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Entre infini et au-delà de Cyrlight



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Informations

» Auteur : Cyrlight - Voir le profil
» Créé le 10/10/2015 à 21:58
» Dernière mise à jour le 10/10/2015 à 22:05

» Mots-clés :   Action   Drame   Fantastique   Mythologie   Suspense

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Film 13 : Parler à mon père

Parler à mon père - Céline Dion


Les événements contenus dans ce bonus se déroulent peu de temps avant l'altercation entre Sven, Cassy et Marion aux environs de Frimapic.


- Toutes mes félicitations, mademoiselle Vanelli. Continuez ainsi et je songerai à vous accorder une promotion.
- C'est trop d'honneurs, monsieur, je...
- Allons, pas de fausse modestie entre nous. Voila plus de dix ans que vous travaillez sous mes ordres. Il serait temps que je vous récompense.

Marion ne releva pas. Elle resta immobile face au bureau du sous-chef de la FSR de Fiore. Ils étaient quatre, en tout, mais Roberto Viconti était celui qui dirigeait la branche à laquelle elle appartenait. Elle s'en satisfaisait d'ailleurs pleinement : de tous les supérieurs, il était certainement le plus juste.

- Pour le moment, je n'ai pas d'autres missions à vous confier, mademoiselle Vanelli. Rentrez donc chez vous et prenez quelques jours de repos, vous les avez mérités.
- Merci, monsieur.

Elle inclina respectueusement la tête avant de prendre congé. La FSR était un bâtiment immense, implanté en plein coeur de la région de Fiore, et était l'épicentre de toutes les activités des Rangers. Elle ne se contentait de superviser le travail effectué dans les quatre base implantée sur le territoire, mais également les activités d'Almia et d'Oblivia, des îles situées à plusieurs centaines de kilomètres de là.

Marion était Ranger sauveteur. Son rôle consistait à retrouver et à soigner les pokémon blessés. Le plus souvent, elle en rencontrait lors de ses patrouilles aux environs de Bourg-l'Hiver, mais il arrivait parfois que des gens leur signalent des comportements étranges de la part des créatures établies dans la forêt qui cernait le village.

Elle soupira, au moment de quitter l'établissement. Elle n'aimait pas être en congé. Elle venait de mener cinq missions consécutives, là où les autres Rangers n'excédaient pas le nombre de trois, cependant elle n'éprouvait pas le besoin de se reposer. Elle adorait son travail et elle détestait rester chez elle, inactive.

Il n'y avait pas de moyens de transport sur l'île de Fiore, car elle était suffisamment petite pour permettre à ses habitants de se déplacer à pied. Ce fut ainsi que Marion regagna l'appartement qu'elle occupait à Bourg-l'Hiver depuis maintenant quelques années. La ville était calme, tranquille, et il ne s'y passait pratiquement jamais rien. Exactement le genre d'atmosphère qu'elle appréciait.

Dès qu'elle eut ouvert la porte, un Canarticho surexcité fondit sur elle et s'entrava dans le paillasson. Le légume dont il ne se séparait jamais lui échappa et Marion le rattrapa au vol, grâce à ses réflexes très développées. Elle sourit au volatile, avant de le soulever et de le placer sur son épaule.

- Va doucement. Si tu ne ménages pas ton aile blessée, tu n'es pas près de m'accompagner à nouveau sur le terrain.
- Ticho... grommela-t-il, ce qui amusa sa maîtresse.

Elle alla l'installer dans la volière qu'elle lui avait fabriqué, mais n'en referma pas la porte. Bien qu'il n'ait pas de pokéball, elle savait qu'il ne s'enfuirait pas. Il vivait avec elle depuis maintenant plusieurs années, après qu'elle l'ait sauvé de l'attaque d'un pokémon sauvage qui l'aurait certainement dévoré sans son intervention.

Comme elle n'avait pas eu le temps de déjeuner à cause de son travail, elle décida de faire réchauffer les restes de la veille qu'elle avait conservé au réfrigérateur. Le temps pour elle de mettre son ragoût au micro-onde, quelqu'un frappa à la porte. Elle n'attendait personne, mais devinait déjà de qui il s'agissait.

Un homme brun, aux cheveux en bataille et à la barbe soignér, se tenait sur le seuil. Il était plus grand qu'elle, qui était pourtant d'une taille supérieure à la moyenne. Vêtu d'une combinaison moulante identique à la sienne, car il s'agissait de l'uniforme des Rangers, un capstick à la ceinture, il lui adressa un sourire éclatant.

- Florent, quelle... surprise.

Marion détestait justement les surprises et cette situation la mettait mal à l'aise. Elle avait une sainte horreur des événements qu'elle ne planifiait pas à l'avance. Bien qu'elle fréquente son collègue depuis plus de deux mois, désormais, elle ne s'habituait pas vraiment à ses visites impromptues.

- Je... Entre. J'allais faire réchauffer du ragoût. Est-ce que tu en veux une assiette ?
- Non merci, j'ai déjeuné à la cafétéria de la FSR.

Les narines de la jeune femme se pincèrent légèrement. Elle ne comprenait pas comment, dans une région aussi écologique que la leur, ils pouvaient continuer à servir des plats industrialisés qui, au mieux n'avaient aucune saveur, au pire donnaient des nausées.

- Je te donne un médicament pour la digestion, alors ?

Florent resta de marbre. Elle avait très peu d'humour et le cynisme dont il lui arrivait parfois de faire preuve glaçait ses interlocuteurs. Elle ne s'en offusqua pas : elle avait l'habitude de passer pour une personne froide et distante, ce qu'elle était d'ailleurs réellement.

- J'ai appris que tu avais eu le droit à quelques jours de congé, alors je me suis dit que j'allais faire un saut chez toi pour rompre ton ennui.
- Et toi ? interrogea-t-elle. Tu es en repos, également ?
- Non, mais je n'ai pas de mission avant les trois prochaines semaines.

La FSR se divisait en plusieurs sections. En plus des Rangers sauveteurs auxquels Marion appartenait, il existait trois autres catégories. Il y avait les Rangers enquêteurs, chargés d'élucider les phénomènes inexpliqués. Les Rangers protecteurs protégeaient les citoyens des attaques pokémon ou servaient simplement de garde du corps aux personnalités en déplacement dans la région. Quant aux Rangers chercheurs, ils intervenaient uniquement lorsque les missions requerraient des compétences scientifiques, ancestrales ou mythologiques. Florent faisait parti des Rangers protecteurs.

- Lors de sa visite, je devrais accompagner le professeur Séko partout où il ira, ordre de Puento. En attendant que son hydravion arrive, à la fin du moins, je suis entièrement libre de mes mouvements, sauf si un troupeau de Donphan décide de charger Printiville comme l'année dernière.

Il leva les yeux au ciel en évoquant ce souvenir. Il n'était pas rare que les attaques de troupeaux provoquent des morts dans la région mais, par chance, celle-ci avait été endiguée à temps par les soins d'Eliott, Ranger en chef de la ville, et son équipe, dont Florent faisait partie à l'époque avant d'être affecté à une autre faction.

- Je te sers quelque chose à boire ? proposa Marion, soucieuse de se montrer polie, ce qui n'était pas innée, chez elle.
- Je prendrais volontiers une tasse de café.

***
Marion fut tirée du sommeil par une sonnerie stridente. Elle battit des paupières, encore à moitié endormie. Elle pensa un instant qu'elle avait rêvé, mais le son qui lui vrillait les oreilles était bien trop fort pour n'être que le fruit de son imagination. C'était son capstick qui émettait ce bruit à sa ceinture.

Après avoir réprimé un bâillement dans le creux de sa main, elle repoussa le bras de Florent qui tenait ses hanches enlacés et étendit ses doigts en direction du point lumineux qui scintillait sur sa table de chevet. Elle accepta la communication avant de s'exprimer dans le microphone d'une voix pâteuse :

- Oui ?

L'heure de l'écran numérique indiquait à peine cinq heures. Au dehors, le soleil n'avait même pas commencé à poindre par-delà l'horizon. Même pour quelqu'un d'aussi matinale que Marion, c'était trop tôt, d'autant qu'elle avait longuement discuté avec son compagnon avant de s'assoupir.

- Mademoiselle Vanelli ? C'est Roberto Viconti. Croyez bien que je suis désolé de vous déranger à cette heure-ci, mais...
- Que se passe-t-il, chef ? Un problème ?
- On peut dire cela. Pouvez-vous me rejoindre le plus tôt possible à la FSR ? Je sais que vous êtes en congé, cependant...
- Je serai là dans une heure. Une heure et demi au maximum.
- Merci, je savais que je pourrais compter sur vous, mademoiselle Vanelli. Encore une chose... Si vous en avez l'occasion, contactez votre ami, Florent Mazzio. Vous ne serez pas trop de deux pour entendre ce que j'ai à vous dire.

L'intéressé, qui venait tout juste de se réveiller, dérangé par la conversation, poussa un soupir avant de se laisser retomber vers l'arrière et de rabattre son oreiller sur son visage. Marion mit un terme à la communication, puis repoussa les couvertures sans lui adresser le moindre regard.

- Il exagère... grommela Florent après avoir étouffé un gémissement lorsqu'elle alluma la lumière. Il n'a vraiment pas d'autres Ranger sous la main ? Certains sont même spécialisés dans le travail de nuit.
- Cesse de te plaindre et habille-toi. Si Viconti nous a dérangés, c'est qu'il a besoin de nous.
- Ce n'est même pas mon chef, pourquoi me réclame-t-il ?
- Ce n'est pas en restant là à te lamenter que tu le sauras.

La patience n'était pas la qualité essentielle de Marion, loin de là. Elle détestait entendre des personnes geindre, encore plus quand elles le faisaient pour des sujets aussi triviaux qu'une grasse matinée de perdue. Afin de le motiver, elle lui jeta une combinaison de Ranger propre au visage, avant d'aller s'enfermer avec la sienne dans la salle de bain.

Ils arrivèrent à la FSR dans le délai convenu par la jeune femme. Viconti et son homologue auprès des Rangers protecteurs, Puento, les attendait dans le bureau du premier nommé. Tous deux avaient les traits tirés, signe qu'ils étaient probablement restés éveillés durant toute la nuit. Ils affichaient des mines lugubres.

Lorsque les deux employés pénétrèrent dans la pièce, les chefs se levèrent afin de les accueillir, puis leur proposèrent de prendre place dans les deux fauteuils qui leur faisaient face. Florent s'empressa de s'y installer, mais Marion préféra demeurer debout.

