Chapitre 10 : le goût amer du manque
L'océan était trouble en ce début d'après-midi au sud de l'archipel Orange. Nul bruit n'était audible à la ronde, à part celui des vagues fouettées par le vent. Soudain une forme élancée jaillit de l'onde agitée, dans le prolongement d'une vague particulièrement grande. Elle perça l'air comme une flèche, déploya des ailes impressionnantes et se propulsa dans les hauteurs. Les multiples gouttes parsemant son armature d'acier scintillaient d'un éclat vif. Il est temps de rejoindre le nord après mon repos hivernal au sud, se dit le pokémon vol, là où mes égaux demeurent. Il décida de se passer un instant de l'abri des nuages pour offrir à ses yeux le plaisir du paysage luxuriant de l'une des îles de l'archipel. L'île Caramel comportait deux plages principales s'étendant sur quelques kilomètres chacune. La plus petite était parsemée de rochers et constituait le terrain de rencontre des jeunes de l'île, alors que la plus étendue offrait un espace propice à l'amarrement des bâteaux de nombreux pêcheurs. Au cours de ses migrations, le pokémon vol avait pu observé plusieurs fois ce contraste entre l'agitation de la jeunesse en quête d'amusement d'un côté de l'île et l'affairement organisé des plus âgés de l'autre. Malgré sa pauvreté relative, les habitants de l'île y appréciaient leur vie ordonnée et proche de la nature. Il eut d'ailleurs été difficile d'y trouver un visage qui ne fut pas serein en ce début d'après-midi de mars, pensa le pokémon. Pourtant à peine avait-il conçu cette pensée que son attention fut attirée par un jeune garçon au visage fermé d'une quatorzaine d'année se baladant seul le long de la côte, à l'écart des pêcheurs. Singulier, pensa le majestueux volatile, avant de dépasser l'île à toute vitesse en se fondant dans les nuages.
En effet une personne sur l'île Caramel n'était pas heureuse, et ce n'était autre que Vlad. Son retour en bâteau avait été extrêmement frustant. Il avait du se contenir à chaque instant de ne pas retourner à Kanto à la nage pour chercher Métamorph. A l'allée Vlad avait noué des liens avec des passagers grâce aux prouesses de son pokémon qui amusaient beaucoup, mais au retour la solitude lui pesa énormément. Son arrivée à sa maison natale ne fut pas plus joyeuse. Ses parents s'attendaient à revoir leur fils transformé par un voyage riche en expérience qui leur avait couté de longues économies, au lieu de cela ils durent accueillir un jeune garçon renfrogné et rempli de regrets. Seules les promenades en solitaire le long de l'île semblaient l'apaiser relativement, même s'il ne pouvait pas s'empêcher de méditer sur sa malchance.
Cela faisait plusieurs heures que Vlad longeait la plage des pêcheurs. Les jeunes de l'île n'allaient que très rarement autant au nord, mais Vlad voulait être seul et évitait donc autant que possible la plage du sud où il avait l'habitude de rencontrer ses amis. Il croisait de moins en moins d'habitants au fur et à mesure qu'il avançait. Le temps se faisait orageux et les gens commençaient à rentrer chez eux. Nullement impressionné par l'orage iminent, Vlad ne rebroussa pas chemin quand il arriva au bout de la zone sabloneuse de la plage. Il continua sa route sur la terre humide et rocailleuse que sentaient à peine ses pieds jeunes mais déjà endurcis. Une petite averse commença à tomber du ciel désormais encombré de nuage. Le garçon continuait son chemin sans s'en préocupper. Les habitations se faisaient désormais rares. Soudain la pluie se mit à couler à flot. Vlad se rapprocha de la mer tout en continuant sa route vers le nord. Le tonnerre se mit à gronder, et le vent à siffler de plus belle. Vlad s'arrêta tout près de la mer déchaînée et leva la tête, contemplant l'agitation du ciel sombre. Immobile, trempé, à la merci des éléments, le jeune garçon se délectait de l'harmonie entre ce désordre climatique et son état d'esprit. Le mauvais temps, libérateur, lui donnait presque une impression de puissance et de contrôle sur la nature. L'aspect sinistre des nuages, les brisures des éclairs momentanés et le déferlement gonflant des vagues l'inspiraient. Son regard vif goutait pleinement à la particularité de chacune des formes et des teintes que lui offrait le spectacle de ce climat tumultueux. Vlad se rapprocha encore de la mer, comme pour s'incorporer dans sa fureur. Soudain, à travers le vacarme du fracas des vagues et de la foudre, il entendit au loin une voix. Il se retourna et aperçu un vieil homme avec une barbe blanche ruisselante agiter ses bras. Vlad reconnut Bachir, que certains habitants qualifiaient de sage des environs, et que d'autres traitaient de fou.
