Chapitre II : Le prédateur
Vipélierre se retourna. Dans la clarté de la lune se détachait la silhouette imposante de la doyenne. Elle baissa les yeux mais les releva presque aussitôt, une lueur inhabituelle brillant dans son regard. Elle avait décidé de faire face.
«- Je savais bien que ce jour viendrait, et que je ne pourrais pas te retenir. Cependant, Vipélierre, je te le demande : es-tu sûre de toi ?
- Oui, Baba, je veux devenir meilleure afin de pouvoir protéger la clairière à ma façon. Pour l'instant, je ne suis d'aucune aide ici.
- Si c'est ce que tu crois, dit Florizarre en levant les yeux vers les étoiles, alors vas-y. Sache que je respecte ta décision. Et puis si tu empruntes ce sentier, je me sens rassurée. Tu ne peux pas progresser dans un endroit aussi étriqué, et ton caractère ne supporterait pas la monotonie d'une vie sédentaire. En dehors de la forêt, le monde est vaste et les paysages variés. Tu rencontreras certainement des obstacles, et c'est tant mieux. Mais n'en fais pas trop, d'accord ?
- Je suivrai tes conseils, Baba, tu as ma parole, répondit Vipélierre qui écoutait sagement, comme à son habitude.
- Bien. Me voilà rassurée, dit Baba avec un sourire de satisfaction.
Elle ne savait pas si c'était à cause de la lumière de la lune, mais Vipélierre crut deviner une grande fatigue dans le regard et le sourire de la doyenne. Après tout, elle était vieille et avait beaucoup vécu. Beaucoup œuvré, aussi, pour maintenir la paix dans la Clairière Fleurie. Pendant un instant, un élan d'inquiétude et de tristesse envahit le cœur du petit reptile.
- Baba, est-ce que...
- Tout va bien, la rassura Florizarre, qui semblait avoir deviné, je peux encore m'occuper de la clairière. Et puis mon fils, Herbizarre, est assez grand, et il évoluera à la saison prochaine. Roserade fait bien son travail, lui aussi, tu n'as pas de souci à te faire. Va et n'hésite plus. Tu es comme une petite-fille pour moi, je t'aime, Vipélierre.
- Je t'aime aussi, Baba, fit-elle dans un reniflement, en se blottissant contre le nez de la doyenne. Je te promets de revenir avec de bonnes nouvelles !
- Je le crois sincèrement, Vipélierre. Maintenant file, et ne te retourne pas !
Oui ! »
Vipélierre s'en alla en trottant sur ses deux petits pieds et se fit de plus en plus petite à mesure qu'elle s'éloignait. Florizarre versa une larme, puis deux...il lui semblait a présent pleurer autant que le jour où, lorsqu'elle était Bulbizarre, son grand frère avait quitté la forêt où ils étaient nés, afin de fonder sa propre pouponnière. Elle songeait à son propre départ, et souhaitait de tout cœur que le voyage de Vipélierre soit encore plus beau que le sien. C'est un grand sourire satisfait aux lèvres qu'elle s'en retourna sur sa souche d'arbre pour s'endormir, vieille et fatiguée.
Il était tard, à présent, et le petit serpent traînait des pattes péniblement. Ses paupières se fermaient doucement, et de temps en temps, sa grosse tête devenait trop lourde et basculait en avant. Mais elle se fit violence et se releva : il n'était pas question de s'arrêter avant d'avoir quitté la forêt.
Vipélierre marchait depuis quelques heures déjà, en luttant contre la fatigue. Il fallait trouver un endroit pour dormir : quoiqu'on en dise, une petite pause ne serait tout de même pas de refus ! Elle renifla attentivement, et, après avoir vérifié qu'elle était seule, s'endormit au pied d'un arbre.
Le jeune Pokémon n'eut pas dormi une heure qu'une vibration intense la parcourut de la tête aux pieds. Elle se réveilla en sursaut et se leva d'un bond, aux aguets : quelque chose venait de produire un son puissant très loin d'elle. Sur ses garde, Vipélierre continua sa route, trop curieuse pour succomber au sommeil. Le son avait disparu, mais le serpent voulait en avoir le cœur net. Il se passait quelque chose à l'autre bout du chemin, et elle devait savoir quoi.