- Je vous remercie d'être venus si rapidement. Je ne me serais pas permis de vous déranger pendant vos jours de congé si ce n'était pas d'une importance capitale. Des séries d'agression ont lieu depuis plusieurs semaines et elles sont de plus en plus nombreuses. C'est apparemment l'oeuvre d'un pokémon sauvage, mais il se conduit de manière... étrange.
- Etrange ?
- Il ne frappe jamais deux fois au même endroit. Une créature impulsive ne prendrait pas tant de précautions, et son mode d'attaque est totalement aléatoire, si bien que personne ne peut anticiper ses assauts.
- Vous pensez donc qu'il est dressé ? interrogea Florent.
- Ce n'est pas une théorie à exclure.
- J'avoue que j'ai un peu de mal à saisir le motif de notre présence ici, confessa Marion. S'il y a un humain derrière toute cette histoire, c'est le rôle d'un Ranger enquêteur, non ? Je peux comprendre qu'un Ranger protecteur ait également son utilité, mais... Moi ? Je n'ai pas reçu la formation adéquate à une telle situation.
- Je vais être honnête avec vous. Victoire Granti était en charge de la mission, effectivement, mais elle a été grièvement blessée par la bête et elle est désormais hospitalisée. Tous mes autres Rangers enquêteurs sont soit affectés ailleurs, soit en déplacement dans d'autres régions. Ce n'est peut-être pas votre spécialité, mais vous comptez tous deux parmi mes meilleurs éléments. Maintenant, je peux comprendre que vous souhaitiez refuser.
- Non ! s'exclama catégoriquement Marion.

Elle n'avait jamais renoncé à prendre part à la moindre mission qui lui été offerte. Même si celle-ci dépassait ses compétences, elle n'hésitait pas à faire appel à ses collègues afin de l'aider et partageait ensuite avec eux le mérite de la réussite. Elle était souvent louée pour son esprit d'équipe.

- Nous acceptons, surenchérit Florent. Où devons-nous nous rendre ?
- A Automnelle. Vous serez placé sous les ordres du Ranger en chef Lucas.
- Ce n'est pas notre district. Pourquoi...
- Depuis que Victoire a été blessée, ils sont en sous-effectifs. Deux apprentis ont démissionné pour fuir à Printiville, Romain reste constamment à son chevet et Stéphane n'a pas voulu renoncer à une mission qui devait le conduire à Kanto. Votre présence sera plus utile là-bas qu'à la Base de Bourg-l'Hiver. Mademoiselle Vanelli, tout va bien ?

Viconti interrompit ses explications pour observer la jeune femme, les sourcils froncés. Elle avait blêmi et ses yeux étaient désormais perdu dans le vague, tandis qu'elle triturait nerveusement une mèche de cheveux marron. Ses lèvres s'agitaient toute seule, sans qu'aucun son ne les franchisse.

- Automnelle... murmura-t-elle soudain.

Une enfant était assise sur un sol carrelé. Au-dessus d'elle s'étendait une table, car elle s'était installée entre ses pieds pour pouvoir s'amuser avec une poupée en tissu élimée par les années. Il lui manquait des touffes de cheveux par endroits et l'un de ses bras pendait mollement, après avoir été déchiré puis recousu d'une façon grossière.

La fillette devait avoir à peine huit ans. Elle était plutôt bien bâtie pour son jeune âge, en dépit de sa taille moyenne. Sa chevelure était coupée en un carré qui descendait jusqu'à son menton. Sa couleur châtaine s'assortissait parfaitement avec celle de ses yeux, dont les iris exprimés une profondeur inhabituelle chez quelqu'un d'aussi jeune.

- Mademoiselle Lolly, veux-tu encore une tasse de thé ? interrogea-t-elle d'une voix juvénile.

Elle tendit un récipient en plastique à la poupée, sorti d'un sac rempli d'une dinette, et fit mine de le remplir avec une théière imaginaire, avant de le porter aux petites lèvres usées. Un sourire éclaira son visage qui semblait si triste.

- C'est bon, mademoiselle Lolly ? Oh que oui, n'est-ce pas ? Je sais que tu adores mes goûters. Tiens, voici un gâteau pour...

Au même instant, la porte d'entrée de la maison claqua et des pas résonnèrent presque aussitôt dans le vestibule. L'enfant se figea. Son teint légèrement hâlé devint blême, son corps se mit à trembler violemment et ses muscles, incapables de rester contractés, lâchèrent la tasse qui rebondit sur le carrelage.

Il était revenu. Après s'être absenté toute la journée pour son travail, il rentrait. La respiration de la fillette s'accéléra, contrairement aux battements de son coeur dans sa poitrine qui semblèrent s'arrêter. Elle attrapa la main de sa poupée, puis murmura à voix très basse :

- Ne t'inquiète pas, mademoiselle Lolly, j'ai eu une idée. Nous allons nous cacher dans le placard de la buanderie. Il ne nous retrouvera jamais, là-bas.

A quatre pattes, elle sortit de sous la table pour se précipiter vers une porte, qui donnait sur la partie de la maison opposée à l'entrée. De la sueur coulait sur son front. Elle devait vite aller se mettre à l'abri, avant qu'il ne l'aperçoive.


- Marion ? Marion !

Elle fut brutalement ramenée à la réalité par Florent, qui avait saisi son bras pour la secouer presque violemment. Par réflexe, elle s'arracha à son étreinte, avant de s'excuser précipitamment.

- Je... Excusez-moi. Une soudaine migraine...
- Mademoiselle Vanelli, si vous ne vous sentez pas en état de mener cette mission, il faut le dire maintenant.
- Non. Je sais que vous comptez sur moi, monsieur. Une fois encore, je ne vous décevrai pas.

Son travail était tout ce qui comptait à ses yeux. Il était l'essence même de son existence et le but de sa vie était de s'y dévouer corps et âme. Il n'était pas question qu'elle le mette en pause uniquement à cause de sa peur latente de remettre les pieds à Automnelle, ville dans laquelle elle n'était pas retournée depuis qu'elle l'avait quittée, douze ans plus tôt.

***
La porte d'entrée grinça sur ses gonds lorsque Marion et Florent pénétrèrent à l'intérieur de la Base Ranger d'Automnelle. Le bâtiment était dix fois moins grand que la FSR et son apparence nettement plus modeste. Il ne se distinguait des constructions environnantes que par la plaque cuivrée qui portait son nom, inscrit en grosses lettres sous le porche.

Ils atteignirent directement la salle de repos, où les employés prenaient le temps de se reposer entre deux missions ou deux exercices. Il y avait un canapé défoncé, trois fauteuils, une table de billard, un flipper, ainsi qu'une poste de télévision. Ce dernier était allumé, mais quelqu'un avait pris la peine de couper le son.

- Bonjour ! lança Marion d'une voix forte. Est-ce qu'il y a quelqu'un ?

Un battant s'ouvrit, à l'extrémité de la pièce, juste à côté d'un réfrigérateur miniature, et une jeune femme apparut dans le chambranle. De petite taille, frêle, elle paraissait ne pas avoir plus de vingt ans avec ses cheveux savamment coiffés et ses longs cils. Elle les salua en inclinant la tête avec respect dans leur direction.

- Bonjour. Vous devez être les Rangers Vanelli et Mazzio ? Je suis la secrétaire de Lucas. Je me charge de la communication et de la paperasse, car ce sont des domaines qui le dépassent. C'est moi qui ai contacté la FSR sur ses ordres afin de réclamer du renfort à Automnelle.
- Où est Lucas ? demanda aussitôt Florent.
- A l'hôpital, il a été rendre visite à Victoire. Si vous voulez l'attendre ici, je peux vous servir un thé glacé.
- Non merci, nous avons besoin de plus amples précisions au sujet de la mission dont nous allons être chargés et plus tôt nous les obtiendrons, mieux cela sera pour nous.

La jeune femme n'insista pas et, après leur avoir souhaité bonne chance dans leur tâche, elle les laissa prendre congé. La conversation avait été rapide. À peine quelques minutes après leur arrivée à la Base, ils se retrouvaient à nouveau dans les rues. Florent consulta la carte virtuelle intégrée à son Capstick pour localiser l'hôpital.

Il était situé à l'autre extrémité d'Automnelle et il leur faudrait traverser plus de la moitié de la ville avant de parvenir à l'atteindre. Cette cité était la plus grande de toute la région de Fiore, s'étendant sur une superficie triplement supérieure à celle de Bourg-l'Hiver. Plus Marion s'enfonçait dans ses entrailles et plus elle se sentait mal.

La fillette regarda par-dessus son épaule l'école primaire dans laquelle elle suivait ses études. Sa journée était terminée, mais elle n'avait aucune envie de rentrer chez elle. Elle aurait voulu rester là, dans la cours de récréation, pour l'éternité. Elle n'aurait ainsi plus eu à retourner dans sa maison.

Elle envisageait de devenir institutrice, plus tard, car il n'y avait que dans une salle de classe où elle se sentait à son aise. L'institutrice était gentille avec elle, de même que les autres élèves. Elle n'aurait pas pu en dire autant de l'endroit où elle vivait.

Grimaçante, elle porta une main à son bras. Les uniformes scolaires possédaient des manches longues, une chance pour elle. Grâce à cela, personne n'avait pu remarquer le vilain hématome qu'elle arborait, juste au-dessous du coude. Cette blessure était dû à un coup violent qu'elle avait reçu.

Au souvenir de la douleur qu'elle avait ressenti à ce moment-là, des larmes se mirent à poindre dans ses yeux. Elle ne voulait pas rentrer. Elle voulait prendre son temps. Si elle arrivait en retard, néanmoins, elle savait que ce serait encore pire. Elle serait punie, or elle n'arrêtait pas de l'être, même lorsqu'elle ne faisait rien.

Elle ne devait pas pleurer. D'un geste, elle balaya les perles cristallines qui menaçaient de s'écouler sur ses joues. Il ne fallait pas qu'il voit la terreur qu'il exerçait sur elle. Peut-être que, s'il venait à penser qu'elle n'avait plus peur de lui, il la laisserait tranquille.


- Bon, tu viens ?

Florent, qui avait déjà franchi les portes coulissantes de l'hôpital, s'impatientait dans le sas d'entrée. Marion mit quelques secondes à revenir à elle. Ses flash-back allaient certainement lui gâcher l'existence tant qu'elle se trouverait à Automnelle. Plus vite elle mènerait sa mission à bien, plus vite elle pourrait s'éloigner de cet endroit de malheur.

- Oui, je... J'arrive.

Elle emboîta le pas à son compagnon jusqu'à l'accueil, où ils demandèrent le numéro de chambre de Victoire. L'infirmière hésita à le leur communiquer, néanmoins elle s'empressa d'accéder à leur demande dès qu'ils lui eurent montré leur badge de Ranger.

- Elle est dans le secteur réservé aux attaques de pokémon. Suivez ce couloir, puis prenez l'ascenseur ou l'escalier jusqu'au troisième étage. Ce sera la quarante-huit, qui se trouvera juste sur votre gauche.

Ils la remercièrent poliment avant d'emprunter le trajet qu'elle venait de leur indiquer. A cause de la claustrophobie de Marion, ils durent monter plusieurs volées de marches jusqu'à atteindre le palier indiqué.

Les portes se ressemblaient tous, mais les chiffres en cuivre fixés dessus leur permirent de trouver aisément celle qu'il recherchait. Ils toquèrent un unique coup contre le battant, avant qu'une voix masculine ne les autorise à pénétrer à l'intérieur.

L'espace exigu ne contenait qu'un lit, dans lequel une jeune femme était étendue, mal en point. Sa chevelure s'étalait sur son oreiller en un nuage blond et elle aurait paru paisible si sa peau pâle n'arborait pas de si nombreuses contusions, de même que des traces de morsures.

