Chapitre 14 : la dure loi des flots
Gloria et Mikiro marchaient côte à côte, le long de la plage d'une des îles Écume, sur le chemin du retour. Une nuit était passée depuis la capture de l'Airmure shiney. Notre héros en parlait encore avec enthousiasme, tandis que Gloria l'écoutait à moitié, plus préoccupée par ses pieds qui s'enfonçaient lourdement dans le sable. Le sac à dos qu'elle portait commençait à lui meurtrir les épaules.
« Dis Mikiro tu ne penses pas qu'on pourrait appeler nos pokémons pour nous aider ? Je ne sens plus mes jambes. » tenta Gloria.
« Je préfère qu'ils se reposent dans leur pokéball pour l'instant. Ils le méritent après les efforts qu'ils ont fourni. » répondit Mikiro.
« D'accord, en ce cas ça ne te gène pas si on fait une petite pause ? C'est bientôt l'heure de déjeuner non ? » demanda la jeune fille.
« Qu'est-ce que tu racontes fainéante il est 10h30 ! C'est comme ça qu'on vous entraîne à la Team Rocket ? C'est du propre. »
« Je te dis que mes jambes sont en compote ! Regarde, mes muscles sont tétanisés. »
Mikiro y jeta un oeil, puis releva la tête et croisa les yeux verts perçant de la jeune fille. Il détourna vivement son regard pour fixer le ciel droit devant lui.
« Allez encore une heure et on s'arrête, promis. » concéda-t-il finalement.
Gloria poussa un léger soupir. décidément ni son visage gracieux, ni ses jambes sensuelles n'allaient infléchir Mikiro. Elle réfléchit quelques minutes avant de trouver une autre idée.
« Eh maintenant que j'y pense tu n'as toujours pas sorti Airmure de sa pokéball ! » lança-t-elle. « Il est peut-être temps de faire connaissance avec lui non ? »
L'expression de Mikiro lui annonça tout de suite qu'elle avait gagné. Ils posèrent leur sac à terre et d'une main à peine fébrile notre héros invoqua le pokémon acier. Celui-ci apparut dans les airs, battit vivement des ailes pour atterrir à côté des dresseurs, décoiffant au passage Gloria. C'était la première fois que notre héros observait le pokémon armoiseau d'aussi près. Sa taille était réellement impressionnante, dépassant de plusieurs têtes celle des jeunes gens. Son armature dorée les aveuglaient. Le pokémon s'en rendit compte, et l'intensité lumineuse réfléchie par son corps diminua brusquement. Ce contrôle fascina Mikiro. L'oiseau géant se rapprocha doucement, et abaissa lentement son long cou. Les deux dresseurs lui carressèrent tour à tour le visage, puis Mikiro lui adressa la parole :
« Airmure, je voulais t'exprimer tout mon respect pour la lutte que tu as livrée contre moi hier. Je n'ai jamais rencontré un combattant plus puissant et plus tenace que toi. Mais c'est ta soumission finale qui m'a le plus impressionné. Accepter la défaite est pour moi un plus bel exploit qu'un combat acharné. »
Notre héros fit une petite pause, puis reprit :
« Ces derniers mois, je me suis entraîné sans relâche dans le but de devenir Maître de Kanto. Mais tout cela n'avait pour finalité que de te rencontrer. C'est désormais chose faite et ce poids est levé. Cependant, maintenant que j'ai commencé ma quête, je ne vois pas pourquoi je ne la terminerais pas. Pendant longtemps, le titre de Maître n'a été pour moi qu'un moyen pour te trouver. Accepterais-tu désormais de devenir le moyen qui me permettrait d'accéder à ce titre ? Bien que la maîtrise de tes attaques soit déjà très avancée, je reste capable de l'améliorer. Mais pour cela, j'aurais besoin de ton entière obéissance, et de la même humilité dont tu as fais preuve quand tu as accepté ta capture. La décision t'appartient entièrement et je la respecterai quelle qu'elle soit. »
Gloria observa tour à tour Mikiro et le pokémon acier. Elle crut distinguer chez Airmure, l'espace d'un instant, la même lueur d'ambition que celle de notre héros, puis son regard redevint froid, calme et perçant. L'oiseau géant finit par abaisser sa tête, exprimant ainsi son allégeance à Mikiro.