Elle accéléra le pas, en glissant sur la terre, ses pieds minuscules foulant le sol silencieusement et aussi rapidement que les pattes d'un insecte. Une nouvelle fois, la vibration retentit, suivie cette fois d'un son quasi inaudible et aigu à la fois. Vipélierre, déterminée, fila de plus belle, portée par l'étrange onde sonore. Le ciel se teinta de la lueur rosée de l'aube. Puis le reptile se trouva devant une gigantesque grotte. Là, elle s'arrêta net.
« Mais qu'est-ce que c'est que ça ? Pensa-t-elle. Un trou dans un rocher géant ? Est-ce que c'est une impasse ? »
Elle voulait en avoir le cœur net. Le Pokémon s'engouffra dans la pénombre et disparut.
À l'intérieur, on n'y voyait rien du tout. Sans repère, Vipélierre avançait à tâtons, palpant les parois des murs de ses lianes-fouets pour se repérer. Il faisait froid et humide, et le bruit de petites gouttes d'eau retentissait en écho régulier. Vipélierre marcha des minutes durant, et commençait à se demander où elle allait. Le soleil devait s'être complètement levé dehors et, de toute évidence, la sortie n'était plus très loin car ses yeux s'étaient légèrement habitués à l'obscurité, si bien que le petit serpent pouvait enfin distinguer son environnement à peu près correctement.
Soudain, les parois de la grotte répercutèrent un son aigu et strident. Vipélierre, alerte, s'arrêta et guetta l'onde. Ce n'était pas le même son qu'elle avait entendu si faiblement dans la forêt. Celui-ci était continu, alors que maintenant, il lui semblait que la stridulation était saccadée en petits segments rapides. Difficile de savoir d'où il venait : il semblait venir de tous les côtés à la fois ! Le Pokémon n'avait pas encore rangé ses lianes, et elle les agitait lentement au-dessus d'elle, sur ses gardes. Le bruit s'arrêta. Immobile, Vipélierre promenait son regard autour d'elle sans bouger la tête. Puis elle avança lentement vers la source de lumière , soucieuse de sortir de la grotte le plus rapidement possible.
Là, un énorme Pokémon se laissa tomber d'on ne sait où et atterrit directement devant le reptile. Vipélierre sursauta et recula brutalement. Devant elle se dressait un grand Pokémon ailé à la gueule béante, tous crocs dehors. Prise de panique, la petite créature chercha à se glisser vers la sortie à la hâte, mais elle fut terrassée par le cri puissant de la bête. C'était donc d'elle que provenaient ces cris aigus ! Les tympans de Vipélierre vibraient tellement fort qu'ils semblaient sur le point d'éclater. Elle les boucha tant bien que mal, et projeta dans les airs une véritable bourrasque mêlée de feuilles épaisses, avant de se précipiter hors d'atteinte du monstre, derrière un rocher.
La créature féroce battait l'air de ses grandes ailes et continuait de beugler de toute la puissance de son coffre. Vipélierre voulut profiter du chaos pour sortir de la caverne, mais c'était sans compter sur la puissance du prédateur qui dissipa le nuage de feuilles d'un revers de ses ailes membraneuses. Le petit reptile continua sa course sans flancher : plus que quelques mètres avant la sortie...
Une fois arrivée dehors, elle s'aperçut que le soleil s'élevait déjà bien haut dans le ciel. Mais le monstre cavernicole ne semblait pas affecté pour autant. Il fallait trouver un moyen de s'en débarrasser. Elle se remua les méninges, tandis que son assaillant se rapprochait à toute allure...
Ça y est ! Vipélierre attendit patiemment. Les rayons du soleil commençaient à réchauffer son petit corps, et sa queue en forme de feuille luisait d'un éclat lumineux. Petit à petit, le Pokémon emmagasinait de la lumière ! Cette fois-ci, son appendice caudal brillait de mille feux, ainsi que les yeux du reptile. Elle fit face au colosse et, bouche ouverte, déversa sur lui une multitude de rayons perçants et brûlants. Aveuglé et blessé, il poussa un ultime cri suraigu avant de s'en retourner dans les profondeurs ténébreuses de sa grotte...Sauvée !
À bout de souffle, Vipélierre alla se lover sur une pierre chaude, suffisamment loin pour ne plus voir la caverne terrifiante qu'elle venait de traverser. Là, elle se laissa dormir, épuisée par les événements de sa nuit blanche mouvementée.
Une fois bien reposée, elle fut réveillé par un son doux et régulier, au rythme lent et tranquille. Ce son lui était totalement inconnu, et, après s'être étirée de toutes ses écailles, elle se décida à avancer dans sa direction.