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Tableau d'un voyage de Jelani



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Informations

» Auteur : Jelani - Voir le profil
» Créé le 31/10/2016 à 00:03
» Dernière mise à jour le 31/10/2016 à 00:21

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Où l’on dépeint un bien triste tableau.
Une pluie d’acier gris me glace, m’aveugle, pénètre le tissu de mes vêtements et ruisselle le long de mon épiderme frissonnant. Mon horizon se réduit à un mur intangible aux nuances de gris et de vert ombrageux, et le tapis d’humus à mes pieds s’est changé en une sorte de tourbe brou de noix dans laquelle je patauge désespérément. A chaque pas, je soustrais mon pied à la boue avec peine dans un écœurant bruit de succion. Perdue en plein tempête au milieu de la forêt d’Empoigne, des vertiges commencent à me saisir. La pluie est trop forte pour que les arbres dont je ne peux plus distinguer les troncs puissent me servir de refuge. Ce soir, je ne mangerai sans doute pas. L’eau s’est infiltrée dans mon sac de provisions, qui n’était déjà que peu fourni. Mais le contenu de mon sac à dos m’inquiète davantage. Tous mes espoirs reposent sur le fruit de mon travail, et l’angoisse de voir mes toiles trempées et mon onéreux matériel de peinture hors d’usage me préoccupent énormément. C’est à cause de ça que j’en suis arrivée là.

Je m’appelle Meredith, j’ai 16 ans et j’ai fugué. Ce n’est pas que j’étais malheureuse chez moi, enfin pas vraiment. Tout du moins, jusqu’à peu de temps avant mon départ de ma maison à Vaguelone dans la région d’Unys. Je disposais d’une grande liberté car mes parents étaient toujours occupés. Je pouvais me promener comme je l’entendais dans une ville aux paysages semblables aux plus somptueuses peintures de marines et l’argent dont ma famille a toujours disposé à profusion me permettait d’acheter tout ce qui me faisait plaisir. Je ne suis pas d’un tempérament rebelle non plus, et je ne pense pas avoir utilisé mes privilèges de jeune fille de bonne famille avec excès. On disait de moi que j’étais calme, comme une image, et toujours à rêvasser, le regard au loin. Je passais mon temps libre à peindre tout ce que je voyais. Le sol de ma chambre était caché par les toiles accumulées représentant de grands paysages idylliques de Vaguelone et ses alentours et des scènes de la vie quotidienne.

Je n’avais jamais imaginé arrêter de peindre car la peinture est une part de moi et m’est aussi naturelle que la respiration. C’est mon moyen de découvrir le monde et je ne connais pas de meilleure façon de garder des souvenirs. Ce que j’ai peint une fois, j’en conserve en mémoire tous les contours et les couleurs et la peinture est alors un don de moi, car, subjective, elle reflète forcément ce que je vois. C’est en cela que l’art tant dénigré par méconnaissance me rend plus forte car il me permet d’accéder à une haute connaissance de mon environnement et par sa subjectivité, de moi-même. Enfin, c’est ainsi que je vois les choses. Mes parents voulaient que j’arrête et que je fasse mon entrée dans la haute société qui ne m’inspirait pas.

J’ai emporté mes plus belles toiles et le plus de matériel possible ainsi que deux-trois choses qui me semblaient utiles pour vivre sur les routes. Puis j’ai embarqué, déguisée, sur un petit bateau de passage car cela me semblait être la voie à laquelle mes parents penseraient le moins. Objectif : Voyager et vivre de ma peinture. C’est pleine d’ambition et d’optimisme que je suis partie de Vaguelone, sous un ciel cyan lumineux et limpide, voguant sur la mer bleue du sud, illuminée par un soleil étalant ses rayons comme des pétales de bouton d’or.

