles. Mais comme je te l’ai dit, on ne sait jamais.
- J’ai du mal à comprendre ton raisonnement, Asuna… Et je ne sais pas… « écrire » de toute façon. C’est bien pour les humains, ça, mais moi je suis un Pokémon. Je ne comprends rien à vos gribouillis…
- Ce ne sont pas des gribouillis, mais des lettres, le coupa-t-elle. Ça ne fait rien. Tu n’as qu’à me dicter tes sentiments pour elle, je les écrirai et je lui lirai la lettre.
- Si tu veux…
- Mais je finis d’abord la mienne. Laisse-moi me concentrer, je n’en ai pas pour longtemps.»

Sur ces mots, la jeune fille continua sa lettre, ne prêtant plus attention au Pokémon. Le lionceau leva la tête et observa le ciel aux tons orageux. Quelques rayons de lune parvinrent à s’échapper de l’obscurité, éclairant Hélionceau et son amie.
Il restait sceptique quant au raisonnement de l’humaine. Après tout, les Hommes en général avaient une façon différente de penser et de voir le monde. Hélionceau ferait ce qu’Asuna lui dirait de faire ; elle ne lui laisserait pas le loisir de choisir, de toute façon.

Mes sentiments pour elle…

***
Les jours avaient passé. Peu à peu, les humains avaient rangé les trapèzes et autres accessoires dans leurs roulottes. Les gradins étaient démontés, le chapiteau progressivement plié. Après deux mois passés à Yantreizh dus à son immense succès dans la ville, le directeur avait décidé de se rendre à Safrania, dans la région de Kanto. Durant la semaine, Hélionceau avait prévenu la Skitty de son départ, mais aussi de son plan d’évasion avec Asuna. Le Pokémon était à la fois impatient et angoissé. Paradoxalement, acquérir la liberté dont il avait rêvé lui procurait une sensation de malaise, sans qu’il ne l’expliquât. Cependant, il ne se berçait pas d’illusions ; avant de s’imaginer auprès d’elle, il devait parvenir à s’enfuir, ce qui ne serait pas chose aisée. Hélionceau faisait néanmoins confiance à Asuna. Il se dit qu’elle pourrait peut-être devenir sa dresseuse, après tout ? Le lionceau l’appréciait énormément malgré ses nuances de folie. En peu de temps un lien s’était formé entre le Pokémon et l’humaine.

Les étoiles scintillaient faiblement en cette nuit. La pleine lune envoûtait le ciel de ses rayons ensorcelants. Une douce brise glacée faisait frémir les feuilles des arbres. Les crissements de celles-ci brisaient le silence pesant qui s’était installé autour du cirque. Asuna et Hélionceau se tinrent près : bientôt, des gardes viendraient pour les transférer dans une cellule commune, et utiliseraient les leurs pour d’autres Pokémon. Ce serait l’occasion pour eux de s’enfuir. D’une voix à peine audible, Asuna répéta les détails de leur évasion à son coéquipier. L’un comme l’autre étaient conscients qu’ils n’avaient pas le droit à l’erreur s’ils voulaient s’en sortir indemnes.
Les minutes semblaient durer une éternité pour le Pokémon. Dans combien de temps arriveront-ils ? Cette question tourmentait l’esprit de l’Hélionceau. Serons-nous vraiment capables de nous enfuir ? Et que ferons-nous après ? D’autres interrogations qui demeuraient dans ses pensées. Il se leva soudainement et commença à marcher dans sa cage, ne pouvant plus tenir en place. La jeune fille le regardait de ses prunelles céruléennes, une expression indéchiffrable sur le visage ; elle restait calme, assise la tête posée sur les genoux et les bras entourant ces derniers. L’humaine attendait l’arrivée des bourreaux. Un sourire se dessina sur son visage ; finalement, elle aussi se réjouissait de leur future liberté et ne tarda pas à devenir impatiente à son tour.

Deux hommes s’approchaient des cages d’un pas un peu pressé. Leur hostilité envers le Pokémon et l’humaine était palpable, si bien que l’Hélionceau en fut déstabilisé quand ceux-ci ouvrirent leurs cellules. Il lança un regard furtif envers son amie ; d’un signe de tête, elle lui donna le signal. Soudainement, la petite créature envoya un Lance-flamme contre son maître, qui n’eut d’autre choix que de reculer. Pendant ce temps, Asuna en profita pour donner un violent coup de coude dans le ventre de l’autre et un coup de pied entre ses jambes. Il s’effondra à terre, le visage crispé de douleur et le regard haineux. La jeune fille se dirigea précipitamment vers le lionceau et le prit dans ses bras, avant de se mettre à courir. Le dresseur du Pokémon, les mains visiblement brûlées dans un acte de protection, cria de frustration ; bientôt, tout le cirque fut au courant de leur évasion.