Deux hommes étaient également présents dans la pièce. Ils reconnurent immédiatement le grand blond, adossé à la fenêtre, qui les observait à travers ses lunettes à l'élégante monture. Il s'agissait de Lucas, le Ranger en chef. Le second, les cheveux châtains peignés en bataille et les yeux rougis par les pleurs, était assis à côté de la blessée, sa main posée sur la sienne.

- Bonjour, nous sommes les Rangers envoyés par la FSR pour vous aider à régler cette histoire de pokémon enragé, déclara Florent sans perdre un instant. Evidemment, si nous vous dérangeons, nous pouvons repasser plus tard ou même attendre que...
- Non, vous tombez à pic, interrompit Lucas d'une voix profonde. Je suis ravi de voir que vous avez répondu à notre appel au secours. Comme vous le voyez, notre collègue est très grièvement atteinte. Ce carnage ne peut plus durer. Quatorze habitants ont déjà été grièvement blessés et l'un d'eux est même entre la vie est la mort. La bête lui a lacéré le visage.

Marion écoutait la conversation avec attention, mais son intérêt fut rapidement interpelé par les cicatrices distinctes que portait la malchanceuse Victoire à l'endroit où le pokémon avait enfoncé ses crocs dans sa chair.

- Avez-vous fait analyser les empreintes dentaires laissée par la créature ? Cela pourrait peut-être nous aider à établir une identification de l'espèce.
- J'ai envoyé quelques clichés à un chercheur de la FSR il y a une semaine de cela et il m'a contacté ce matin afin de m'indiquer qu'il avait trouvé une correspondance. La chose qui a fait cela est un canidé de grande taille, ce qui réduit considérablement le champ des possibles. Un Démolosse, un Arcanin... Sa dentition présente toutefois un défaut : l'une de ses incisives semble être cassée.

Des yeux jaunes regardaient fixement l'enfant, sans cligner. Elle avait peur, elle était recroquevillée contre le mur extérieur de la maison. Elle aurait voulu rentrer, se réfugier à l'intérieur, mais elle ne le pouvait pas. Il avait fermé la porte à clé. Elle était coincée dehors, seule avec le monstre.

Elle respira bruyamment, terrifiée. Il se tenait face à elle, immense, dressé sur ses quatre pattes. Sa fourrure ténébreuse se confondait avec la nuit qui était tombée sur Automnelle. La partie grise de son pelage, quant à elle, renvoyait la lumière argentée de la lune, presque inexistante ce soir-là.

La fillette se raidit alors qu'il pliait ses membres postérieurs, prêt à bondir. Il allait lui sauter dessus. Une seule morsure de sa part suffirait à la décapiter. Elle avait un cou si fin, si fragile, alors que sa mâchoire était si puissante. Malgré l'obscurité, elle voyait luire ses crocs tranchants qui pointaient hors de ses babines entrouvertes. L'un d'entre eux était brisé.

Soudain, sa gueule s'ouvrit en grand et il poussa un hurlement qui la fit trembler. Les bras levés à hauteur de son visage, l'enfant essayait de se protéger. Elle savait néanmoins qu'elle ne ferait pas le poids face à un pokémon aussi dangereux que celui-ci. Elle le redoutait pourtant moins que son maître.

Finalement, il tourna les talons, l'abandonnant à son sort après l'avoir reniflée longuement. La crainte l'avait emmenée à uriner sur elle par inadvertance et l'odeur répugnante qui se dégageait de ses habits avait sûrement convaincu le monstre de se détourner d'elle. Elle était sale, honteuse. Des larmes ruisselèrent sur ses joues.

Tel chien, tel maître. Ils réduisaient son existence à l'enfer.


- C'est un Grahyéna, murmura Marion, à mi-voix.
- Un Grahyéna ? Comment pouvez-vous le savoir ? Le labo a besoin de plus de temps pour parvenir à une identification précise de l'espèce et...
- J'en suis persuadée. Lorsque mon sixième sens se manifeste, il ne se trompe jamais. Faites-moi confiance, Lucas. Je peux vous assurer que cette monstruosité est un Grahyéna.

Sans ajouter le moindre mot et sous le regard attentif des trois paires d'yeux qui la scrutaient, elle posa sa main sur la poignée de la porte. Quelques secondes plus tard, elle avait quitté la chambre d'hôpital. Dans le couloir, alors qu'elle s'éloignait, Florent lui lança :

- Marion, qu'est-ce qui t'arrive ? Où vas-tu ?

Elle ne lui répondit pas. Elle avait besoin d'être seule. Cette histoire la perturbait trop pour qu'elle parvienne à ne rien laisser paraître. Elle ne voulait pas que quiconque soupçonne quelque chose au sujet de son passé. La meilleure chose à faire pour protéger sa vie privée était de s'isoler un moment, jusqu'à ce qu'elle ait enfin repris le contrôle de ses émotions.

***
Marion ne pleurait plus, plus depuis des années, pourtant elle se laissa gagner par les larmes. La pierre était froide contre sa joue, alors qu'elle était appuyée contre une stèle en marbre gris. De ses doigts tremblants, elle effleurait le nom gravé dans la pierre en lettres d'or.

Fabrice Vanelli
Elle prit son visage entre ses mains pour y étouffer un sanglot. Voilà des années qu'elle n'était plus venue se recueillir sur la tombe de son père, depuis qu'elle avait quitté Automnelle. Une maladie incurable l'avait emporté lorsqu'elle avait six ans. Elle ne conservait pratiquement aucun souvenir de lui, à l'exception qu'il s'agissait d'un homme bon et doux.

Elle se laissa aller à la mélancolie durant un long moment. L'air commençait à se rafraîchir au fur et à mesure que la courbe du soleil se rapprocher de l'horizon. Elle se pelotonna sur elle-même afin d'avoir moins froid, sans cesser de larmoyer.

- Je me disais bien que tu n'étais pas dans ton état normal, depuis ce matin.

Elle sursauta. Florent se tenait dans l'allée du cimetière, les mains sur les hanches, les yeux rivés sur elle. Comment avait-il pu la retrouver ? Il avait sûrement dû la chercher partout, mais pourquoi avoir songé à venir vérifier dans un endroit aussi glauque que celui-ci ?

- Je ne savais pas que tu avais des racines à Automnelle. Tu ne m'en as jamais parlé. C'est ton père ?

Marion acquiesça d'un hochement de tête. Elle n'avait aucune envie d'en révéler davantage. Elle détestait faire mention de sa famille et faisait toujours son maximum pour détourner les conversations du sujet. C'était un thème tellement tabou chez elle qu'elle s'efforçait même de ne pas y penser.

Elle se releva. Ses jambes chancelèrent légèrement après être restées pliées si longtemps, mais elles soutinrent son poids. La Ranger fit un pas, puis un second, sans jeter le moindre coup d'oeil par-dessus son épaule. A quoi cela aurait-il servi ?

- Du nouveau ? demanda-t-elle d'une voix rauque.
- Tu le saurais si tu ne t'étais pas enfuie comme une voleuse.

Cette réplique sonnait comme un reproche et Marion ne douta pas un seul instant qu'il s'en agisse d'un. Son comportement des plus inhabituels avait de quoi surprendre, en particulier Florent qui connaissait presque par coeur son impassibilité naturelle. Cette dernière avait disparu au moment où ses vieux démons, eux, étaient revenus.

- Ton hypothèse du Grahyéna est plausible. Les empreintes dentaires relevées sur les différentes victimes vont dans ce sens, mais elles n'excluent pas encore la possibilité d'un Absol.
- Autre chose ?
- Hélas non. La plupart des blessés ont été attaqué dans l'obscurité, donc ils n'ont pas pu voir grand-chose. Ils ont seulement ressenti la douleur quand les crocs se sont refermés sur eux, puis plus rien.

Marion garda le silence. Ils marchaient désormais côte à côte, en direction du portail qui leur permettrait de quitter le cimetière. Dans la pénombre du couchant, l'endroit semblait encore plus effrayant et morbide qu'en plein jour.

- Ecoute... Je comprends que cela puisse être difficile pour toi de travailler dans cette ville si tu y as perdu ton père, cependant il faut que tu te reprennes en main. Je ne vais pas pouvoir veiller sur toi et au bon déroulement de l'enquête en même temps au cours des jours à suivre.

Les sourcils de la jeune femme se froncèrent. Elle n'aimait pas cette attitude condescendante dont il faisait soudain preuve. Veiller sur elle ? Elle ne se souvenait pas lui avoir demandé une telle chose. Elle était forte, indépendante. Ce n'était pas parce que son passé la rattrapait qu'elle avait nécessairement besoin de quiconque.

Elle avait appris à toujours s'en sortir seule depuis que son père avait quitté ce monde. Pendant des années, elle l'avait appelé, elle avait supplié Arceus de le lui rendre, en vain. S'il avait été là, elle aurait eu l'enfance heureuse qu'elle méritait, mais la mort l'avait emportée pour l'empêcher de prendre soin d'elle.

Elle ferma les paupières un bref instant pour contenir la larme qui menaçait de s'écouler. Elle ne lui en voulait pas, ce n'était pas de sa faute. Elle était convaincue que si le choix lui avait été offert, il serait resté auprès d'elle. La vie était injuste. D'un homme aimant elle était passée à la cruauté d'un monstre.

Parler à son père aurait été son souhait le plus cher. Elle aimerait tellement qu'il découvre quelle jeune femme accomplie elle était devenue. Il était Ranger, lui aussi. Il aurait sûrement été très fière d'elle. Elle apprenait néanmoins à avancer seule, sans la moindre reconnaissance, sans le moindre soutien. Elle ne pouvait compter que sur elle-même, puisqu'il n'était plus là.

- Je vais bien, lâcha-t-elle sèchement.

Florent ne sembla pas convaincu par ses paroles, mais il ne releva pas. La nuit tombait très vite sur Automnelle et seuls les rares réverbères espacés éclairaient encore leur route, désormais. Marion éprouvait un mauvais pressentiment, mais elle le mit uniquement sur le compte de l'antipathie qu'elle nourrissait envers cette ville.

Ils se dirigeaient vers la Base Ranger, où ils escomptaient dormir. Chaque bâtiment spécialisé possédait des dortoirs destinés à accueillir temporairement les personnes en mission, en plus des quartiers réservés à ceux qui travaillaient dans le secteur à l'année.

Le vent soufflait fort, ce soir-là. Marion l'entendait avec distinction. Elle avait même l'impression qu'il tentait de lui parler, mais elle relégua rapidement cette théorie au rang d'absurde. Un son bien différent sembla soudain s'élever au coeur de la brise. Il ressemblait à un hurlement.

- Tu as écouté ? demanda-t-elle aussitôt, ce à quoi Florent répondit par un hochement de tête affirmatif.
- Il est ici. Nom d'Arceus, je regrette de ne pas être passé prendre Miaouss chez ma soeur avant mon départ. Nous n'avons aucun pokémon à notre disposition.
- Il nous reste les Capsticks.