Mais les habitants des autres villes d’Unys ne semblaient pas plus prêts à me donner de l’argent pour mes peintures que ceux de Vaguelone. Il m’apparut rapidement que je n’avais peut-être pas d’idées très claires sur ce qui était utile pour vivre en nomade. Mon argent continuait de diminuer à vue d’œil et je percevais enfin clairement le prix de mon matériel de peinture. Mon dernier espoir se trouvait à Volucité, dans une ville si importante où réside le grand artiste et champion d’arène Artie. Là-bas, il y aura forcément des acheteurs pour mes toiles.

Je fus tout à coup tirée de mes pensées par une chute. Je m’étendis de tout mon long dans la boue, à cause de l’une de mes chaussures qui y était restée enfoncée. Je l’en extirpai. Puis ne pouvant me relever et ayant perdu tous mes repères à cause de la pluie, je me mis à avancer à quatre pattes, en tâtonnant dans la boue, apeurée à l’idée de terminer ma vie là et d’imaginer mon cadavre misérable retrouvé, recroquevillé et englué, dans la boue séchant lentement…Ma main, enfin, se referma sur quelque chose de solide. Relevant la tête, je ne vis qu’un immense rideau de pluie d’un gris mat emportant avec violence des plaques de mousse. A un endroit, l’eau tombait en cascades. Et si ?...Je passai la main dans l’eau. L’intérieur était sec. Cela était sans doute l’un des troncs d’arbre évidés pouvant servir de passage. Une fois entrée entièrement dans l’abri, je sortis mon manteau de rechange à moitié trempé de mon sac, m’emmitouflai à l’intérieur et m’endormis profondément.

A mon réveil, j’avais des courbatures partout et des douleurs intenses dans la gorge. En m’asseyant, je me mis à éternuer violemment et à plusieurs reprises, mettant de ce fait ma gorge au supplice. Magnifique ! Avais-je réellement besoin d’un rhume dans ma situation ? J’en doute. Suite à cela, j’entendis des mouvements précipités tous proches de moi. Ce n’est que lorsque je vis un groupe de larveyettes s’enfuir précipitamment de l’arbre creux vers l’extérieur, où le soleil était levé, que j’en compris l’origine. Ainsi, il semblerait que j’avais eu des compagnons d’infortune…Heureusement que je n’avais pas croisé leurs parents car je n’avais rien pour me protéger et je n’avais jamais reçu de pokemon par mes parents. Encore une chose à laquelle je n’avais pas pensé en partant. Dehors, la boue avait séché par endroits en croûtes craquelées allant du roux sombre au noir. Mais la grande partie du sol de la forêt restait marécageux, et des tapis de feuilles vert-de-gris, traces visibles des dommages subis par les habitants figés de la ville végétale, croupissaient au fond des flaques.

En avançant vers le bord de mon refuge de bois, je vis une immense flaque et l’eau trouble me renvoya un terne reflet. Couverte de boue, mes cheveux gris perle si semblables à ceux de ma mère étaient devenus d’un noir de carbone tirant sur le marron à cause de la crasse et de l’aspect de l’eau me reflétant. Le petit bout de mousse trônant au sommet de mon crâne ne rendait mon apparence que plus pathétique. Mon regard était sombre, d’un brun-roux un peu terne comme la couleur d’une feuille morte. Le tout n’était guère encourageant. Au moins ne prenais-je pas le risque d’être accostée par quelque malotru…

Bien, il était temps à présent de voir si tout n’était pas perdu. J’ouvris mon sac et en sortis la boite contenant mes précieuses œuvres. Le dessus était mouillé. Avec appréhension, je l’ouvris. Ce fut avec un immense soulagement que je m’aperçus que la pluie n’avait pas réussi à la traverser de part en part. Je remis délicatement la boite dans mon sac et je vis un couaneton, s’étant certainement éloigné de son groupe par curiosité. Il me fixait de son regard si dérangeant, et je ne pouvais déterminer s’il allait finir par s’en aller ou bien réagir agressivement. Figée dans un duel de regard avec un couaneton, ce n’était pas tout à fait prévu mais j’avais peur qu’il ne m’attaque. Au bout de plusieurs minutes, il m’aspergea avec une attaque jet d’eau puis s’en alla. Bien, ça me fait toujours un peu de boue et un morceau de mousse en moins si on voit les choses positivement. J’enfilai rapidement des habits propres bien que trempés et froissés et ignorant leurs odeurs, Je repris ma route vers Volucité.