Après avoir posé son protégé au sol, Asuna reprit difficilement son souffle. Cachés dans des buissons, ils restèrent cependant à proximité du cirque. Ils disposaient de peu de temps pour se reposer ; l’alerte avait été donnée et les deux amis ne tarderaient pas à être trouvés. Hélionceau observa la fille, des perles de sueur coulant sur son front et les cheveux cachant ses yeux. Elle releva la tête et croisa le regard du Pokémon, lui adressant un sourire chaleureux.

« - Nous l’avons fait ! Hélionceau… Ahaha, en fait ces lettres ne nous serons pas utiles. Je suis si soulagée… »

Les prunelles ébènes du lionceau se fermèrent et il poussa un soupir de soulagement. La liberté s’offrait enfin à lui après tout ce temps. Il allait pouvoir vivre auprès de celle qu’il aimait. La sensation de chaleur qu’il éprouva à ce moment fut comparable à celle qu’il avait ressentie à chaque fois qu’il avait été en sa compagnie. Le doux souvenir de la Skitty emplit ses pensées ; son cœur se mit à battre de plus en plus vite. Hélionceau se laissa bercer par la vague de bonheur.

« - Hélionceau !!! »

Le cri de panique d’Asuna l’interpela et le tira brusquement de ses rêveries. Il la vit courir à l’opposé du cirque et se mit à la suivre sans réfléchir. Derrière lui, il entendait les voix de leurs poursuivants. La plénitude laissa place à l’angoisse, le Pokémon se rendit compte de son erreur : les deux amis auraient dû partir le plus loin possible et se reposer après. Il se retourna furtivement et aperçut une dizaine de silhouettes. En tête du groupe, son dresseur au visage rougi par l’épuisement et la colère, hurlant des paroles à peine compréhensibles. Le Pokémon redoubla d’effort, ses petites pattes le transportant aussi vite qu’elles le pouvaient. Asuna se trouvait juste devant ; Hélionceau devinait son épuisement à sa respiration bruyante et saccadée. Il ignorait jusqu’où ils allaient courir, et encore moins combien de temps allait durer cette course-poursuite.

« - Hélionceeaau !! Reviens !! »

A ces mots, le Pokémon vit ses rêves se briser. Tout devint flou autour de lui, avant que les ténèbres ne l’envahissent progressivement. Ses pattes se dérobèrent, il se sentit entraîné malgré lui et sa volonté de s’échapper. L’espace d’un instant, son cœur s’arrêta de battre. Pendant une fraction de seconde, le monde entier se figea. Il réalisa enfin ce qu’il se passait. Hélionceau prit une dernière inspiration, son esprit vidé de toute pensée. Seule l’image d’Asuna, se retournant et tendant une main vers lui, les larmes noyant ses prunelles, resta dans sa mémoire.

***

Cela fait bien longtemps que je ne suis pas allé dans cette chose. Il fait si sombre…
Je tremble… J’ai froid…
Combien de temps vais-je rester ainsi ? Et que va-t-il m’arriver ? Cet homme…
Non…
Je veux sortir… Laissez-moi la retrouver, je vous en supplie…
J’ai peur… Je veux juste te revoir…
J’ai peur que tout se termine… Je ne veux pas mourir.


« - Hélionceau ! »

L’homme aux cheveux noirs lança sa pokéball et fit sortir le petit lion. Son regard assassin transit le Pokémon feu. Il s’approcha de la créature, un fouet à la main. Son air sérieux le rendait encore plus effrayant. Hélionceau recula avant de se rendre compte qu’ils étaient dans une pièce totalement vide. Il tenta de s’échapper sur le côté, mais le dresseur lui bloqua le passage et l’obligea à se recroqueviller dans un des coins de la petite salle. L’homme s’avança et le frappa une première fois. La plainte du Pokémon résonna dans la pièce. Sa respiration devint de plus en plus saccadée à mesure que le temps passait. L’humain demeurait devant lui, le regard méprisant et haineux.