La jeune femme s'empressa de dégainer le sien et son collègue l'imita. Ils scrutèrent les environs. Devant eux, à l'extrémité de la rue qu'ils venaient de parcourir, scintillaient deux yeux jaunes terrifiants. De la bave pendait le long de la gueule entrouverte du Grahyéna, dévoilant ses crocs pointus.

Marion se figea aussitôt, pâle comme la mort. C'était lui, c'était réellement lui. Après toutes ces années, il était encore vivant. Personne n'avait songé à abattre cette abominable créature, contrairement à ce qu'elle avait espéré tout au long de son adolescence.

Il ne l'avait jamais touché. À plusieurs reprises, il avait grogné en sa présence d'une façon menaçante, mais sans jamais la mordre ou l'attaquer. Cela ne l'avait pas empêché d'avoir grandi dans la peur de cette bête, peur qui paralysait encore maintenant l'ensemble de ses muscles.

Florent pressa un bouton de son Capstick et une toupie jaillit pour fondre sur le Grahyéna. A côté de lui, Marion demeura immobile. Ses doigts étaient crispés sur l'appareil, cependant ils semblaient incapables de s'en servir. Elle ne parvenait pas à détourner le regard du canidé qui avançait lentement vers eux.

- Couché ! tonna une voix puissante.

Le pokémon à la fourrure noire se tapit immédiatement sur le sol de la cour, tandis qu'un homme à la haute stature apparaissait dans l'encadrement de la porte. En deux enjambées, il rejoignit la fillette qui se trouvait pelotonnée contre le tronc d'un arbre, une couverture en lambeaux sur les épaules.

Ce n'était pas la première fois qu'il l'enfermait dehors après la tombée de la nuit, mais la première fois où il faisait si froid. Elle tremblait à cause des températures glaciales autant de la terreur qui parcourait ses veines.

L'adulte donna un coup de pied dans le flanc du Grahyéna, qui regagna sa niche en jappant. Aussi menaçant soit-il, même lui avait peur de son maître. Ce dernier cracha sur le sol en pestant :

- Je t'ai dit de ne pas t'approcher de la gamine. Si tu la blesses, c'est sa mère qui devra nettoyer.

L'enfant serra ses petits poings. Il n'était pas prêt à laisser un pokémon la dévorer, pourtant il continuait lui-même à lui faire du mal tous les jours, tout le temps. Lorsqu'il fut à sa hauteur, elle chercha à tâtons le bâton qu'elle avait ramassé dans l'obscurité pour se défendre. Il était introuvable.

- Manuela m'a convaincu de t'autoriser à rentrer. Estime-toi heureuse pour cette fois, je ne me montrerai pas toujours aussi clément.

Elle resta immobile. Elle n'avait aucune confiance en lui. Comment pouvait-elle être certaine qu'il ne la frapperait pas une fois de plus si elle décidait de se mette debout ? Elle ne savait plus comment agir. Quoi qu'elle fasse, il continuait de la maltraiter. Elle n'était pourtant ni méchante, ni turbulente. Bon nombre de ses camarades d'école commettaient davantage de bêtises, sans jamais souffrir autant.

- Tu es sourde ou quoi ? Je t'ai dit de rappliquer, alors bouge ton cul immédiatement, sans quoi je te laisse crever de froid dehors.

La fillette se redressa sur ses petites jambes, qui peinaient à soutenir son poids. La peur rendait son équilibre précaire. Elle fit un pas, mais pas suffisamment vite au goût de l'homme, qui l'attrapa violemment par le bras pour la tirer dans son sillage en direction de l'entrée.

Elle poussa un hurlement de douleur. Elle était jeune et ses os fragiles, eux qui étaient en pleine croissance. Il lui avait brisé le poignet. Elle se mit à pleurer, bien qu'elle se soit pourtant promis de ne plus le faire devant lui. La seule marque de pitié qu'elle obtint fut une gifle en plein visage, destinée à la faire taire.


- Marion ? Marion, qu'est-ce que tu attends ? Dépêche-toi !

Florent contrôlait sa toupie à distance, mais le laser lumineux n'avait pas le temps d'encercler le Grahyéna que celui-ci s'en échappait. Il n'avait pas l'intention de se laisser soumettre de force par le biais du Capstick.

- Marion, il se rapproche, bon sang !

Elle entendait la voix de son ami, mais elle semblait à des kilomètres. Elle devait bouger, oui, cependant elle n'y parvenait pas. Elle était comme hypnotisée par ce monstre dont, vingt ans plus tard, elle conservait encore le traumatisme.

Ses pattes arrières se ployèrent un instant, puis il bondit. Il n'était plus qu'à un mètre d'elle, à présent. Elle sentait son souffle chaud malgré l'épaisseur de sa tenue de Ranger. Il la fixa longuement. La reconnaissait-elle ? Comme il la renifla à deux reprises, elle en conclut que oui.

Sa réaction le désempara. Dès qu'il eut identifié son odeur, il se détourna d'elle pour reporter son attention sur Florent. Dans un geste trop rapide pour l'oeil humain, il leva sa patte griffu et lui entailla sévèrement le bras.

- Non ! s'écria Marion.

Les oreilles du Grahyéna se plaquèrent contre son crâne. Il émit un sifflement effrayant entre ses dents, l'observa un instant, avant de s'enfuir au galop dans la nuit qui l'avala. La jeune femme attendit d'être certaine qu'il ait disparu, puis s'activa autour de son collègue.

Florent faisait une hémorragie. Les griffes acérées avaient sectionné une artère et il perdait beaucoup de sang. Rapidement, elle déchira un mouchoir en tissu qu'elle conservait dans sa poche afin de confectionner un garrot. Cela ralentirait temporairement le flux sanguin.

- Lucas ? appela-t-elle après avoir activé le système de communication de son Capstick. Vous êtes toujours à l'hôpital ? Parfait. Demandez à ce que l'on nous envoie une équipe de secours au plus vite. Florent est blessé !

***
Marion avait été cherché un café au rez-de-chaussée de l'hôpital pendant que Florent s'entretenait avec Lucas au sujet du Grahyéna. Sa blessure avait été soignée et recousue, mais les médecins avaient tout de même tenu à le garder en observation pour la nuit, en cas d'infection.

Lorsqu'elle pénétra dans sa chambre, le silence se fit aussitôt. Les deux hommes, qui étaient vraisemblablement en train de discuter, choisirent de s'interrompre plutôt que de poursuivre leur conversation devant elle. Elle n'aimait pas cela. Elle avait l'impression que c'était un moyen de l'exclure.

- Comment te sens-tu ? demanda-t-elle avec sa froideur habituelle.
- A ton avis ? Je peux savoir ce qui t'a pris, Marion ? Ce pokémon nous a attaqués, il aurait tout aussi bien pu nous tuer, mais toi, tu es restée là sans agir. Pourquoi ?
- Je...
- Je t'ai déjà vu face à des créatures sauvages. Tu ne trembles même pas devant les dragons, qui sont les plus redoutables d'entre elle. Ne me dis pas que tu as eu peur de ce Grahyéna ?
- Je suis désolée. Je ne sais pas ce qui s'est passé.
- Moi aussi, je suis désolé. Désolé de te dire que tu ne travailles plus sur cette affaire. J'ai contacté la FSR et Viconti est d'accord avec moi, il vaut mieux que tu ne prennes pas part à ce cas.
- Quoi ? Mais...
- Je t'avais prévenu, en sortant du cimetière. Je t'ai dit qu'il fallait que tu te reprennes en main, mais ton attitude de tout à l'heure m'a confirmé qu'il serait dangereux de te laisser continuer. Rentre chez toi, Marion. Cela vaudra mieux pour tout le monde
- Comment est-ce que tu peux me faire cela ? s'offusqua-t-elle. Tu sais très bien que les missions sont les seules choses qui comptent pour moi.
- Tu auras l'occasion de faire étalage de ton talent sur un autre. En attendant, tu représentes une menace. J'ignore pourquoi, mais tu sembles incapable de faire face, ce qui te met en danger, ainsi que tes coéquipiers. Retourne à Bourg-l'Hiver, Marion. C'est la seule chose que tu puisses faire pour nous aider.

De rage, la jeune femme lâcha son gobelet qui répandit son contenu sur le sol. Elle n'arrivait pas à croire que Florent et Viconti aient décidé de la tenir à l'écart. En dépit de ses flashbacks intempestifs, elle était certainement la mieux placée pour résoudre cette affaire, car elle en connaissait déjà les éléments.

Qu'à cela ne tienne, toutefois. Elle adorait son travail, mais elle tenait également à sa fierté. Il était hors de question qu'elle s'abaisse à les supplier de lui accorder une nouvelle chance. Elle avait bien trop d'orgueil pour cela. Qu'ils essayent donc d'arrêter le Grahyéna. Elle verrait bien s'ils en seraient capables sans elle, ce dont elle doutait.

***
Cela faisait quelques jours que Marion était de retour chez elle. Dans l'attente d'être affectée à une nouvelle mission par Viconti, elle s'efforçait de se changer les idées. Elle prenait soin de son Canarticho qui était presque entièrement rétabli, avait nettoyé son appartement de fond en comble et passait le reste de ses journées à regarder la télévision.

Quand elle était inactive, néanmoins, elle ne pouvait s'empêcher de songer à ce qui s'était passé à Automnelle. Elle revoyait son face à face avec le Grahyéna, ce monstre qui avait hanté ses nuits durant son enfance.

Pourquoi ne l'avait-il pas attaqué ? Pourquoi avait-il bondi sur Florent plutôt que sur elle, et surtout pourquoi avoir fui quand elle avait tenté de l'arrêter ? C'était à n'y rien comprendre. Ils étaient presque sans défense, il aurait pu les blesser grièvement, voire les tuer.

La fillette avait grandi. Elle était âgée de douze ans, désormais. Un cartable sur l'épaule, elle s'apprêtait à se rendre au collège, où elle avait hâte de retrouver ses amies. Pour cela, il lui fallait d'abord sortir de chez elle et donc traverser la cour, ce qui impliquait de passer devant le Grahyéna.

Par chance, il était étendu dans sa niche et paraissait dormir. Si elle ne faisait pas de bruit, elle pourrait peut-être atteindre le portail sans le réveiller. Elle n'avait aucune envie de voir ses prunelles étincelantes dès le matin.

Elle avait parcouru la moitié du chemin sur la pointe des pieds quand, soudain, il se mit à grogner. Il sortit de sa tanière, les pattes tendus, la gueule serrée pour mieux grogner. L'enfant se figea. Elle hésitait. Devait-elle rester immobile ou se mettre à courir pour atteindre la barrière avant qu'il ne fonde sur elle ?

- Ferme-la, sale clebs !

Elle n'avait pas remarqué la présence de l'homme dans son dos. Il jeta une bouteille de bière vide en direction du canidé, qui la reçut par le museau. Il poussa un glapissement avant de retourner se cacher dans sa cabane en bois. La fillette se mit à courir. Il fallait qu'elle parte d'ici avant d'être sa prochaine victime.


- Nom de...