Le pont Sagiciel est en vue. J’ai mal partout et je tousse comme si j’allais cracher mes poumons sans que cela n’inquiète les gens autour de moi à part pour leur propre santé mais ma destination se rapproche. C’est déjà ça de gagné. La dame à l’entrée du pont me regarde bizarrement. Je ne sais pas ce qu’elle doit penser de moi, mais elle a l’air d’hésiter à me laisser passer. J’imagine qu’elle a déjà dû voir de jeunes dresseurs se mettre dans des états pitoyables lors de leurs voyages, mais que l’absence de pokemons à mes côtés la fait douter. Je me faufile donc rapidement hors de sa vue. Espérons qu’elle oublie vite ce doute.
Le carrelage du pont sous mes pieds est d’un blanc cassé et de divers roses-dragée ternes, grisâtres de la poussière qu’y déposent les voyageurs. Tout me semble si triste depuis que j’ai perdu mes illusions. J’ai encore de l’espoir de trouver des acheteurs d’art pour mes toiles à Volucité. Mais lequel de ces commerçants d’art accepterait d’approcher une gamine sortant de nulle part et sale ? Au loin, en bas, je pouvais voir la forêt d’Empoigne qui ne me laissait pas de bons souvenirs. Plus proche de moi, la circulation formait un long fleuve d’encre, parcouru en rugissant par des engins trapus et grotesques. Je me suis alors assise dos à une paroi du pont pour sortir mes peintures. Toutes celles réalisées lors de mon voyage me paraissaient sombres comme l’antre de kyogre, enfin telle que je me l’imagine. Est-ce la nostalgie de Vaguelone ou bien le monde a-t-il toujours été aussi sombre et je ne m’en aperçois que maintenant ?
Alors que j’allais remettre mes peintures dans mon sac, je perçus une présence toute proche. Je relevai la tête et vis un scrutella devant moi, tourné vers l’avant du pont, qui regardait fixement devant lui, la tête un peu relevée et il avait, m’a-t-il semblé, un petit sourire.

« -Je ne puis voir ce qui t’émerveille tant dans ce monde terne » ai-je déclaré à son encontre.

Mais le scrutella continuait de fixer le paysage de ses grands yeux couleur prune avec son petit sourire béat qui m’exaspère.

« Ce pont si haut dans le ciel t’impressionne-t-il ? a-t-il pour tes yeux des attraits que les miens ignorent aveuglément ? » Continuai-je en m’asseyant à ses côtés.

Je me mis à regarder dans la même direction. Un sentiment de vide m’envahit pendant un long moment puis j’eus le déclic. C’était comme si avant je regardais ce paysage sans vraiment le voir, comme une lumière chaleureuse qui perçait les ombres dans mes yeux comme celles qui nous entouraient. L’astre céleste n’avait pas encore terminé son ascension et colorait la fine brume matinale de jaune d’or ambré, d’orange abricot et de rose incarnat. Je tournai de nouveau la tête vers le scrutella et le vit faire de même. Je lui souris, pris mes affaires et me mis à peindre. Lorsque j’eus fini, le scrutella était parti. Je ressentis un petit pincement au cœur mais je repris ma route. Volucité me tendait les bras de ses gratte-ciels se découpant sombrement dans l’air chamarré du ciel.

