Chapitre Premier : La Clairière Fleurie
Rozbouton courait de toute la force de ses pieds menus, la larme à l'œil, en poussant de petits cris apeurés. Il semblait fuir une menace inconnue et s'enfonçait de plus en plus dans les bois. « Oh non ! » pensa-t-il, « Baba a dit qu'il ne fallait pas aller dans la forêt ! Qu'est-ce que je vais faire ? ». L'ombre de son poursuivant le rattrapa en un éclair, et le pauvre petit Pokémon se retrouva coincé entre un tronc d'arbre et les terribles pinces d'un Scarabrute. L'horrible insecte fit rouler ses gros yeux pleins de cruauté, et ses mandibules s'agitèrent pour faire tonner sa grosse voix :
«- Donne-moi les baies que tu m'as volées, petit vaurien ! Gronda-t-il, furieux.
Mais le petit bourgeon se défendit avec ardeur :
- Ces baies ne sont pas les tiennes, elles sont à tout le monde ! Et puis il y a un Pokémon malade dans la clairière !
- Tais-toi ! Ici, c'est mon territoire, c'est moi qui décide ! Rétorqua le géant, qui refusait de céder.
- Au secours ! Quelqu'un ! Cria Rozbouton d'une voix noyée de pleurs. »
Soudain, le Scarabrute se retrouva ligoté par deux longues lianes, et, surpris, il relâcha le bébé Pokémon. Il sentit son corps se soulever dans les airs, et l'énorme insecte se débattit comme il put en vain.
«- Qu'est-ce que tu fais, Scarabrute ? Demanda une petite voix, qui semblait provenir de l'extrémité des lianes. Laisse ce Pokémon tranquille, ou tu vas le regretter !
- Lâche-moi ! Lâche-moi tout de suite ! Cria-t-il, hors de lui. Qui es-tu ? Montre-toi, si tu l'oses ! »
De l'ombre des buissons, un petit Pokémon s'avança sous la lumière du soleil. Il était haut comme trois baies, et son petit museau pointu pointait fièrement vers le haut ; un petit serpent pourvu de petites pattes qui lorgnait le gros Scarabrute d'un air sévère.
«- Je m'appelle Vipélierre, et je protège les habitants de la Clairière Fleurie contre les voyous dans ton genre, soupira le petit reptile. Maintenant, tu vas me promettre de laisser ce pauvre Rozbouton s'en aller, si tu ne veux pas que je te lâche de là-haut !
- Grrr ! Jamais ! S'emporta-t-il. Ces baies sont à moi ! Elles poussent sur MON territoire, et je ne te les laisserai jamais !
- Alors tu ne me laisses pas le choix. »
Vipélierre desserra son étreinte et le gros insecte s'écrasa au sol. Il se releva plein de terre et, le sang bouillonnant, se rua sur le petit Pokémon. Agile et souple, Vipélierre évita son assaillant, qui tentait de l'attraper avec la grosse paire de pinces juchée sur sa tête. Mais il fallut à Vipélierre une énergie considérable pour sauter au-dessus d'un Pokémon aussi grand et l'une des épines acérées qui parsemaient les pinces de Scarabrute écorcha le flanc du reptile. Blessée, Vipélierre tomba à terre en grimaçant de douleur. L'insecte chargea de nouveau. Mais Vipélierre était maligne, et elle se saisit de l'une des pinces de son adversaire pour le bloquer, avant de l'envoyer valser d'un violent revers de sa queue en forme de feuille. Le monstre épuisé se releva et, haletant, s'en retourna d'où il venait dans un grognement de désespoir. « Pfff, la prochaine fois, tu ne t'en sortiras pas, crois-moi ! » marmonna-t-il avant de s'enfoncer dans l'épaisse forêt.
«- M...merci, Vipélierre, dit le Rozbouton faiblement. Si tu n'avais pas été là...
- Idiot ! Gronda le serpent. Baba Florizarre t'avait pourtant prévenu ! Laisse faire les adultes, tu ne connais pas la forêt, et tu pourrais encore tomber sur des endroits aussi dangereux que celui-ci !
- Mais Roucool est souffrant et il lui faut des Baies Pêcha ! Si je n'y étais pas allé, il serait en danger, à l'heure qu'il est...dit-il en baissant les yeux.
- Il ne va pas mourir pour si peu, tu aurais du attendre le retour de Roserade, il connaît bien les environs, lui. »
Vipélierre avait bien insisté sur « lui », et Rozbouton se sentit honteux d'avoir été si téméraire. Il s'excusa, et retourna à la clairière, escorté par sa sauveuse. Vipélierre soupira profondément : les jeunes étaient si imprévisibles...