Marion s'était efforcé de tirer un trait sur son passé le jour où elle avait quitté Automnelle. Jusqu'à présent, elle n'y avait jamais repensé, mais elle interprétait désormais ses souvenirs d'un autre oeil, d'un oeil d'adulte.

La petite fille qu'elle avait été autrefois était terrorisée par le Grahyéna. Cela n'avait rien d'étonnant : il était gigantesque, menaçant, et surtout il appartenait à son odieux beau-père. Comment aurait-elle pu ne pas avoir peur de lui ? Elle n'était pas encore assez mûre pour réfléchir à tout cela.

Son inexpérience et sa crainte l'avaient trompée. Le canidé ne lui avait jamais voulu de mal. Ce n'était pas parce que son maître lui en avait donné l'ordre qu'il ne s'en prenait pas à elle, mais parce qu'il éprouvait certainement de la compassion à son égard. Ils étaient maltraités tous les deux. Ce n'était pas contre elle qu'il grognait, mais contre lui.

Pourquoi, cependant, s'en prenait-il aux hommes ? Pourquoi maintenant ? Elle avait quitté Automnelle à l'âge de quinze ans, cela lui avait laissé amplement le temps de redevenir la créature sauvage qu'il devait être à l'origine. Elle ne comprenait pas.

La seule chose qu'elle savait était qu'elle devait résoudre cette enquête. Elle ne pourrait pas reprendre une existence normale si elle abandonnait une affaire à ce point liée à son propre passé. Elle était convaincue que son devoir était de trouver la solution.

- Canarticho ? appela-t-elle. J'espère que tu te sens en pleine forme, parce que nous allons à Automnelle.

***
Toc... Toc... Toc...

Les coups de marteau se répétaient contre la porte de l'armoire dans laquelle la fillette s'était cachée avec sa poupée. Elle était désormais devenue trop grande pour la buanderie, elle ne passait plus derrière la machine à laver. Elle n'avait pas eu d'autre choix que de venir ici, mais il l'avait retrouvé.

Elle l'entendait clouer une planche afin de rendre impossible toute tentative de sortie. Il faisait sombre, là-dedans, et elle regrettait déjà de s'y être réfugiée. Elle s'attendait à trouver un abri, elle se retrouvait captive d'une prison. Elle se mit à pleurer.

- Ta gueule, pisseuse ! T'as voulu te foutre dans ce merdier ? Tu vas y rester un long moment, crois-moi. Ca t'apprendra à vouloir jouer à cache-cache.

L'enfant enfoui sa tête dans le tissu de sa poupée. Les vêtements au-dessus de sa tête l'oppressaient, de même que les quatre cloisons de bois de part et d'autre de son corps. Elle se mit à hurler, à s'agiter dans l'espoir de se libérer, tandis qu'elle l'entendait s'esclaffer au-dehors.

Avec ses petits ongles fragiles, elle griffa le contre-plaqué jusqu'à s'en faire saigner les doigts. Elle devait sortir. Elle avait l'impression de ne plus arriver à respirer. Elle étouffait. Peut-être que si elle remuait suffisamment, l'un des montants de l'armoire céderait. Il le fallait avant qu'elle ne cède totalement à la claustrophobie.


La porte pivota sur ses gonds. Une femme au dos vouté et aux cheveux grisonnants se tenaient sur le seuil. Bien qu'elle ne soit âgée que d'une cinquantaine d'années, elle en paraissait beaucoup plus. La vie ne l'avait pas épargnée, pourtant Marion avait envie de tout, sauf de la plaindre.

- Manuela, il faut que nous parlions.

Sans attendre de réponse, elle s'engouffra à l'intérieur de la maison. La femme la regarda faire avec des yeux ronds, comme si elle voyait un fantôme. C'était un peu le cas, en quelque sorte, puisque la Ranger avait disparu de sa vie depuis près de quatorze ans, désormais. Elle n'était encore qu'une adolescente la dernière fois où elle l'avait vue.

- M-Marion ? bredouilla-t-elle, incrédule. Que... C'est une surprise ! Je suis tellement, tellement ravie de...
- Garde tes simagrées pour toi, tu veux ? Je n'ai aucune envie d'être ici, alors je vais aller droit au but. Où est-ce qu'il est ?
- Qui donc ? De qui parles-tu ?
- Tu le sais très bien. Où est Fabio ? Depuis un moment, son Grahyéna sème la terreur dans les rues de la ville et deux membres de la FSR ont déjà été blessés, alors dis-moi où il est.
- Je ne sais pas... Je...
- Je ne plaisante pas ! gronda Marion.

Elle affichait un air menaçant et la dénommée Manuela avait été contrainte de reculer jusqu'au mur contre lequel elle l'avait acculée. Elle pointait désormais un index sur son visage et ses yeux jetaient des éclairs.

- Tu vas me révéler l'endroit où il se cache immédiatement. C'est fini, je n'ai plus huit ans. Il est hors de question que je le laisse commettre du mal aux gens comme il m'en a fait à moi. Tu l'as protégé, à l'époque. Tu l'as protégé alors qu'il me frappait, qu'il me maltraitait et qu'il m'enfermait dans des espaces exigus, quand il ne me forçait pas à passer la nuit dehors. Moi, ta propre fille. Tu m'as laissé endurer cela pendant sept ans, jusqu'à ce que j'ai le courage de m'enfuir. Quelle mère ferait subir cela à son enfant ?
- Je...
- Je ne veux pas entendre d'excuse. Je ne veux rien écouter sortir de ta bouche, à l'exception de l'endroit où il se terre. Réponds-moi !

Les yeux de Marion sortirent de leurs orbites tandis qu'elle continuait à tempêter. La femme devant elle tremblait, néanmoins elle n'en eut pas pitié pour autant. Pourquoi en aurait-elle éprouvé ? Sa mère avait-elle fait quoi que ce soit pour l'aider, lorsque son beau-père avait transformé sa vie en enfer ?

- Il est parti il y a quelques années. La dernière fois que j'ai eu de ses nouvelles, il se cachait dans les hauteurs d'Automnelle. Il était recherché par la police, je crois.
- Drogue ? Trafic en tout genre ?
- Non... Meurtre.

La Ranger blêmit. Elle recula d'un pas pour s'éloigner de Manuela avec une grimace de dégoût. Elle la révulsait. Comment pouvait-elle continuer à ressentir de l'affection pour un monstre pareil, au point de tenter de le préserver ?

- Tu ne vaux pas mieux que lui. Un jour, vous brûlerez en enfer tous les deux, parce que vous ne méritez rien d'autre, cracha Marion.

Ce fut sur ces dernières paroles empreintes de haine qu'elle quitta la maison, abandonnant sans remord sa mère chamboulée à son sort.

***
Les hauteurs d'Automnelle étaient composées d'une végétation luxuriante et de beaucoup de grottes, ce qui constituait l'endroit idéal où se dissimuler. Marion avait pris le soin d'emporter des vivres avec elle, ainsi qu'une trousse de premiers secours. Même s'ils ne s'aventuraient jamais jusqu'à la ville, elle savait que bon nombre de pokémon sauvages rôdaient dans les environs.

Canarticho était assis sur son épaule tandis qu'ils suivaient les sentiers pédestres, puis vint se nicher entre ses bras lorsque sa maîtresse s'éloigna des itinéraires tracés. Il ne pouvait peut-être pas voler, mais il avait bien l'intention de l'aider à se défendre au cas où elle se fasse attaquer.

Elle pouvait également compter sur son Capstick. Grâce à son aide, elle repoussa l'assaut surprise d'un Machopeur qui, après s'être laissé envoûter par le tourbillon de sa toupie, accepta de tourner les talons sans insister.

Elle passa tout l'après-midi à fouiller diverses grottes et autres cachettes possibles, en vain. Fabio demeurait introuvable. Si la police n'était pas parvenu à le localiser depuis tout ce temps, comment y parviendrait-elle ? Il était fourbe, sournois et incroyablement dangereux. Avait-elle eu raison de se lancer dans une telle entreprise seule ?

L'espace d'un instant, elle songea à contacter Florent pour le mettre sur la piste de son beau-père, mais elle se ravisa. Elle n'en avait aucune envie. Il n'avait pas hésité à la faire écarter de l'enquête et il n'était pas question que cela recommence. C'était à elle d'arrêter le Grahyéna, ainsi que son maître. Qu'il soit impliqué ou non dans sa folie furieuse, cela ne changeait rien. Elle était déterminée à inventer n'importe quel prétexte pour le faire croupir derrière les barreaux.

Elle sortit son paquetage et s'installa sous un arbre après que la nuit soit tombée. Son Capstick l'éclairait suffisamment pour lui permettre d'y voir clair, le temps pour elle de se sustenter. Elle dut néanmoins très vite l'éteindre car sa batterie était déjà bien entamée, or elle n'avait aucun endroit où la recharger dans les environs.

Elle s'étendit sur le sol et son Canarticho vint se blottir près d'elle. Ses plumes étaient tièdes, rassurantes. Elle savait qu'il montrait la garde pendant qu'elle se reposerait et qu'il l'avertirait au moindre danger.

Elle n'avait pas eu le temps de s'assoupir qu'il commença à s'agiter nerveusement. Les sens en alerte, elle se redressa sur un coude. Au début, aucun son ne lui parvint, mais une branche finit par émettre un craquement sinistre. Quelque chose rôdait, dans les environs.

Marion avait beau être courageuse, elle n'était pas téméraire pour autant. Elle était Ranger sauveteur, pas protecteur. Elle n'avait donc pas l'habitude d'affronter des hordes de pokémon sauvages enragés. Si cela devait se produire, elle peinerait à s'en tirer.

Canarticho brandit son légume tranchant devant lui pendant que sa maîtresse sautait sur ses jambes, son Capstick dégainé. Elle avait l'impression d'entendre respirer, quelque part tout près d'elle. Elle ralluma le faisceau lumineux de son outil afin de balayer les environs. Rapidement, elle distingua deux yeux jaunes luisants.

- C'est toi ? demanda-t-elle d'une voix douce. Viens, approche. J'ai compris. J'ai enfin compris que tu n'étais pas mon ennemi. Viens me voir, s'il te plaît.

Elle tendit une main en direction des prunelles étincelantes du Grahyéna, mais demeura méfiante. Elle n'oubliait pas le sort qu'il n'hésitait pas à infliger aux innocents qui croisaient sa route.

Il fit un pas, puis un second. Marion sentit Canarticho entourer son mollet de son aile valide. Le canidé était si immense, si effrayant que même lui avait peur. S'il tentait de l'attaquer, il n'en ferait qu'une bouchée. Ses pattes émettaient un bruit sourd à chaque fois qu'elles heurtaient le sol, étouffé par ses coussinets.

Il n'était plus qu'à un mètre d'elle lorsque la Ranger constata qu'il boitait. Cela ne lui avait pas sauté aux yeux lorsqu'elle l'avait vu dans Automnelle, à moins que sa blessure ne soit plus récente encore.

- Tu t'es fait mal ? Est-ce que tu veux que je regarde ?