« Derrière toi petit ! » l'entendit Vlad crier. Avant que le garçon n'ait le temps de se retourner une vague gigantesque le percuta, lui fit perdre son équilibre et boire la tasse. En un instant le vieillard accourut pour le saisir vigoureusement. Il le releva puis le tira, voulant l'éloigner des vagues.
« Hé c'est bon ça va ! Lach...ez-moi voulez-vous. » dit Vlad qui grelottait.
« Arrête de claquer du bec petit. On va chez moi, j'ai de quoi te remonter. » répondit l'homme.
Quand ils furent plus éloignés de la côte le vieillard consentit à lâcher le bras de Vlad. Ils gravirent un petit monticule de terre pour arriver à la maison en bois du vieil homme. Vlad remarqua que le toît était troué en plusieurs endroits et qu'il avait été calfeutré tant bien que mal.
« Satanée flotte. » dit le vieillard. « Heureusement que j'ai mon sous-sol. » ajouta-t-il. Il guida Vlad vers ce qui semblaient être deux puits très larges. Une corde avec un système de poulie reliait deux tonneaux gigantesques dans chacun des puits. L'un était en surface et l'autre n'était pas visible, étant au fond.
« Allez mon gaillard monte dans l'ascenseur. » dit le vieil homme, bloquant la poulie. « Un bon feu t'attend en bas. » ajouta-t-il pour l'encourager.
Vlad hésitait mais grimpa cependant dans le tonneau. L'homme lâcha la corde de la poulie et Vlad se mit à descendre lentement tandis que le tonneau de l'autre puit remontait des profondeurs. Le vieillard sauta à son tour dans le tonneau de Vlad qui se mit à descendre à toute allure.
« Mille millions de marills, on dégringole! » s'exclama-t-il. « La poulie manque de rouille. Faudra que je pense au contrepoids la prochaine fois ».
Ils atterrirent brusquement mais la chute de leur tonneau fut amortie par de la paille. Ils s'extirpèrent du tonneau et Vlad regarda autour de lui. Ils étaient en plein milieu d'une salle à l'air renfermé comportant des dizaines de cartes plaquées aux murs et des objets de navigation. Le vieillard lui désigna un tabouret près d'une table en bois et de la cheminée.
« Le feu s'est presque éteint on va le consoler. » dit le vieil homme. Il y jeta deux énormes bûches, puis cassa une bouteille de rhum dessus. La cheminée s'embrasa si intensément que Vlad fut aveuglé. Ce vieux était décidemment fou.
« Hé fait pas cette mine l'ami voilà de quoi te consoler toi aussi. Donne moi des nouvelles ce de mêlé-cass.» dit le vieillard en lui servant un verre.
Vlad but ce qui semblait être un mélange d'eau-de-vie et de cassis. Le breuvage le réchauffa instantanément. Le vieillard but aussi puis reprit la parole :
« Alors tu vas me dire ce que tu fabricotais dehors ptit gars ? » demanda-t-il. « Seul dehors par ce temps face à la mer... ça te tracasse hein ? »
« Qu'est-ce qui me tracasse ? » demanda Vlad.
« La mer voyons... tu crois qu'un vieux briscard comme moi sait pas deviner ce genre de choses ? »
« C'est pas vraim... »
« J'étais comme toi à ton âge. » l'interrompit l'homme. « Toujours agité quand elle s'agitait. J'en ai coulé des bateaux avant de maîtriser les vents. Mais après c'était le rêve petit, la liberté totale, la découverte incessante. C'est comme par hasard en pleine tempête qu'on découvre les pokémons les plus rares. »
« Vous avez des pokémons ? » demanda Vlad avidement. Il n'y avait presque aucun dresseur pokémon sur son île.