Lorsque je fus à nouveau au niveau du sol, je fus impressionnée par la taille des immeubles et me rappelai alors de l’étendue de la ville vue d’en haut. Une carte. Il me faut une carte ou je vais me perdre très rapidement. J’en repérai alors une proche de l’entrée de la ville mais elle était si complexe que je ne suis pas certaine de l’avoir bien comprise. Ma première étape sera le centre pokémon facilement repérable où je pourrai sans doute être hébergée par l’infirmière Joëlle et ainsi pouvoir me débarbouiller un peu, après tout, celles d’Ogoesse et celle de Maillard étaient très gentilles avec moi. A peine ais-je fais quelque pas dans le centre que j’en fus virée.

« Ce centre n’est pas un refuge pour les sans-abris ! Si vous voulez quelque chose vous n’avez qu’à travailler un peu, on n’engraisse pas les ados feignants ici ! Tu n’as qu’à aller rejoindre tes camarades dehors. » m’a-t-on dit.

La vue brouillée par les pleurs, je me mis à déambuler dans la ville. Dans les rues, on me bousculait sans cesse et je suis tombée au sol à plusieurs reprises. Jamais un pardon, encore moins une aide de quelques personnes charitables. Ce flot incessant de personnes me donnait le tournis et pour éviter d’être emportée, je me mis à frôler les murs et les vitrines des boutiques sous le regard mécontent des vendeurs et vendeuses. J’imagine effectivement qu’une adolescente sale et malodorante ne doit pas constituer la meilleure des publicités pour ces commerces mais je crois qu’un peu de compassion ne les tueraient pas. Je continue de souffrir en silence.

Je ne sais toujours pas où aller mais mon errance dans la ville avait eu le mérite de me calmer quelque peu. Etre totalement perdu, est-ce réellement si grave quand de toute façon, on ne sait où aller ? Il est totalement impensable de passer à la galerie d’art dans l’état ou je me trouve. Je continue à errer et entre dans une ruelle sombre. Des personnes sont là, recroquevillées contre les murs. Mes « camarades », j’imagine. Je me sens assez mal, la ruelle est si crasseuse…typiquement l’environnement des pokémons de type poison occupant les villes. J’ai peur au moindre bruit de voir l’un d’eux. L’idée d’être empoisonnée, des toxines se répandant dans mes veines me terrorise.

Soudain, j’entendis un son vibrant, délicat. Quelque pas de plus et je ressentis la note plus basse qui l’accompagnait. Il y avait un café dans la ruelle qui répandait un peu de lumière au dehors. Une petite pancarte à l’entrée en donnait le nom, « la Mélodie du répit ». Le lieu m’attirait mais j’avais peur de ne pas être autorisée à rester et je restai indécise sur le seuil.

Sans m’y être réellement décidée, ma main ouvrit la porte et un bruit grêle de clochette retentit. Tous les regards étaient fixés sur moi et bien que peu de personnes soient au café à une heure aussi matinale, cela me bloqua. Impossible de bouger le moindre muscle. Je me sentis profondément pathétique. C’est alors que le guitariste interrompit sa mélodie.

« -tu peux entrer, tout le monde a le droit de se reposer un instant » me dit-il en souriant.

« Le centre pokemon m’a refusé, dis-je d’une petite voix, j’ai besoin de me débarbouiller, avez-vous un lieu où je pourrai le faire ici, j’ai encore un peu d’argent »

Le patron derrière le bar, qui servait les clients, me répondit alors :

« - Nous avons une salle d’eau derrière la cuisine. Inutile de payer, c’est offert par la maison. »

Je le remerciai alors longuement avant de suivre le chemin indiqué pour me laver et enfiler une autre tenue. Je me sentis presque honteuse à la vue de la noirceur de l’eau à la fin de mes ablutions. Je m’amusai quelque temps en faisant des mimiques dans le miroir. C’était bien mieux, constatais-je non sans quelque orgueil mal dissimulé.
Une fois revenue dans la salle, je m’assis devant une table. Bien que n’ayant pas eu de repas depuis longtemps. Je n’avais pas l’intention de commander quoique ce soit. Seulement pour écouter encore un instant cette douce musique.