Le Grahyéna entrouvrit les babines, méfiant, mais finit par se tapir sur le sol, le museau coincé entre ses membres inférieurs pour lui indiquer qu'il se soumettait. Toujours sur ses gardes, Marion s'approcha de lui.

- Canarticho, occupe-toi de mon Capstick, s'il te plaît.

Le volatile s'empressa de prendre la lanière de l'appareil dans son bec, afin d'éclairer la fourrure du ténébreux pokémon que sa maîtresse examinait. La lumière était trop faible pour lui permettre de tout distinguer avec netteté, mais elle en conclut rapidement que la créature était en très mauvais état.

Il portait de nombreuses plaies sur l'ensemble de son corps, dont certaines étaient purulentes. Il lui manquait des touffes de poils par endroits, comme si quelqu'un les lui avait arraché. Sa patte arrière gauche, quant à elle, portait une longue estafilade qui saignait abondamment, pourtant ce n'était pas ce qui provoquait sa boiterie. Une balle de pistolet s'était fichée dans son postérieur.

- Qui t'a infligé cela ? demanda-t-elle.

Le pokémon aboya pour lui répondre. Elle ne comprenait pas son langage, bien sûr, mais elle avait beaucoup moins de mal à communiquer avec Canarticho. Tandis qu'elle s'efforçait de nettoyer les plaies du Grahyéna, il lui fit office de traducteur approximatif.

D'après ce qu'elle put comprendre, ses collègues avaient décidé de mener sa chasse et organisaient une véritable battue dans Automnelle et ses environs. L'un d'eux avait réussi à l'atteindre juste avant qu'il ne s'enfuie.

- C'est normal qu'ils se soient mis en tête de te traquer, tu fais du mal aux gens. Dans quel but ?

Le canidé secoua la tête de gauche à droite, avant de poursuivre son récit dans une série de grognements. Il s'exprimait sûrement très vite, à sa façon, car Canarticho semblait avoir du mal à tout saisir. Ses explications devinrent brouillonnes et Marion mit un moment à tout saisir.

- C'est Fabio ? Fabio t'a fait toutes ces blessures ? Pourquoi ne t'es-tu pas simplement échappé ? Pourquoi persécuter les villageois ? Ils n'y sont pour rien, eux.

Un grognement violent s'échappa de la gueule du Grahyéna avant qu'il ne prononce sa réponse. Sitôt que la jeune femme l'eut compris, elle ouvrit des yeux ronds. D'une certaine façon, si, il les jugeait responsable de son malheur.

Il avait tenté de se libérer du joug de son maître peu de temps après que Marion se soit enfuie de chez elle, dans le but de la retrouver. Fabio l'avait hélas capturé avant qu'il n'y parvienne et le gardait constamment enchaîné de manière à ce qu'il n'essaye pas de fuguer une nouvelle fois.

Depuis qu'il s'était réfugié dans les hauteurs, il s'en servait comme chien de garde dans une caverne où il dissimulait de la drogue et autres substances illicites en contrebande. Quelques mois plus tôt, il avait réussi à briser les liens qui le retenaient prisonniers. Il s'était alors hâter de regagner le village afin de les alerter, mais les habitants d'Automnelle l'avaient accueilli à coups de pierre, pensant qu'il représentait une menace, alors qu'ils l'avaient contraint à en devenir une.

- Tu... Je comprends. Je comprends même très bien, affirma Marion, compatissante.

Elle partageait la peine du Grahyéna, parce qu'en cet instant, elle repensait à sa mère. Manuela ne l'avait pas aidée lorsqu'elle avait eu besoin d'elle. Elle l'avait laissée souffrir plutôt que de lui tendre la main ou, en l'occurrence, jeter Fabio dehors. Depuis son enfance, elle avait appris à haïr sa génitrice, presque autant que son beau-père.

- Tu leur en veux. Tu leur en veux à tous de ne pas avoir été là... exactement comme personne n'a été là pour nous il y a vingt ans. Tu voulais du secours, au lieu de quoi tu n'as obtenu que des coups supplémentaires.

Comment la créature aurait-elle pu réagir autrement avec l'instinct bestial qui était le sien ? Marion elle-même, qui était pourtant un être civilisé, avait rêvé durant toute son enfance d'assassiner son beau-père, d'une quelconque façon. En murissant, elle avait compris que cette entreprise n'était pas la bonne, mais Grahyéna n'était qu'un pokémon. Il n'avait pas la même conception du bien et du mal.

La fillette était devenue une jeune adolescente, désormais. Ses cheveux étaient ébouriffés autour de son visage et ses yeux jetaient des éclairs, tandis qu'elle heurtait le montant de la cheminée. Le choc lui meurtrit le dos, néanmoins elle ne grimaça pas. Il aurait été bien trop heureux, or elle commençait à avoir l'habitude de recevoir ses coups.

La lèvre en sang, le corps endolori, elle se redressa. Il lui faisait face, avec sa haute stature, ses cheveux d'ébène et ses iris aussi noirs que la nuit la plus sombre. Ses traits étaient défigurés par la folie, ceux de l'enfant par la haine.

Elle parcourut la pièce du regard et repéra le tisonnier suspendu à côté d'elle. Elle n'avait qu'à étendre son bras gauche pour s'en saisir, ce qu'elle fit. Elle le brandit devant elle, tel un fleuret, prête à frapper.

- Pose ça, Marion. Tu vas te blesser.
- Non. J'en ai assez d'encaisser. Assez d'être ton souffre-douleur. Tu vas savoir ce que cela fait d'avoir mal.

Avec rage, elle leva son arme de fortune pour l'abattre sur le flanc de son beau-père. Celui-ci poussa un grognement : elle n'avait pas contenu sa force, quitte à lui briser une côte au passage. Elle allait réitérer son geste avec la volonté de lui casser une jambe, cette fois-ci, mais un cri l'interrompit.

- Marion, arrête !

Une femme s'interposa. Elle était petite, avec des yeux cernés et des rides creusées par les tourments. Elle tenta d'arracher le tisonnier des mains de sa fille, mais elle la repoussa hors de son champ d'action.

- Marion, calme-toi, s'il te plaît. Ne fais pas cela, ne...
- Ne quoi ? C'est terminé, les coups que je ne peux pas rendre. Puisqu'il n'y a aucune justice en ce bas-monde, je vais la faire régner moi-même.
- Non !

Sa génitrice agrippa le coude de l'adolescente au moment où elle s'apprêtait à frapper à nouveau. Son beau-père en profita pour lui arracher le long bâton de fer avec un sourire sadique. Il avait déjà oublié la douleur dont il souffrait, mais pas le choc qu'elle lui avait asséné.

- Manuela, il vaut mieux que tu sortes d'ici. Quant à toi, ma jolie, je vais t'apprendre ce qu'il en coûte de s'opposer à moi...

La femme hésita un instant, mais desserra l'étreinte qu'elle infligeait à sa fille pour s'éloigner en direction de la porte. Cette dernière la regarda avec mépris. Comment pouvait-on être aussi lâche ? Elle la laissait seule et démunie, par sa faute. Au moment où la barre allait s'abattre sur elle, l'adolescente ferma les yeux.


Marion se réveilla en sursaut, haletante. Par instinct, elle porta sa main à son bras, qui avait été cassé ce jour-là. Il était intact, ce n'était qu'un mauvais souvenir. Son corps tremblait, comme à chaque fois qu'elle repensait au monstre que sa mère avait épousé à la mort de son père.

Le Grahyéna, contre lequel elle s'était endormie afin d'avoir plus chaud, dut sentir son malaise car il effleura son museau de sa joue. Dire qu'il l'avait toujours terrifiée... Si elle avait su avant qu'il était son ami, et non pas une créature aussi dangereuse que son maître, elle aurait pu trouver auprès de lui le réconfort dont elle avait eu besoin tout au long de son enfance.

- Merci... murmura-t-elle en étreignant son encolure. Merci pour tout.

***
- Est-ce que tu saurais retrouver l'endroit où il se cache ?

Grahyéna aboya farouchement et Marion interpréta cela comme une réponse alternative. Canarticho n'avait désormais plus peur du molosse, puisque sa maîtresse avait choisi de lui accorder sa confiance. Il voyageait assis sur son dos, son aile encore endolorie repliée contre son corps.

Ils marchèrent pendant près d'une heure, jusqu'à s'enfoncer dans un petit bois obscur où personne n'osait s'aventurer. Les pokémon sauvages se montraient hostiles et n'hésitaient pas à attaquer au moindre bruit susceptible de les déranger. Il suffisait néanmoins au ténébreux canidé de montrer les crocs pour parvenir à les mettre en fuite.

- Tu sais... commença Marion avant de s'interrompre.

Elle hésitait. Comment allait-elle s'exprimer ? Elle avait besoin de l'aide du Grahyéna et tenait également à se faire pardonner son mépris passé. Elle ne voulait pas l'offenser par ses paroles, cependant elle devait les prononcer. C'était nécessaire.

- Mes collègues sont sur tes traces. Ils veulent t'arrêter avant que tu ne fasses d'autres victimes. L'homme que tu as agressé en ma présence, c'est l'un de mes amis proches.

Le pokémon à la fourrure noire baissa le museau, penaud. Se sentait-il coupable de toutes les atrocités qu'il avait commises ? Peut-être. Contrairement à son maître, tout le monde n'avait pas la chance d'être épargné par les remords.

- Il va bien, le rassura-t-elle. Tu ne lui as causé qu'une égratignure. D'autres, en revanche, ont été plus grièvement touché. Si je peux comprendre pourquoi tu as agi de la sorte, ce ne sera pas le cas du reste des Rangers. Ils ne connaissent pas ton passé comme moi, ils ne prendront pas en compte ce que tu as vécu. S'ils t'attrapent, ils te tueront sans hésiter.

Les poils de Grahyéna se hérissèrent et il grogna bruyamment. Canarticho raffermit son aile valide sur son légume, par simple mesure de précaution. Afin de l'apaiser, Marion vint poser une main sur son encolure.

- Je ne dis pas cela pour t'effrayer, seulement pour que tu prennes conscience de la situation. J'ai d'ailleurs un accord à te proposer.

Elle cessa de marcher pour s'accroupir face à lui. Son visage était à hauteur de ses babines dégoulinantes de bave, néanmoins elle n'avait pas peur. Elle n'avait plus peur. Elle voulait le traiter comme un égal.

- C'est vrai que personne n'a été là pour nous lorsque nous en avions besoin, mais tous les humains ne sont pas ainsi. Sais-tu ce qu'il m'est arrivé, après que je me sois enfuie ? J'ai rencontré un homme, un Ranger. Il m'a prise sous son aile et il m'a formée, avant de se retirer. C'est grâce à lui que je pratique ce métier, puisque je n'ai jamais pu suivre la formation adéquate à cause de Fabio. Je me plais à croire qu'il y a d'autres gens comme lui, et qu'ils ne sont pas tous comme Manuela, ou tous ceux qui se sont obstinés à ignorer nos appels au secours. Tu ne veux pas blesser quelqu'un de bien, n'est-ce pas ? Quelqu'un comme mon mentor qui m'a tout appris ?