« Tu ne le regretteras pas » murmura notre héros, touchant doucement la tête de son nouveau pokémon.
Gloria sourit puis exprima le souhait de monter l'Airmure. Ce dernier accepta avec plaisir et Mikiro l'observa transporter majestueusement la jeune fille au-dessus d'une mer calme, entièrement absorbé par la perfection du pokémon.
Des centaines de kilomètres plus loin, au même instant, l'océan des îles Oranges n'offrait pas le même spectacle de tranquillité. Vlad se trouvait à bord de l'Amonita grise, un des deux voiliers de Bachir, gréé en cotre, avec un unique mât central. Deux des connaissances de Vlad, Mateo et Enzo, l'accompagnaient. Enzo était un garçon âgé de 16 ans, relativement mince, agile et musclé, au teint hâlé caractéristique des marins de l'île Caramel. De tous les jeunes de l'île, c'était de loin le plus à l'aise en mer. Il tenait la barre. Mateo, lui, avait le visage plus clair, étant donné qu'il passait de nombreuses heures dans sa boutique, où il travaillait le cristal. Sa précision faisaient de lui un marin de qualité, particulièrement habile avec le cordage. Il était aussi plus sérieux qu'Enzo, de part sa maturité, puisqu'il avait déjà 19 ans. Vlad était de loin le moins expérimenté des trois en matière de navigation.
Le but de leur expédition était d'explorer une zone à quelques dizaines de kilomètres au sud de l'île, où Bachir leur avait garanti que la plongée sous-marine à cet endroit permettrait de trouver un genre de cristal assez rare qui serait d'une forte utilité pour Mateo. En réalité ceci n'était qu'un prétexte, car l'objectif réel de l'excursion était d'entraîner Vlad à la navigation, en vue d'un futur voyage à la recherche de Vallonia, la contrée perdue dont lui avait parlé Bachir la première fois qu'il l'avait rencontré. Enfin c'est ce que croyait Bachir. En réalité Vlad n'avait aucunement l'intention de partir à la recherche d'un pays imaginaire au péril de sa vie. Si Vlad souhaitait devenir un marin hors pair, ce n'était pas pour naviguer vers l'Ouest, mais vers l'Est, jusqu'à Kanto, là où se trouvait son Métamorph. N'ayant pas les moyens de se payer à nouveau une croisière, il allait devoir naviguer lui-même. Afin de convaincre Bachir de le former, le garçon devait feindre un intérêt marqué pour Vallonia, puisque que c'était l'unique obsession du vieillard.
Cela faisait déjà deux heures qu'ils étaient à flot, et le vent se renforçait progressivement, atteignant presque les 70 noeuds. La mer commençait à enfler, et le bateau était de plus en plus durement frappé par des vagues intermittentes sur son flanc tribord.
« C'est perdu les gars. » déclara Enzo depuis l'arrière du voilier. « Vlad, déploie l'ancre flottante de l'arrière babord. On fait demi-tour. »
« Hé Moustillon reste à ton poste et n'écoute pas cet hurluberlu. A gauche 30, à fond les manettes avec le vent. » répliqua Bachir, assis tranquillement sur une caisse et fumant la pipe.
« Comme vous voulez, je pensais à vous, j'ai mon Lokhlass moi. » répondit Enzo.
« Ne t'inquiètes pas gamin je tiens à mon Amonita comme à la prunelle de mes yeux, la situation est sous contrôle. Mateo fait moi plaisir et augmente la quantité de voile. Vlad, aide le à dénouer des garcettes de ris. »
Les garçons s'affarairèrent. Vlad n'était pas particulièrement habile avec le cordage et dénoua brusquement une voile à l'avant. Le vent accéléra au même instant et le bateau tangua en se penchant légèrement vers l'avant, secouant un peu Enzo à la barre.