« - Je vais te le faire payer. Tu vas regretter ta rébellion, Hélionceau. »

Suite à ces mots, l’homme lui donna un violent coup de pied dans le ventre. La pauvre créature en cracha du sang avant de sentir une autre douleur perçante sur son dos. Le dresseur déchaînait son fouet sur son Pokémon, multipliant sa souffrance. Les gémissements d’Hélionceau se taisaient progressivement. Des perles écarlates avaient taché les murs blancs. Des touffes de fourrure gisaient au sol. Alors que l’homme s’arrêtait subitement, Hélionceau leva ses yeux humides vers lui. Le désespoir et la souffrance se lisaient dans ses prunelles.

Pitié…
Arrêtez…
Je ne… veux pas… mourir…


Mais son bourreau ne sembla pas comprendre ses supplications. Il le frappa de plus belle, déversant toute sa rage contre la créature. Ses coups se firent plus intenses et acerbes. Le Pokémon perdit toute notion du temps. Quand cet enfer allait-il se finir ? Une vive douleur dans son abdomen lui fit reprendre ses esprits ; il recracha son sang une seconde fois. Sa vue se brouillait, son ouïe ne captait plus aucune vibration de l’air. Il ferma ses yeux, et attendit que tout se terminât.

L’air glacial de la nuit caressait les feuilles des arbres. La pleine lune brillait dans le ciel d’encre, parvenant à se détacher des nuages qui parsemaient le ciel. Depuis quelques instants – ou peut-être une éternité – des flocons diaprés par la douce lumière de la lune se déposaient silencieusement sur le sol. Abandonné sur une route déserte, l’Hélionceau reprit conscience. Ses souvenirs demeuraient flous ; il se souvenait de l’acharnement de l’homme envers lui, des maux qui l’avaient rongé… Mais le lion ignorait combien de temps s’était écoulé depuis qu’il avait été laissé à l’abandon. Tentant de se lever, ses blessures étaient un véritable supplice. Il restait incapable de bouger ; se vidant de son sang, le Pokémon réalisa qu’il était condamné. Il parvint néanmoins à orienter son regard vers la voûte céleste et à formuler des paroles cohérentes.

« - C’est… la fin… »

Une quinte de toux lui arracha la trachée. La brise nocturne fit frissonner le mourant.

« Je ne voulais pas… mourir… Juste… te revoir… Skitty… »

Une étoile filante traversa un fragment de ciel non voilé par les nuages et disparut aussi rapidement qu’elle était apparue. Hélionceau laissa sa peine s’exprimer ; de chaudes larmes roulèrent sur ses joues avant de tomber délicatement au sol, se mêlant au liquide écarlate. Le Pokémon sentait ses forces le quitter peu à peu. Il leva une patte en direction du ciel, souriant à la lune qui brillait à travers les nuées.

C’est la fin.
Et ce qui hante mes pensées en ce moment… C’est ton visage souriant, me prononçant ces mots auxquels je n’avais de réponse, mais que je n’ai pu oublier…

« Tu sais, j’aime énormément tes yeux. Ils sont de la même couleur que la nuit et ils brillent… comme des étoiles ! Tu en penses quoi ? »

Je n’ai la force que pour un dernier soupir en guise de réponse…


« - Et toi… De quelle étoile es-tu venue… pour m’emporter si loin ? »

La petite patte retomba au sol.

***
Le vent soufflait dans le feuillage des arbres, et les dernières feuilles y tombaient, voletant un peu, s'envolant parfois avec cette brise avant d’atterrir délicatement. Au loin, l’animation en ville battait son plein en ce début d’hiver. Le ciel céruléen se reflétait dans les prunelles d’une jeune fille. Peu vêtue, elle tremblait sous la basse température environnante. Elle portait ses mains près de ses lèvres, les frottant rigoureusement tout en soufflant dessus pour se les réchauffer. La fille leva sa tête et contempla les quelques nuages immaculés qui tapissaient de ça, de là, le ciel azuré. Des Poichigeon traversèrent son champ de vision, volant paisiblement. Les doux rayons de l’astre solaire éclairaient son visage pâle et créaient de jolis reflets roux dans ses cheveux châtains. Non loin d’elle, une petite créature rose s’approchait, d’un pas hésitant.