Grahyéna secoua la tête de gauche à droite. Dans ses yeux se lisait une profonde tristesse, qui se reflétait également dans les prunelles de Marion. Elle caressa sa truffe humide, puis poursuivit :

- Je ne veux plus que tu leur fasses de mal, d'accord ? Tu vas me conduire jusqu'à Fabio et je l'arrêterai. C'était bien ce que tu désirais, non ? Qu'on le punisse ? Moi aussi. Une fois que cela sera fait, tu disparaitras. Tu ne peux pas rester avec moi, parce que la FSR a ta description. Nous ne serions jamais assez discrets, pas même avec toutes les précautions du monde. Tu t'éloigneras d'Automnelle, tu te réfugieras dans une forêt ou un autre lieu reculé, et tu ne t'approcheras plus des humains. Tu me le promets ?

Il acquiesça docilement, avant de lui lécher amicalement la joue. La Ranger lui adressa un sourire réconfortant, puis ils reprirent leur progression. Leur avancée à travers les bois était lente et pénible, néanmoins ils ne renonçaient pas.

Il leur fallut plusieurs heures pour atteindre une sorte de promontoire rocheux où se situait une caverne. Grahyéna la désigna alors qu'ils s'étaient immobilisés à quelques mètres de son entrée. Celle-ci était semblable à une gueule géante, prête à engloutir les téméraires qui s'aventureraient à l'intérieur.

- Il vaut mieux que tu m'attendes ici, suggéra Marion au canidé. Je sais que tu as envie de venir, que tu veux te venger toi aussi, mais je dois y aller seule, tu comprends ?

Quoique légèrement déçu, le pokémon approuva. Canarticho s'apprêtait à emboîter le pas de sa maîtresse, de sa démarche dandinante, cependant elle l'arrêta à son tour. Si elle devait faire le face à face avec son beau-père, elle ne voulait pas que quiconque soit présent. Il lui fallait affronter ses démons sans personne.

Elle inspira profondément. Elle fit un pas en direction de la grotte, puis un second. Ce n'était pas très difficile. Elle pensait que l'appréhension la paralyserait, toutefois ses jambes se mouvaient sans la moindre peine. Parvenue à l'intérieur, elle alluma la lampe intégrée à son Capstick.

Il faisait très sombre et elle aurait été incapable de se diriger sans la lumière fournie par son appareil. Elle avançait à pas prudents sur le sol inégal, au cas où ses pieds viendraient à rencontrer un caillou susceptible de la faire trébucher. Il n'y avait pas un bruit, à l'exception de l'écho provoqué par le moindre de ses mouvements.

Elle arriva à l'extrémité du boyau qu'elle suivait au terme d'une longue marche. Il débouchait dans une salle plus grande, au plafond régulier, comme s'il avait été taillé à la main. C'était sûrement le cas, car cette partie de la caverne avait été aménagée. Autour d'elle se dressaient des tables surchargées d'alambics et des fioles diverses. Elle se trouvait dans un véritable laboratoire.

Alors qu'elle s'approchait de l'un d'eux pour étudier son contenu, un grésillement s'éleva au-dessus de sa tête. Les néons, qu'elle n'avait pu percevoir dans la pénombre, s'illuminèrent pour éclairer entièrement l'espace. Quelqu'un avait pris la peine d'installer l'électricité dans cette grotte insalubre.

Marion se raidit dès que les ténèbres se furent évanouies. Elle avait trop peur de se retourner, pourtant elle savait qu'il était là, dans son dos. Elle sentait sa présence. Son sang dans ses veines ne fit qu'un tour, tandis qu'elle se forçait à pivoter sur ses talons.

Fabio avait vieilli depuis le dernier jour où elle l'avait vu. Ses cheveux, autrefois aussi noirs que la nuit, étaient désormais grisonnants. Il était relativement bien conservé pour son âge, en dépit de sa cinquantaine d'années bien entamé. Il n'avait pas autant souffert des affres du temps que Manuela, ou même Marion elle-même.

- Tu as toujours ce regard... Ce regard de défi, hautain et méprisant, que je n'ai jamais pu tolérer chez toi.
- Que tu n'as jamais pu détruire, surtout, répliqua-t-elle d'un ton venimeux. Je ne suis plus une petite fille, désormais. Je ne resterai pas tapie dans un coin sombre en attendant que l'orage cesse. Ce temps-là est révolu. Je crois qu'il est temps de régler nos comptes d'une façon équitable, Fabio.
- Tu crois ? Toi ? Comme si ton avis m'importait. A mes yeux, tu es encore l'avorton que tu étais à l'époque.
- Non. Je suis une Ranger pokémon et je suis venue pour t'arrêter. C'est terminé. Tu m'as martyrisé pendant toute mon enfance, mais aujourd'hui, tu vas payer.
- Pourquoi ? Si tu tiens tant que ça à te venger de tout ce que j'ai pu t'infliger, pourquoi ne pas être venue avant ? Parce que le courage me manquait.
- Ton Grahyéna persécute les villageois. A cause de toi.
- Ce sale clébard ? Je n'ai jamais eu le moindre contrôle sur lui, alors ça ne risque pas d'être de ma faute.
- Si, parce que tu nous as brisés, lui et moi. Parce qu'à cause de toi, nous sommes incapables de nous reconstruire. Il se dissimule derrière la violence, moi derrière l'indifférence. Nous nous efforçons de masquer du mieux que nous pouvons les blessures que tu nous as infligées, parce qu'elles ne disparaitront jamais. En revanche, nous avons encore l'occasion d'obtenir réparation.
- Comme c'est touchant... Tu perds ton temps, Marion. Plutôt que de te battre pour avoir le dernier mot, tu as préféré t'enfuir par le passé et tu recommenceras encore, comme la lâche que tu es.
- Lâche, moi ? Qui a frappé une enfant sans défense ? Qui l'a persécutée pendant plus de sept ans ? C'est moi, peut-être ? Tu es un monstre, Fabio ! Un monstre sans nom !

Elle attrapa l'une des fioles qui se trouvaient sur la table à côté de laquelle elle se tenait et la jeta rageusement dans sa direction. Elle avait beau avoir visé juste, le projectile mit trop de temps à l'atteindre. Son beau-père eut amplement l'occasion de l'esquiver.

En réponse à son geste, il tira une matraque de sa ceinture. Rapidement, Marion chercha une arme des yeux, mais elle n'en repéra aucune. Son Capstick ne lui serait d'aucune utilité en de telles circonstances : il n'avait effet que sur les pokémon.

Elle se baissa pour échapper à l'objet contondant avec lequel Fabio tenta de l'assommer et se jeta à terre, avant de rouler sur le flanc. Elle étira sa jambe au maximum pour le frapper au niveau du genou, ce qui le contraignit à s'affaisser. Il tomba à quatre pattes sur le sol, tandis qu'elle reculait précipitamment.

- Sale petite garce ! siffla-t-il entre ses dents.

La Ranger poussa un cri sonore, que les parois de la grotte démultiplièrent, alors qu'il essayait de bondir sur elle. Elle évita ses mains de justesse, sauta sur ses pieds et renversa une table devant elle afin de faire obstacle à son beau-père. Son contenu se répandit sur le sol dans un bruit de verre brisé.

- Mes alambics ! Non !
- Cela fait longtemps que tu es installé ici pour distiller de la drogue ? Ou juste depuis le meurtre que tu as commis ? Notre cave doit te manquer, non ?

Il fondit sur elle, mais elle bondit sur le côté avant qu'il ne l'agrippe. Dans son sillage, elle renversa un second meuble. Autrefois, Fabio organisait son trafic dans la maison de Manuela, où il recevait des hommes d'affaire peu louables en son absence. Marion n'avait que huit ans lorsqu'elle avait surpris l'une de leur réunion. C'était à partir de ce jour-là qu'il avait commencé à se montrer violent envers elle.

- Tu m'as volé mon enfance, mon insouciance ! Tu as détruit les seules images que j'avais réussi à garder de mon père. Comment un être aussi abject que toi a-t-il pu prendre sa place ?
- Tu n'as plus besoin de pleurer ton papa, Marion. Dans quelques minutes, tu l'auras rejoint.

Sa matraque s'abattit contre le mur, à l'endroit exact où la tête de la jeune femme s'était trouvée une fraction de seconde auparavant. Elle était acculée, désormais, mais pas désespérée pour autant. Au moment où il leva à nouveau son arme, un rugissement féroce se fit entendre.

Grahyéna fit irruption dans la salle, la gueule dégoulinante de bave, les yeux injectés de sang. Il avait entendu son appel et il était venu à son secours. Crocs en avant, il se rua sur son ancien maître, qu'il mordit à la jambe. Fabio poussa un hurlement de douleur, alors que des points ensanglantés apparaissaient sur la guenille qui lui servait de pantalon.

- Deux raclures, tous les deux. Vous allez voir le sort que je vous réserve, bande de misérables.

Il asséna un coup puissant sur l'encolure du canidé, qui s'affaissa, sonné. Le regard de Marion passa précipitamment de Fabio au boyau qui menait à la sortie. Canarticho l'attendait sûrement dehors. Il était sa seule chance.

Elle se précipita dans le tunnel. Elle ne s'enfuyait pas, contrairement à ce qu'il lui cria. Elle préparait seulement un second assaut. Elle lui jeta plusieurs bravades, dans le but de l'inciter à la poursuivre, ce qui fonctionna. Il se lança sur sa piste.

Sitôt qu'elle aperçut la lumière du jour, Marion cessa de courir. Elle avait suffisamment d'avance sur lui, gâcher ses forces inutilement n'aurait servi à rien. Elle retrouva son oiseau de compagnie qui se précipita à sa rencontre. Même avec une aile blessée, il n'en demeurait pas moins un combattant aguerri.

- Lame d'Air !

Il fendit l'atmosphère de son légume lorsque Fabio apparut dans le sillage de sa maîtresse. Celle-ci l'atteignit de plein fouet sans qu'il ne puisse l'anticiper. Elle déchira sa chemise et lui lacéra grièvement le torse. Du sang se mit à ruisseler sur sa forte musculature.

- Aéropiqué !

Comme l'oiseau ne pouvait pas voler, Marion le souleva à deux mains et le propulsa devant elle afin de lui donner l'élan nécessaire à l'attaque. Il s'apprêtait à entailler le visage de son adversaire avec la pointe de son bec quand il fut fauché par une vague électrique.

Fabio venait de dégainer un taser de sa poche, qu'il enfonça dans son ventre dodu. Les muscles de tout son corps se contractèrent pendant qu'une odeur légère de roussi s'élevait de son plumage. La Ranger poussa un cri. Elle ne s'était pas attendue à cela. De la part de son beau-père, pourtant, elle aurait dû anticiper le pire.

- Tu fais moins ta maligne, maintenant... susurra-t-il. Une fois encore, tu te retrouves toute seule. Personne ne viendra te sauver, Marion. Tu vas crever comme tu aurais dû le faire depuis longtemps.