« J'en ai eux... Plus maintenant. Des pokémons aquatiques, j'en ai vus une foultitude. Mais le dressage ne m'a jamais intéressé. »
« Qu'est-ce qui vous intéresse alors ? »
« L'aventure petit. La quête de l'inconnu. On était nombreux de mon temps à sillonner les mers, à la recherche d'écailles-coeur ou de roches royales pour ceux qui rêvaient du pactole, et de pokémons légendaires pour les pêcheurs de lune.
« Les pêcheurs de lune ? »
« Les rêveurs, les utopistes quoi. On en trouve plus des comme ça. Les jeunes s'installent dans les îles principales, voire sur le continent désormais. Les légendes sont devenus des illusions. Je parie ma barbe que t'as jamais entendu parler de Vallonia ? »
« Vallonia ? » demanda Vlad, les sourcils froncés.
« J'en étais sûr. Tu t'es jamais demandé ce qu'il y a à l'Ouest de l'île Caramel ptit gars ? »
« Ben l'île Dame Blanche. »
« Et après ? »
« On sort de l'archipel Orange après. Il faut remonter au nord pour atteindre Hoenn, dont la ville la plus à l'Ouest est Poivressel je crois. »
« T'as bien appris ta géographie petit. Et à L'Ouest de Poivressel on trouve quoi ? »
« Heu... »
« C'est bien ça le problème, normalement il y a rien à l'Ouest d'Hoenn. Plus de terre émergée, l'océan qui s'étend à l'infini. Et le néant au bout. »
Les yeux du vieillard pétillaient d'amusement tandis qu'il observait le visage déconcerté de Vlad. Après un court instant, il reprit la parole.
« Ca fait peur hein ? Après tout Hoenn pourrait bien être la dernière région. Pourtant une légende raconte que loin, très loin à l'Ouest se trouve un autre continent, si éloigné qu'on l'a tous oublié. On l'appelle Vallonia, la contrée perdue, la terre cachée. »
Maintenant que Vlad y pensait, son père lui avait déjà parlé de Vallonia quand il était petit. Il l'avait décrite comme une région imaginaire où les humains et les pokémons parlaient le même langage, et où les pokéballs n'existaient pas. Mais ce n'était que des balivernes inventées pour distraire les enfants.
« Tu peux froncer les sourcils, n'empêche que l'histoire est remplie de matelots qui ont tenté d'atteindre Vallonia. » dit le vieillard.
Il indiqua une feuille accrochée au mur comportant des dizaines de noms avec des nombres à côté.
« Tous ont essayé. Aucun n'a réussit. Les vivres finissent toujours par manquer et il faut revenir en arrière. J'ai personnellement tenté l'expérience. Deux ans de mer pour rien.»
« Deux ans ! » s'exclama Vlad.
« Et oui ptit gars. Plus jamais repris le large après ça. Le plus étrange c'est que d'après mes calculs le retour ne m'a pris que deux mois. C'est comme si j'avais fais du surplace à l'aller pendant presque vingt mois. »
« Vous pensez avoir atteint le bout du monde alors ? » s'enquit Vlad.
« Le bout surement pas. J'avais toujours l'impression d'avancer. »
« Oui... l'impression. »
Le regard du vieillard devint vague. Vlad méditait lui aussi en silence. Le temps passa et il se rendit compte que l'orage avait cessé. Il était temps de repartir chez lui. Le vieillard l'aida à rentrer dans le tonneau, puis tira sur une corde qui passait par un trou dans le plafond. Dehors, la corde était reliée au bouchon d'une cuve remplie d'eau. Le bouchon enlevé, l'eau se déversa dans le tonneau du deuxième puit, dont le poid se mit à dépasser celui de Vlad. Le système de poulie se mit en branle, et le jeune garçon se mit à remonter à la surface, disant adieu au vieillard.
Pendant tout ce temps, à des centaines de kilomètres de là, un homme vêtu de noir était resté debout sur une île déserte proche de Cramois'Iles, observant patiemment le ciel pendant des heures. Une forme argentée entra soudain dans son champ de vision avant d'y disparaître à toute vitesse. L'homme laissa libre cours à ses émotions en poussant un cri de triomphe.