Ils atteignirent la clairière baignée par les rayons du soleil. C'était un endroit magnifique, peuplé de nombreux Pokémon, et rempli de fleurs multicolores et gorgées de vie. Des fruits mûrs et sucrés poussaient pour le plus grand bonheur de chacun, et un ruisseau s'écoulait lentement dans un tintement serein et joyeux. Les plus petits Pokémon y barbotaient tandis que les plus vieux s'y abreuvaient tranquillement. Les arbres qui la bordaient étaient hauts et feuillus, et filtraient les doux rayons dorés du soleil, sous lesquels des plantes merveilleuses s'épanouissaient. Vipélierre et Rozbouton arrivèrent auprès de Roucool, un petit oiseau souffreteux allongé dans un lit de feuilles d'arbres. Rozbouton s'avança et aida le volatile à manger ses baies. Ses tremblements s'apaisèrent, et il s'endormit comme un oisillon.
Les frères et sœurs de Rozbouton reconnurent sa sauveuse et s'approchèrent par petits bonds joyeux. Mais Vipélierre tourna la tête et releva le nez, avant de continuer sa route. Roselia, leur mère, la toisait d'un œil méprisant et raccompagna ses petits, abattus et tristes, vers le cocon familial. « Et puis quoi, encore ? » se demandait le reptile. Pourquoi en faire un plat ? Elle avait simplement fait son devoir, et les effusions de sentiments n'étaient bonnes que pour les faibles.
Lorsqu'elle était seule, elle passait ses journées en solitaire, à éviter les autres Pokémon le plus possible. Snobinarde et capricieuse à souhait, elle s'emportait facilement, et il était difficile de l'approcher. Son comportement excessif lui avait valu le surnom de « Princesse ». Le crépuscule gagna la forêt avant même que Rozbouton n'ait le temps de remarquer que Vipélierre s'était discrètement éclipsée.
Le soir-même, elle partit se coucher dans son nid de branchages. Solitaire, comme à son habitude, elle avait établi un petit abri en retrait des autres couches, à mi-hauteur d'un arbre. Elle avait choisi cet endroit exprès, car la nuit, la lumière de la lune frappait directement la branche, et le matin, c'est elle que les rayons du soleil réchauffaient en premier.
« Debout, debout, debout ! » Chantonnaient en chœur les Mélokrik qui faisaient tinter leurs antennes. L'aube venait de pénétrer les feuillages touffus de la forêt, et la rosée qui ne s'était pas encore évaporée brillait comme autant de petites étoiles parmi les plantes encore endormies. Timidement, et de toute part, les Pokémon de la clairière sortaient de leurs abris pour commencer leur petit train-train quotidien. De toutes les tailles et de toutes les formes, une multitude de créatures se préparaient à vivre une nouvelle journée.
Vipélierre était de mauvaise humeur. Le vacarme de ces insectes bruyants lui torturait les tympans et l'exaspérait. À moitié endormie, elle descendit de son abri en se balançant sur ses lianes-fouets. D'une agile pirouette, elle se posa délicatement sur le sol frais et s'étira de tout son petit corps menu de bébé serpent. Une petite gymnastique matinale, et la voilà fin prête. Lorsqu'elle arriva au centre de la clairière, celle-ci était déjà en ébullition. Les uns travaillaient, les autres jouaient, et tous s'activaient avec ardeur et conviction. Parfois, l'un deux saluait Vipélierre, parfois, c'est elle qui saluait tel ou tel Pokémon. Mais elle ne s'arrêtait pas pour autant.
Seule Baba Florizarre avait l'entier dévouement du jeune reptile. Elle était elle-même bien plus grande, plus forte et plus sage que n'importe qui. Roserade aussi l'était, mais il n'était pas très bavard, lui. Il était connu dans la clairière pour être le plus efficace des gardiens. Agile et gracieux, il arborait de magnifiques pétales de rose, et était réputé pour sa bravoure et ses nombreux sauvetages. Vipélierre, qui ne comprenait pas l'admiration que tout le monde lui portait, lui vouait surtout une certaine jalousie. Pas à cause de son succès, mais plutôt parce qu'en tant que Pokémon plante, elle aspirait elle aussi à de telles performances.
Elle était assez distante et les autres avaient bien compris qu'elle prenait sa « tâche » au sérieux, et qu'il était presque impossible d'établir un contact avec elle. Tout ce qui l'importait, c'était de pouvoir protéger son havre d'éventuelles menaces, pour ne pas revivre le jour de la perte de ses parents. Mais son comportement hautain et sévère l'éloignait des autres, qui voyaient en elle un Pokémon snob et suffisant. Car, comme elle le disait si bien, Florizarre fixait les règles, et il fallait s'y plier, un point c'est tout.