« - Tu n’as pas à avoir peur. »

Surprise, la Skitty recula de quelques pas, les oreilles baissées. Asuna se tourna vers elle et lui sourit tristement. Le Pokémon se calma un peu et sembla chercher quelque chose derrière l’humaine. La jeune fille s’avança et s’accroupit juste en face de la nouvelle venue. Ravalant des larmes, Asuna caressa tendrement la tête de Skitty.

« - Je suis désolée. Il n’a pas réussi à s’enfuir avec moi. »

La nouvelle secoua le Pokémon. Elle s’assit, tremblante, et baissa sa petite tête. Asuna était compatissante envers la Skitty ; elle aussi tenait à lui. La jeune fille saisit le Pokémon et la prit dans ses bras. Toutes deux laissèrent libre cours à leur chagrin. Le Pokémon Chaton se blottit contre elle et Asuna la serra un peu plus. Les minutes défilèrent et après un long moment l’une contre l’autre, le Pokémon et l’humaine se séparèrent, leurs yeux reflétant leur tristesse. Asuna caressa la joue de la Skitty où quelques perles salées coulaient encore.

« - Skitty, j’ai quelque chose pour toi. »

D’une de ses poches, elle sortit une feuille en papier. La dépliant, le Pokémon se faufila à nouveau entre ses bras, cherchant toujours un peu plus de réconfort auprès de la jeune fille. Skitty observa les petits caractères noirs inscrits sur le papier blanc et posa sur Asuna un regard interrogateur.

« - Ce sont les sentiments d’Hélionceau pour toi. Ecoute ce qu’il voulait te dire. »

Le Pokémon écouta l’humaine. Au fur et à mesure, la douleur envahit Skitty ; son cœur se déchira dans sa poitrine à la fin de la lettre. Elle se mit à crier et se pressa fortement contre Asuna, qui ne put que la câliner pour la consoler. Et comme en réponse aux lamentations de la Skitty, les nuages assombrirent le ciel.

Quelques gouttes annoncèrent la pluie. Skitty s’était endormie et Asuna les emmena à l’abri. Abritée sous un grand chêne, la jeune fille contempla le petit Pokémon, avant de diriger son attention vers le ciel.

« - Toi aussi, de là-haut, tu pleures votre séparation ? »

Et à son tour, Asuna s’endormit, adossée à l’arbre et Skitty contre sa poitrine, repensant aux derniers mots de son ami.

Un soir, alors que je m’accrochais désespérément à la vie
Et que je pensais avoir perdu tout espoir,
Un rayon de lumière est apparu devant moi.
Pour la première fois, je me suis senti vivant
Et c’était grâce à toi.

Asuna me racontait beaucoup d’histoires.
Certaines, qu’elle nommait « contes de fées », finissaient toujours bien.
Et j’ai alors pensé que notre amour aurait pu en devenir un.
Mais notre histoire n’est pas un conte de fées.
Au final, nous ne sommes pas ensemble.
Cependant, par ces mots, laisse-moi lui donner la plus belle des fins.

A toi qui vis de l’autre côté de ces barreaux,
Quand tu liras cette lettre, je ne serai probablement plus de ce monde.
Je t’ai déjà dit que depuis notre rencontre, je me sentais vivant.
En fait, avant de te connaître,
Je m’efforçais simplement de ne pas mourir.
Par la suite, j’ai commencé à avoir envie de vivre…
Pour te revoir…
Plus je passais de temps avec toi,
Plus j’avais peur de mourir…
Et plus je devenais impatient de te revoir.
Pour la première fois de ma vie,
J’ai été heureux d’avoir vu le jour en ce monde.

Je pourrais te dire de m’oublier et de vivre pour réaliser tes rêves
Mais ce serait un mensonge pour sauver la face.
Et je ne veux pas te mentir.
Ne m’oublie pas…
Garde mon existence en mémoire…
Sache que même si tu ne peux pas me voir,
Même si tu ne peux pas m’entendre
Je serai toujours près de toi.
Peut-être penses-tu cela impossible.
Mais aussi longtemps que tu te souviendras de moi,
Aussi longtemps que tes pensées ne m’oublieront pas,
Alors je serai toujours auprès de toi.
Nous serons éloignés pendant un long moment
Et en fait, tout ce que je voulais te dire, c’était ces mots :
Je t’aime.
Je sais qu’un jour toi aussi, tu me rejoindras
Et nous ne nous quitterons plus.
Alors, jusqu’à ce que ce jour arrive,
Vis, sois heureuse.
Je t’attendrai.

On se verra demain…
Au même endroit.