« Doucement les gars je vous rappelle que c'est moi qui plonge. Ca serait un peu bête de me faire passer par dessus bord. »
« Désolé la corde a sauté de ma main. » s'excusa Vlad.
« Décidément gamin tu vas devoir améliorer ta dextérité. Bon ce n'est pas tout mais tu dois apprendre le jargon du métier. » dit Bachir. Il se leva avec difficulté de sa caisse et déambula sur le bateau, nommant les différents agrès pour Vlad. Étai, haubans, accastillage, écoutes, drisses, hale-bas, hale-haut étaient autant de nouveaux noms à retenir. Tout ce vocabulaire spécifique et technique rappelait à Vlad deux domaines qu'il affectionnait particulièrement : la botanique et le dressage pokémon. Malheureusement il trouvait le vocabulaire marin bien plus dur à retenir, car il avait beaucoup de difficulté à lui donner un sens. Peut-être parce que le bateau, bien que formant une unité cohérente, avait quelque chose d'artificiel et de moins vivant que la végétation et les pokémons. Pourtant Bachir parlait réellement de son Amonita grise comme d'une personne, et des différents agrès comme des organes vitaux aussi indispensables les uns que les autres.
Pendant ce temps Mateo et Enzo n'avaient pas chômés, luttant avec acharnement pour maintenir la stabilité du bateau. Bachir se rassit sur sa caisse et reprit sa pipe, puis leva les yeux en l'air.
« Hé les Flagadoss vous trouver ça drôle d'enlever les Bonnettes ? C'est pas en travaillant comme ça qu'on va avancer à fond de train. Et quand je dis gauche 30 c'est pas gauche 45. »
« C'est pour suivre le vent. » expliqua Mateo.
« Suivre le vent, suivre le vent en voilà une bonne. Naviguer c'est pas se laisser porter par la brise hein, on est pas des baltringues nous. » rétorqua Bachir.
« On sait qu'on va plus à l'Est que prévu, mais honnêtement on a une chance sur deux de chavirer sinon. » répondit Enzo.
Bachir s'apprêta à rétorquer mais une vague plus violente que les autres passa au-dessus du pont et lui aspergea le visage, éteignant au passage sa pipe. Les trois garçons éclatèrent de rire. Le vieux s'essuya le visage.
« Nom d'un Marill ces jeunes. » murmura-t-il. « Allez où vous voulez, si vous voulez plonger pour du beurre c'est votre problème. »
Enzo sourit et le bateau poursuivit sa route. Mais malgré leurs efforts pour suivre le vent, le voilier se mit à tanguer plus fortement. La pluie était désormais de la partie, et les vêtements des membres de l'équipage étaient entièrement trempés. Le vent fouettaient les joues de Vlad et la visibilité devenait mauvaise. Les trois garçons avaient perdus leur enthousiasme, en particulier Mateo et Vlad. Enzo gardait le visage concentré. Bachir lui au contraire semblait prendre de l'entrain et clamait de temps en temps « C'est ça la mer les gars. »
Soudain une déferlante plus grande que les autres submergea entièrement le pont. Vlad tomba à la renverse et se retrouva la tête dans l'eau. Le bateau s'inclina de quelques degrés vers la gauche. Le jeune garçon glissa et percuta la caisse sur laquelle était assis Bachir. A peine eut-il le temps de se relever sur le sol glissant qu'une déferlante encore plus grande le propulsa plus loin en arrière. Aveuglé par l'eau et glacé, Vlad ne voyait plus ses camarades. Il se cogna finalement contre la rambarde et se releva difficilement. Quand il fut debout il vit Bachir un peu étourdi, assis sur le pont, les jambes écartés, tandis qu'Enzo aidait Mateo à se relever.
« Une petite secousse rien de grave les amis » déclara Bachir.
« Qu'est-ce que vous racontez on a perdu le contrôle du voilier ! » dit Enzo. Pendant ce temps le bateau se penchait encore un peu plus. « Je sécurise le radeau et on abandonne le navire. Vlad attrape cette pokéball tu vas monter mon Lokhlass. » ajouta-t-il.