Un Bulbizarre s'approcha de Vipélierre et l'interpella d'une voix sévère : « Baba veut te voir, elle a à te parler. ». Vipélierre soupira et le suivit jusqu'à une immense souche d'arbre. Là trônait un Pokémon immense et gras, qui ressemblait au Bulbizarre, mais paraissait bien plus vieux et féroce. Sur son dos se déployaient les gigantesques pétales d'une fleur rouge. Le monstre fixa Vipélierre de son regard inquisiteur, regard que n'osa pas soutenir la petite vipère. Bulbizarre se retira, laissant seuls les deux Pokémon.
«- Quoi, encore...demanda Vipélierre, mal à l'aise.
- Tu le sais très bien, répondit le Pokémon d'une voix étonnamment douce et maternelle. Les petits Pokémon ne doivent jamais s'aventurer dans la forêt. Tu as mis ta vie en danger, et je sais que tu voulais bien faire, mais tu devrais laisser faire les adultes, Vipélierre. Qui sait ce qu'il peut arriver à un si petit être...
- Je ne suis pas « si petite », Baba ! S'indigna Vipélierre – elle se sentait pourtant un peu honteuse d'entendre le même discours qu'elle avait tenu à Rozbouton – Et puis si je ne suis pas capable de protéger Rozbouton contre un vaurien comme Scarabrute...
- Scarabrute ? S'étonna Florizarre. C'est un Scarabrute que tu as défié ? Tu es bien téméraire d'affronter un adversaire aussi redoutable ! Imagine-toi une seconde qu'ils aient été plusieurs ! – le Pokémon baissa les yeux – Mais je dois avouer que tu m'étonnes. Tu es devenue forte, Vipélierre.
- Tu crois ? Hésita le petit Pokémon. C'est mon devoir, après tout.
Florizarre secoua son énorme tête.
- C'est MON devoir, de veiller sur cette clairière, et c'est celui des adultes, que de protéger les enfants. Tu ne dois pas mettre ta vie en danger simplement parce que tu as décidé de jouer les héroïnes. Souviens-toi comment ta forêt a été détruite quand tes parents se sont dressés contre les hommes !
- C'est justement pour éviter ça que je dois devenir plus forte ! S'enorgueillit Vipélierre. Si je n'avais pas été si faible...mes parents seraient encore là !
- Tu n'étais qu'un bébé ! Rétorqua Florizarre. Et même si tu es plus forte aujourd'hui, ce n'est pas en prenant autant de risques que tu protégeras les tiens ! Tu pourrais être bien plus utile à ces petits Pokémon si tu étais plus responsable et que tu t'occupais des problèmes à l'intérieur de la clairière !
Vipélierre réalisa la puérilité de son emportement, et se sentit idiote.
- Pardon...fit-elle en baissant les yeux. Tu as raison, Baba.
- Ha...soupira le vieux Pokémon. Tu es bien effrontée, pour ton âge, crois-en la vieille Baba. Je sais de quoi je parle, j'étais un peu comme toi, quand j'étais un Bulbizarre. Je crois que tu tiens ça de moi. C'est moi qui t'ai élevée, après tout, ha ha ha !»
Les deux Pokémon rirent en chœur. Le soir tomba lentement sur la Clairière Fleurie et la journée se termina sur les conversations interminables et habituelles de la doyenne et de sa protégée.
Vipélierre étendit ses longues lianes-fouets, et gagna les hauteurs de son arbre. Elle remua ses souvenirs de la journée, et ce que Baba lui avait alors dit résonnait encore dans sa tête. « Être utile aux Pokémon de la clairière ». Comment faire ? Comment pouvait-elle être utile aux autres si elle ne pouvait pas sortir se battre ? Il lui fallait trouver une réponse. Mais par où commencer ? Qui pouvait l'aider ? Baba ? Baba lui dirait sûrement de rester bien sage sans rien faire, et ça ne lui plaisait pas. Elle devait trouver un autre moyen.
Elle se leva en silence dans la nuit noire de la forêt et descendit de son arbre. Elle devait en avoir le cœur net. Si elle quittait la forêt de nuit, elle pourrait échapper à la vigilance de Baba, et des terribles Pokémon qui se cachaient en dehors de la clairière. Elle suivit le petit sentier battu qu'avaient créé les Pokémon de la clairière, le seul chemin permettant de sortir de la forêt en sécurité, sans s'enfoncer dans ses méandres incertains. Mais lorsqu'elle arriva à l'orée du sentier, une voix l'interpella.
« Vipélierre, c'est toi ? »