Il repoussa d'un coup de pied le corps paralysé de Canarticho qui gisait sur le sol et se jeta sur elle. Il la plaqua à terre, dans l'herbe humide qui macula leurs vêtements de traces verdâtres. Elle tenta de se libérer, mais il compressait ses muscles avec le poids de son corps, rendant tout mouvement impossible.

La seule chose qu'elle parvint à faire fut de rouler sur le côté. Elle aurait pu reprendre l'avantage si, au même moment, il ne l'avait pas frappé au menton avec le sommet de son crâne pour lui faire perdre un bref instant sa lucidité. Bref instant qui lui permit de l'enserrer à nouveau afin de la maintenir immobile.

Dans leur élan, ils s'étaient approchés de l'extrémité du promontoire. Il débouchait sur une falaise à-pic, qui donnait sur un champ de Tauros en contrebas. La tête de Marion pendait mollement dans le vide, qu'elle observait, les yeux écarquillés de terreur.

- Qu'est-ce que tu choisis ? Une chute de quarante mètres ou mes mains autour de ta gorge ?
- Que tu ailles pourrir en enfer, car c'est là qu'est ta place !

Elle lui cracha dessus avant de rassembler l'intégralité de ses forces pour soulever ses genoux. Cela éloigna les jambes de Fabio, rabattues sur les siennes, et centimètre par centimètre, elle réussit à lui échapper.

Un véritable combat sans merci s'ensuivit. Les coups de Marion étaient précis, calculés. Ceux de son beau-père étaient plus désorganisés, mais la rage qu'il mettait dans chacun d'eux les rendait deux fois plus dangereux. Le moindre choc qu'elle recevrait lui briserait certainement un os.

Elle se baissa de justesse tandis que le poing de Fabio s'encastrait dans le tronc d'un arbre. Elle réalisa un balayage dans l'espoir de le propulser à terre, mais il bondit par-dessus sa jambe et la frappa au ventre dans le même temps. Le souffle coupé, elle chancela. Des larmes de douleur affluèrent dans ses yeux, lui flouant temporairement la vue.

L'homme n'était plus qu'une masse informe face à elle et elle distinguait avec beaucoup moins de précision chacun de ses mouvements. A cause de son handicap passager, elle encaissa un nouvel assaut qui la projeta sur le sol, où elle se brûla la peau à travers sa combinaison.

- Prie, Marion Vanelli. Prie ton cher Arceus comme tu le faisais quand tu chialais dans ta chambre, le soir. Où est-il pour t'aider, hein ? La Terre appartient aux hommes, pas aux mythes.
- Je préfère avoir la foi qu'être une incarnation de Darkrai tel que toi, répliqua-t-elle avec virulence.

Elle recouvrait progressivement la vue tandis qu'il s'approchait d'elle, menaçant. Elle essaya de se redresser, mais sa jambe lui faisait mal. Elle ne semblait pas cassée, toutefois la souffrance que venait de lui provoquer le choc était encore bien trop vive pour lui permettre de supporter son poids.

- Adieu, petite garce.

Fabio l'empoigna par les épaules et s'apprêtait à la traîner jusqu'à la falaise quand une masse noire, ténébreuse, jaillit de nulle part. Marion l'observa, désemparée, pendant qu'elle bondissait sur son agresseur. Il lui fallut près d'une minute pour reconnaître, dans le feu de l'action, la fourrure sombre et meurtrie de Grahyéna.

D'un coup de griffes acérées, il lacéra sévèrement le poitrail de l'homme, d'où le sang jaillit. Il lui grogna ensuite violemment dessus pour le tenir en respect, puis le chargea. La Ranger eut à peine le temps de se redresser pour voir Fabio basculer dans le vide. Malgré la haine farouche qu'elle lui portait, elle ne put s'empêcher de pousser un cri.

Tout son corps était endolori, aussi mou que du coton, si bien qu'elle dut se trainer à quatre pattes sur le sol pour s'approcher de la falaise. Grahyéna passa son encolure sous bras afin de la soutenir tandis qu'elle se penchait par-dessus l'à-pic. Le cadavre gisait en contrebas, dans une mare de sang. Déjà, les Tauros affluaient autour de lui pour renifler sa dépouille.

- C'est terminé... souffla-t-elle, comme pour s'en convaincre car elle n'arrivait pas à le croire. C'est vraiment terminé. Il ne fera plus jamais de mal à personne.

Elle en oubliait totalement sa volonté première, qui avait été d'épargner Fabio de façon à le laisser croupir en prison pour le restant de ses jours. Grahyéna n'avait pas eu le choix, de toute manière, et elle ne l'aurait pas eu davantage : c'était lui ou elle.

- Merci. Tu m'as sauvé la vie.

Le pokémon approcha son museau de son visage, la gueule entrouverte afin de laisser passer sa langue, avec laquelle il comptait lui asséner un petit coup affectueux. Il n'en eut pas l'occasion. Un coup de feu déchira le silence qui venait tout juste de retomber sur le promontoire.

La balle atteignit Grahyéna dans le ventre. Il poussa un hurlement déchirant avant de s'effondrer sur Marion, qui s'affaissa sous son poids. Il saignait abondamment. Le projectile avait certainement touché une artère. Le temps de se dégager de sous lui, il était mort.

- Non... Non...

Elle tourna immédiatement les yeux en direction du tireur. Il n'y avait pas un individu, mais trois, et ils arboraient tous une tenue de Ranger. Ils soulevèrent les masques métalliques qui protégeaient leur visage, ce qui permit à la jeune femme d'identifier Lucas, Romain et Florent. Ce dernier se précipita vers elle.

Elle tremblait, autant de rage que de chagrin. Après tout ce qu'il avait accompli pour recouvrer sa liberté, Grahyéna venait d'être abattu. Il ne méritait pas cela. Elle ne pouvait néanmoins pas en vouloir à ses collègues d'avoir agi ainsi. A leurs yeux, il représentait une menace. Comment auraient-ils pu se douter de la vérité ?

- Marion, tu vas bien ? Arceus soit loué, nous sommes arrivés à temps ! Cette créature aurait fait de toi son repas si nous n'étions pas intervenus.

Elle ouvrit la bouche pour répliquer, mais la referma presque aussitôt. A quoi bon ? Elle n'avait aucune envie de donner des explications, car pour cela, il aurait fallu qu'elle évoque son passé, or cela ne la concernait qu'elle. Personne d'autre ne devait jamais être au courant.

- Enfin, peux-tu m'expliquer ce qui t'es passé par la tête ? Serais-tu devenue folle, toi qui est ordinairement la prudence incarnée ? Je t'ai renvoyée à Bourg-l'Hiver parce que tu ne me semblais pas en état de mener cette mission à bien et voilà que je te retrouve toute seule à traquer un pokémon sanguinaire. Qu'est-ce que tu aurais fait, sans nous ? Tu n'étais même pas armée.
- Je... Je n'ai pas réfléchi.
- Tu peux le dire, en effet. Heureusement que tu as pu actionner le bouton d'alerte de ton Capstick, sans quoi nous ne t'aurions jamais localisée.
- J'ai... Quoi ?

Marion jeta un oeil à l'appareil accroché à sa ceinture. Elle avait dû l'activer par inadvertance, lors de son combat avec Fabio. Tout ceci n'avait pas été prémédité et si elle avait été un peu plus prudente, ce malchanceux Grahyéna aurait pu jouir de sa liberté tant attendue.

- Viens, murmura Florent en lui tendant la main. Rentrons.

***
De retour à la FSR, ils avaient été reçus par le chef Puento qui tenait à les remercier personnellement pour les efforts qu'ils avaient fourni. Marion obtint le plus de félicitations car, aux yeux de tous, elle était celle qui avait pu localiser le dangereux Grahyéna. Elle en retirait davantage de peine que de gloire.

- Tu vas devenir la star des Rangers de Fiore, à cette allure ! la flatta Florent tandis qu'ils erraient dans les couloirs du siège de leur profession.
- Je n'ai rien fait pour. C'était... le hasard.
- Un hasard qui s'est soldé par une brillante réussite. Je t'invite à diner, pour fêter cela ?
- Ecoute...

Marion s'immobilisa et attendit qu'il en fasse de même pour le regarder dans les yeux. Elle garda le silence durant un bref instant, choisissant chacun des mots qu'elle s'apprêtait à prononcer avec soin, avant de déclarer :

- Tu es quelqu'un de bien, Florent. Vraiment. Sauf que je ne pense pas avoir besoin de toi.
- Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- Je crois que ce n'est pas une nécessité absolue pour moi d'être avec toi. Dans le fond, je préfère être seule. Pas de coéquipier, pas de compagnon...
- Tu es bouleversée, tu viens de survivre à l'attaque d'un pokémon sauvage et...
- Non. En fait, je crois que je n'ai jamais été aussi bien.

Pour la première fois de sa vie, en effet, elle se sentait libre. Libérée de son passé qu'elle avait traîné derrière elle comme un fardeau pendant quatorze ans. Elle avait obtenu réparation du mal que Fabio lui avait causé, elle pouvait enfin apprendre à tourner la page. Une nouvelle ère s'offrait à elle et Florent n'avait aucune raison d'en faire partie.

- Je suis désolée.

Sans même lui laisser le temps de répliquer, elle tourna les talons et s'éloigna. Elle était à présent tout près du bureau de Viconti, auquel elle décida de rendre une visite éclair. Elle devait discuter avec lui d'un sujet qui ne pouvait pas attendre.

- Ah, Marion ! J'ai eu vent de vos exploits. C'est prodigieux. Vous vous souvenez de cette promotion que j'ai évoqué avec vous juste avant votre départ pour Automnelle ? Je crois que le moment est venu de...
- C'est très généreux de votre part, mais je refuse.
- Pardon ? s'étonna son Chef.
- Monsieur, je ne suis pas venue ici pour vous réclamer une quelconque reconnaissance, mais pour vous soumettre une requête.
- Après ce que vous venez d'accomplir, je ne saurais rien vous refuser. Si elle est à ma portée, je me ferai une joie de vous l'accorder.
- J'ai envie de changer un peu d'air, de quitter Fiore. Est-ce que vous auriez un travail à me confier... loin ? Comme Hoenn ou Sinnoh ?

Les lèvres sèches de Viconti s'étirèrent en un sourire, tandis qu'il sortait un document de l'un des tiroirs de son bureau. Il le tourna face à elle, afin qu'elle puisse l'observer. Il s'agissait d'un ordre de mission, qui consistait à prendre soin de pokémon sauvages dans les environs de Frimapic, à cause d'une vague de froid polaire.

- Quel curieux hasard, vous ne trouvez pas ? plaisanta-t-il.
- Comment cela ?
- Une femme est venue, tout à l'heure, me soumettre cette tâche. Elle a expressément demandé à ce que la Ranger en charge de cette mission, ce soit vous.
- Vraiment ? Qui était-elle ?
- Je ne l'avais jamais vu jusqu'à présent, sans quoi je m'en serais souvenu. On ne rencontre pas deux fois une personne dotée d'une telle allure dans une seule vie. Grande, très belle, mais aussi très mystérieuse. La seule information que j'ai réussi à lui arracher, c'est son prénom. Elle m'a avoué s'appeler Cassidy.