« Hors de question les jeunôts je n'abandonne pas mon Amonita ! » rétorqua le vieillard. Il secoua sa barbe trempée puis commença à actionner une pompe. « Coupez le gréement et larguez en proue les ancres. On doit sauver le bateau ! » cria-t-il à travers le vent qui sifflait de plus belle.
« On a pas le temps vieux fou tu as de la merde dans les écoutilles ou quoi ! On abandonne le navire. » hurla Enzo qui ne cachait plus sa colère contre le vieillard. A ce moment une vague immense recouvrit à nouveau le bateau qui était désormais incliné à plus de 20 degrés. Seul Bachir avait gardé son équilibre. Il se rapprocha du radeau et Vlad se demanda ce qu'il faisait. Puis il constata avec effroi que le vieux avait sorti un couteau et coupait l'attache du radeau.
« MAIS VOUS ETES MALADES ! » hurla Enzo à plein poumon. Il courut vers Bachir pour l'empêcher de larguer le radeau, mais son pied s'empêtra dans une corde qui s'était rompue du mât et il chuta puis glissa à babord. Bachir poussa un cri de triomphe en regardant le radeau s'éloigner peu à peu du voilier, balloté par les vagues.
« Un vrai matelot n'abandonne jamais son nav... » commença le vieillard. Mais il ne termina pas sa phrase car Mateo lui frappa violemment la tête avec une planche. Bachir s'écroula au sol, inconscient.
« J'ai mon Marill. On se tire. » dit-il simplement.
Vlad resta interdit. Il n'avait jamais vu Mateo agir aussi violemment, lui qui était d'ordinaire si calme. Il grelottait de froid et de peur, mais n'osait pas abandonner le vieillard inconscient en pleine mer. C'était pour lui la mort assurée.
« On ne peut pas le laisser comme ça... » commença Vlad.
« Je préfère vivre avec des remords que mourir ici. » répliqua fermement Enzo avec sang-froid. Il reprit à Vlad la pokéball qu'il lui avait donnée et invoqua Lokhlass. Mateo avait déjà plongé avec Marill. Vlad ne pouvait détacher son regard du vieillard inconscient. Il sentit qu'on lui tirait violemment le bras. Enzo le poussa sans cérémonie dans l'eau et Vlad nagea avec difficulté vers Lokhlass, buvant la tasse à plusieurs reprise à cause du tumulte des vagues. Il entendit Enzo plonger derrière lui et ils se retrouvèrent finalement sur le dos du pokémon transport qui nageait plutôt adroitement malgré les secousses du vent, de la pluie et de la mer.
« Allez il n'y a rien à regretter Vlad » murmura Enzo en serrant fortement le jeune garçon. « Lokhlass n'aurait jamais pu porter trois personnes et ce vieux a failli nous tuer. Et on n'est pas encore tiré d'affaire crois moi. »
Vlad ne répondit pas et tourna la tête vers le voilier qui se faisait de plus en plus petit. Il grelottait de froid et les vagues frappant ses jambes trempées n'arrangeaient pas son affaire. A travers la pluie fouettée par le vent, le garçon distinguait encore vaguement la silhouette de Bachir sur le pont du voilier. Ce dernier ne s'était pas relevé. Pour la deuxième fois dans sa courte vie, Vlad ressentit la violence de l'abandon forcé, encore une fois en mer. Il n'était décidément pas né pour être marin. Et comme pour renforcer son mal être, un bruit de tonnerre assourdissant et venu de nul part le fit sursauter. Un éclair traversa le ciel nuageux et s'abattit sur le mât de l'Amonita grise. Ce dernier se brisa en deux et percuta violemment le pont avant de rouler et de passer par dessus bord pour se perdre dans les flots. Vlad détourna son regard avant de savoir si Bachir avait été touché. Les larmes qui perlaient sur son visage vinrent se confondre avec la pluie ruisselante.